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LA
COUTUME OUVRIÈRE
TOME II
LIA RE IV
LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL (1)
CHAPITRE PREMIER
La formation historique de la C. G. T.
La Confédération Générale du Travail ne constitue pas un grou-
pement fonclionnant indépendamment des Syndicats, Bourses et
Fédération, à la manière dun Pouvoir exécutif se superposant et
s'ajoutant, en les complétant, aux divers rouages politiques ou
administratifs de la République. Elle n'est pas non plus compa-
rable à une sorte de «Syndical supérieur », le « Syndicat des Syn-
dicats », comme disait M. AUou, au Sénat, pendant la discussion
de la loi du 21 mars 1884. Elle n'est pas davantage une asso-
ciation de personnes ; elle n'a pas une vie autonome ; elle n'a ni
assemblée générale, ni adhérents individuels.
Les statuts inauguraux votés au Congrès corporatif de Limoges
(1895) définissaient la C. G. T. < l'organisation unitaire et collec-
tive des groupements syndicaux ». Cette définition (qui est de-
^1) En outre des comptes rendus des Congrès, E. Gdérard, La Confédération
du Travail {Mouvement social., 1899, n" 9) ; E. Pocgbt, La Confédération
Générale du Travail (1908) ; Paul Delesallb, La Confédération Générale
du Travail, historique, constitution, but, moyens (1907) ; Le Gouverne-
ment et la Confédération Générale du Travail (Le Temps, n° du 6 mai
1907; ; V. Gbiffcblhes, Quelques Comtnentaires sur les Statuts de la Con-
fédération Générale du Travail y Voix du Peuple, 1903) ; P. Delesalle, Z«5
Bourses du Travail et la Confédération Générale du Tro^vail (1909) ;
E. Ma.ncipé, La C. G. T. {Voix du Peuple, 1912, n'' 638 ; cf. Gh. Frarck,
Les Bourses du Travail et la C. G. T. (1910).
448 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
venue inexacte avec les modifications constitutionnelles interve-
nues depuis lors) a disparu. L'indication de l' « objet » de son
action lui a fait place dans les termes suivants :
(( 1° Le groupement de salariés pour la défense de leurs intérêts
moraux et matériels, économiques et professionnels ;
(( 2° Le groupement en dehors de toute école politique de tous
les travailleurs conscienis de la lutte à mener pour la disparition
du salariat et du patronat ».
Cette définition n'est pas meilleure que l'ancienne, car la G. G. T.
n'a pas pour éléments constituants primaires les ouvriers, comme
il semble en résulter, mais les organisations ouvrières ; non point
les Syndicats, mais les Unions et Fédérations de Syndicats. On
devrait donc la définir, abstraitement : une union d'associations fé-
dératives ; et, concrètement : l'union des Unions de Syndicats
divers et Fédérations corporatives.
Chaque Syndicat est tenu d'adhérer à l'Union de son départe-
ment et à sa Fédération corporative : chaque Union et chaque
Fédération, à leur tour, doivent adhérer à la G. G. T., divisées en
deux sections : la G. G. T. représente donc pour ces Fédérations et
Bourses un lien analogue à celui qu'elles-mêmes constituent entre
les Syndicats ; et de même que les Fédérations et Bourses, cette
union fédérative se présente, administrativement, comme un co-
mité central chargé d'assurer la solidarité entre tous les groupe-
ments fédéraux.
L'action ouvrière, ce n'est pas le comité confédéral qui l'assure,
mais les éléments primaires groupés, les Syndicats, chacun pour
sa part ; lui, il n'a qu'à délibérer. Aussi lorsqu'il est parlé d'ac-
tion confédérale, faut-il entendre non l'action de la G. G. T., qui
n'est, en somme, qu'une administration, un secrétariat géné-
ral, mais l'action généralisée, le fait collectif de tous les grou-
pements syndicaux unis et fédérés par le moyen de ce secré-
tariat.
En résumé, la G. G. ï. doit être envisagée, d'une part, comme
la collectivité des ouvriers syndiqués rouges, d'autre part, comme
un secrétariat; mais, dans la pratique, lorsqu'il est parlé de
« l'action de la G. G. T. », des « fonctionnaires de la G. G. T. »,
des « affiches de la G. G. T. », ce n'est communément que de
CHAPITRE I. FORMATION HISTORIQUE DE LA C. G. T. 449
l'aclion, dos fonction oaires, des affiches du comité confédéral, ou
l'un de ses deux comités, qu'il s'agit.
Slatulairement. la C. G. T. remonte au Congrès corporatif de
Limoges, tenu en 1893 ; historiquement, elle date des Congrès
corporatifs tenus à Paris et à Nantes en 1893 et en 1894 : au pre-
mier est due la naissance des deux obligations dont l'exécution
la constitue : adhésion des Syndicats aux Bourses et aux Fédéra-
tions corporatives ; au second, la distinction entre les organisa-
tions ouvrières politiques et économiques; en fait, pratiquement^
elle n'existe que depuis le Congrès corporatif de Montpellier (1902)
qui lui a donné ses statuts fondamentaux.
Le Congrès corporatif de Nantes (1894) fut organisé par les
trois grands groupements qui existaient alors : la Fédération des
Syndicats (1886); le Secrétariat nalional du travail (1891), aux
tendances guesdisles; la Fédération des Bourses (1892), aux ten-
dances composites : allemanistes, blanquistes et anarchistes.
Jusqu'alors divisés par des rivalités d'écoles et de personnes, ces
groupements s'étaient réunis à Nantes, non sans difficultés, pour
trouver le moyen de faire la paix. Plus préoccupé de querelles
politiques que de la lutte syndicale, chacun constituait un ordre
particulier, correspondant plus ou moins directement jusque
dans ses imperfections à une des fonctions exercées depuis lors
par leur héritière commune.
Aucun ne devait être éliminé par ce successeur, mais leurs
■ rouages ajustés et engrenés. « Nous pensons, disait Besset dans
son rapport, à Nantes (i), que le Congrèsdoit délimiter les attribu-
tions des Fédérations existantes, afin que les unes puissent for-
tifier les autres, se seconder et former un seul faisceau, sans pour
cela que l'une soit obligée de disparaître au bénéfice de l'autre. »
Les intentions tendaient à l'unité, mais sans grande force ; aussi
les projets furent-ils hésitants, assez mal appropriés à leur objet.
Pelloutier, qui, dès cette époque, était le militant syndicaliste
le plus en vue, commença par demander la disparition de la Fé-
dération dts Syndicats eu raison de son caractère politique ; il la
maintint cependant dans son projet définitif. Le lien commun
(1) Compte rendu du Congrès de Nantes, p. 69.
Maxime Leroy 29
450 LIS' RE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
entre la Fédération des Bour^-es, la Fédération des Syndicats et
les Fédérations de métiers, il lui paraissait qu'il devait être
constitué par un comité de la grève générale dont le siège eut été
à Paris. Ce comité, envisagé comme l'organe essentiel de l'unilé,
passera, plus tard, à un second plan, simple commission delà
Confédération générale du Travail.
Pour le délégué de la Bourse du travail de Paris, Bourderon,
l'organisation centrale devait être constituée par le Secrétariat na-
tional, « comprenant toutes les Fédérations nationales de tra-
vailleurs et de métiers, la Fédération nationale des Syndicats et la
Fédération nationale des Bourses du Travail. Toutes les organisa-
lions centrales nommeront des déléguésqui composeront le Secré-
tariat national du travail. Sa mission sera de correspondre au nom
de tous les travailleurs unis ; de se procurer de partout les rensei-
gnements nécessaires aux données de la statistique, soit particu-
lière, soit générale, et de les transmettre aux intéressés sur leur
demande. Enfin, cet ensemble de travailleurs a pour mission de
^^résenter au Parlement nos cahiers de revendications élaborées
dans nos Congrès ; d'organiser la propagande en faveur de toutes
les manifestations ouvrières qui peuvent se produire. Le Secréta-
riat national du travail n'aura donc aucun droit directeur ; il ne
sera que l'exécuteur des Congrès corporatifs régionaux et natio-
naux et ne pourra soulever des questions générales sans en référer
à ceux de qui il détient le mandat » (l).
Ce vaste projet, dont une partie sera réalisée, fut critiqué assez
vivement, parce qu'il donnait à un Congrès national la tâche de
réformer l'œuvre d'un Congrès international : on Gt observer que
le Secrétariat national, créé par le Congrès international de
Bruxelles (1891), ne pouvait être remanié que par le prochain
Congrès international.
Seul, un délégué, Lhermite, mandataire de la Chambre syndi-
cale des ouvriers et employés de chemins de fer, paraît avoir eu
l'intuition de la Confédération, qui ne devait naître que l'année
suivante. Il demanda la fusian des deux Fédérations sous le nom
de Fédération nationale des Bourses du Travail et groupes corpo-
(1) Compte rendu, p. 69.
CHAPITRE 1. FORMATION HISTORKJUE DE LA C. G. T. 451
ratifs ouvriers de France. Cette Fédération aurait constitué un
Secrélariat national, d'accord avec les Fédérations de métiers : ce
Secrétariat, c'était déjà le comité confédéral actuel. L'action cor-
porative était ainsi méthodiquement divisée entre les Bourses et
les Fédérations. Intéressant, ce projet était encore trouble cepen-
dant, car Lhermile mettait sur le même rang, au point de vue de
l'adhésion, les Bourses et les Syndicats. Plus tard, les organi-
sations seront sériées, hiérarchisées en considération de leur géné-
ralité.
La commission du Congrès proposa un projet qui maintenait
les trois organisations générales « pour conserver les droits acquis
et ne froisser aucune susceptibilité ». Il fut voté.
Aux termes du nouveau statut, l'organisme central était cons-
titué par le coyueil national ouvrier, composé de trois délégués
de la Fédération des Syndicats, de la Fédération des Bourses et de
chacune des Fédérations corporatives, d'un délégué de chacun
des groupes collectifs locaux. Le siège de ce conseil était itinérant:
il devait se tenir dans la ville du dernier Congrès. C'est dans la
crainte des menées politiques que Paris avait été écarté. Quanta
son rôle, il était ainsi fixé : statistique du travail et de ses condi-
tions en France, intervention dans les grèves, initiative pour la
constitution des Fédérations nationales de métiers, organisation,
chaque année, d'un 'grand Congrès national corporatif ouvrier
réunissant l'ensemble du prolétariat français (Ij.
L'organisation juxtaposait les éléments antagonistes ; elle ne
les fondait pas. Quel rôle joueraient respectivement les Fédéra-
tions de métiers et les Bourses? Puisque l'on avait décidé l'éga-
lité, comment éviter les empiétements de ces divers organismes
les uns sur les autras ? Et quelle égalité cahotique qui, sur un
même plan, réunissait la Fédération des Bourses, les Fédérations
corporatives, les Unions locales et les Syndicats. Mal aménagée,
l'institution nouvelle ne fonctionna pas.
Le Congrès corporatif de Limoges (1895) reprit cette oeuvre
malvenue au milieu des discordes entre sectes et fractions et
essaya de faire l'unité par une Confédération Générale du Travail,
(1) Compte rendu, p. 85.
432 LIVRE IV, LA CONFÉDÉRATION GENERALE DU TRAVAIL
qui ne serait qu'économique. Grande ambition imparfaitement
réalisée : en lisant les rapports annexés au compte rendu de ce
Congrès, on voit quelle incertitude il y avait encore dans les es-
prits sur toutes ces questions, surtout sur cette question de
l'unité, dans le moment même où les militants essayaient de la
réaliser. Les projets les plus variés furent défendus.
Pour Besombes, délégué de la Bourse de Paris(l), « le meilleur
moyen d'organiser la classe ouvrière était de la grouper, d'abord,
en Syndicats dans toutes les corporations et de réunir ces Syndi-
cats en Bourses du Travail ; il est donc urgent pour le prolétariat
de créer partout où il n'en existe pas des Boursesdu Travail ». Il
demandait ensuite à ces ur)ilés locales de se fédérer entre elles
« pour arriver à donner au prolétariat une direction unique au
point de vue corporatif et économique ». Les Bourses devaient,
par conséquent, être les centres du mouvement ouvrier. Opinion
très explicable à cette époque, où les. Bourses paraissaient être
vraiment les organes essentiels de la classe ouvrière ; c'étaient
elles, d'ailleurs, que le Gouvernement rendait responsables des
désordres : peu de temps avant le (.Congrès, n'avait-il pas ferme
les Bourses de Paris, de Roanne et de Cbolet? On doit ajouter que
l'attention du prolétariat était attirée sur la Fédération des
Bourses par la propagande de Pelloutier, qui en était le secrétaire.
Militant infatigable et théoricien de valeur, Fernand Pelloutier
avait donné toute son activité au développement de cette forme
de concentration ouvrière, exclusivement économique, la seule \
qui se tint vraiment en dehors des querelles politiques. Il était
arrivé à des résultats appréciables qui apparaissaient déjà décisifs.
Dans ces conditions, c'est tout naturellement que Besombes donna
la prééminence à la Fédération des Bourses dans les termes sui-
vants : « Les Bourses du Travail devront adhérer sansexception à
la Fédération des Bourses; la Fédération des Chambres syndicales
et groupes corporatifs devra marcher de pair avec la Fédération
des Bourses pour les reveîidicâtioîis économiques. »
Riom, au nom de la Fédération nationale du bâtiment [2), dé-
(1) Compte rendu, p. 89.
(2) Compte rendu, p. 91.
CHAPITRE 1. — FORMATION HISTORIQUE DE LA G. G. T. 453
fendit une Ibèse un peu différente, tout en attribuant, comme
Besombes, aux divergences politiques les divisions corporatives:
mais les Bourses du Travail ne sont plus dans son système que la
commission executive des Fédérations corporatives : a Dans
chaque localité, les Bourses du Travail forment leurs commissions
executives des délégués désignés par chacun des conseils locaux
des différenles Fédérations d'industrie ». Quant au comité de la
Fédération nationale dés Bourses, il en faisait le grand conseil
des Fédérations. « La Fédération nationale des Bourses serait de
la sorte, sans conteste et sans partage, l'organe unique et puis-
sant du prolétariat organisé économiquement. «Elle « serait ainsi
réellement une Confédération nationale des industries ».
Le Secrétariat national du Travail de France, créé au Congrès
international de Bruxelles (1891), ne prit pas part au Congrès :
il envoya un rapport. Ce rapport était bref : acceptant la nécessité
des deux actions, la politique et l'économique, il estimait qu'il
fallait les séparer, que les Syndicats devaient s'organiser en Fédé-
rations de métiers qui, tinis, eussent formé une « union géné-
rale » ; que les Bourses avaient pour devoir de continuer à s'unir
en Fédérations, L'Union générale de métiers aurait eu dans ses
allributions les « intérêts spéciaieuient corporatifs » et les Bourses
les mêmes attributions, mais « au point de vue spécial des be-
soins ou des possibilités territoriales ».
Allemane et quelques-uns de ses amis proposèrent (1) de divi-
ser le conseil national de la Confédération Générale du Travail en
trois sections :
a l""^ section : Fédération des Bourses du Travail ; Fédérations
et Unions générales des métiers ; Chambres syndicales et groupes
corporatifs non fédérés ;
« 2'' section : comité de la grève générale, constitué première-
ment par les délégués des quatre conseils de prud'hommes et
secondement, par l'ensemble des travailleurs et employés non jus-
ticiables des conseils de prud'hommes ;
« 3" section : Comptabilité et secrétariat ».
Pour les allejnanisles, la section principale devait être la pre-
(1) Compte rendu, p. 102.
454 LIVRE IV. — LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
mière, qui « est et demeure la représentation effective des forces
ouvrières organisées ». C'esl la solution à laquelle se rattacha le
Congrès (art. 9).
La commission d'organisation corporative proposa finalement
les dispositions suivantes (1) :
« La Confédération Générale du Travail admet dans ses rangs :
4° les Syndicats ; 2° les Bourses du Travail ; 3° les Unions ouFé
déralions locales des Syndicats des diverses professions ou de mé-
tiers similaires ; 4° les Fédérations déparleinen laies ou régionales
de Syndicats ; 5° les Fédérations nationales de Syndicats de di-
verses professions ; 6° les Unions ou Fédérations nationales de
métiers et les Syndicats nationaux ; 7" les Fédérations d'industries
unissant plusieurs branches de métiers similaires ; 8° la Fédéra-
tion nationale des Bourses du Travail ».
Cet article si compréhensif, qui réunissait dans un même orga-
nisme tous les groupes corporatifs, faisait-il réellement l'unité?
Evidemment non, puisqu'il ne prohibait pas les superfétations de
Syndicats de même profession dans une même localité. Le nou-
veau groupement présentait d'autres défauts non moins graves.
Les Unions ou Fédérations locales, départementales ou régio-
nales des Syndicats de diverses professions ou de métiers simi-
laires étaient invitées à désigner chacune un délégué au conseil
National ; en désignaient trois chacune des autres organisations :
la Fédération des Bourses du Travail, les Syndicats nationaux, les
Fédérations nationales de Syndicats de diverses professions ou de
même métiers ou de métiers similaires concourant à la même in-
dustrie : dans ce statut, les Botirses et les Fédérations n'étaient
pas traitées également, malgré l'identité des termes. La Fédéra-
tion des Bourses n'avait droit qu'à trois délégués; toutes les
Bourses étaient donc représentées par trois délégués, alors que les
Fédérations ou Syndicats nationaux avaient droit chacun à trois
délégués (art. 9, §§ 3 et 4 des statuts). Inégalité qui fut souli-
gnée, au Congrès de la Fédération des Bourses de Tours (1896),
par Beausoleil, au nom du comité fédéral (2).
1) Compte rendu, p. 56.
(2) Au lendemain du Congrès, un a Comité d'action syndicale » assura
CHAPITRE I. — FORMATION HISTORIQUE DE LA C. G. T. 4-30
L'œuvre était imparfailo ; cependant, elle élait importante.
Beansoleil, avec un optimiste prophétique, montra que la C. G. T.
conslituait déjà une « sorte de Ministère du Travail libre, créé de
toutes pièces par l^s travailleurs et pour eux, capable de pouvoir,
lorsque les circonstances le commanderaient, organiser la produc-
tion et la consommation, en un mot pourvoir en toute éventualité
à la vie sociale en substituant les organisations ouvrières confé-
dérées à Torganisation capitaliste actuelle » (1).
A la vérité, la nouvelle Confédération appelait surtout des cri-
tiques. Claude Gignoux et Victorien Brugnier firent remarquer la
multiplicité des Syndicats et des Fédérations enchevêtrés les uns
dans les autres, sans méthode; ainsi pourquoi admettre indivi-
duellement les Bourses et la Fédération des Bourses? N'était-ce
pas là une superfétation ? La même superfélation se retrouvait à
propos des Fédérations et Unions régionales affiliées en même
temps aux Bourses du Travail, aux Fédérations nationales de
Syndicats et aux Fédérations de métiers. Outre sa complication,
ce système ne pouvait qu'aboutir à l'épuisement financier des or-
ganisations ouvrières par des versements multipliés de cotisations
en disproportion avec leurs ressources. A tilre de conclusion à
leur critique, les rapporteurs demandèrent la suppression de
l'adhésion des organisations locales et isolées (2 i, devançant sur ce
point l'œuvre des Congrès futurs de la Confédération.
Le Congrès des Bourses n'adhéra pas complètement aux réso-
lutions unitaires du Congrès de Limoges. Il vota cette proposi-
tion, après avis conforme du comité fédéral représenté par
Pelloutier, qui jusqu'à sa mort témoigna toujours de quelque
prévention à l'égard de la C. G. T. : « Devant le peu de vitalité
dont a fait preuve la Confédération Générale, la Bourse d'Angers
propose que la Fédération des Bourses refuse le concours pécu-
niaire à cette organisation, ainsi qu'à toute autre organisation cen-
trale ».
l'administration du nouveau groupement, en attendant la mise en œuvre
des statuts (V. Compte rendu du Congrès confédéral de Tours, p. 28).
t) Rapport au Congrès de la Fédération des Bourses Tours, 1896^;
Compte rendu, p. 89.
(2) Compte rendu du Congrès des Bourses de Tours, p. 91.
4oG LIVRE IV. LA CONFKDÉRATION GENERALE DU TRAVAIL
Ce vote, qui entraînait l'abstention de la Fédération, fut indi-
rectement rapporté par celle autre décision : « Le Congrès des
Hourses du Travail accepte la constitution d'une Confédération
exclusivemenl composée des comités fédéraux, des Bourses du
Travail et des Unions nationales de métiers, cette Confédération
n'ayant pour objet que d'arrêter, sur les faits d'intérêt général
qui intéressent le mouvement ouvrier, une tactique commune, et
la réalisation de cette lactique restant au soin et à la charge de
celle des Fédérations adhérentes qu'elle concerne (1). »
L'unilé restait donc théorique.
Le Congrès confédéral de Tours (1896) (2) n'apporta que des
modifications peu importantes aux statuts votés par la Consti-
tuante de Limoges. L'adhésion directe des Bourses fut supprimée,
mais non les nombreuses superfétations entre Fédérations locales
el nationales de métiers divers; quant aux Syndicats isolés, ils ne
devaient plus être admis qu'au cas où il n'existerait pas de Fédé-
ration de leur profession.
Il fut décidé que la Confédération générale du travail serait ad-
ministrée par un conseil national composé de délégués (ils de-
vaient appartenir eux-mêmes à des groupements confédérés) élus
par les organisations adhérentes sur les bases suivantes : trois
délégués par Fédération ou Syndical national, un délégué par Fé-
dération professionnelle locale et par Syndicat.
Ce conseil nommait son bureau (qui ne comportait pas de pré-
sident) (.3) et sept commissions sous les titres suivants: propa-
gande, arbitrage, législation, grèves, statistique, journal, admi-
nistration. Les statuts prévoyaient de plus une commission de
contrôle financier composé de sept membres désignés par les
Syndicats de la ville où siégeait la Confédération.
Ces commissions ne fonctionnèrent pas, mais cependant la vie
de la C. G. T. fut un peu plus active. De 1896 à 1897, avaient
adhéré sept Fédérations nationales ou Syndicats nationaux, trois
Syndicats ou cercles corporatifs, quatre Unions régionales deSvn-
(1) Compte rendu, p. 98.
(2) Coinpte rendu, pp. 55 et s. ; pp. 175 el; s.
(,3) Keiifer, Secrétaire de la Fédération du Livre, fut nommé trésorier-
ïénéral.
CHAPITRE 1. — FORMATION HISTORIQUE DE LA G. G. T. 457
dicats (dont celle do Paris), trois Fédérations professionnelles
locales (1).
Le Congrès de la Fédération des Bourses qui se liiit à Tours
(1896) avait voté, sur la proposition de la Bourse de Versailles,
la résolution suivante, qui avait fort amélioré la situation :
(( Pour arriver à diminuer la durée des Congrès, le \^^ Congrès des
Bourses est d'avis que : 1° Chaque Fédération nationale doit sup-
primer de son ordre du jour particulier toutes les questions d'in-
térêt général, l'étude de ces questions devant être laissée au
Congrès général des Syndicats ; et 2° Que tous les Congrès admiuis-
Iralifs doivent se tenir à la même époque et dans la même ville.
Pour sanclionner ce vœu, il décide que les futurs Congrès des
Bijurses du Travail n'inscriront à leur ordre du jour que les ques-
tions intéressant directement le rôle des Bourses du Travail (2). )i
Celte résolution avançait dans une mesure certaine l'unité,
puisqu'elle avait pour effet de mettre les deux organisations cen-
trales en fonction l'une de l'autre. Les circonstances rapprochaient
les deux groupes éi;onomiques, et les vidaient peu à peu de tous
leurs éléments politiciens.
Celte même année eut lieu le Congrès international de Londres
(1896) où, d'une manière plus violente qu'à Nantes, s'accusa le
contrastre entre les Syndicats et les groupements politiques (3). Le
contraste fut tel, si grande fut l'impossibilité de se mettre d'ac-
cord que la délégation française dut demander au Congrès de
constituer deux a nations ». Le Congrès admit cette scission, d'oii
deux groupes français : à l'un se rallièrent Jaurès, Deviile, Mille-
rau, députés, Lafargue (le gendre de Karl Marx), ancien député,
Viviani ; à l'autre, Torlelier, Guérard (Syndicat national des che-
mins de fer), Pelloulier, Allemane, leader du P. 0. S. R.,
Vaillant, députéde la Seine, Pouget, le rédacteur du libertaire /*ère
Peinard. Parmi ces délégués, on doit retenir le nom de Tortelier,
qui est un précurseur du syndicalisme contemporain. C'est lui
qui fit connaître que les travailleurs français s'organisaient éco-
(1) Coinpte re7idu du Congrès corporatif de Toulouse, p. 31.
(2) Compte rendu, pp. 68 et s., 118 et s.
(3) E. GuBRARD, Le Congrès de Londres (1896). — Les liévolutionnaires
au Congres de Londres (publication des Temps Nouveaux, 1896; .
438 LIVRP IV. — LA CONFÉDÉRATION GENERALE DU TRAVAIL
nomiqueiiient, se désintéressant de plus en plus de l'action poli-
tique. Mais sa voix n'eut pas décho, ne pouvait d'aille.irs avoir
d'écho à une époque où les groupements syndicaux étaient encore
divisés par tant de rivalités d'ordre politique, ot, en fait, avaient
moins d'importance que les groupements à tendances électorales :
on doit néanmoins la retenir comme le premier indice de la pro-
chaine union économique des groupements corporatifs.
Les rapports entre la Fédération dos Bourses et la Confédéra-
tion furent de nouveau très vivement discutés au IV*^ Congrès de
la Fédération des Bourses (1897) (1). Si, comme on va le voir, la
majorité des congressistes se montra favorable à la Confédération^
quelquos-nns cependant proposèrent la disparition soit de l'un,
s/^^)itde l'autre organisme, comme incompatibles. Cette opinion ex-
trême fut rejetée. La Bourse d'Alger proposa et fit décider que la
« Confédération serait composée exclusivement des Fédérations de
métiers et de la Fédération des Bourses. Elle pourra admettre des
Syndicats isolés à condition que ces derniers ne puissent faire
partie d'une Fédération de métiers ou d'une Bourse. Dans ce cas,
la Confédération devra créer une Fédération de métiers » (à).
Tant était grand le désir d'unité, il fut en outre décidé, pour
le cas où le Congrès confédéral adopterait une solution dilTé-
rente, de soumettre la question au roferendum des Bourses, qui
la trancheraient immédiatement, sans attendre le Congrès de
l'année suivante.
C'est avec difficulté, il est vrai, que le Congrès avait volé
l'iidhésion de la Fédération des Bourses à la Confédération : ia
difficulté venait de la crainte d'une absorption delà Fédération
dans le nouvel organisme. Deux Bourses cependant osèrent de-
mander celte absorption, .\ngers et Limoges : à l'unanimité, le
Congrès rejeta cette proposition.
Toutes ces tendances vers l'unité encore con fuses se précisent avec
beaucoup de netteté au Congrès corporatifde Toulouse (1897). Dans
le projet de nouveaux statuts (3) de la Confédération générale
(1) Compte rendu du Congrès de Toulouse 1897), pp. 47 et s. (Le Con-
grès se tint les 15, 16, 17 et 18 septembre 18D7).
(2) Compte rendu, p. 66.
(3) Compte rendu, p. 85 et s. — Riom était rapporteur.
CHAPITRE I. FORMATION HISTORIQUE DF LA C. G. T. 459
qui fut présenté par la commission de révision, l'unité confé-
dérale n'est plus seulement désirée, elle est véritablement orga-
nisée : il ne doit plus èlre admis en principe à la Confédération
que des Fédérations nationales ou des Syndicats nationaux et ex-
ceptionnellement les Fédérations focales de métiers et Syndicats
isolés dont les professions ne sont pas constituées soit en Fédéra-
tions nationales, soit en Syndicats nationaux, ou dont les Fédéra-
tions refusent d'adhérer à la Confédération (art. 1'"', § III). Les
vœux du Congrès de la Fédération des Bourses étaient pris en
considération. En outre, règle d'une très grande importance au
point de vue de l'unité, les superfétations syndicales étaient re-
jelées : ne pouvaient adhérer qu'une Fédération par profession,
qu'une Union de métiers divers par localité. Quant au comité
confédéral, il fut décidé qu'il serait formé par la réunion du co-
mité fédéral des Bourses et du Conseil national corporatif com-
posé des délégués des Fédérations corporatives nationales. Il n'y
apîusqu'un service central unique, scindé il est vrai en deux
sections: c'était déjà l'organisation qui sera votée en 1902, du
moins dans ses grandes lignes.
Ce Congrès ne détruisit pas l'œuvre des Congrès précédents ; il
la compléta. La Confédération est plus méthodiquement agencée :
la Fédération devient son élément constituant normal, non pas
la Fédération locale, mais la Fédération nationale. Le Syndicat
isolé n'est plus admis que très exceptionnellement : les statuts
ne l'invitent plus à se fédérer, ils lui en font une obligation ;
le traitement de faveur qui lui avait été accordé provisoirement
par le Congrès de Tours est devenu caduc.
Les règles constitutionnelles étaient désormais théoriquement
précises : leur application montra combien l'organisation ou-
vrière était encore peu vivante et en fait peu systématique.
L'action de celte nouvelle organisation no fut pas très in-
tense (1). Un des premiers actes du Comité national avait été de
lancer une circulaire invitant les ouvriers français à venir en
aide pécuniairement aux mécaniciens anglais en grève pour ob-
tenir la journée de huit heures. « Camarades, y lisait-on, ce
(. ) Compte rendti du Congrès corporatif de Rennes (1898), pp. 54 et s.
4(i0 LIVRE IV. LA CONFKDKRATION GKNRRALE DU TRAVAIL
n'est pas les travailleurs qui ont élevé les fronlières, et tous les
producteurs manuels ou intellectuels, à quelque pays qu'ils ap-
partiennent, doivent se considérer comme les fils de cette grande
famille : le Prolétariat . »
Dans une seconde circulaire, la C. G. T. (qui sur ce point fit
(anse commune avec les Guesdisles) avait conseillé aux ouvriers
de rester en dehors de l'affaire Dreyfus. « Nous, travailleurs, les
élornels exploités, nous n'avons pas à prendre parti dans ce con-
flit entre juifs et chrétiens. Les uns el les autres se valent, puis-
qu'ils nous dominent et nous exploitent». Mais, en même temps,
elle les meitail en garde contre les manœuvres des adversaires de
la République, « la juiverie cosmopolite et les financiers cléri-
caux ». « La République, principe indispensable des futures
émancipations sociales, est en péril ». D'autres circulaires furent
lancées en faveur des ouvriers de l'industrie lainière et des che-
minots, alors à la veille d'une grève.
A ce moment, avaient adhéré à la Confédération 793 organi-
sations ; mais plusieurs d'entre elles ne s'acquittèrent pas de
leurs obligations ; aussi, tout compte fait, elle ne toucha que
1.072 fr. 65. Le 12 septembre, il lui restait en caisse 619 fr. 35.
Autre symptôme de faiblesse: le rapport confédéral au Con-
grès citait des articles entiers d'Urbain Gohier, de Vaillant,
de Jaurès; il avait une allure politicienne. Un délégué, Constant,
de l'Union syndicale des travailleurs de Brest, le fit remarquer
n m sans violence : c Dans mon opinion, ce rapport, qui quel-
quefois blàm'!' l'ingorance de la politique et des politiciens, n'est
lui-même qu'un long programme politique. Qu'y trouvons-nous,
en effet ? Des manifestes révolutionnaires, des circulaires, des
placards pour l'affaire Zola. Est-ce que nous avons pour mission
spéciale decombaltre le sabre et le goupillon au nom de la Con-
fédération? Eh bien! je vous le dis carrément, si c'est tout ce que
vous avez pu faire jusqu'à présent, c'est bien piteux » (1).
Ce déséquilibre confédéral se manifesta violemment au cours
des séances du Congrès de Rennes (1898). Le secrétaire du Co-
mité national de la Confédération, Lagailse, attaqua, non sans
(1) Compte retidu, p. 120.
CHAPITRE I. — FORMATION HISTORIQUE DE LA C. G. T. 461
quelque vilenie, le secrétaire de la Fédération des Bourses, Pel-
loulier. Par là, il apparut clairement combien l'unité était encore
fragile. Lagailse, dans sou rapport passablement haineux, ra-
ntiena tous les incidents à une cause unique, la crainte qu'aurait
eue Pelloutier de voir « la Confédération absorber en partie les or-
ganisations cotisantes..., grave danger pour le traitement de Itur
secrétaire » (i).
Pelloutier n'eut pas de peine à se disculper. Il expliqua fort
bien la véritable cause du conflit, qui était d'ordre général : elle
était tout entière dans l'inégalité de puissance et parlant de mé-
thode des deux organisations, l'une très prospère, ancienne déjà,
la Fédération des Bourses, l'autre débutante, la Confédération.
« Or, qu'on imagine en présence les délégués de quelques Unions
de métiers adhérentes au conseil national corporatif et les délé-
gués des Bourses du Travail : ne sent-on pas aussitôt l'incompa-
tibilité de leurs programmes respectifs : l'un d'organisation,
l'autre de développement, la dissonance de leurs conceptions, la
divergence de leurs moNcns et de leurs méthodes? Les hommes
ainsi rapi)rochés ne parlent pas la même langue et ne pourraient
s'entendre qu'à la condition, les uns d'adopter la langue déjà si
complexe de leurs camarades, les autres de revenir au rudiment
de la propagande et (abandonnant pour quelques années la cause
des Unions de Syndicats) de refaire pour les Unions de métiers
l'œuvre accomplie par eux de 1892 à 1895 » (2). Quelques délé-
gués crurent que la question serait réglée par la démission des
deux adversaires, mais si Lagailse offrit la sienne, Pelloutier,
qui avait mis sa vie dans la Fédération des Bourses, s'engagea
seulement à ne pas être le délégué des Bourses au comité na-
tional. Finalement, chacun reprit sa liberté. Une commission dut
être nommée pour reviser l'œuvre du Congrès de Toulouse:
Riom, de la Fédération du bâtiment, en fut le rapporteur.
La commission demanda la séparation des deux organisations,
si péniblement raccordées par les statuts communs votés à Li-
moges. « S'efTorçant à faire cesser tout conflit el persistant à con-
(1) Compte rendu du Congrès de Rennes, p. 68.
,2) 1892 : date de la fondation de la Fédération des Bourses ; 1895 : date
de la fondation de Confédération Générale du Travail,
4(12 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉxÉRALE DU TRAVAIL
server les organisations existantes et à travailler à leur dévelop-
pement, la commission s'est inspirée de la nécessité de laisser
dans leurs rôles respectifs distincts les deux formes de groupe-
ment syndical. »
Le Congrès accueillit le projet de la commission : arrêt dans
le développement de l'unité ouvrière, il correspondait à de pro-
fondes divergences ouvrières dont le conflit entre Pelloutier
et Lagailse n'était qu'une expression.
« Sans considérer l'appoint de la Fédération des Bourses du
Travail comme nécessaire à la Confédération, la commission,
ajoutait Riora, admet que les deux organisations, tout en restant
absolument autonomes, puisssent se réunir par intermittence et
dans les cas urgents, lorsqu'elles en éprouveront le mutuel désir.
(( La rivalité se transformera alors en émulation, la Fédéra-
tion des Bourses, en tentant de faire adhérer les Fédérations de
métiers existantes, et en en créant là où il n'en existe pas. »
Eli se séparant, les deux organisations conservèrent le moyen
de s'unir à l'occasion ; mais union qui n'avait plus rien de per-
manent. Pour ne pas interrompre, au moins dans les mois, la
tradition inaugurée à Limoges, la commission « émettait le vœu
que toutes les Fédérations de métiers adhérentes soient autorisées,
ainsi que la Fédération des Bourses du Travail, à ajouter à leur
titre respectif le titre générique de Confédération générale du
Travail ».
Par ce vote, la Confédération ne constituait plus qu'un lien
moral entre les deux organismes, mais il faut remarquer avec
Braun (Fédération de la métallurgie) que le Congrès se rendait
compte plus ou moins clairement qu'il n'avait pris qu'une me-
sure provisoire : « On sera obligé de les réunir à nouveau. Le
Congrès de Rennes n'aura donc pas fait de bonne besogne » (1).
Braun prévoyait juste.
Au retour du Congrès de Rennes, les membres du Comité con-
fédéral trouvèrent à Paris une grève des terrassiers qui battait son
plein. Elle avait entraîné derrière elle toutes les catégories du bâ-
timent. Le moment semblait propice pour une grève générale
(1) Compte rendu du Congrès, p, 279.
CHAPITRE 1. FORMATION HISTORIQUE DE LA C, G. T. 463
dont le principe avait été volé aux Congrès précédents : n'en-
traînerait elle pas l'arrêt des travaux de l'Exposition universelle,
avec sa répercussion politique et économique tant en France qu'à
l'étranger 1
C'est du Syndicat des chemins de fer que le prolétariat atten-
dait le signal qui devait déclaneher toutes ces conséquences. Or,
au cours d'une des réunions du comité, le secrétaire général
Lagailse, qui était en même temps secrétaire-adjoint de ce Syn-
dicat « déclara, à la grande surprise des délégués présents, que
la grève des chemins de fer n'aurait aucune suite parce qu'ils
n'étaient pas prêts pour la faire ; et il ajouta qu'au cas où le Syn-
dicat national des chemins de fer décréterait la grève il donnerait
sa démission de secrétaire-adjoint. » Mal impressionnés par ces
paroles, les délégués décrétèrent néanmoins la grève ; mais avisé,
le gouvernement arrêta les circulaires qui l'annonçaient aux or-
ganisations. Le mouvement échoua.
Relevé immédiatement de ses fonctions de délégué au Comité
fédéral par le Syndicat national des chemins de fer, Lagailse,
qui prétendait rester au comité, en qualité de délégué d'un Syn-
dicat de mineurs de la Vendée, et conserver ses fonctions de se-
crétaire général, fut l'objet d^une plainte formelle de « trahison »
de la part de son Syndicat. 11 donna alors sa démission après
avoir refusé de s'expliq-uer. Le comité rejeta sa démission et le
révoqua (i).
Le rapport général lu nu Congrès confédéral de Paris (1900)
constata qu'à la suite du départ de Lagailse « l'ardeur des délé-
gués à assister aux séances du comité se fit sentir de nouveau;
bientôt les séances devinrent complètes et alors chacun se mita la
tâche hardiment ». Et, conformément à une décision du Congrès
de Rennes, le comité organisa un Congrès de la prud'hommie,
qui se tint du 15 au 17 juillet 1899.
D'accord avec l'Union des Syndicats de la Seine et la Fédération
des Bourses, le comité confédéral prépara le Congrès de la Fédé-
ration des Bourses, le Congrès national corporatif, le Congrès in->
(1) Rapport au Congrès confédédéral de Paria (1900), Compte-rendu,
p. 23.
4Gi LIVRE IV, LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE^DU TRAVAIL
lernalional corporatif. Tous ces Congrès eurent lieu à Paris en
1900, l'année de TExposition universelle.
Le Congrès des Bourses (1) se posa la question issue des déci-
sions de Rennes : « La Fédération adlu-rera-l-elle à la Confédéra-
tion accompagnée des Bourses du Travail, des orgaiiisaliuns lo-
cales et départementales, des organisations isolées? »
Prenant le premier la parole, Pelloutier s'opposa à toute adhé-
sion : il la rejetait parce que le conseil corporatif avait à s'occuper
de la création et du développement des Fédérations de métiers,
points d'organisation « en dehors des études et du sujet dont s'etrt
occupée jusqu'ici » la Fédération des Bourses. L'argument fut
repris par la plupart des congressistes : « Ces deux organisations
doivent marcher de pair, disait le délégué de Lyon, et faire cha-
cune son travail, mais non se confondre ». Le délégué de Cons-
tantine alla jusqu'à demander l'exclusion des Bourses qui adhé-
reraient individuellement à la Conlédéralion ; opinion qui
d'ailleurs resta isolée. D'autre part, Pelloutier faisait remarquer
« qu'une superfétalion d'adhésions résulterait de l'adhésion de la
Fédération, puisqu'aux termes des statuts confédéraux la même
organisation serait représentée trois ou quatre fois : 1° comme
Syndicat, 2° par la Fédération locale, .3° par la Bourse du Travail,
4° par l'intermédiaire de la Fédération des Bourses ; c'est inadmis-
sible, conclut-il, c'est un projet ridicule ».
Conformément aux propositions du comité fédéral, le Congrès
se prononça contre l'adhésion du comité fédéral des Bourses à la
Confédération. L'œuvre du Congrès de Rennes était maintenue,
mais ce vote, pas plusque celui de 1898, n'impliqua une scission :
les deux comités, celui de la Confédération et celui de la Fédéra-
tion des Bourses, restaient libres de se réunir pour la discussion
des questions d'ordre général. Les deox organisations s'alliaient,
elles ne fusionnaient pas. Au fond, dans ce statu qiio, il y avait
progrès sensible, non en théorie, mais en fait. Au début, la colla-
boration avait paru impossible, mais depuis deux ans, Pelloutier
le remarquait lui-même, toute cause de dissentiment avait pro-
gressivement disparu entre les deux comités, « ce qui prouve
(1) Compte rendu, pp. 22 et s.
CHAPITRE 1. — FORMATION HISTORIQUE DE LA G. G. T. 465
bien, ajoutait-il, que la difficullé n'était née qu'à cause du ci-
toye.i Lagailse, qu'il a fallu exécuter, et qui a quille la Confédé-
ration après s'élre conduit malproprement». Explication évidem-
ment insuffisante, car si la tendance à l'unité avait été vraiment
forte, elle eût naturellement éliminé ces rivalités individuelles,
sans en souffrir à ce point.
On trouvera une preuve de l'unification progressive des ten-
dances dans la proposition du délégué de la Bourse de Tours qui
demanda que les Bourses « fissent une propagande active parmi
les Syndicats afin de les pousser à entrer dans leur Fédération
nationale professionnelle pour adhérer à la Confédération et à
stimuler les Syndicats non fédérés en industrie. » Le Congrès ac-
cueillit cette proposition qui formulait une des règles futures de
la Confédération, et cet accueil était le gage d'une union pro-
chaine (1).
Le Congrès corporatif n'apporta pas de modiQcations aux sta-
tuts : il faut en retenir un débat sur les Fédérations de métier
et d'industrie. Après un efforl contre les Fédérations de métier,
le Congrès décida que les deux formes de groupement continue-
raient à être admises à la C. G. T. (2).
Aussitôt (3) après le Congrès de Paris, Renaudin, de la Fédé-
ration des cuirs et peaux, fut nommé secrétaire de la Confédéra-
tion ; le 21 avril 1901, Guérard, du Syndicat national des che-
mins de 1er, lui succédait. Guilhem, de la Fédération nationaU?
des employés, et Biffait, de la Fédération du cuivre, étaient élus
trésorier et trésorier-adjoint ; Gérard, de la Fédération de la voi-
ture, archiviste.
Dix nouvelles Fédérations font adhésion : au 31 août 1901, la
Confédération comprenait 28 Fédérations.
Le XI® Congrès des Bourses, tenu à Nice en 1901, reprit la dis-
cussion sur les rapports entre les deux organisations (4), mais
peu s'en fallut qu'elle ne fut esquivée, la question préalable ayant
été posée par la Bourse d'Alger : 20 voix se prononcèrent contre
(1) Pelloutier mourut peu de temps après ce Congrès, le 13 mars 1900.
(2) Compte rendu du Congrès, p. 149 et s., p. 209 et s.
(3) Compte rendu du Congrès corporatif de Lyon, p. 27 et s.
(4) Compte rendu, p. 38 et s.
Maxime Leroy 30
466 LIVRE IV. — LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
la question préalable, 19 pour, et il y eut 12 abstentions. G. Yvetol,
secrétaire fédéral, contesta la valeur du vote qui cependant de-
meura acquis : élève de Pelloutier, il manifesta, lui aussi, la
crainte que la fusion n'eut des « conséquences funestes » pour la
Fédération.
C'est sur l'initiative de la Bourse du Travail d'Aixque la ques-
tion de la fusion avait été mise à l'ordre du jour : elle demandait
la confusion des deux organismes « au profit » de la Confédéra-
tion. Mais la Bourse ne s'étant pas fait représenter au Congrès,
il fut décidé que son projet ne serait pas discuté.
Cette initiative avait vivement ému la Fédération, qui la con-
sidéra comme un acte d'indiscipline. Le comité fédéral reprochait
à la Bourse d'Aix d'avoir correspondu directement avec les autres
Bourses, sans même l'en informer. Son mécontentement, il l'avait
exprimé dans une circulaire : « Le comité fédéral ne prétend pas
empêcher les Bourses du Travail de mettre des questions à l'ordre
du jour, mais il trouve étrange qu'une Bourse consulte d'elle-
même les autres Bourses, alors qu'il eut été logique d'en avertir
le Comité fédéral d'abord qui eut fait le nécessaire ». 11 mettait
les camarades de Bourses en garde contre « une manœuvre ten-
dant à faire disparaître un aussi précieux organisme qu'est celui
de la Fédération » et les invitait « à lire et relire les discussions
des derniers Congrès ».
Au surplus, décidé à s'en tenir aux décisions du Congrès de
Rennes, il citait pour terminer la conclusion de la commission
de revision des statuts : « La Commission pense que la question
d'étiquette ne doit pas fournir un prétexte aux dissentiments et
elle émet le vœu que toutes les Fédérations de métier et d'indus-
trie adhérentes soient autorisées, ainsi que la Fédération des
Bourses du travail, à ajouter à leurs titres respectifs lo titre géné-
rique de Confédération Générale du Travail ».
Vaines précautions, car après que le projet d'Aix eut été écarté,
Niel, délégué de la Bourse de Montpellier, prit la parole pour en
exposer un autre sous le litre a d'unité ouvrière ». C'est son o()i-
nion qui finalement triompha au Congrès corporatif de Mont-
pellier, où l'unité, préparée par tous les Congrès précédents, fut
enfin votée.
CHAPITRE 1. FORMATION HISTORIQUE DE LA C. G. T. 467
Pour Niel, l'unité ouvrière ne peut être opérée que par la Con-
fédéralion, réunion des deux organisations centrales : Fédération
des Bourses, Union des Fédérations. A la base, cette fusion doit
être faite par l'adhésion de chaque Syndicat à sa Bourse et à sa
Fédération, en haut, par la réunion des deux comités fédéraux et
l'unité de Congrès. Tant que cette réforme ne sera pas réalisée,
ajoiilait-il, « le mouvement ouvrier aura deux tètes, deux cer-
veaux qui pensent séparément», c'est-à-dire qu'il sera désor-
donné, incohérent et contradictoire. Celte Confédération aurait
pour objet d'unir, sans les confondre, les deux grandes organisa-
tions dont les fonctions doivent rester et resteront distinctes ; elle
n'entraînera pas une centralisation autoritaire, la formation
« d'un Etat dans l'Etat, qui aurait des pouvoirs suffisants pour
peser sur les masses et imposer nos volontés ».
Avantages de la fusion : économie, parce que seront restreintes
les dépenses ; puissance, parce que l'organisation sera compacte
et disciplinée ; révolution enfin : seule elle permet la grève géné-
rale : a Si vous restiez divisés, vous ne l'obtiendriez pas. »
Il y eut de nombreuses critiques formulées contre la conception
de l'unité qui reprenait d'anciens votes que le temps avait
éprouvés. Au fond, toutes se ramenaient à la vieille crainte de
voir la Fédération des Bourses disparaître; aussi, toutes con-
cluaient à l'opération inverse : la fusion de la Confédération dans
la Fédération des Bourses.
Le Congrès refusa de se prononcer sur la question et vota
l'ordre du jour présenté par la Bourse d'Orléans qui tout d'abord
rejetait le projet d'Aix. Il ajoutait : « D'autre part, après la dé-
monstration d'unité ouvrière faite par Montpellier (Niel), laquelle
a été intéressante, et qui n'a rien de commun avec la proposition
d'Aijc, le Congrès décide qu'une élude approfondie de ce projet
sera soumise par le comité fédéral à toutes les Bourses du Travail
avant la réunion du prochain Congrès. A ce dernier incombera le
soin de définir celte unité ».
Aucun des précédents Congrès des Bourses n'avait encore ma-
nifesté pareille sympathie pour l'unité; mais on doit dire que
celle-ci s'imposait plus qu'elle n'était désirée cordialement. On
peut donc écrire que l'unité se fera un peu malgré la Fédération
468 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
des Bourses, car elle n'ignorait pas que la nouvelle constitutioo
lui enlèverait sa qualité d'organisation centrale du prolélarial.
Ce n'est cependant pas contre ses principes que la Confédéralion
va être créée : Niel fit remarquer qu'une Bourse n'est pas autre
chose qu'une petite confédération locale, la grande Confédération
devant être considérée comme une extension des principes d'ac-
tion et de la méthode d'organisation des groupements locaux.
Le Congrès se refusait à conclure : le dernier mot il dt^mandait
aux Bourses de le dire. En fait, il adhérait implicitement au
projet du délégué de Montpellier, puisqu'il décidait en fin de
séance a que les délégués qui assisteront au Congrès de Lyon (le
congrès corporatif) s'ejigageîit à défendre la proposition d'unité
ouvrière adoptée au Congrès de Nice..., que si le Congrès de
Lyon ne s'engage pas à discuter l'unité ouvrière dans le même
sens adopté par le Congrès de Nice, \e statu quo sera maintenu ».
Le Congrès corporatif de Lyon (1901), où fut singulièrement
activé le mouvement vers l'unité (t), eut à décider entre quatre
projets. 11 y avait d'abord celui qui maintenait le static quo : aux
termes de ses statuts, la C. G. T. admettait, concurremment, on
s'en souvient, les Fédérations nationales de métier et industrie, '
les Fédérations locales et départementales, les Syndicats isolés
dont les professions n'étaient pas constituées en Fédérations ou
dont les Fédérations se refusaient à adhérer à la Confédération. <
Dans son projet, le Comité confédéral faisait disparaître cette con-
fusion; un projet analogue était proposé par l'Union métallur-
giste de l'Oise ; celui-ci demandait que ne fussent accueillis que
les Syndicats qui se grouperaient ensuite en sections d'industrie.
Il y avait enfin le projet de Niel, dont les grandes lignes avaient
été indiquées au précédent Congrès des Bourses. « En attendant,
dit le secrétaire de la Bourse de iMoulpellier, la transformation
complète du monde, en attendant l'instauration de la société com-
muniste, en attendant que les prêtres, les soldats, les rois, les
ministres, les iugeurs, les notaires, les avoués et tous les inutiles
ne soient transformés en de simples producteurs, croyez m'en,]
camarades, faites d'abord l'unité ouvrière pour les Syndicats. »
(1) Compte rendu, pp. 79 et b., 180 et b.
CHAPITRE 1. FORMATION HISTORIQUE DE LA C. G. T. 469
A la base de l'organisation, il mettait le Syndical; au-dessus,
la Bourse du Travail ; puis, « montant d'un degré de plus », les
Fédérations; « enfin, quatrième et dernier dpgré, la Confédéra-
tion Générale du Travail, synthèse de l'union ouvrière ».
Dans cp système, la Fédération des Bourses cessait d'Atre l'or-
ganisme central ; elle ne devait plus être qu'une section de la
Confédération, la réunion des Fédérations nationales formant une
seconde section.
« A l'unité de but doit correspondre l'unité d'organisation : une
seule administration divisée selon la bonne méthode du travail,
un seul Congrès, un seul budget ». Le but ? « La grève générale
et... le reste ».
D'accord sur la nécessité de l'unité, les congressistes différaient
d'avis sur la manière de la réaliser. Le point litigieux n'était plus
dans la rivalité des Bourses et des Fédérations corporatives : le
litige tournait alors autour de la question des Fédérations régio-
nales ou locales de métiers divers : devait-on les admettre dans
la Confédération ? Le projet du comité confédéral les excluait
comme grevant inutilement le mécanisme syndical d'un rouage
superfétatoire : puisque les Bourses sont les véritables Fédérations
locales, admettre des Fédérations régionales quand déjà une
Bourse existe, n'était-ce pas faire appel aux mêmes éléments
pour le même objet et en cas d'adhésion les obliger à une double
cotisation ?
Besset, délégué de la Fédération du sud-est, et Lauchiré, dé-
légué de la Fédération de la Gironde, se firent les défenseurs des
Fédéralions locales et régionales de métiers di^'ers. « Le rôle des
Bourses du Travail, dit notamment Lauchiré, est purement admi-
nistratif, et quoique cotte institution amène le groupement dans
un même local des Syndicats de chacune des villes, 'il ne peut de-
venir, sans danger de suppression, offensif ou défensif à l'égard
des pouvoirs publics. » C'est cette opinion qui l'emporta, tout
autant pour les raisons de tactique défendues par Lauchiré que par
l'obligation où l'on n'était de ne procéder à l'unification que par
étapes: 250 voix se prononcèrentpour l'admission des Fédérations
régionales de métiers divers, 190 contre, et 9 bulletins blancs (1).
(1) Cofnpte rendu, p. 187.
470 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
C'est un point qui sera revisé dans un sens synthétique : les
Bourses locales seront maintenues, mais deviendront les éléments
constituants des Unions régionales.
La question de l'adhiésion de la Fédération des Bourses à la
Confédération fut réservée : la solution administrative n'étant pas
mûre encore, c'était aux Congrès suivants, au Congrès des
Bourses d'Alger et au Congrès de la Confédération de Montpellier,
que la solution définitive était renvoyée ; dernière remise (1).
La discussion fut d'abord reprise au Congrès des Bourses d'Alger
(1902). Hésitante jusqu'alors, la solution va se préciser au moins
partiellement ; hostiles, les congressistes vont arrivera l'entente ;
encore vives, les craintes qu'avait manifestées la Fédération sur
son éviction par la Confédération se sont très atténuées; l'instinct
de l'unité de la classe ouvrière devient de plus en plus impérieux.
C'est encore Niel qui le preinier prit la parole. Il n'apporta pas
d'arguments nouveaux, mais sa pensée est plus claire, sa parole
plus convaincante ; on sent qu'une conviction générale l'anime ;
il est la voix d'un groupement ; les applaudissements du Congrès
montre quelle harmonie profonde unit l'orateur et les délégués.
D'autres projets furent présentés. La Bourse de Levallois sup-
primait les Fédérations par prétérition : elle basait toute l'unité
sur les Bourses fédérées, avec un comité central dit confédéral.
La Bourse de Saint-Quentin, se ralliant au projet présenté par
Briat, délégué de la Chambre syndicale parisienne des ouvriers
en instrument de précision, ainsi d'ailleurs quela Bourse d'Alger,
se prononçait pour l'entente entre les deux organisations, mais
contre leur fusion, La Bourse de Lyon demandait, reprenant un
vieux projet, la disparition de la Fédération des Bourses. La sup-
pression faite, « tous les services de la Fédération des Bourses
seraient régis, disait-elle, par un comité confédéral composé
comme suit : trois délégués de chacunedes Fédérations nationales
ou des Syndicats nationaux, ainsi que des branches d'industrie
constituées dans la Fédération ; deux délégués de chacune des
(l) A la suite du Congrès de Lyon, le bureau de la C. G. T. fut ainsi
constitué : Secrétaire confédéral, Victor Grieffuelhes (des cuirs et peaux);
secrétaire-adjoint, Pouget (des employés); trésorier, Guilhem [Voix du
jyeuple, 1901, n°^ 55 et 57).
CHAPITRE 1. FORMATION HISTORIQUE DE LA C. G. T. 471
Fédérations régionales ou locales ; un délégué de chacun des Syn-
dicats admis isolément jusqu'à ce qu'ils soient constitués en sec-
tions d'industrie ; enfin, d'un délégué par Bourse du Travail ».
Le secrétaire fédéral, parlant en son nom et au nom di^ la
Bourse de Bagnères do Bfgorre, demanda, lui aussi, la collabora-
tion des deux organisations. « La Confédération, dit-il, serait
constituée en deux sections : 1° section des Bourses du Travail ou
Fédération des Bourses ; 2° section des Fédérations de métier ou
d'industrie et Syndicats isolés ». Mais cette collaboration admise,
Georges Yvelot réclamait la plus grande indépendance pour les
deux sections. La collaboration, il prévoyait qu'elle aurait pour
organes trois commissions formées, par parties égales, de
membres de chacune des deux sections : la commission de con-
trôle des opérations financières, la commission du journal syn-
dicaliste la Voix du Peuple, la commission de la grève générale,
La Bourse de Poitiers demanda, et après elle la Bourse de Paris,
que l'unité se fît par la double adhésion de chaque Syndicat à sa
Bourse et à sa Fédération : c'est la solution, depuis si longtemps
défendue, qui sera admise définitivement. « C'est là de l'autori-
tarisme nuisible, riposta le délégué de la Bourse d'Alger, dès
qu'il entendit l'énoncé de cette double obligation ; et le délégué
de Poitiers, à son tour, reprocha au délégué de Paris, qui criti-
quait la superfétation des organismes similaires, de proposer o une
mesure anti-libertaire ». Interruptions intéressantes à noter, en
passant, car elles marquent bien la tendance d'esprit commune
aux militants OHvriers en même temps que la direction du mou-
vement syndical : ils ont la crainte d'une reconstitution de la hié-
rarchie, de l'autorité.
Le rapport de la commission posa ces règles : collaboration
étroite, mais non fusion, des deux organismes, unité de Congrès,
dualité des budgets; unité syndicale: «Le principe de l'unilé
ouvrière ne peut en rien entraver la liberté de chaque syndiqué.
Mais il doit être entendu que, dans une ville, il est de toute im-
portance qu'il n'y ait qu'un Syndicat de même profession. Les
sections de 1 unité ouvrière devront faire tous leurs elTorts pour que
les Syndicats de même profession existant dans une même ville
fusionnent au plus tôt ». Knfin, les Syndicats n'étaient tenus qu'à
472 LIVRE IV. — LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
une adhésion, soit à une Fédération nationale, soit à une Bourse :
revenant au vole du Congrès corporatif de 1893, le Congrès con-
fédéral de Montpellier exigera la double adhésion.
L'ensemble du projet fut adopté par les 64 Bourses adhérentes.
La discussion avait été courte tant les délégués étaient una-
nimes, ne différant guère que sur des points de détail. A la dis-
cussion, les anciennes crainles avaient disparu : la nécessité de
faire l'unité élail devenue pressante, inexorable. L'entente se fai-
sait enfin.
Au Congrès confédéral tenu à Montpellier (1), quelques jours
après celui d'Alger, une seule organisation, laChambresyndicale
des ouvriers maçons et professions similaires de Reims, se déclara
hostile à l'unité, non en principe, mais en considération de la
variété de tactiques et du danger qu'il y avait à ne donner qu'une
tète à l'organisation ouvrière, ainsi plus facile à circonvenir et
à « corrompre ». « Nous ne voyons pas l'unité possible à l'heure
actuelle où les militants de la cause ouvrière, déjà si peu nom-
breux comparativement, sont loin d'être daccord sur les moyens
de lutte ; ce serait aller à l'aventure en voulant (rop vite centrali-
ser noire mouvement. »
Niel, qui avait été chargé par le Congrès d'Alger de défendre le
projet d'unité de la Fédération des Bourses, répondit en rappelant
l'évolution de l'organisation syndicale vers l'unité par ses groupes
de moins en moins spécialisés et locaux : l'unité, il montra qu'elle
était vraiment l'œuvre de la nécessité, nécessité |)lus visible à
chaqueCongrès où les discussions sont chaque année reprises avec
plus de précision et d'ardeur. Voilà le fait: une seule chose est
à craindre, c'est que ce mouvement de concentration n'amène la
constitution d'une dictature. Mais centralisation et autorité s'ap-
pellent-elles fatalement ? Le fédéralisme est-il incompatible avec
1 unité ? L'unité confédérale doit-elle absorber la liberté des é\(-
menls qui la constitueront? A ces questions, le rapporteur répon-
dait : « La peur de la concentration ne se comprend plus dans
une organisation générale, où chaque rouage conserve sa liberté
absolue, chaque fraction d'organisation son autonomie person-
(1) V. la discussion au Compte rendu du Congrès, pp. 11 et s.
CHAPITRE 1. — FORMATION HISTORIQUE DE LA C. G. T. 473
nelle... Et puis, qu'en tendez-vous au juste par ce mot si effrayant
de centralisation ? Et si je vous disais que vous êtes aussi centra-
lisateurs que moi ? Est-ce que lorsque vous voulez faire com-
prendre, à ces Syndicats d'un même tnélier ou d'une même
industrie, qu'ils se feront plus rapidement rendre justice en se
fédérant, ne désirez-vous pas q:ie tous les Syndicats se fédèrent ?
Et n'est-ce pas de la centralisation ? »
L'effort de centralisation va du Syndicat aux Fédérations, aux
Bourses «jusqu'à son suprême degré », la Confédération ; effort
ex|)rimant, tout en bas, les revendications spécifiquement corpora-
tives et, tout en haut, les revendications qui sont communes à
tout le prolétariat.
11 concluait ainsi : «Il n'y aura unité d'action qu'autant qu'il y
aura unité de but et de pensée ».
Bourchet, secrétaire de la Fédération du Cuivre, rapporteur,
appuya ces considérations en ajoutant : « Il faut un organisme
central; cela paraît acquis. Doit-il être la Confédération ou la Fé-
dération des Bourses? Pour la direction du mouvement social,
pour son indépendance en conformité avec les besoins actuels, je
me prononce pour la Confédération (Applaudissements). »
Le princijjsl argument en faveur de la Confédération, Bourchet
le tirait de la dépendance où sont les Courses par les subventions
municipales : les Bourses ne sont pas autonomes, u Les Bourses
oui reçu sur les budgets municipaux près de trois millions et demi
pour leur aménagement. Les subventions municipales les ali-
mentent de 350.000 francs annuellement, auxquels viennent se
joindre environ 15.000 de subventions départementales. <]e sont
ces crédits qui font leur vie, et il serait trop simple de jeter le
trouble el la désorganisation dans noire rouage principal si celui-ci
était la Fédération des Bourses. »
L'ancienne question d'unité liquidée, d'autres questions liti-
gieuses se présentèrent, nombreuses : rapports entre Bourses et
Fédérations, rapports entre Fédérations nationales et Fédérations
régionales, rapports entre Unions locales el Bourses, rapports des
Syndicats isolés avec la Confédération, enfin, rapports entre la
Fédération des Bourses et la Confédération considérée comme
Fédération des Fédérations,
: t
47 i LIVRE IV. — LA CONFEDERATION GENERALE DU TRAVAIL
La Commission, qui avait pris pour base de ses discussions un
projet présenté par le Syndicat des mélallurgistes de l'Oise {\) et
les discussions du Congrès d'Alger, essaya de résoudre ces ques-
tions, sauf la dernière, dans un article ainsi conçu (2) :
«La Confédération... est constituée par: 1° les Fédérations
nationales (à leur défaut les Fédérations régionales) d'industrie et
de métier, les Syndicats nationaux ; 2° les Bourses du Travail
considérées comme Unions locales, départementales ou régionales
de corporations diverses ; 3' elle admet, en outre, les Syndicats
dont les professions ne sont pas constituées en Fédérations d'in-
dustrie ou de métier ou dont la Fédération n'est pas adhérente à
la Confédération Générale du Travail ».
Cet article éliminait les Fédérations régionales de métiers di-
vers : on revenait sur le vote du Congrès de Lyon. Or, un assez
grand nombre d'Unions régionales existaient encore ou co-
existaient à côté des Bourses. Exclues, elles protestèrent par la
voix du Lyonnais Boisson, délégué de la Fédération du Sud-Est,
qui fit connaître que son organisation allait se trouver éliminée
par la Bourse du travail de Lyon. Il demanda l'adhésion pour les
Unions locales et les Fédérations régionales.
Darme, d'accord avec Bourchet et avec Bousquet, combattit
la proposition de Boisson, <i car, par exemple, pour ne citer
qu'un fait, le Syndicat des Tramways de Lyon, que je repré-
sente, disait-il, serait représenté trois fois à la Confédération ;
d'abord par la Bourse de Lyon, ensuite par la Fédération des
Syndicats du Sud-Est et, enfin, par la Fédération des Trans-
ports ». Pour éviter ces superfétations et dans un esprit de
conciliation, Delesalle demanda une petite adjonction au 2° de
l'article : « et sans qu'il y ait superfétation ». De celte façon, les
Fédérations régionales n'étaient pas absolument exclues, mais
seulement en cas d'existence d'une Union locale ou Bourse.
L'article 2 fut voté avec la modification défendue par Delesalle :
en fait, c'était encore la condamnation des Fédérations régionales,
mais avec des formes. Les Congrès suivants la reviseront.
L'article 3 faisait une obligation à chaque Syndicat d'adhérer
(1) Publié dans la Voix du Peuple, n° 95.
'2) Rapport sur l'unité, Co^npte rendu du Congrès, pp. 140 et s.
CHAPITRE 1. FORMATION HISTORIQUE DE LA G. G. T. 47S
non seulement à sa Bourse, mais encore à sa Fédération corpo-
rative. C'est l'article unitaire par excellence : « Nul Syndicat ne
pourra faire partie de la Confédération s'il n'est fédéré naliona-
lement et adhérent à une Bourse du Travail ou à une Union de
Syndicats locale, départementale ou régionale de corporalions di-
verses. Toutefois, la C. G. T. examinera le cas des Syndicat*^ qui,
étant Irop éloignés du siège social de leur Union locale, régionale
ou départementale, demanderaient à n'adhérer qu'à l'un des deux
groupements nationaux cités à l'article 2. Elle devra, on outre,
dans un délai d'un an, engager et ensuite mettre en demeure les
Syndicats, les Bourses du Travail, Unions locales, départemen-
tales, régionales, les Fédérations diverses de suivre les clauses
stij)ulées au § l"du présent article. » •
L'article fut voté sans discussion : il terminait une ancienne
controverse, une évolution déjà longue. Il reliail entre eux les
deux sortes de groupements jusque-là plus ou moins hostiles, basés
l'un sur une considération géographique, l'autre sur une considé-
ration professionnelle, l'un réalisant la solidarité locale entre des
professions diverses, l'autre la solidarité professionnelle à un
point de vue national, au moyen d'une organisation générale
participant au caractère des Bourses, par sa composilion pluri-
professionell3, et au caractère des Fédérations, par son exten-
sion à tout le pays. L'unité était désormais faite (1).
Le vote sur « l'ensemble du projet d'unité ouvrière » (2),
comme dit le compte rendu, donna les résultats suivants : vo-
tants : 444 ; majorité absolue: 223 ; pour: 440 ; contre : 1 ; bul-
letins blancs : 44 ^3).
Les nouveaux statuts devaient être intégralement appliqués à
partir du i*^'" janvier 1904. Un terme d'une année était donc ac-
cordé aux diverses ora;anisations peur se mettre en règle ; il fut
insuffisant. Le rapport du comité confédéral au Congrès de
Bourges (1904) constata, en effet, que « le nombre de Syndicats
n'ayant pas satisfait aux obligations confédérales était assez
(1) Ce vote fut « confirmé » par la Conféreuce des Fédérations et Unions
locales tenue en i9il [Voix du Peuple, 1911, n° 563).
(2) Govnpte rendu, p. 196.
(3) Voir le détail des votes : Compte rendu, pp. 282 et s.
i7(j LIVRE IV. — LA CONFÉDÉRATION GÉNRRALE DU TRAVAIL
élevé » (I). Les Syndicats qui se bornèrent à n'adhérer qu'à leur
Bourse ou à leur Fédération furent maintenus sur les contrôles,
mais l'entrée du Congrès leur demeura fermée.
Malgré ses flottements d'ordre statutaire, la viede la G. G. T. fut
très active pendant toute la période qui suivit ; il faut même dire
quec'estde 1902 à 1904 qu'elle se constitua effectivement. Des
campagnes vigoureuses contre les bureaux de placement et pour
l'extension de la prud'homie aux employées mirent enjeu tous
les ressorts syndicaux ; on vit qu'ils étaient bien trempés et résis-
tants. En 1902, elle comprenait 83 Bourses et 30 Fédérations
corporatives ; en 1904, les chiffres montaient respectivement à
1 10 et à 52, soit 1.791 Syndicats. Mais des difficultés intérieures,
nées des rivalités entre organisations (entre la Fédération de
la Métallurgie, d'une part, et les Fédérations des Mécaniciens
et du Livre, d'autre part), montrèrent aussi ce qui manquait en-
core au nouvel organisme pour constituer une machine satisfai-
sante (2). Ces rivalités dominèrent presque exclusivement les
Congrès de Bourges et d'Amiens (3).
On doit, il est vrai, ajouter que les rivalités administratives
entre les deux sections qui, à tant de militants, paraissaient devoir
survivre au Congrès de Montpellier, ne décomposèrent pas
l'unité: « Aucune des deux sections, fit remarquer G. Yvetot, en
1904, n'étant sortie de ces attributions, aucun des membres des
deux bureaux n'ayant failli à l'entente cordiale, le perfection-
nement de l'unité fut facile » (4).
Le Congrès de Bourges apporta une petite modification aux
statuts, relative à la Commission de contrôle, qu'il n'y a pas lieu
de rapporter ici (5); et le Congrès confédéral d'Amiens décida que
les Fédérations d'industrie seules pourraient désormais adhé-
rentes à la C. G. T. (6), décision confirmée par les Congrès confé-
(1 Compte rendu, p. 4.
(2) Voir sur ces querelles les procès-verbaux du Comité confédéral publiés
dans la Voix' du Peuple, n° li'O, et l'article : Mécatiiciens et Métallur-
ffiste.i, dans l'Humanité an 13 août 1907.
(3 Coynpte rendu du Congrès de Bourges, t^^. 92 et s. ; Com.pte ren'/u,
du Congrès d' Amiens, -pç. 85 et s.
(4) Comfjte rendu du Congrès de Bourges, p. 2S.
(5 Compte reyidu, pp. 198 et s.
(6; Compte rendu, pp. 186 et s.
CHAPITRE 1. FORMATION HISTORIQUE DE LA G. G. T. 477
déraux de Marseille (1908), de Toulouse (19t0), du Havre (1)
(1912).
De 1904 à 1908. toute l'action de la C. G. T. se concenlra sur-
tout, mais non exclusivement, sur la propagande pour la suppres-
sion des bureaux déplacement et des retraites ouvrières, la journée
de huit heures enfin dont l'application avait été décidée par le
Congrès de Bourges pour le 1" mai 1906 (2) ; puis aux environs
du Congrès du Havre sur la propagande en faveur de la semaine
anglaise. Entre temps, par décision préfectorale en date du
12 octobre 1905, elle avait été expulsée des locaux de la Bourse
du Travail de Paris, aise rue du Château d'Eau ; après un
court passage cité Riverin, elle s'installa rue Grange-aux-BelIcs,
33, dans un immeuble dénommé : Maisoji des Fédérations (3).
Les rapports des sections aux Congrès font connaître que cet
incident n'entrava pas le développement de la C. G. T. : à
Amiens, ils donnaient les chiffres suivants, pour le mois de
juillet 1906 : 61 Fédérations et 131 Bourses, soit 2.399 Syn-
dicats (4), représentant environ 300.000 membres ; à Marseille,
ils donnaient ces chifîres, pour septembre 1908 ■: 64 Fédéra-
tions et 157 Bourses, représentant 2.028 syndicats (o), soit
environ 400.000 syndiqués ; à Toulouse, ils donnaient ces
chiffres pour juin 1910 : 57 Fédérations et 154 Bourses, compre-
nant 3.012 syndicats (6); au Havre, en juin 1912 : 53 Fédéra-
tions et 153 Unions, soit 600.000 syndiqués (la différence avec
le chiffre de 1910 étant représentée par des fusions) répartis dans
2.837 Syndicats. « La non augmentation du nombre des Syndi-
cats en 1912, lil-ou dans le rapport confédéral, est la résultante
de nombreuses fusions syndicales qui se sont opérées dans cer-
taines localités (7\ »
(1) Compte rendu, pp. 116 et 8'
(2) V. Compte rendu du Congrès confédéral d'Amiens, pp. 10 et s.
pp. 47 et s., pp. 119 et s.
(3) Consulter : Maison des Fédérations. Rapport financier. Recettes et
Dépenses depuis Le 1'^'^ janvier 1906. Situation au 31 décembre 1909.
(Sans nom d'auteur] ; Rapports au Congrès du Havre, p. 30 et s.
(4) V. Compte rendu du Congrès d'Amiens, pp. 24 et 38.
(5) Compte rendu du Congrès de Marseille, pp. 35 et 40.
(6) Co>npte rendu du Congrès de Toulouse, pp. 33 et 86.
(7) Rapports au Congrès du Havre, p. 34, 35 et 93.
478 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATlOiN GÉNÉRALE DU TRAVAIL
On voit avec quelle lenteur, la classe ouvrièx'e a finalement réa-
lisé, dans le troul)le, non sans « incohérences » et « contradic-
tions », comme l'a écrit Victor GrilTuelhes (1), quelques-unes de
ses ambitions d'ordre et de raison. Les difficultés qu'elle a sur-
montées semblent marquer son œuvre au coin de la nécessité.
L'histoire de la G. G. T. est riche en faits, remplie de préoccu-
pations juridiques, abondante en nobles caractères sur le modèle
de celui de Pelloutier. L'œuvre déborde d'ailleurs les personna-
lités avec lesquelles la polémique l'identifie en quelques observa-
lions sommaires : par la voix du secrétaire confédéral, Jouhaux,
les confédérés affirment leur « idéalisme inébranlable el leur
foi absolue en un avenir meilleur (2). »
Aboutissement des efforts antérieurs, dont les plus anciens re-
montent aux compagnonnages, les plus mémorables à l'Interna-
tionale des travailleurs, les plus dramatiques à la Commune, les
plus proches et les plus utiles aux groupements et aux rivalités
socialistes, guesdistes, allemanistes, broussisles, aux Syndicats, à
la Fédération des Syndicats et à la Fédération des Bourses, la
G. G. T. représente le groupement le plus méthodique et le plus
vaste que la classe ouvrière française ait encore tenté. Que de gé-
nérations y ont travaillé ! Affermie par son statut, elle revendique
en face de l'Etat plus que sa part de puissance, une autonomie
complète ; elle s'affirme comme un Etat dans l'Etat : c'est le pro-
létariat organisé, comme les communes organisèrent la bour-
geoisie en face de la Royauté, de l'Eglise et de la Féodalité.
(1) L'action syndicaliste (1908j, p. 3.
(2) Voix du peuple, 1912, n" 627.
CHAPITRE II
Organisation intérieure.
Statutairement parlant, la C. G. T. n'est, on l'a vu, qu'un
groupement de comités et de commissions : comité et bureau de la
section des Fédérations, comité et bureau de la section des Unions
départementales, qui, réunis, forment, les uns le comité con-
fédéral et les autres le bureau confédéral, commission de là Voix
du Peuple, commission des grèves et de la grève générale, com-
mission de contrôle, commission de délimitation des Fédérations.
Ses membres étant des collectivités, Unions et Fédérations,
exceptionnellement des Syndicats, elle ne comporte pas, à l'image
des Syndicats et des Bourses, d'assemblée générale ; mais cepen-
dant les membres de ces collectivités adhérentes prennent le
nom de confédérés comme s'ils étaient individuellement et di-
rectement groupés à la G. G. T., et comme s'ils pouvaient être
appelés à agir dans la C. G. T. comme ils agissent dans une
organisation autonome.
La G. G. T. n''est pas une organisation au sens où ce mot, d'un
usage courant dans la langue syndicaliste, convient à un grou-
pement de personnes : elle est l'administration centrale des Syn-
dicats qui ont pour administrations intermédiaires les Bourses et
les Fédérations. La C. G. T. délibère, elle n'agit jamais au sens
propre du mot, puisqu'elle n'est qu'un comité, un groupement
de comités ; aussi, répétons-le, lorsque l'on parle d'une action
confédérale, faut-il se 6gurer, non pas l'action de ces comités,
mais l'action concertée des syndiqués appartenant à des orga*
480 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALIÎ DU TRAVAIL
nisations adhérentes à la C. G. T., l'action coUeclive du prolé-
tariat uni et formé en parti de classe par les diverses règles qui
la constiluenl adniinistrativement.
Les opinions les plus inexactes sont presque quotidiennement
émises sur l'organisation centrale prolétarienne. Nous ne rap-
pellerons que celle de iM. Béchaux, qui a proposé une description
el une définition delà C. G. T. qui ne s'appliquent qu'à sa bu-
reaucratie parisienne. Elle ne serait composée que d'un comité
confédéral : « c'est lui, a-t-il écrit, qui élabore les programmes,
trace la ligne de conduite, envoie ses émissaires et se vante d'être
le vrai comité de salut public. La C. G. i\ so vante de com-
mander à 500.000 syndiqués... elle dédaigne l'action politique
pour la propagande par le fait ; elle veut une « action directe ».
Description qui contient presque autant d'erreurs (jue de
mots : le comité confédéral, en efTet, n'existe que par les unions
adhérentes (el elles le lui font sentir) et bien loin de se vanter d'être
un comité directeur, il rappelle constamment sa condition su-
bordonnée. Les comptes rendus, les polémiques entre militants
confédérés montrent assez quelle variété de tendances, quelles riva-
lités doctrinales et personnelles, au comité même et au dehors,
affaiblissent ce directoire prétendument omnipotent. Et faut-il
ajouter que les militants rejettent, tous, absolument, la « pro-
pagande par le fait ». M. Béchaux paraît ignorer que la propa-
gande par le fait, qui use de ces deux procédés d'action, le vol,
sous le nom de « reprise », et la bombe, est de nature purement
anarchiste, et anarchiste vieux style: elle n'est employée que par
des révolutionnaires qui agissent, soit isolément, soit par petits
groupes, sous ["^empirede préoccupations régicides,à allures indivi-
dualistes, fort éloignées de l'esprit solidariste, collectif-corporatif
des Syndicats. Quant à « l'action directe », si elle touche quel-
quefois par son esprit combatif à la propagande par le fait, du
moins n'emploie-t-elle jamais les méthodes terroristes sur les
personnes. Comme on va le voir, les règles qui organisent le Co-
mité confédéral ont toutes pour but de donner un caractère tout
à la fois administratif et collectif à l'action syndicale ; et ceux
(jui lisent régulièrement les comptes rendus de ses séances ne
peuvent pas ne pas être frappés des préoccupations d'ordre
CHAPITRE II. — ORGANISATION INTERIEURE 481
statutaire et corporalif de ses membres, délégués des unions
adhérentes (i).
1) Le COXllTK DE LA SECTION DES FEDERATIONS PROFESSIONNELLES
a) Constitution. — Le comité de la section est composé d'autant
de délégués qu'il v a de Fédérations ou de Syndicats isolés adhé-
rents. Leur désignation est faite librement par ces organisations
qui ne peuvent toutefois les choisir (à moins d'impossibilité
1 M. Aristide Briand a montré au cours d'une discussion à la Chambre,
parlant comme président du Conseil, le caractère collectif de l'organisation
centrale de la classe ouvrière ; son opinion est intéressante à rapporter :
« Messieurs, qu'est-ce que la Confédération générale du travail ? Il faut
d'abord se le demander.
« Est ce une réunion de quinze ou vingt personnes tenant ses assises rue
Grangês-aux-Belles et révélant de temps en temps son existence par
des manifestations, sur lesquelles je ne veux pas insister, mais que vous
connaissez tous? Si c'est cela. Messieurs, ce n'est rien. C'est un groupement
d'hommes que, demain, vous pourrez poursuivre, dont la dissolution pourra
être prononcée, mais pour quel résultat ?
« Si vous allez à un examen approfondi de ce qu'est la Confédération gé -
nérale du travail, que voyez-vous ?
« Vous constatez que c'est un vaste groupement qui contient dans son sein
soixante-dix ou quatre-vingts fédérations de syndicats, sept ou huit grands
syndicats d'industrie, environ cent soixante bourses du travail. Et quand
vous aurez fait cette constatation, vous n'aurez pas tout vu ; car derrière
ces différentes unions qui se sont associées, qu'y a t-il en réalité ? Il y a
3.000 syndicats ouvriers.
« Quant à la poursuite que vous demandez au nom des principes juridiques
contre les militants qui sont à la tète de la Confédération, elle serait
difficile pour les raisons que j'ai données, à moins que vous ne vouliez
n'y attacher qu'un intérêt purement théorique, ce qui nous reporterait
à plus de quinze ans en arrière ; ce serait la condamnation d'une inertie
qui s'est prolongée pendant plus d'une quinzaine d'années. Il ne suffirait
pas d'ailleurs de prononcer la dissolution d'un groupement de quinze ou
vingt individus : elle laisserait substituer les 80 Fédérations, les 160 Bourses
du travail et les 3 000 Syndicats qui entrent dans la composition de la
Confédération. Il faudrait généraliser cette mesure et, à la faveur de
l'agitation créée par de telles poursuites, qui sont désirées, Messieurs, je
vous le garantis, qui sont appelées de leurs vœux les plus ardents par
ceux-là mêmes qui en seraient les victimes, la situation qui vous inquiète
ne ferait que s'aggraver. » (Journal Officiel, n" du 21 janWer 1911.)
Maxime Leroy 31
482 LIVRR IV. — LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE i)V TRAVAIL
absolue et dûment constatée) que parmi des ouvriers apparte-
nant à des Syndicats confédérés (articles 6 et 3 des statuts) et
syndiqués depuis un an (art. 4) (1). Le même délégué peut
représenter au maximum trois organisations (art. 4).
Il est interdit aux délégués (en particulier aux fonctionnaires
des sections) de se servir de leur titre syndical en dehors des cas
où ils ont reçu un mandat exprès, à moins qu'il ne s'agisse de
propagande syndicale ou antimilitariste, et à condition que
l'organisation qui les a invités « soit une organisation syndi-
cale (2) ».
En l906,Garnery demanda au comité de la section des Fédéra-
tions que les fonctionnaires confédéraux fussent liés à leurs fonc-
tions même pour leurs actes étrangers à la G. G. T. : « Gonsidé-
rant, dit-il, que les fonctionnaires sont soumis à certains devoirs,
ils ne devront s'engager dans des actes publics qu'après avis du
Gomité. »
Le comité se refusa à voter cette restriction aux « droits d'in-
dividu », comme dit Pouget, cette restriction à la liberté de ses
fonctionnaires (3).
Le Gongrès confédéral de Lyon (1901) émit le vœu que les dé-
légués aux Gongrès corporatifs et au comité confédéral et les
.administrateurs des Syndicats fussent choisis en dehors des élus
politiques (4).
La question de l'incompatibilité entre mandat politique et
mandat confédéral fut examinée en 1910, par les deux sections
(i) Le Congrès corporatif de Lyon (1901) avait fixé à trois ans l'ancien-
neté syndicale.
(2) V. Voix du Peuple, 1906, n» 316 ; n» 479 (Décision de la section des
Bourses).
(3) Voix du Peuple, 1906, n° 316.
(4j Compte rendu, p. 231. Aux élections générales de 1910, trois délégués
au C.omité confédéral sont entrés à la Chambre en qualité de députés so-
cialistes unifiés (Lauche, Dumas et Lavaud). Ils donnèrent peu à peu leu?
démission. Il y a lieu d'ajouter qu'aux termes de l'article 2 des statuts
confédéraux « nul ne peut se servir de son titre de confédéré ou d'une
fonction quelconque de la confédération dans un acte électoral politique
quelconque ». V, Léon RoBEar, La C. G. T. au Parlement [Voix du
Pe»/^Zi?, 1910, n°s504 et 510; A. LuQDET, Excitations perfides {Humanité,
n° du 16 mai 1910).
CHAPITRE 11. — ORGANISATION INTERIEURE 483
du Comité conférai, mais sans aboutir (1). Elle ne fut résolue
pour le bureau que l'année suivante, par la Conférence des Fédé-
rations et Unions de syndicats (juin 1911) qui, sur le rapport de
sa commission, ajouta (par 76 voix contre 43) ce paragraphe à
l'article 24 des statuts : « Les fonctionnaires confédéraux ne
pourront faire acte de candidat à une fonction politique ; leur
acte de candidature implique leur démission de leur fonction
confédérale (2).
Le comité est autonome.
Les organisations adhérentes doivent-elles être représentées au
comité des Fédérations, et parlant, au comité de la section des
Unions par un délégué, quel que soit le chiffre de ses membres
ou par un nombre de délégués proportionnel à ce chiffre ? Les ri-
valités entre la Fédération du Livre, les Fédérations des mécani-
ciens et de la maréchalerie, d'une part, et la Fédération des
métallurgistes d'autre part, ont donné à cette question de repré-
sentation un relief extraordinaire ; c'est la question autour de la-
quelle, à un moment (de 1904 à 1908) se sont groupés et se sont
comptés les réformistes et les révolutionnaires.
Le Congrès corporatif de Lyon (1901) décida, sans discussion,
que chaque Fédération, Syndicat national et « branche d'indus-
trie » nommeraient trois délégués, les Syndicats isolés (en atten-
dant de constituer des Fédérations corporatives) ne devant en
nommer qu'un seul (3), et le Congrès de Montpellier (1902),
après une assez longue discussion, que chaque organisation n'au-
rait droit qu'à un délégué (4 ) : c'est le système de la représenta-
tion fixe, ou unitaire.
A ce dernier Congrès, la règle (art, 4 des statuts) ne fut pas
votée sans difficulté, car outre que quelques-uns demandaient la
représentation proportionnelle, certains craignaient, et le dirent,
une certaine prééminence des Bourses sur les Fédérations. Si le
principe d'égalité triompha, et par conséquent le principe d'unité,
c'est que l'on considéra que les diverses organisations, qu'elles
(1) Voix du Peuple, 1910, n» 514.
(2) Voix du Peuple, 1911, n» 563-
(3) Compte rendu, p. 182 et s. ,
(4) Compte rendu, p. 152 et 8.
484 LIVBK IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
soient locales ou nationales, sont lotîtes également utiles et par-
lant qu'il n')"^ avait pas de hiérarchie à établir etilre elles. Si, en
eiïet, on les envisage dans leurs rapports réciproques, elles cons-
tituent les divers moments d'une même action, d'un même effort,
au service d'un seul intérêt. Comme le dit Niel, appuyé par
Bourchet « aux séances du comité confédéral, il n'y aura plus de
délégués des Bourses ni des Fédérations ; il y aura un nombre dé-
lerminéd'hommesprésenls, quelsqu'ils soient, qui constitueront
parleur présence le comité confédéral et ne prendront de déci-
sions qu'en s'inspirantde leur conscience et de l'équité, sans s'oc-
cuper s'ils représentent une Bourse ou une Fédération ».
A la veille du Congrès confédéral de Bourges (1904), la plupart
des Congrès particuliers reprirent la question, l'étudièrent el de
nombreux articles lui furent consacrés dans la Voix du
Peuple (1) et au Congrès même elle retint les congressistes pen-
dant de longues heures passionnées et tumultueuses.
C'est par la lecture d'un rapport (2) du typographe Maraux,
favorable à la représentation proportionnelle, ijue la discussion
commença à Bourges. Il dit l'essentiel. Seule, il lui paraissait que
la R. P. permettrait de connaître et de reconnaître la force réelle
du prolétariat ; et il la compara à un baromètre. « Rien n'est plus
nécessaire que cette représentation mobile, disait-il, qui empê-
chera le comité confédéral d'être isolé de l'ensemble des Syndi-
cats. Actuellement, ses décisions ne sont pas suivies parce qu'elles
ne peuvent refléter les opinions et intérêts des Syndicats trop
étrangers à l'organe de la délibération. »
A l'appui de cette affirmation, le mécanicien Lauche produi-
sit (3) un tableau des organisations représentées au Comité confé-
déral pour faire ressortir l'inégalité fondamentale de la représen-
tation 6xe :
,i) E. PocGET, Statistiques réformistes (Hiimanilé, n° du 5 mars
1908); id., La représentation proportionnelle [eod. /oc, n° du 27 mai
1907); E. GuÉRARD, Le fonctionnement de la C. G. T. (eod. loc, n° du
31 mai 1907); Clbcet, A propos de la R. P. (eod. loc, n° du 6 janvier
1908) ; A. DuNois, La représentation proportionnelle dans la C. G. T. ,
(Pages libres, n» du 31 octobre 1908} .
(2) Compte rendu, p. 144 et s,
(3) Compte rendu, p. 185,
CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE. 485
20 organisations groupent 5.865 syndiqués
20 » » 32.750 »
10 » » 42.200 )>
6 » » 60.450 »
« Chaque organisation adhérente ayant droit à une voix, les
40 premières organisations avec 38.586 syndiqués ont 40 voix,
contre 16 données aux 16 dernières, groupant 100.650 adhérents. »
Exemple plus topique : les 40 membres du Syndicat des élèves
en pharmacie ont droit à une voix, comme Syndicat isolé de
même que la Fédération de la Ma rinequi coin prend 12.000 membres.
Sans doute, tous les métiers sont équivalents, ajouta Lauche,
« les titulaires de chaque profession doivent être considérés
comme des fonctionnaires sociaux, quel que soit le métier exercé,
et, entre travailleurs, nous nous considérons comme ayant droit à
la même considération » ; mais il faut cependant dire, après sa-
tisfaction accordée à ces sentiments d'égalité, « que le travail
d'un lypo, d'un cuilîeur, d'un employé n'a pas l'importance de
celui d'un mineur, d'un boulanger, d'un employé des trans-
ports ».
Uoit-on craindre que la représentation proportionnelle n'écrase
les |)elils Syndicats ? Aujourd'hui, nesont-ce pas les petits Syndi-
cats qui étouffent la voix des organisations |)lus fortes ? Il faut
remarquer, il est vrai, que « les minorités font souvent mouvoir
les masses » : dans les Syndicats peut-on cependant « concevoir
avec bon sens que les minorités intelligentes pourront entraî-
ner la masse des syndiiiués et peut être des non-syndiqués, sans
que ceux-ci aient la fatuité de se prononcer su." l'opportunité,
l'efficacité, l'urgence d'un mouvement qui devra influer profon-
dément sur leur situation ? » Seule la représentation proportion-
nelle habituera, concluait-il, les travailleurs à « s'occuper de la
chose corporative, à si ilier aux intérêts du prolétariat ».
Auguste Keufer, secrétaire général de la Fédération du Livre(l),
(1) Les élections au Comité central du Livre ont eu lieu suivant le sys-
tème unitaire simple jusqu'au Congrès de Bordeaux (1910) qui décida que
le Comité central sérail constitué à raison d'un délégué par quatre cents
membres. (V. U Inlertialionale du Livre, Humanité, n° du 11 juillet
1907) .
486 LIVRE IV. ' — LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
à ces arguments ajouta celui de l'exemple des organisatious
élrangères.
En Allemagne (et Lauohe fît connaître qu'il en était de même
en Autriche, en Suède, en Norwège et Danemark), les Fédéra-
tions sont administrées suis^ant le principe de la représentation
proportionnelle : un délégué par 500 à 1.000 membres ; au-
dessous, un délégué. Au Congrès des Travailleurs, chaque orga-
nisation a droit à un délégué par 3.000 membres ; celles qui
n'arrivent pas à ce chiffre ont dioit à un délégué. Les voles ont
lieu par tètes, mais pour les questions importantes les votes sont
comptés par le nombre des adhérents que représente chaque dé-
légué.
En Amérique, les Unions ou Fédérations nationales comptant
moins de 4.000 membres ont droit à un délégué au Congrès delà
Fédération du Travail ; 4.000 membres et au-dessus, à 4 délé-
gués ; 32.000 membres et au-dessus, à 5 délégués, etc., les Fédéra-
tions d'Etat, les Fédérations locales ou Bourses du travail, les Syn-
dicats isolés n'ayant droit qu'à un délégué. Au vote, les voi.xsont
ainsi comptées : chaque délégué de Fédération nationale dispose
d'une voix par 100 membres ; chaque délégué de Bourse, d'une
voix.
En Angleterre, au Congrès des Trade-Unions, les Syndicats ont
droit à un délégué jusqu'à 2.000 membres ; un délégué en plus
pour chaque fraction de 2.000 : « cette règle, comme le fit remar-
quer Keufer, a été instituée afin de donner plus de voix aux
grands Syndicats », ce qui n'est que juste, conclua-t-il. Au vote,
les voix sont comptées par 1.000 adhérents ; mais il faut ajouter
qu'elles ne peuvent se diviser, chaque organisation, quel que soit
lé nombre de ses voix (ainsi les mineurs ont 165 délégués) devant
voler dans le même sens.
Niel objecta qu'aucune Fédération professionnelle, qu'aucune
Bourse n'appliquaient en France la représentation proportion-
nelle .• or, c'est à elles, éléments de base de la C. G. T., à l'établir
tout d'abord, conformément aux principes syndicalistes. « Toutes
les réformes doivent partir d'en bas pour se compléter, se concré
1er en haut », Le secrétaire de la Bourse de .Montpellier terminait
en disant que la représentation proportionnelle serait la « mort
CHAPITRE 11. — ORGANISATION INTERIEURE 487
sans phrases de la solidarité ouvrière ». « Ce ne serait plus Id de-
vise : un pour lous, tous pour un, ce serait 20 pour 20, 15
pour 15 ». La R. P. n'aura pour résultat que de réveiller « l'aris-
tocratie des métiers » eu donnant à un certain nombre de ceux-ci
une « supériorité numérique ».
Luquet (coifîeurs) ajouta qu'au fond Alaraux (et ensuite Keufer)
proposait moins une proportionnalité basée sur le nombre des
syndiqués que sur celui de l'utilité sociale : « Comment établir
l'échelle ? Il y a des professions qui comptent moins d'ouvriers
que 'd'autres, par exemple, les facteurs des postes et les impri-
meurs sont moins nombreux que les mineurs. « Toutes ces profes-
sions ne sont-elles pas égales ? La R. P. en tenant compte des
difîérences de nombres qui ne dérivent pas nécessairement de l'uti-
lité économique, aurait pour elTet de rompre l'égalité entre ou-
vriers.
Au vole, 388 mandats seulement se déclarent en faveur de la
R. P. , 822 contre (1) : le statu quo était donc maintenu.
11 semble bien que la représentation fixe est plus conforme aux
tendances générales actuelles du syndicalisme que la R. P.
Si lous les métiers sont équivalents au point de vue do leur uti-
lité sociale, comment admettre un système qui rompt cette équi-
valence en leur donnant un caractère numérique? Si chaque tra-
vailleur vaut un autre travailleur, si chaque métier vaut un
autre métier, chaque travailleur et chaque métier doit compter
pour une unité, le premier dans ses rapports de syndiqué, le se-
cond dans ses rapports avec les autres métiers. L'égalité entre
métiers semble être la condition nécessaire de leur équilibre et de
leur solidarité.
Et d'ailleurs, si l'on admettait une inégalité, serait-ce sur le
nombre — le nombre aveugle — qu'il y aurait équité et raison
de la baser? Avec une telle base, on n'aboutirait qu'à inférioriser
les métiers d'art et d'intelligence;, tous les métiers dont le déve-
loppement hausse ou abaisse le niveau d'une civilisation, les im-
primeurs, les verriers, les céramistes dont les travaux et hs
(1' CoDipte rendu, p. 192. — Ua projet de représentation proportionuelle
fut également rejeté parle Congrès confédéral de 1912 (Voix du PeujHe,
1912, nos 629 et 630).
488 LIVRE IV; LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
œuvres sont vraiment la récompense, ou la compensation, des
œuvres plus rebutantes, plus immédiatement et matériellement
nécessaires. On a souvent fait observer qu'un homme moderne a
autant besoin de livres que de pain et quil s'imposera même
volontiers de dures privations physiques pour ne pas man-
quer du prétendu superflu intellectuel, œuvre d'une minorité
dont rinfluence n'est pas en rapport avec l'importance nu-
mérique.
Toutes les règles syndicales tendent à instituer la plus pro-
chaine égalité entre travailleurs sans tenir compte des différences
de profession, d'âge, d'aptitude ; aussi peut-on dire que la repré-
sentation fixe n'est qu'une des manifestations d'un des principes
centraux de l'organisation ouvrière. Ainsi la commandite dite
égalitaire (l'invention ouvrière la plus originale) fond les diffé-
rences de capacité et de spécialités, permet à tous ses membres
de travailler au même taux de salaire quelles que soient les
forces et les aptitudes de chacun ; les contremaîtres et les
patrons sont rejetés, ce qui a pour effet de faire de l'atelier une
sorte de république égalitaire, sans maîtres ; dans le Syndi-
cat, c'est l'assemblée générale qui est le rouage essentiel, et ses
décisions sont perpétuellement révisables ; enfin dans la C. G. ï.,
chaqre organisation revendique statutairement sa pleine indépen-
dance, son « autonomie », à l'égard des éléments constituants.
Tout ce qui tend à instaurer la hiérarchie est proscrit avec une
vigilance assez pressante.
Mais en voulant éviter la tyrannie des fortes organisations
n'aboutit-on pas à établir celle des moins fortes, suivant la critique
de Lauche? De ces deux maux ne serait-ce pas celui-là le moins
vexatoire ?
évidemment, la prééminence des fortes organisations devrait
être préférée si les deux tyrannies se présentaient comme les deux
propositions d'une inexorable alternative : en réalité, le prolé-
tariat rejette toute alternative parce qu'il ne comprend pas plus
une inégalité entre professions que les citoyens d'une répu-
blique moderne ne conçoivent entre les individus des diffé-
rences légales tirées de leur naissance ou de leur richesse,
pas plus que les Etals n'admettent dans leurs rapports internatio-
CHAPITRE 11. ORGANISATION INTERlKURE 489
naux et les protocoles diplomatiques des dilîérences tirées de leur
élendue territoriale ou du nombre de leurs habitants.
Le prolétariat a fait du métier une unité analogue à l'unité
individu ou à l'unité Etat : voilà le ^ens profond de son hostilité
contre la R. P. « Le bourgeois, disait Fourier, se co-nplaît dans
l'ordre hiérarchique » : voilà pourquoi sans doute il est si diflicile
à certains Ihéoiiciens de comprendre ce postulat d'égalité ; et il
est vrai d'ajouter que tout postulat comporte une part d'arbi-
traire.
Partiellement inexplicable, comme tous les faits ou principes
juridiques légués à notre droit public contemporain par la mo-
narchie et la révolution, la représentation unitaire synthétise b'S
diverses règles égalitaires dans le comité central du prolétariat,
puisqu'elle n'a pas d'autre effet que de tendre à faire respecter,
dans chacun de ses adhérents, direclemeiil, l'éminente dignité,
l'autonomie corporative de chaque genre de travail, de chaque
« famille industrielle ».
b) Attributions. — Elles sont indiquées dans les ternies sui-
vants, par l'article 7 des statuts :
« La section des Fédérations d'industrie a pour objet de créer
ou de provoquer la création de Fédérations d'industries ou de
métiers et de grouper en branches d'industrie les Syndicats de
même profession ou de même industrie, pour lesquels il n'existe
aucune Fédération. Elle décide à adhérer aux Bourses du travail.
Unions locales ou régionales de Syndicats divers, les Syndicats de
ses organisations qui sont en dehors afin de compléter l'union
syndicale. Elle entretient des relations entre les Fédérations
de métier ou d'industrie pour coordonner l'action spéciale
de ces organisations, et prend toutes les mesures nécessaires
pour soutenir l'action syndicale sur le terrain de la lutte de
classes. »
Le comité exerce un droit de surveillance sur les Fédérations :
ainsi il suspendit, en 1901, la Fédération des chauffeurs-méca-
niciens et automobilistes « j)arce que son président avait parti-
cipé à la création de la Bourse indépendante, qualifiée de jaune » ;
il suspendit, en 1906, la Fédération culinaire qui avait organisé
dans le Syndicat culinaire de Paris « un groupe secret qui faisait
490 LIVRE Iv. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
du placement » et mené une « campagne anti-syndicale » tendant
à établir un rapprochement entre patrons et ouvriers (1).
c) Réunions (2). — « La section des Fédérations de métiers ou
d'industrie et des Syndicats isolés se réunit ordinairement tous
les deuxièmes mardis de chaque mois et extraordinairemeiil
quand c'est nécessaire sur la convocation de son secrétaire, et
prend toutes les mesures indispensables à la bonne marcbe des
fonctions qui lui sont dévolues » (art. 8) (3). j
Les jours de réunion sont annoncés dans la Voix du Peuple. V
La présidence est exercée à tour de rôle par les membres. ■
L'ai ticle 30 édicté que les «délégués sont tenus de ne rendre
compte des décisions, discussions, séances, etc., etc., des divers i
Comités confédéraux qu'à leurs organisations respectives; toute 5
infraction à cette clause motivera de la part du Comité confédéral
la demande du retrait de leur mandat ».
d) Durée. — En fait, le comité est nommé pour une durée de
2 ans, c'est-à-dire pour l'intervalle de temps séparant les Con-
grès corporatifs nationaux, mais ce n'est pas là une règle, car les
délégués sont révocables à tout instant par leurs organisations.
e) Le bureau de la section. — L'article 6, 2* alinéa, dispose :
« Elle nomme son bureau, composé d'un secrétaire, d'un se-
crétaire-adjoint, d'un trésorier, d'un trésorier-adjoint, d'un archi-
viste et fixe les attributions de chaque membre du bureau. »
Une proposition (d'un caractère plébiscitaire) tendant à faire
nommer les fonctionnaires confédéraux par le Congrès confédéral
fui rejetée par le Congrès d'Amiens (1906) (4).
L'article 24, l*''" alinéa, ajoute : « Les bureaux des sections,
trésorier et trésorier-adjoint sont renouvelés après chaque Congrès
confédéral. Ils sont élus et révocables par les comités dont ils dé-
pendent. Ils sont rééligibles ».
En pratique, le secrétaire permanent de la Voix du Peuple a
(1) Rapport du comité des Fédérations au Congrès confédéral d'Amiens
(1900), Compte rendu du Congrès, p. 24 et 29.
(2; Les procès-verbaux des réunions des divers Comités confédéraux
sont publiés dans la Voix dit Peuple.
(3) Cette règle a été Azotée par le Congrès confédéral d'Amiens \1908) ; v.
Compte rendu, p. 217 et s.
(4) Compte rendu, p. 217.
CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE 491
longtemps été élu comme secrétaire-adjoint de la section desFédé-
ations. Quant au trésorier, il assure le travail de trésorerie des
deux seclions et des divers services de la G. G. T., à la suite d'une
décision du comilé confédéral, en exécution d'un vœu du Congrès
confédéral de Bourges (1904), (1]
Les candidatures au bureau sonl présentées par les organisations
adhérentes^ ainsi qu'en décide l'article 24 § 2 : « Le Comité con-
fédéral avisera les organisations adhérentes au moins un mois
avant ce renouvellement afin qu'elles puissent se réunir et dési-
gner les candidats pour que les noms de ceux-ci puissent être
publiés quinze jours avant l'élection. » Ce sont les délégués des
Fédérations au Comité qui notnment le bureau à la majorité
absolue.
Les délégués ne sont pas rétribués en principe : c'est au comité
de décider s'il y a lieu à rétribution et à en fixer le taux. En fait,
le secrétaire et le trésorier seuls reçoivent un traitement fixe : le
premier, reçut tout dabord 230 francs par mois, le second, qui
depuis le Congrès national de Bourges (1904) remplit ses fonc-
tions pour les deux sections et le journal confédéral, était payé
par la caisse commune des sections à raison de 100 francs,
somme à laquelle s'ajoutaient cinquante francs sur la caisse du
journal (2). Dans sa séance du K3 octobre 1912, le comité con-
fédéral a élevé et unifié le traitement des fonctionnaires confé-
déraux, en exécution d'un vote du Congrès confédéral du Havre :
300 francs (3).
Les délégués ne sont admis à toucher que les frais occasionnés
soit par leurs voyages, soit par des travaux spéciaux. Les frais
de délégations sont fixés forfailairement à 7 francs par jour
pour les « permanents d'organisation » et à lo francs pour
les non-permanents en cas de délégation hors Paris, prix du
voyage non compris. Ces frais sont souvent remboursés par
(1 V. Compte rendu dic Congrès confédéral d'A77iiens, p. 4.
(2) Compte rendu du Congrès d'Amiens, p. 4. — Les traitements des
fonctionnaires de la C. G. T. ne sont pas statutaires. L'article 25 des sta-
! tuts règle la question dans les termes suivants : « les indemnités des
I fonctionnaires qui, en raison de l'importance de leurs fonctions, pourront
j être rétribués, seront fixées par le comité confédéral ».
I (3; Voix du Peuple, 1912, n» 635.
492 LIVRE IV. — LA CONFKDÉRATION GENÉRALli DU TRAVAIL'
l'organisation qui aura demandé un délégué, le trésorier confé-
déral se bornant à en faire lavance (!). J
L'assistance aux réunions est rigoureusement gratuite. J
Les sanctions contre les délégués inexacts sont abandonnéel
aux organisations qui les ont mandatés (Art. 30 des sta-
tuts} (2).
Au Congrès confédéral de Marseille (1908), la Fédération des
chapeliers denmnda que la rééligibililé des fonctio inaires confé-
déraux fut soumise à des restrictions: le Congrès rejeta celle pro-
position (3).
2) Lk COMITt; DE LA SECTION DES UnIONS DÉPAHTEMEN TALES (4)
ai Constitution. — L'article 9 répétant simplement l'article (
qui vise la section des Fédérations, il n'y a qu'à se reporter auj
explications déjà données.
D'abord dénommée Section des Bourses du travail, cette Sec
tion a pris le nom de Section des Unions départementales depui
le Congrès confédéral du Havre qui, on l'a vu, a substitué le
UnioDs aux Bourses comme unités statutaires.
b) Attributions. — « La section a pour objet d'enireteni
des relations entre toutes les Unions dans le but de coordon
ner et de simplifier le travail de ces organisations ; de crée
ou de provoquer la création de nouvelles Bourses ou Union
de Syndicats divers dans les centres, villes ou régions qui ei
sont dépourvues ; de décider les Syndicats de ces organisations
(1) Y. Rapport du secrétaire fédérât des Bourses au Congrès confédért
d'Amiens (1906); Compte rendu du Congrès, p. 53 ; Cf. Compte rendu d
Congrès confédéral de Toulouse (1910), p. 45 et 79 ; p. 50.
{?.) Compte rendu du Congrès confédéral d'Atniens (1906\ p. 53.
(3) Compte rendu du Congrès, p. 216 et 218.
{4j V. Renard a proposé la suppression de cette section dans VHumanitt
n° du 13 février 1911. Cleuet a renouvelé cette proposition à la Gonférenc
des Bourses et Fédérations de 1911, mais en vain .Bataille Syndicalist
n° du 25 juin 1911). Présentée au Congrès du Havre (1912) par la Bour;
de Tourcoing, elle ne fut pas davantage prise en considération.
CHAPITRE II. ORGANISATION INTÉRlEURli 493
non fédérées par métier ou par industrie, d'adhérer à leurs Fédé-
rations respectives. Elle dresse périodiquement, avec les rensei-
gnements fournis par les Bourses du Travail ou toute autre or-
ganisation syndicale des statistiques de la production en France,
de la consommation, du chômage; des statistiques comparées des
salaires et du coût des vivres par région, ainsi que du placement
gratuit qu'elle généralise aux travailleurs des deux sexes et do
tous corps d'état. Elle surveille avec attention la marche de la
juridiction ouvrière pour en signaler les avantages ;u les incon-
vénienls aux organisations confédérées. Elle s'occupe de tout ce
qui a trait k l'adminislration syndicale et à l'éducation morale
des travailleurs » (art. 10) : elle a le droit, sanction de ces attri-
butions, de « suspendre » les Unions contrevenant aux règles syn-
dicales.
« La section se réunit ordinairement tous les troisièmes ven-
dredis de chaque mois et exlraordinairement selon les besoins,
sur convocation de son secrétaire » (art. H) (1).
On remarquera que les deux sections ont pour devoir de ne pas
f-ecanlonner dans leur action spécifique: chacune est invilée à
se préoccuper de l'autre, au cours de sa propagande.
c) Réunions — d) Durée. — e) Bureau.
Les règles sont identiques à celles précédemment indiquées
pour la section des Fédérations.
4) Le comité confédéral
a) Conslitulion. — Le Comité confédéral est formé par la réu-
nion de deux sections.
h) Attributions. — Aux termes de l'art. 21, « il se réunit
pour permettre à chaque section d'exposer les observations
qu'elle pourrait avoir à présenter, et les modifications qu'elle
pourrait présenter dans l'intérêt supérieur du prolétariat orga-
(1) Compte rendu du Congrès confédéral d'Amiens, p. 217.
494 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GENERALE DU TRAVAIL
nisé. Il est l'exécuteur des décisions des Congrès nationaux ; il
intervient dans tous les événements de la classe ouvrière et
prononce siir tous les points d'ordre général ».
Aux termes de l'art. 29, le Comité confédéral peut « sus-
pendre » les organisations adbérentes « dans une circontance
grave», le droit de radiation n'appartenant qu'au Congrès con-
fédéral ^1).
L'art. 22 ajoute : « Etant donné que tous les éléments qui
constituent la Confédération doivent se tenir en dehors de toute
école poliliq»ie, les discussions, conférences, causeries organisées
par le Comité confédéral ne peuvent porter que sur des points
d'ordre économique ou d'éducalion syndicale et scienlilique. »
Sur la proposition de Péricat, délégué de la Fédération du
bâtiment, la Conférence, tenue en 1910, par les Fédérations corpo-
ratives et les Unions locales, décida que la « Confédération (c'est-
à-dire les fonctionnaires confédéraux) fournirait aux organi-
sations confédérées un rapport financier semestriel de manière
que les Syndicats, les Fédérations et les Bourses connaissent
les versements de chaque organisation » (2i.
La Conférence des Fédérations et des Unions locales tenue en
1911 a chargé le comité confédéral du soin de publier les comptes
rendus des Congrès confédéraux (3).
Les deux comités, et particulièrement le comité confédéral,
sont (( accusés » d'être des « comités directeurs » ; ils s'en défen-
dent et affirment n'être que des mandataires (4). « Fédérations
de métier et d'industrie, a écrit notamment Paul Delesalle, ancien
secrétaire-adjoint du comité de la section des Bourses, sont
libres au sein de la Confédération. Chaque organisation est aulo-
(1) Le comité confédéral ayant rayé la Bourse du travail de Saint-Quenlin
et admis en son lieu et place une union, le Congrès confédéral de Marseille
(1908), annula cette décision antistatutaire, et, en raison des circonstances,
admit les Syndicats adhérents à ces deux organisations {Compte rendu,
p. 56).
(2) Compte rendu, p. 79.
(3) Voix du Petiple, 1911, n° 563.
(4) V. notamment une circulaire du Comité des Bourses rapportée dans
la Voix du Peuple, n° 121. Cf. ce que dit Yvetot à la Conférence extraor-
dinaire des Bourses et Fédérations 1909) ; Compte rendu, p. 71.
CHAPITRE II. — ORGANISATION INTERIEURE 493
nome et mène sa propre action comme il lui convient » (1).
L'article ^7 des statuts appuie cette prétention : « La C. G. T.
basée sur le principe du fédéralisme et de la liberté, assure et
respecte la complète autonomie des organisations qui se seront
conformées aux présents statuts ».
Il ne peut être question d'examiner ici la valeur de ces re-
proches (qui sont particulièrement le fait des organisations par-
tisans de la R. P.) parce qu'ils se rapportent à dos polémiques et
visent des faits d'ordre personnel en dehors de l'objet de ce livre.
Il faut se borner à dire que les Congrès nationaux ont jusqu'ici
dédaigné ces reproches et qu'ils ont ap|)rouvé les actes confédé-
raux à d'importantes majorités. On aurait tort toutefois d'atta-
cher à ces votes une portée qu'ils ne peuvent avoir sur ce point
précis du caractère du comité confédéral, car l'approbation est
donnée aux actes confédéraux moins en considération des statuts
que des nécessités de la lutte. Cette lutte est menée par « une mino-
rité audacieuse », par une élite de militanls résolus et conscients :
un sentiment de Tintérèt prolétarien bien entendu n'oblige t-il pas
les syndiqués à approuver des actes qu'ils savent bien ne pouvoir
être le fait de leur unanimité consciente et résolue, qu'ils savent
bien n'être pas accomplis conformément à l'article 37, but et non
point de départ ?
Quoiqu'il on soit, pour pallier à ce défaut, ou apparence de
défaut, dont les circonslanees ont fait quelquefois, par nécessité,
une réalité, la Bourse de ClerLnont-Ferrand demanda au Congrès
cor()oratif de iMarseille (1908) que fussent tenues semestriellement,
à côté des réunions du Comité confédéral, des Conférences des dé-
légués des Bourses et Fédérations comportant une représentation
réelle des organisations de province : c'est à la Conférence extra-
ordinaire de 1909 que la question fut renvoyée. Elle en décida le
principe (2) : ainsi fut rendu sinon permanent du moins régulier,
l'essai qui fut alors heureusement tenté en exécution de la
décision du Congrès de Marseille.
(1) P. Delesalle, La Confédération générale du Travail, p. 16.
(2) Compte rendu, p. 69 et s. — C'est en exécution d'un vœu du Con-
grès confédéral d'Amiens que la question fut examinée par la Confé-
rence {Compte rendu du Congrès, p. 217).
496 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
Sur le rapport de Gaillol (Fédération des dessinateurs) les règles
suivantes furent adoptées pour la réglementation de ces réu-
nions (1) :
« P Que les Conférences projetées semestriellement soient, à
« titre provisoire, tenues annuellement, celles-ci étant comme un
« aclieminement vers des Conférences plus rapprochées à établir
« ultérieurement ;
« 2° Pour faciliter l'envoi des délégués par les organisations lo-
j cales ou nationales dont les ressources seraient suffisantes, la
« Conférence actuelle décide également d'accorder à ces organisa-
« tions les frais de transport comme incombant à la Caisse confédé-
« raie (2) ;
« Il est également décidé que pour pallier aux difficultés pécu-
« niairesde certaines Bourses, il pourra être admis qu'un même dé-
« légué représentera deux Bourses de la même région ;
« 3° Ces Conférences se tiendront à Paris ;
« 4° L'objet de ces Conférences consisterait à solutionner les
« questions d'ordre administratif survenues entre les Congrès con-
« fédéraux. La Conférence actuelle est d'avis que ces Conférences
« auront un mandat de contrôle d'ordre général; elles auront éga-
(' lement à étudier et à solutionner les conflits en cours, renvoyés
« par le Comité confédéral ;
<i 5° Les délégués permanents au comité confédéral pourront
« assister à ces Conférences à titre consultatif ».
c) Réunions. — Le comité se réunit régulièrement tous les
deux mois et extraordinairement, en cas de besoin, sur la convo-
cation de son bureau (art. 21j (3).
L'atticle 30 décide : « Les délégués du Comité confédéral
sont tenus d'assister régulièrement aux séances pour lesquelles
ils sont convoqués dans l'intérêt même des organisations qu'ils
représentent. Lorsqu'un délégué aura manqué à plus de trois
séances sans excuse, le bureau de la section respective en avisera
l'organisation intéressée en l'invitant à le ronijilacer. »
(1) Compte ren-hi de la Conférence, p. 102 et s.
(2) Décision confirmée par le Congrès confédéral du Havre (1912) (Voix
du Peuple, 1912, n° 630).
(31 Cette périodicité a été fixée par le Congrès Confédéral d'Amiens ; au-
paravant, les réunions avaient lieu tous les trois mois (Coinpte rendu,
p. 218 et s).
CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE 497
d) Durée. — Comilé permanent, de même que les deux comilés
deseclion, ses membres sonl révocables ad nutimi par les orga-
nisalions adhérentes qui les ont délégués.
e) Bureau du Comité. — II est formé par la réunion des
bureaux des deux sections et des secrétaires des diverses commis-
sions confédérales. — Il a pour secrétaire, le secrétaire de la
section des Fédérations, auquel est donné le titre de secrétaire
général de la C. G. T.
Aux termes de l'art. 23, il prépare la réunion du comité
confédéral et veille à l'exécution des décisions prises en assemblée
générale ».
Au Congrès de Montpellier (1), l'art. 23 « passionna les
débats de la commission », ainsi que le fit remarquer son rappor-
teur, car le projet voté par le Congrès des Bourses d'Alger, pro-
posait deux secrétaires.
Sans défendre le vole d'Alger, se bornant à constater que la
commission mettait « en état d'infériorité morale la section des
Bourses », Niel demanda que le secrétaire confédéral fût tantôt
le secrétaire des Fédérations, tantôt celui des Bourses, au choix
du Congrès. Estor (Bourse d'Angoulême), Rigaud, Woillot (Fédé-
ration du papier) appuyèrent celte manière de voir. Mais Bourchet
la combattit vivement : (( Vous comprenez qu'il n'est pas
possible que le secrélairo d'une section de Bourses, qui n'est
qu'un organe administratif, puisse représenter un groupement
de lutte. Il faut, disaii-il encore, pour entretenir la lulle, faire de
l'agitation, de la propagande, et c'est le secrétaire des Fédérations
qui seul peut le faire utilement. » Ce fut aussi l'opinion du réfor-
miste Coupât qui fit valoir en outre cet argument : « Dans les re-
lations internationales, l'organisation des Bourses a disparu pour
faire place aux Fédérations, par conséquent, encore à ce point de
vue, le secrétaire des Bourses ne serait pas qualifié pour remplir
utilement son rôle au comilé confédéral (2) ».
(1) Compte rendu, p. 176.
(2) Il y a lieu de faire ici observer que de nombreux réformistes deman-
dent la suppression de la section des Bourses. Cf. notamment : E. Guebnibb,
secrétaire de la Bourse du Travail de Reims, Vers Vunitè ouvrière par
la disparition de la Fèdératioti des Bourses, [Revue Syndicaliste, 1906,
n" 18, p. 143). Cf. Compte rendu du Congrès d'Amiens (1906), p. 110.
Maxime Leroy 32
498 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
Le Congrès se rangeant à l'opinion de sa commission, vota
l'art. 23, à l'unanimité moins 13 voix.
Délégations des divers fonclionnaives confédéraux . — « Les
fonctionnaires de la Confédération ou les délégués à s?s divers
comités pourront être envoyés en délégation au nom de la Confé-
dération suivant décision de leurs sections respectives ou en cas
d'urgence absolue sur l'initiative du bureau confédéral. La date
et les motifs nécessitant ces délégations seront consignés sur un
registre spécial qui indiquera également, avec les noms des orga-
nisations visitées, les noms et organisations des camarades dé-
légués de la C. G. T. » (art. 25).
Le comité confédéral des Fédérations décida que les Bourses
ne pourront se servir du titre du comité confédéral qu'autant que
les « camarades auront été délégués par l'un des deux comités
ou |)ar la commission des grèves » (1).
k) La commission de la « voix du peuple »
Elle est composée de membres nommés par les deux sections, à
raison chacune de six, et du gérant du journal. Elle élit (2) son
secrétaire qui est en même temps secrétaire de rédaction (ar-
ticle 12) (3). Elle se réunit chaque fois qu'il est nécessaire et ré-
gulièrement avant l'apparition de chaque numéro (art. 13).
L'art. 13 détermine ses attributions : o elle a pour objet de
recevoir, de classer et de vérifier les articles et communications,
elle veille à ce qu'en aucun cas l'organe de la Confédération ne
devienne la tribune publique de polémiques injurieuses, de que-
relles personnelles ou politiques entre Syndicats ».
(1) Voix du Peuple, 1909, n» 479.
(2) Antourville et Bousquet demaudèrent au Congrès confédéral d'Amiens
(1906), que le secrétaire du journal fut élu par le Comité confédéral
[Compte rendu, p. 103 et 105j.
(3) Depuis janvier 1909, les fonctions de secrétaire ont été supprimées,
(Compte rendu du Congrès confédéral de Toulouse (i^lQ), p. 115.
CHAPITRE 11. — ORGANISATION INTÉRIEURE 499
1! faut remarquer que celte commission, ainsi d'ailleurs que
la commission de la grève générale, est composée par les deux
seclions, sans que l'une ait une prééminence sur l'autre : ainsi
est maintenue l'égalité entre les deux groupements naguère
antagonistes el est assurée l'iinilé d'action.
11 appartient aux membres de celle commission d^accepter ou
d" refuser les articles qui sont envoyés au journal. Sur la propo-
sition de Quillenl, le Congrès confédéral de Marseille vota la réso-
lution suivante qui apporte une légère restriction à cette liberté :
« l.a Voix du Peuple devra insérer descommunicatiods succinctes
relatives à des contestations ou à des protestations intéressant un
Syndicat ou un syndiqué confédéré. Les articles ne devront traiter
fjUe des questions d'intérêt général » (1).
En volant celle résolution, le Congrès a voulu empêcher les
polémiques personnelles qui, à un moment donné, encombrèrent
le journal.
5) La commission de conthôlb
« La commission de contrôle a pour objet de veiller à la bonne
gestion financière des divers services de la Confédération. Chaque
année, au mois de juin, elle procède à la vérification des comptes
liiianciers, dépenses et recettes, de la section de la Fédération des
Bourses, de la section des Fédérations d'industries et dé métiers,
de la commission des grèves et de la grève générale, et du
journal.
« Le résultat de ses opérations est consigné dans un rapport
d'ensemble qui est soumis au Comité confédéral et publié^ s'il y
a lieu, dans le journal de la Confédération. »
Le Congrès corporatif de Montpellier (1902) avait décidé que
celle commission (art. 19 des statuts) serait composée de
12 membres, délégués à raison de 6 membres par chacune des
(1) Compte rendu, p. 113.
500 LIVRK IV. — LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
sections. Depuis- le Congrès corporatif de Bourges (1904) elle est
composée à raison d'un délégué par Fédération corporative ayant
son siégea Paris (1) : pour empêcher les contrôlés de se sur-
veiller eux-mêmes.
Elle se réunit au moins une fois par mois, en exécution d un
vœu de la commission de contrôle présenté au Congrès confé-
déral d'Amiens, renouvelé à Marseille. Un contrôleur assiste de
droit aux réunions du Comité confédéral « afin de pouvoir rendre
le contrôle plus efficace en connaissant le caractère et le bien
fondé des dépenses engagées (2) ».
6) La commission de délimitation des fédérations
Jusqu'au Congrès confédéral du^Hâvre (1912), les comités de
sections et le comité confédéral étaient seuls chargés d'examiner
les difficultés constitutionnelles entre les organisations. Sur le
rapport de R. Lenoir, ce congrès décida que le comité confédéral
désignerait, dans les mêmes conditions que les autres commis-
sions, une commission spéciale de délimitation des Fédérations.
« Les Fédérations, dit Lenoir, ne pouvant pousser jusqu'à l'ar-
bitraire leur recrutement... il est indispensable qu'une certaine
souplesse puisse concilier le vague et l'incertitude qui entourent
certaines professions lorsqu'il s'agit de les affecter à une indus- |
trie. Pour ces cas relativement nombreux, la Commission fera
appel à l'esprit de loyauté et de conciliation des Fédérations in-
téressées, pour qu'elles apaisent dès leur naissance, les contesta-
tions qui pourraient légitimement se produire. » m
Ainsi était ce nsolidé un vote du Congrès de Toulouse (1910).
(1) Compte retidu du Congrès de Bourges, p. 198 et suiv.
(2) C. G. T. Rapport des Comités au XVlIo Congrès corporatif {l'3i0),
p 122. — Cf. Compte rendu du Congrès d'Amiens ^1906;, p. 71.
GHAPITRK H. ORGANISATION INTERIEURE 501
7) Service de la trésorerie
La comptabilité confédérale comprend quatre comptes géné-
raux : les comptes des Fédérations et des Bourses, ceux de la
Commission des huit heures, de Ja Grève générale et du journal.
Reprenant une résolution du Congrès confédéral de Bourges (1904)
la Conférence extraordinaire des Bourses et Fédérations corpora-
tives de 1909 décida que ces divers comptes seraient unifiés par
« un livre de caisse » unique (1), par « un journal-grand livredont
le système est bien connu et sur lequel le débit et le crédit de cha-
cun des comptes (ci-dessus visés) serontconslamment à jour au fur
et à mesure que les opérations de la caisse viennent s'inscrire sur
le journal Grand-Livre ».
Il y a lieu de noter, en plus, la caisse confédérale des grèves :
la G. G. T. est a l'intermédiaire entre les organisations qui lui
font parvenir des fonds pour les grèves et celles des organisa-
tions auxquelles ces fonds sont destinés (2) ».
Pour rendre la comptabilité confédérale plus claire et plus sin-
cère, la Conférence des Bourses et Fédérations tenue en 1911 dé-
cida que les organisations fédérales « fourniraient à la G. G. T.
leur état financier qui comprendra la situation de chacun des
Syndicats qui y sont adhérents (3) ».
8) La commission des grèves et de la grève générale (4)
Aux termes des statuts votés au Congrès de Montpellier, cette
(1) Compte rendu, p. 90 et s. — Cf. Compte rendu du Congrès confé-
déral d'Amiens (1906), p 4.
(2) Compte rendu du Congrès confédéral de Toulouse (1910), p. 120.
(3) Voix du Peuple, n» 563.
(4) Bibliographie. Comptes rendus des Congrès corporatifs et socialistes ;
Henri Girard et Fernand Pelloutibr (F. Pelloutier en serait, dit-on, le seul
502 LIVRE IV. LA COiNFÉDÉRATlON GÉNÉRALE DU TRAVAIL
commission est « composée de 12 membres pris à raison de 6
dans chacune des deux sections de la Confédération » (art. 16).
Elle a un bureau constitué par un secrétaire, qui a charge de la
convoquer (art. 17), et par un trésorier, qui, rappelons-le, assure
eu même temps la comptabilité des deux sections confédérales,
depuis le Congrès confédéral d'Amiens (1906).
Quoique statutaire, celte commission fut suspendue, quelque
temps après le Congrès de Bourges (1904) par le comité confé-
déral dans les conditions suivantes rapportées par le rapport du
comité confédéral au Congrès d'Amiens (1906) : « L'agitation
pour les huit heures constituant une absorbante préoccupation
pour les organisations et les sous-comités de la grève générale,
le Comité décida de suspendre le fonctionnement de la caisse
de la Commission des grèves et de la grève générale, jusqu'au
auteur) Qu'est-ce que la grève générale ? Paris, 1894j ; Désiré Descamps,
La grève générale ! Armentières, 1895 : Jean Allemakb, Le socialisme en
France Paris, 1900, p. 39 et s.^ ; Le socialistjie, V° Grève générale dans
l'Encyclop. pop. ill. du xix*^ s. (H. May éd. 1900 ; Rapport sur la grève
générale (Rapport lu au Congrès antiparlementaire anarcliiste interna-
tional, Paris, 1900) ; La Grève générale (Publ. du Comité de propagande
de laGrève géfiérale, Paris 1901) ; La Grève générale (Rapport du P.O. S R.
au Congrès antiparlementaire, Paris 1901 j; La Grève générale et le so-
cialisme. Enquête internationale. Opinions et Documents [Mouvement so-
cialiste, 1901, , nos 137^ 138^ 139^ 14O1; Grève générale réformiste et grève
générale révolutionnaire (Publication, dont l'auteur serait E. Pouget, de
la Commission des grèves et de la grève générale, Paris, 1902). Cette bro-
chure est une réponse à deux articles publiés par J. Jaurès dans la Petite
République le 2 août et le l^'" septembre 1901 ; L. Niel, Les syndicats et
la révolution (Paris 1902 ; Léon Scowab, La grève générale [Thèse de doc-
torat en droit, JSancy, 1902j ; E. Giraud, La grève générale révolutionnaire
(Puteaux, 1903) ; E. Giraud, Au lendemain de la Grève générale. Organi-
sation communiste du travail (Puteaux, 1903) ; Friedberg, Le parlementa-
risine et la grève générale [Mouvement socialiste, 1904, n°= 139, 140 ;
Etienne Buissor, La grève générale Bibliothèque socialiste, Paris, 1905) ;
G. SoREL, Réflexions sur la violence, particulièrement : La grève générale
prolétarienne [Mouvement socialiste^ 1906, n° 172, p. 256) ; Robert
Grim, La grève générale politique [Der politische Massenstreik], trad. de
l'allemand (Lausanne, 1906; ; Le Congrès anarchiste tenu à Amsierdain
(août 1907), p. 75 et s. ïParis, 1908); R. Grunn, La grève générale politique ;
E. Vandervelde, La grève générale (Gand, 1909) ; Rosa' Luxemboorg, La
grève en masse, le Parti et les syndicats ^trad. de l'allemand, par Bracke,
Gand, 1910).
CHAPITRE II. — ORGANISATION INTERIEURE 503
4^' mai 1906, afin de ne pas gaspiller les ressources des organisa-
tions (1) ».
Historiquement, cette commission remonte à un vote du Con-
grès national des Chambres syndicales et groupes corporatifs ou-
vriers, congrès hors série tenu à Paris en 1893 (2).
Après un vote unanime (moins une voix) en faveur du prin-
cipe de la grève générale, il décida, sur la proposition de la So-
lidarité des menuisiers de la Seine, la création d'une commission
d'organisation de propagande composée des délégués du Secré-
tariat national du travail (3) et de k Fédération des Boi'rses
et de neuf membres qui furent désignés immédiatement en
séance (parmi lesquels Hamelin, délégué de la Fédération du
Livre, (4). En outre, le Congrès vota la création d'une caisse
nationale des grè''es, destinée à soutenir les Syndicats en lutte
et à organiser la grève générale (5). Précédemment, le Parti
allemaniste avait créé une caisse de ce genre à son Congrès na-
tional de 1891 (6). Vote important. Les fortunes diverses de
celte commission, transformée et renouvelée par la suite, sont
liées à l'histoire doctrinale de la grève générale, qui est elle-
même un chapitre de l'histoire de la technique révolutionnaire,
et à l'histoire de la concentration des Syndicats à la C. G. T.
Les théoriciens du syndicalisme enseignent que si une société
nouvelle doit naître des Syndicats fédérés, celte société ne sera que
le développement de l'organisation réalisée ; aussi rejettent-ils à
peu près complètement la vieille doctrine, dite blanquiste,du coup
de main militaire sur les pouvoirs publics. Le syndicalisme n'est,
ne veut être que professionnel : comment les Syndicats ouvriers
pourraient-ilà, conformément aux considérants de leurs statuts,
(1) Compte rendu du Congrès d'Amiens, p. 17.
(2) Le Congrès allemanisle de Saint-Quentin (XI <> Congrès national,
1892) avait « invité la Bourse du Travail de Paris et la Fédération des
Bourges, à mettre à l'ordre du prochain Congrès (1893) la question de la
grève générale » {Compte rendu, p. 53).
(3j Ce secrétariat avait été fondé à la suite d'une résolution du Congrès
de iiruxelles (1891) par le Congrès du P. ô. F. qui se tint à Lyon, trois
mois après
(4) Compte rendu du Congrès de Paris, p. 49.
(5) Compte rendu du Congrès de Paris, p. 47 et s., p. 61 et s.
(Gj Compte rendu du X^ Congrès national tenu à Paris, p. 48.
504 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GENERALE DU TRAVAIL
prendre la directioa de la produclion, s'ils n'étaient pas des grou-
pements de compétences? Un coup de main heureux peut donner
la clef des ministères, mais comment lesvainqueurs rendraient-ils
cette victoire utile et non éphémère s'ils n'avaient pas une supé-
riorité technique et sociale décisis'e sur leurs anciens maîtres?
« Le difficile en période révolutionnaire, ont écrit Jules Guesde et
Lafargue, n'est pas de s'emparer du pouvoir, mais de le con-
server (i), » Les svndicalistes disent donc que c'est par supé-
riorité professionnelle que les ouvriers pourront préparer la nais-
sance d'une société durable où la solidarité des services ne
résultera que des différenciations entre les diverses lâches, toutes
égales, équivalentes les unes aux autres par leur utilité écono-
mique et Ifur destination sociale.
A'oilà la théorie. En fait, le syndicalistne est encore pénétré de
blcinquisme; il est « harricaJier » , comui e aulrefois le socialisme
était, suivant l'expression de Vallès, » une sentinelle d'émeute ■> (2),
Il lait appel aux « minorités conscientes des Syndicats » (3), à la
façon des hianquistes et des républicains conspirateurs: ceux-là,
sous l'Empire, ne voulaient voir dans l'Internationale des tra-
vailleurs que l'organisation insurrectionnelle permanente du
prolétariat.
Au Congrès socialiste de 1S99, Aristide Briand conseillait aux
électeurs de combattre avec des bulletins de vote et avec des
piques et des fusils (4). Niel, qui fut secrétaire de la C. G. T., a
comparé les grèves à des c escarmouches » et manifesté l'espoir
(l) Jules Guesde et Paul Lafargue, Le programme du parti ouvrier
(6« éd. 1902), p. 30.
i2) L'Insurgé, p. 104.
(3) Les syndicalistes dits réformistes sont partisans de cette théorie, des
minorités, avec quelques nuances Dans une communication faite à l'occa-
sion du 1'"'' mai, le comité central de la Fédération des travailleurs duLivre
l'a formulée dans les termes suivants : « Il est jusle de reconnaître que ce
sont les efforts des minorités corporatives, se renouvelant sans cesse dans
l'action et avec l'inexpérience d'élément jeunes et toujours nouveaux, qui
essaient d'entraîner à leur suite les nomi)reux indifférents ou hostiles pour
réaliser des améliorations ou pour préparer les destructions nécessaires qui
feront surgir la société idéale... » {Typographie française, n" du 1'^'" mai
i910i
(4) Com,pte rendu du /*"" Conr/rès général des organisations socialistes,
p. 242.
CHAPITRE II. — ORGANISATION INTÉRIEURE 503
que les Syndicats deviendraient bien loi des « armées offen-
sives (1) ». Au Congrès anarchiste d'Amsterdam (i907j,Malatesta
dit qu'il fallait bien se « garder de lomber dans l'illusion né-
faste qu^avec la grève générale, l'insurrection armée devient une
superfétation (2) ». Pour contrarier « l'action policière et goii-
vernemenlale de plus en plus audacieuse », Camille Devillar s'est
demandé, dans un article de la Voix du Peuple, s'il « ne con-
viendrait pas de reconstituer le Carbonarisme (3), » et, à son
Congrès de 1909, la Fédéralion de la voiture a émis un vœu en
faveur d'organisations insurrectionnelles secrètes (4).
Dans les brochures de propagande, on retrouve quelquefois le
langage militaire du vieux blanquisme, l'héritier, élevé en pleine
légende napoléonienne, d'une époque qui avait aimé les «jour-
nées», les conspirations, les sociétés secrètes et vu l'etfet de la
guerre de rues : le 14 juillet qui sauve la Constituante, le 10 août
qui renverse la monarchie, le 31 mai qui proscrit les Girondins;
il avait vu et il avait participé aux « journées de février » qui
abolirent la royauté.
Avec le suffrage universel, on crut qu'allait disparaflre toute
cause d'insurrection ; c'est ce qu'écrivit, entre tant d'autres, Ar-
mand Marrast dans son rapport sur la nouvelle constitution ré-
publicaine de 48. Le coup de main blanquiste du 31 octobre 1870
contre le gouvernement de la Défense nationale, les « journées »
de la Commune, bousculèrent cet optimisme. Après l'achève-
ment du plan Haussinaun, la défaite de la Commune aidant,
l'inutilité des journées sembla de nouveau aussi démontrée que
celle du régicide. Dans un livre qui parut au lendemain de la
Commune, Benoit Malon demanda aux socialistes d'abandonner
les « conspirations, les émeutes, les panacées gouvernementales
et les procédés autoritaires (5) ». Les socialistes n'écoutèrent
«
(1) Les Syndicats et la Révolution ;I902).
(2) Le Congrès anarchiste. Co^apte rendu analytique, p. 82.
(3) Voix du Peuple,\'^OS, n° 412. Les Ctievaliers du travail ont pendant
quelques années joué ce rôle de carbonari, sans d'ailleurs que l'on ait de
renseignements certains sur leurs statuts et leur activité (Pelloutier et
Briand ont été Chevaliers du Travail;.
(4) Voix du Peuple, 1909, n» 473.
(5i La troisième défaite du prolétariat français (1871), p 537.
506 LIVRE IV. — LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
qu'en partie Malon : ils ne cessèrent d'être émeutiers que pour
devenir politiciens. Mais tandis quune partie des ouvriers s'or-
ganisait ainsi en groupements politiques, d'autres bornèrent leur
activité à donner des cadres professionnels au prolétariat : aux
groupements d'opinions se soudèrent peu à peu des groupements
techniques, des S3'ndicats.
Alors, sous l'influence des vieilles traditions blanquistes per-
sistantes et de cette forme de groupement professionnel (1),
s'élabora une nouvelle théorie de l'insurrection, mais plus spéci-
fiquement prolétarienne que l'ancienne : la grève générale, en-
trevue déjà par l'Internationale des travailleurs, a crû parallèle-
ment à l'organisation syndicale. Ce n'est plus le pouvoir poli-
tique qui est visé, ce n'est plus sur le Palais législatif et THôtel-
de-Ville que se dirigeront, penseront à se diriger les ouvriers en
masse : leur but, c'est Tusine, l'outillage ; leur ambition, c'est de
se substituer, par la violence et le mérite, au patronat. De poli-
tique, la doctrine, la théorie delà Révolution, est aussi devenue
j)rofessionnelle, économique, mais sans perdre cependant tout
caractère émeulier, toute allure blanquisle, on vient de le voir,
conformément aux lois de la continuité historique.
Historiquement et doctrinalement, il y a deux espèces de grève
générale. L'une, la plus ancienne formule, est la grève générale
d'une ou plusieurs professions, en vue d'une amélioration profes-
sionnelle :c'est la grève corporatiste ou réformiste ; l'autre, la plus
récente, est la grève générale d'une ou de plusieurs professions
en vue d'une subversion de la société capitaliste : c'est la grèvi>
révolutionnaire. Lorsqu'il est parlé de la grève générale sans
épithète, c'est de celle-ci seule qu'il est question.
Corporative à l'origine, mêlée aux mouvements politiques, la
théorie pratique de la grève générale est devenue peu à peu
révolutionnaire au cours d'une longue évolution : aujourd'hui
elle a un caractère antimilitariste, anti-politique et internalio-
naliste progressivement accusé par les Congrès ouvriers.
[j Au Congrès de l'Internationale tenu à La Haye, en 1872, le blan-
quisle Edouard Vaillant, ancien membre de la Commune, déclara que si la
grève est un moyen d'action révolutionnaire, la barricade en est un autre,
et le plus puissant de tous ». (Mémoire de la Fédération jurassienne,
p. 266).
CHAPITRE H. — ORGANISATION INTERIEURE 307
Le texte français le plus ancien sur la grève générale, découvert
par M. G. Weill, l'historien du parti républicain, paraît devoir
être attribué à Emile de Girardin : il date de 1863, époque de la
fondation de l'Internationale. C'est cet idéologue fécond, qui, en
passant, a sans doute parlé, le premier, d'une grève universelle,
(f grève de toutes les professioes manuelles dans les pays civilisés
à l'efïel d'assurer la reconnaissance et la consécration des droits
du travail par l'établissement du budget du travailleur(l). «Quant
au cas le plus ancien de grève générale, il faudrait, au dire de
nombreux militants, le faire remonter à la retraite du peuple ro-
main sur le Mont-Aventin (2). Sans vouloir insister, le rappel de
cet exode populaireest en l'occasion plus amusant que justifiable.
Historiquement, au regard de l'organisation ouvrière contem-
poraine, l'idée d'un chômage généralisé, en vue d'une fin plus
ou moins subversive, remonte à la « Caisse fédérative des cinq
centimes » (1866) qui fut créée, sur l'initiative des typographes
parisiens, pour venir en aide aux grévistes '^3) et, surtout au point
de vue révolutionnaire, à rinlernationale des travailleurs ; mais
on doit immédiatement ajouter qu'antérieurement à ces deux
groupements, les ouvriers avaient, à diverses reprises, en France
et en Angleterre, employé empiriquement ce moyen de déTenseen
vue d'améliorations corporatives. On signale au cours de l'histoire
de nombreuses cessations concertées de travail enire plusieurs
professions ; ainsi Audiganne, par exemple, a signalé qu'à Lyon,
après 1831, « le mutualisnie des tisseurs, promplement déna-
turé par le contact de la Société des Droits de l'Homme, s'attribua
le droit d'organiser le refus du travail comme barrière à l'abais-
sement des salaires... L'idée de solidarité, ajoute-t il, fut bientôt
poussée si loin que la réduction la plus minime du prix des fa-
çons dut former le signal de la cessation Immédiate des travaux-
dans toute la fabrique... (4) » Une grève fut organisée en 1832 et
1833 par les tailleurs de Paris et de la province : c'était égale-
(1) E. de Girardin, Questions de l'année 1865, p. 212.
(2) J. Allemaîse, Le socialisme en France (1900', p. 39.
(3) J. Allemane, Le socialisme en France, p. 39.
(4) La population ouvrière et les industries en France dons le mouve-
ment social du XIX'' siècle (1854), t. I, p. 256.
508 LIVRE IV. LA CONFÉnÉRATlON GÉNÉRALE DU TRAVAIL
ment la grève générale de toute corporation (1). Corbon, à une des
séances de l'Assemblée Nationale de 1848, rappela la « coalition
formidable » de 1840 : 100.000 ouvriers manifestèrent dans la
Plaine Saint-Denis autour de cette enseigne : « Dix heures de
travail, plus de marchandage ».
Kn 1848, et dans les années (]ui précèdent, les ouvriers pen-
sèrent résoudre le problème de leur dépendance économique en
associant leurs bras et leurs capitaux dans des sociétés coopéra-
tives de production. Le gouvernement républicain encouragea ces
initiatives, sans se rendre comp'e que dans la plus grande me-
sure le mouvement coopérateur était comparable à un mouve-
ment de grève générale, puisque les coopéraleurs, tels des gré-
vistes, quittaient leurs ateliers, refusaient de travailler aux tarifs
et conditions anciens, prétendaient fixer eux-mêmes les tarifs et
les conditions de leur travail, avaient même l'ambition de sup-
primer le salariat. Aubry, qui fut à Rouen l'a me de l'Internatio-
nale, appelait très justement les coopératives de production des
« grèves productrices » (2). Qu'était d'ailleurs l'Internationale
des travailleurs, sinon une coalition de tous les métiers, une
grève générale en puissance?
L'expérience qui se continua sous l'Empire fut interrompue,
puis reprise à divers moments, sans un meilleur succès qu'avant
48. Elle ne 'ut pas inutile. L'Internationale recueillit les ambi-
tions implicitement révolutionnaires des coopéraleurs et leur
donna, avec une forme nouvelle de groupement, les premiers et
imparfaits moyens de lutte qui leur correspondaient. Peu à peu,
les ouvriers se rendirent compte de l'utilité du chômage uni-
versalisé, qui, seul pouvait priver efficacetnent les patrons de
l'aide des bras sans lesquels les machines sont inutiles.
On peut dire que la grève généra le es tuée des nécessités de la lutte
commune, conséquence de la solidarité prolétarienne organisée,
«aboutissant logique de la pratique des grèves partielles », disait
J. Guillaiimeau IV'' Congrès international de Genève, en 1873 (3) ;
l'idée de la grève, des grèves générales, dira plus tard la déclara-
(1) Les associations professionnelles, t. II, p. 602.
(2) Mémoire de la Fédération jurassienne (t873), p. 135.
(3) J. Guillaume, L' Internationale, t. III, p. 117.
CHAPITRIC II. ORGANISATION INTERIEURE o09
tion de principes votée au Congrès socialiste de Tours (1902), est
(. invinciblement suggérée aux prolétaires par l'ampleur croissanle
de l'organisation ouvrière » {)]■
Au Congrès international de Genève (1866), il fut décidé que
les ouvriers devaient par principe « se prêter une aide mutuelle
pour la défense des salaires » (2) et les délégués anglais propo-
sèrent de dresser des statistiques du travail, de les publier par
bulletins mensuels en vue d'organiser des « grèves immenses in-
vincibles » (3). Le Congrès de Bruxelles (1868) approcha de plus
près la notion contemporaine en donnant une allure révolution-
naire à une tactique qui jusqu'alors avait été envisagée surtout
à un point de vue de défense professionnelle : c'est contre la
guerre que les Internationaux en proposèrent l'usage. Considé-
rant « que le corps social ne saurait vivre si la production est
arrêtée pendant un certain temps, qu'il suffit donc aux proluc-
teurs de cesser de produire pour rendre impossibles les entre-
prises des gouvernements..., le Congrès recommanda surtout aux
travailleurs de cesser tout travail dans le cas où une guerre vien-
drait à éclater dans leurs pays respectifs » (4-).
L'infernationalefut mêlée en fait, aucoursdesa courte existenc^^,
à diverses grèves générales corporatives qui eurent pour effet de
préciserla tactique, tant pratiquement que doctrinalement Parmi
ces grèves, qui eurenttoutes un grand retentissement, on peut citer
la grève générale des bronziers en 1867 (o) et les grèves des ouvriers
du bâtiment de Genève en 1868 et 1870(6) : les unes et les autres,
mirent en mouvement des milliers d'ouvriers et furent l'occasion
d'actes de solidarité, de la part d'autres professions, loca'emont
et internationalement. Aussi, l'action aidant, à la fin de sa car-
rière active, l'Internationale présente-t-elle des textes plus précis
qui identifient la grève générale avec la révolution ; tandis que
(1) Compte rendu officiel, p. 250.
(2) Guillaume, V Internationale, t. I, p. 0.
(3) Compte rendu, p. 15.
(4) J. GoiLLAUME, L'Internationale, t. I, p. 68.
(5) Les associations professionnelles ouvrières, t. Itl, p. 102.
(6) 0. Testut, L'internationalisme et le Jacobinisme au ban de VEu-
rope (1872), t. I, p. 157. — J. Gdillaumk, L'Internationale, t. I, p. 64,
t. II, p. 41.
510 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
l'organisation professionnelle s'affermit plus nette, les mouve-
ments grés'i?tes'sont plus nombreux et plus importants, d'ailleurs
facilités par la nouvelle loi du 25 mai 1864 sur les coalitions. Le
journal des sections belges, Vlnlernationale, fournit à cet égard
une première précision : « Lorsque les grèves s'étendent, se com-
muniquent de proche en proche, c'est qu'elles sont bien près de
devenir une grève générale et une grève générale avec les idées
d'affranchissement qui régnent aujourd'hui, ne peut qu'aboutir à
un grand cataclysme, qui ferait faire peau neuve à la so'ciélé » (1).
En 1870, la Solidarité et ["Egalité, journaux de la Suisse
romande, sont encore plus nets. Du premier : « les grèves ne
cessent pas. Au contraire, elles deviennent toujours plus fré-
quentes, toujours plus considérables ; partout les ouvriers mon-
trent la résolution bien arrêtée de forcer le patron à augmenter
les salaires. Nous ne sommes pas loin peul-ètre du moment où
les grèves partielles se transformeront en une grève générale,
celle qui mettra les travailleurs en possession de leurs instru-
ments de travail ». L'extrait àe V E galité àoii, sans doute, être
retenu comme plus caractéristique, car depuis le Congrès de La
Ghaux-de-Fonds (Avril 1870) elle était l'organe du « socialisme
bourgeois », s'il faut en croire la Solidarité (2) : « Nous ne
sommes pas encore prêts ; malheureusement, nous ne sommes
pas encore assez organisés ni assez nombreux pour pouvoir faire
la grève générale, car si nous l'étions, nous l'aurions faite depuis
longtemps, sachant bien qu'une pareille grève équivaut au der-
nier acte de la révolution sociale, qui s'accomplit en ce mo-
ment (.3' ».
Immanente à l'organisation professionnelle, l'idée de grève
générale sommeilla après la Commune : elle ne reparut en France
(après avoir été mise en pratique, en 1886, par les ouvriers amé-
ricains) qu'au Congrès de Bordeaux organisé, en 1888, par la
Fédération nationale des Syndicats, guesdiste de tendances : « Le
(1) L'Internationale, n° du 27 mars 1869 Cité dans Pelloctier, His-
toire des Bourses du Travail, p. 6.
(2) \. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 115.
(3) >'o du 27 juillet 1870 (Cité par 0. Tbstdt, V biternationale et le Ja^
cobinisme, t. I, p. 186).
CHAPITRE II. — ORGANISATION INTERIEURE 511
Congrès déclare que seule ia grève générale, c'est-à-dire la cessa-
tion complète de tout travail, ou la Révolution, peut entraîner
les travailleurs vers leur émancipation (1). »
A la même époque, la nouvelle tactique fut défendue au Con-
grès international de Londres (2) (1896) et répandue parmi les
ouvriers du Faubourg Saint-Antoine par l'anarchiste Tortelier
(jue ses déclarations contre l'action politique ont fait classer
parmi les précurseurs du syndicalisme confédéral (3). Le
vole de Londres ne fut pas recueilli par le Congrès (c'était le
VIII'^; du Parti ouvrier qui se tint à Lille en 1890 : le parti gues-
diste rejeta la grève générale par une résolution motivée : consi-
dérant que « la grève générale proprement dite, c'est-à-dire le
refus concerté et simultané du travail par la totalité des tra-
vailleurs des diverses corporations, suppose et exige, pour abou-
tir, un état d'esprit socialiste d'organisation ouvrière auquel n'est
pas arrivé le prolétariat ; sans quoi, si seulement la moitié de la
classe ouvrière était dès maintenant capable d'une action
commune, la Révolution pourrait et devrait s'accomplir ».
Par cette résolution assez modérée, le P. 0. F. ne rompait pas
avec la Fédération nationale, qui, deux ans auparavant, avait fait
une si nette adhésion à la nouvelle tactique. Il se bornait à une
condamnation d'ordre pratique : la question de principe restait
entière. La motion guesdiste se terminait d'ailleurs (sur la propo-
sition de la fille de Karl Marx, M""" Aveling) par la résolution
d'appuyer une grève internationale des mineurs, vt la seule qui ne
soit pas illusoire ou prématurée » dans le cas où ces derniers,
« devenus les champions du prolétariat tout entier, revendique-
raient pour tous les travailleurs ia journée de 8 heures » (4).
(1) Résolutions votées en séance publique du III^ Congrès national,
le 4 novembre 1888, p. 2.
(2) V. Les anarchistes et les Syndicats (1898), p. 20 (Publication du
groupe des Etudiants socialistes révolutionnaires internationalistes).
3) Tortelier fut un des signataires, avec J. B. Clément, Desfarges, Roua-
net, AUemane, etc., de la motion votée contre Guesde au Congrès socialiste
de Saint-Etienne 1882), à la suite de ses différends avec Brousse (V.
J. Allemaxe, Le socialisme en France, p. 14). Il avait une certaine noto-
riété (V. MEasiEix, La France socialiste, (1886), p. 223),
(4) Compte rendu, p. 21 et suiv. — Les congrès internationaux des mi-
512 LIVRK IV. LA CONFÉDÉRATION GÉnÉRALK DU TRAVAIL
La Fédération des Syndicats, de plus en plus guesdiste(l), tint
son IV* Congres à Calais, en 1890, iumiédialement après celui du
P.O. F. : elleconfirma ce dernier vole el décida une grève générale
de vingt-quatre heures pour le 1" mai 1891 aux fins d'appuyer
la revendication des huit heures. Chômage du l*' mai, « forme
bâtarde de la grève générale », on! écrit des mililanis (2). Vole
important, comme l'a remarqué AUemane, car ^ ce n'est que par
la manifestation du 1"' mai — ce chômage universel d'un jour —
que la grève générale prend une forme concrète (3) ».
L^histoire de la grève générale (de même que l'histoire des
Bourses) est intimement liée à l'allemanisme (4). Ce sont ses
militants qui, avec les anarchistes, ont été ses plus actifs propa-
gandistes : ils l'ont vulgarisée dans les Syndicats. Par eux, dès
le début, elle apparaît comme une conséquence de l'organisation
professionnelle, comme un des substituts de l'action politicienne.
Au Congrès de Paris, ils proclamèrent que l'action politique
n'est qu' « un moyen d'agitation », tandis que les guesdisles
affirmaient que « ce n'est que par l'action politique, par la con-
quête du pouvoir politique que les travailleurs organisés pourront
s'émanciper », selon la formule qu'ils présentèrent en vain au
Congrès corporatif de Nantes (1894). On doit à la vérité de dire
que dans la suite !'allemanism,e perdit sa raideur corporative et
devint tout à la fois moins grève-généraliste et plus politi -ien ;
ses membres, selon leurs préférences, se dispersèrent les uns dans
les Syndicats, les autres dans les groupements socialistes. La
C. G. T. recueillit ses meilleurs militants et ses plus fortes orga-
nisations, telles la Fédération du Livre et la Fédération de la
Métallurgie. ^
Le Congrès ouvrier de 1888 n'a pas e;i une grande importance :
neurs (Londres, 1892, Bruxelles, 1893), décidèrent le principe de la grève
générale en vue de l'obtention des 8 heures.
(1) Les guesdistes étaient marxistes : Engels, le collaborateur de Marx,
fut un adversaire de la G. G. (V. Rosa Luxembourg, La grève en masse,
p. 4).
(2) Rapport sur la G. G. par les Etudiants soc. rêrol. i7itern. de Paris,
Congrès antiparlementaires de Paris (éd. Temps Xou veaux), p. 169, ^
(3; J. Allemake, Le socialisme en France, p. 40. j
(4) Les blanquistes devinrent grève-généralistes.
CHAPITRE II. — ORGANISATION INTERIEURE 513
aussi doit-on considérer son vole moins comme un acte que
comme une manifestation doctrinale. A cette époque, l'organi-
sation corporative n'était qu'amorcée : la vie ouvrière était con-
centrée tout entière dans les groupements socialistes, en particu-
lier dans ceux du P. 0. F. On peut donc dire qu'à son premier
contact avec l'idée nouvelle, le prolétariat politiquement organisé
lui manifesta de la méfiance ; et cette méfiance se transfor-
meri bientôt en hostilité. Cette hostilité n'eut d'ailleurs qu'un
temps et elle ne fut pas commune à tous les socialistes.
A son premier Congrès (Paris, 1891), le Parti ouvrier socia-
liste révolutionnaire, dit allemaniste (né d'une rupture entre
possil)ilistes,au Congrès de Châlellerault, en 1890, ceux-ci fraction
dissidente du guesdisme), vota une résolution en faveur delà
grève générale. Il déclara qu'il était « nécessaire d'envisager
l'éventualité d'une immense levée de travailleurs qui, par lagrève
gf^néralf, nationale et internationale, donneront une sanction aux
grèves partielles et affirmeront ainsi plus énergiquement leur
droit à la vie ». Toutefois, il ne l'identifia pas absolument avec la
Révolution, comme le Congrès de Bordeaux : il se borna à dire
qu'elle « pourra peut-être précipiter le dénouement par la Révo-
lution sociale, but f'e nos efforts (1) »
En 1892, quatre Congrès votent des résolutions favorables à la
grève générale : un Congrès régional de Syndicats tenu à Tours,
le XP Congrès de l'Union fédérative du Centre (allemanistes), le
II" Congrès nalional allemaniste, enfin le Congrès de la Fédé-
ration des Syndicats tenu à Marseille. Quoique la Fédération allât
plutôt en déclinant, son vote a une grande signification en raison
dis circonstances : Pelloutier écrivit plus tard que la tactique nou-
velle fut u pour le parti syndical qu'elle encadrait une véritable
révélation (2) )>. 1892 : c'est l'année de la création de la Fédéra-
tion des Bourses du travail. Les Syndicats, qui s'étaient multi-
pliés, ainsi d'ailleurs que les cercles guesdistes, étaient devenus
assez forts pour rendre nécessaire la création de cette Fédération
et pour exiger, ainsi que le fil connaître en séance le guesdiste
Jean Coulel, secrétaire de la Commission d'organisation du Con-
(1) Co7npte rendu, p. 50.
(2) Histoire des Bourses du Travail, p. 66, note 1.
Maxime Leroy 33
514 LlVRli IV. LV CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
grès, la mise à lordre du jour de la question de la grève géné-
rale (1).
La prééminence des Syndicats, visible dès ce Congrès d'une fa-
çon très nette, va s'accuser jusqu'à les rendre indépendants du
P. 0. F., de toute tutelle politique, deux ans plus tard au Congrès
de Nantes, précisément sur la question de la grève générale
Gomme l'a écrit Léon Blum, « l'on pouvait prévoir qu'une telle
notion jetée dans le mouvement révolutionnaire ne pouvait qu'y
provoquer des dissensions et des nouveaux schismes. Dès ce jour,
l'alliance entre le parti ouvrier et les Syndicats fédérés devait
apparaître comme précaire » (2).
Le Congrès fédéral de Marseille vola le principe de la grève gé-
nérale ; mais ce vote ne fui pas ratifié par le P. 0. F. Le phéno-
mène qui s'était produit entre Bordeaux et Calais, entre 1888
et 1890, se reproduisit, mais cette fois à quelques heures d'inter-
valle : le Congrès national du P. 0. F., qui se tint le lendemain
du Congrès corporaliT, écarta la grève générale par le vote de
l'ordre du jour pur et simple qui recueillit 4i voix contre 2G sur
128 présents (.3).
Pratiquement, c'est du Congrès de Marseille que date l'entrée
de l'idée nouvelle dans l'organisation ouvrière, et, c'est au rapport
d'Aristide Briand, délégué de la Bourse du travail de Saint-Nazaire,
qu'on rattache communément ce grand événement. Pelloutier
(qui n'assista pas au Congrès de Marseille) a revendiqué contre
son camarade l'initiative de cette idée en rappelant que c'est lui
qui présenta (au nom de la Bourse du travail de Saint-Nazaire) à
un Congrès socialiste régional tenu à Tours, quelques jours avant
celui de Marseille, une motion nettement grève-généralisle (4).
(1) Compte rendu du Congrès de Marseille (publié par le Mouvement
socialiste, 1909, n° 196\ p. 225.
(2; Léon Blum, Les Congrès ouvriers socialistes f tançais, t. II, p. 112,
(3^ Le Compte reudu du Congrès ne donne que le texte de la déclaration
générale et des résolutions. — V. Les associations professiotinelles ou-
vrières, t. I, p. 262 ; Léon Blum, Les Congrès ouvriers et socialistes
français, t. II, p. 136.
(4 H. Girard et F. Pelloutihr, Qu'est-ce que la grève générale ? p. 13, au
texte et en note.
CHAPITRE 11. — ORGANISATION INTERIEURE 515
Il y a inlérêt à reproduire ce texie de Pelloutier, que Briand con\-
menla dans son rapport. Considérant :
<c Que la formidable organisation sociale dont dispose la classe di-
rigeante rend impuissantes et vaines les tentatives amiables d'éman-
cipation faites depuis un demi-siècle par la démocratie socialiste;
« Qu'il existe entre le capital et le salariat une opposition d'inté-
rêts que la législation actuelle, prétendue libérale, n'a pas voulu dé-
truire ;
« Qu'après avoir fait aux pouvoirs publics de nombreux et inutiles
appels pour obtenir le droit à l'existence, le parti socialiste a acquis
la certitude que seule une révolution pourra lui donner la liberté
économique et le bien-être maiériel conformes aux principes les
plus élémentaires du droit naturel ;
<( Que le peuple n'a jamais conquis aucun avantage aux révolu '
lions sanglantes, dont ont seuls bénéficié les agitateurs et la bour-
geoisie;
« Qu'en présence d'ailleurs de la puissance militaire mise au ser-
vice du capital, une insurrection à main armée n'offrirait aux
classes dirigeantes qu'une occasion nouvelle d'étouffer les revendi-
cations sociales dans le sang des travailleurs ;
« Que parmi les moyens pacifiques et légaux inconsciemment
accordés au parti ouvrier pour faire triompher ses légitimes aspi-
rations, il en est un qui doit hâter la transformation économique,
et assurer, sans réaction possible, le succès du quatrième lîtat ;
« Que ce moyen est la suspension universelle et simultanée de la
force productrice, c'est-à-dire la grève générale, qui, même limitée
à une période relativement restreinte, conduirait infailliblement le
Parti ouvrier au triomphe des revendications formulées dans son
programme ;
« Le Congrès régional ouvrier de l'Ouest, réuni à Tours les 3, 4
et 5 septembre 1892, prend en considération la proposition de grève
universelle déposée par le citoyen Fernand Pelloutier et décide qu'il
y a lieu de procéder à une organisation spéciale du Parti ouvrier
français, dans le but de fournir au Congrès international de Zurich,
en 1893, un projet complet de grève universelle (1) ».
Sans doute le Congrès de Tours n'a pas eu une grande impor-
tance; il n'appartient à aucune des grandes séries de Congrès. I!y
(1) F. Pelloutier, Histoire des Boursss du Travail, p. &Q, note.
3 If) LIVRE IV. LA. CONFÉDÉRATION GÉNËRALI: DU TRAVAIL
avait lieu cependant de le signaler, puisqu'il nous a donné la pre-
miore formule complète de la noyvelle lactique. Le Congrès de
Bordeaux l'avait seulement esquissée.
Il est utile de signaler la part prise, dès l'origine, à la vulgari-
sation de cette tactique par le plus marquant administrateur que
le prolétariat ait eu ; et on ne saurait douter que celte part dé-
borda singulièrement les limites du modeste Congrès de Tours,
puisque Guesde, adversaire le plus décidé de ce moyen de lutte, a
toujours considéré Pelloutier, et lui seul, comme le véritable ini-
tiateur de la grève générale (1). Au Congrès national de
Nantes (1894), c'est encore Pelloiilier qui en sera le leader pas-
sionné (2).
Vaine querelle de préséance historique : sans vouloir mécon-
naître aussi bien le rôle de Pelloutier que celui de Briand, qui
fut très important, on doit historiquement départager le conflit
de « paternité » pour la période post-communaliste, au profit de
Torlelier dont la propagande remonte, on l'a vu, à 1888.
En 1893, nouveau vote des organisations syndicales en faveur
de la grève générale à leur Congrès national que l'on peut consi-
dérer couime ouvrant l'ère qui aboutit à la création de la
C. G. T. (3). Hamelin y fut le rapporteur de la Commission spé-
ciale. Membre du groupement le plus strictement ouvrier, le
P. 0. S. R, il avait été délégué par la Fédération du Livre (4).
Depuis lors, il a attaché son nom à la fondation de la Verrerie ou-
(1) V. Le Petit sou, n° du 27 mai 1901. Dans le même sens : Niel, Voix
du Peuple, n" 52. — Dans sa brochure Qu'est-ce que la grève générale ?,
écrite en collaboration avec Henri Girard, Pelloutier rappelle que c'est lui
qui est l'auteur du « premier rapport qui ait été adopté en France sur la
grève générale » (p. 13 et la note).
(2) Ce n'est qu'en 1895 que Pelloutier devint secrétaire de la Fédération
des Bourses.
3 Le Congrès du P. 0. F. qui se tint cette même année à Paris (le Xll*
Congrès national) ne s'occupa pas de la grève générale.
4) Lorsque la question yint devant le Congrès de la Fédération du livre,
à Marseille, en 1895, Hamelin ne put rallier ses confrères à la résolution ^es
congrès corporatifs de 1892 et 1893. « Jugeant que la Fédération n'avait pas
à se préoccuper de l'éventualité d'une grève générale, momentanément ir-
réalisable >», le Congrès typographique « passa à l'ordre du jour ».
(Compte rendu, p. 166 et suiv,)
CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE 517
vrièred'Albi. Au Congrès corporalif de Toulouse (1897), il se dé-
clarera « partisan acharné » de la grève générale. Le fait est à re-
tenir que l'un des premiers protagonistes de ce moyen de lutte
appartenait à la principale organisation professionnelle du pro-
létariat, et que, par la suite, il s'est fait connaître comme adminis-
traleuret organisateur ; et il faut d'autant plus le souligner qi e
l'autre protagoniste, Pelloulier, nitialeur, théoricien et organisa-
teur corporalif de haute valeur, un des fondateurs avec Hauielin
de la Verrerie ouvrière, reste encore aujourd'hui, cou'.me il vient
d être dit, le plus grand nom de l'histoire dos Syndicats.
Dans les grèves partielles, Hamelin ne voulut guère voir qu'un
moyen « d'aguerrir l'armée prolétarienne») (1). Leur grave in-
convénient, il le faisait résulter de leur incidence. « 11 ariive,
fit-il remarquer, que la hausse des prix, déterminée par la grève
de quelques milliers d'ouvriers d'une corporation, donne prétexte
de frapper des centaines de milliers d'autres ouvriers qui voient
s'accroîire leurs dépenses sans aucun accroissement de re-
cettes (2\ » Des mouvements de masse sont donc iiéces-aires,
avec un objectif révolutionnaire : et la grève générale des métiers,
il l'idenlilia avec la Révolution sociale.
En 1894, tous les Congrès ouvriers examinent la (]ueslion.
Fidèle à sa tradition, le P. 0. F. (gueî:diste) vote à son Xll^ con-
grès tenu à Nantes (auquel assistait Jeat7 Jaurès, député) la
délibération suivante : (( Préparer la grève générale ce serait
conduire le prolétariat dans une impasse, le diviser contre lui-
même en grévistes et non grévistes; ce serait immobiliser, dans
la lutte pour la libération commune, les travailleurs des com-
munes et organiser nous-mêmes notre défaite » (3).
Les trois autres Congrès votèrent en faveur de la grève géné-
rale : le Congrès de la Fédération des travailleurs socialistes
(broussistes) tenu à Tours (4), le congrès du P. 0. S. R.
(t) Compte rendu, p. 63 et suiv.
(2) Dans le même sens : Pelloltier, T. es sijiidicats en France (brocli.
1897), p. 29.
(3) Compte rendu, p. 17.
(4) C'est le dernier Congrôs de cette fraction. En 1899, elle tient encore
une « conférence nationale ».
5i8 LIVRE IV. — LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
tenu à Dijon, le Vl'' Congrès de la Fédération des Syndicats tenu à
Nantes.
Aux précédents Congrès, les divergences avaient été aplanies,
par suite de la subordination des groupements syndicaux aux
groupements guesdistes : c'était ceux-ci qui faisaient prédominer
leur discipline. Avec le temps, cette inégalité avait changé de
côlé. Les premiers signes de ce changement pourraient être notés
netlemenldès 1892, l'année où les éléments syndicaux trouvèrent
leur premier cadre spécifique à la Fédération des Bourses. En
1894, le progrès est désormais visible pour tous : trois moisavant
le Congrès de la Fédération des Syndicats, à Nantes, la nouvelle
organisation avait tenu à Lyon son troisième Congrès, où s'étaient
fait représenter trente et une Bourses; à Nantes même furent re-
présentées vingt et une Bourses et trente Fédérations corporatives.
Désormais, ce sont les Syndicats qui vont imposer leur disci-
pline (1).
C'est à l'occasion d'un projet de grève générale du Syndical des
chemins de fer que le Comité de la G. G. débuta. Informé? de la
décision de ce Syndical (dit Syndicat Guérard) il prit l'initiative
d'un référendum entre tous les Syndicats sur les questions sui-
vantes : « Etes-vous partisan de vous solidariser avec les tra-
vailleurs des chemins de fer au cas où ceux-ci se mettraient
eux-mêmes en grève, et si le projet Merlin-Trarieux est adopté
par le Parlement? » (2) Cent quarante organisations se pronon-
cèrent affirmativement, dont la Fédération des Bourses, les Fédé-
rations des verriers, des tailleurs sur verres et cristaux, des cou-
peurs, brocheurs et cambreurs en chaussures, le Conseil national
(1' A la suit« du Congrès corporatif de 1S93, une Commission d'organisa-
tion de la grève générale avait été créée dans la dépendance de la Fédé-
ration des Bourses : son premier soin fut de poser les questions suivantes'
par la voie du référendum, aux diverses organisations ouvrières : « Etes-
vous partisan de la grève générale immédiate ? Etes-vous contre la grève
générale ? Etes-vous partisan de la grève générale si l'on venait à porter
atteinte aux organisations ouvrières ? » Quarante organisations répondi-
rent oui à la première question ; deux, non, à la deuxième ; toutes, oui
à la troisième.
(2) La proposition de loi de M. Merlin, modifiée par M. Trarieux, tendait
à interdire les coalitions dans les exploitations industrielles de l'Etat et les
chemins de fer.
CHAPITRE 11. ORGANISATION INTERIEURE 519
ouvrier, le Syndicat des employés d'omnibus de Paris, celui des
employés du gaz (1),
L'affaire n'eut pas de suite : elle avait cependant permis aux
grèves-généralistes de se compter.
Le Comité fonda un journal: La Grève générale, (\m n'eut que
quelques numéros. Une autre de ses initiatives fut plus durable :
il invita les Bourses à créer auprès d'elles des « sous-comités de
la grève générale ». Cette idée, le Congrès corporatif suivant la
reprendra. La plupart des Bourses répondirent favorablement.
C'est l'origine d'une des obligations qui leur incombent aujour-
d'hui : donner des cadres aune idée qui jusqu'alors n'appartenait
guère qu'au domaine de la discussion. Toutes ces décisions furent
prises sous le coup de la fermeture de la Bourse du travail de
Paris, en 1893, parle ministère Dupuy : cet «acte de violence » fut
comme un réactif qui Qt se colorer plus vivement les diverses ten-
dances ouvrières de l'époque.
La date centrale de l'histoire de la grève générale est celle du
Congrès corporatif de 1894 : c'est à moment que se fit entre les
« syndicaux » et les socialistes une rupture analogue à celle entre
bakouninisteset marxistes, « fédéralistes '■et « autoritaires » au
Congrès international de La Haye (1872).
Au Congrès corporatif de Nantes (1894) c'est le guesdisle Noël,
secrétaire de la Bourse du travail de Bordeaux, qui commençâtes
hostilités contre la G. G. (2). Après une énergique déclaration révo-
lutionnaire, il se prononça fermement contre « ce duel humain,
qui ne peut trouver crédit que dans les cerveaux dont la faiblesse
morale et l'imagination superficielle sont fortement atteintes ».
Tout en déclarant la G. G. « impossible à organiser, » il l'ad-
mit cependant pour partie, par « un moyen terme », en lantque
« §,yh\Q générale par corporation » : c'était la doctrine du Congrès
guesdi-,te de Lille ^1890). Et cette opinion, le délégué lyonnais la
reprit et la développa dans cet ordre du jour très clair :
Considérant que les f^rèves ne peuvent être entreprises avec succès
(1) Compte rendu du comité ; annexe au Compte rendu du Congrès de
Ztmo^e* (1895), p. 111.
(2) Compte rendu, p. 28 et 8.
520 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
que dans des circonstances spéciales et dans un but si spécial qui ne
peuvent pas être déterminés d'avance ;
Qu'une grève universelle n'est déjà pas praticable à cause du
développement économique si différent dans les divers pays et que
dès qu'elle est praticable, elle n'est plus nécessaire ;
Considérant de plus que une ^rève générale restreinte à un seul
pays ne peut avoir de résultats que lorsqu'elle est faite pacifique-
ment, parce que d'abord les grévistes seraient les premiers à
souffrir de la faim et contraints à capituler, et qu'une grève vio-
lente, par contre serait écrasée impitoyablement par les classes
dirigeantes ;
Déclare :
Que dans les conditions politiques et sociales actuelles, tout au
plus une grève d'industries spéciales pourrait être pratiquée avec
succès ;
Les grèves en masse peuvent, il est vrai, [dans certaines circons-
tances, être une arme très efficace, non seulement dans la lutte
économique, mais dans la lutte politique. Mais c'est une arme qui,
pour être maniée efficacement, suppose une puissante organisation
syndicale et politique de la classe ouvrière.
Celte déclaration fait valoir honnêtement tous les argu-
ments qui seront opposés pendant le Congrès à la grève générale,
et pendant les Congrès ultérieurs. Ce qu'il faut y remarquer,
c'est que son auteur, et la plupart de ceux qui partagent sa ma-
nière de voir, ne s'est pas posé en adversaire irréductible : il
estime que « la grève en masse peut être en certaines circons-
tances une arme très efficace ». Il semble même, moins la rejeter
comme impossible que comme inopportune, et se rencontrant alors ^
avec les partisans de la tactique, il en lie le succès, tels les alterna- j
nistes, à une organisation plus complète du prolétariat.
Il est certain qnel'idéede grève générale n'a pu naître de façon |
pratique que lorsque la solidarité ouvrière eut dépassé les petites
limites locales pour devenir nationale : la grève générale corres-
pond aux Fédérations corporatives, à l'union des Fédérations etdes
Bourses, à la C. G. T., enfin au Secrétariat ouvrier international,
formes d'organisation qui correspondent elles-mêmes aux divers
stades dû marché industriel. 11 faut ramener l'idée de grève par-
tielle au Syndicat, et celle de grève générale corporative à la Fédé-
CHAPITRE 11. — ORGANISATION INTERIEURE 521
ration, celle de grève pluri-corporative ou révolutionnaire à la
C.G. T. : la nécessitéde chacun de ces lypes apparaît, avec netteté,
dans la progressive dépendance des institutions ouvrières elles-
mêmes.
Pour les advorsaires, la grande objection contre la grùvegénérale
a bien toujours été l'insuffisante organisation ; et cette objection
porta quel(|nes-uns de ses partisans à la présenter comme
un mouvement nécessairement spontané, impossible à prévoir et
àdiscipliner ; tandis qued'aulres se plaçant au même pointdevue,
mais pour aboutir à une conclusion diamétralement opposée,
montrèrent que l'union très forte des travailleurs rendrait toute
grève inutile, et partant la grève générale elle-même. « Prolé-
taires de tous les pays, unissez-vous ! Oui, unissons-nous et fai-
sons que par nos Syndicats, Unions de Syndicats et Fédérations
des Bourses, non seulement la grève générale, mais même toute
tentative de grève quelconque deviendra inutile par le seul fait
de la force matérielle et morale que nous aurons acquise. »
Ainsi les uns croient que l'organisation sera assez forte pour
vaincre sans combattre, tandis que les autres, sacbant que
l'organisation ne pourrajamaisètreassez perfectionnée, n'espèrent
celte victoire qu'après une lutte, c'est-à-dire une grève générale.
Les deux défenseurs de la grève générale furent encore Aristide
Briand etFernand Pelloutier (1).
PourBriand,elle n'étaitguèrequ'un moyenà ajouter auxmoyens
d'ordre politique. « La grève générale est une formule, un dra-
peau qui ne porte aucun ombrage; c'est un fusil. Vous en avez un,
dites-vous, mais s'il rate, ayez-en un autre tout prêt. » La grève
générale, il n'en faisait pas une simple généralisation corpora-
tive de la grève partielle ; c'était un moyen révolutionnaire :
« Par le principe de la grève générale, on a détruit l'égoïsme
chez les ouvriers, on voit les camarades se dévouer pour les
autres. On ne considère plus la grève comme une lutte contre le
latron, mais comme une arme sociale. « Il disait encore: « Pen-
sez-vous (il s'adressait aux guesdistes) que vous décréterez l'expro-
priation politique et économique de la classe bourgeoise sans
(1) Compte rendu, p. 30 et 8.
522 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
secousse ? Allons donc ! nous vous disons : préparez les cerveaux
à la grève générale, car c'est une arme puissante pour vous(l)».
Pelloutier, qui était délégué par le Syndicat des journalistes so-
cialistes et par celui des paveurs de la Seine, précisa cette concep-
tion de la grève générale entendue révolutionnairement. Il voyait
en elle non l'arrêt complet de toutes les corporations, mais l'arrêt
de celles dont les autres dépendent : l'alimentation, le bâtiment,
les mines, les chemins de fer. Celte thèse avait été défendue
quelques semaines plus tôt au Congrès allemaniste de Dijon : «la
grève générale ne comprend que la suspension du travail pourtous
les ouvriers de la mineet des industries qui en dépendent immé-
diatement, y compris le transport. «Toutefois, dans sa conclusion,
Pelloutier, appuyé par Poulain (Syndicat des métallurgistes de
Charleville, futur député des Ardennes), se sépara de Briand :
« L'ouvrier, disait-il, se trouve en présence des parfis politiques
qui n'ont rien fait pour lui et de la grève générale. » Et opposant
à l'action politique l'action économique, il ne voulait reconnaitre
pleine efficacité qu'à celle-ci. Aristide Briand, au contraire, de la
G. G. faisait en quelque sorte l'accessoire de l'action politique.
Au vote, la grève générale recueillit 65 voix contre 37 ; il y eut
9 abstentions. La Fédération des Syndicats qui, au Congrès de Mar-
seille (1892), avait voté pour, cette fois-ci vota contre ; un Syndicat
agricoleassez important, la Fédération des bûcherons du Cher, vota
pour, contrairement aux prévisions du guesdiste Lavigne, ainsi
que Capjuzan, délégué du Secrétariat national du travail, et Cor-
dier, délégué de la Fédération des Bourses. C'était la défaite
du P. 0. F.
La minorité guesdiste quitta la salle des séances, le 21 sep-
tembre, sur le premier prétexte qu'elle trouva, sur un incident
de procédure, on l'a vu précédemment (2), Guesdistes et syn-
dicaux (syndicaliste est un mot qui n'avait pas encore cours)
se séparaient pour ne plus se rejoindre. Sans adhérents, la Fédé-
ration des Syndicats va disparaître et faire p'aoe à la C. G, T.
qui naîtra, l'année suivante, sous l'etïort d'une majorité ou-
vrière grève-généraliste. Ainsi se terminait par une rupture pro-
(1) Compte rendu, p. 33 et s.
(2) Compte rendu, p. 65.
CHAriTRE 11. ORGANISATION INTERIEURE 523
fonde la lutte entre les deux fractions ouvrières sur une question
qui les avait séparées presque dès l'origine, de plus en plus (1).
Le Congrès nomma une commission d'organisation de la grève
générale. Rioin fut désigné comme rapporteur (2). Il proposa,
el le Congrès adopta, après une courte opposition, la nomination
d'un comité de la grève générale qui devait être nommé et re-
nouvelé à chaque Congrès et, confirmation d'un vote de 1893, les
Bourses, Fédérations locales ou régionales, étaient invitées à créer
chacune un sous-comité de la grève générale. Le Comité central et
ces sous comités devaient être alimentés par une retenue de 10 0/0
Sur les sommes versées à chacunedes organisations possédant une
caisse du sou de grève. Une commission de contrôle, nommée
par le Congrès, fut chargée de la surveillance de ces divers ser-
vices.
En disantet en écrivantqu'ilsentendaient ainsi mainlenira l'action
ouvrière corporative sur le terrain économique », les congressistes
se trompaient, puisque leurs résolutions pratiques ne furent pas
complètement en accord avec ces intentions. Celte grève générale,
qui devait réaliser une tactique purement économique, fut.eiieffel,
reliée, à la demande de la commission d'organisation (3), à l'orga-
nisation politique. « Les secrétaires (de sous-comités), déclara
Riom, inviteront les députés et les conseillers municipaux socia-
listes à assister à chacune des réunions générales pour se concer-
ter avec lui en vue de faire une propagande incessante dans toutes
les réunions où ils seront appelés à prendre la parole... Les sous-
coniités devront faire tous leurs efforts pour obtenir des candidats
aux élections générales, départementales et municipales, l'enga-
gement de propager l'organisation de la grève générale ». Quant
au comité central, il ne tarda pas à s'allier au comité qu'avait créé
(1) Les congrès socialistes internationaux, où a toujours dominé l'influence
allemande (les social-démocrates n'admettent que la grève générale poli-
tique), ont tous rejeté la grève générale économique, d'accord en ceci avec
Marx et Engels : Bruxelles, 1891 ; Zuricli, 1893 ; Londres, 1896 ; Paris, 1900;
Amsterdam, 1904. En 1910, au Congrès de Copenhague, une motion Ta
prise implicitement en considération comme moyen de lutte contre la
guerre
(2) Compte rendu, p. 75.
l3) Cofivpte fendu, p. 28.
o24 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALK DU TRAVAIL
pour le même, objet le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire
(allemanisles) : Besombes fera décider au Congrès de Rennes la
rupture entre les deux organismes, malgré Girard, Roche et Cap-
juzan.
En 1894, les guesdisles et les anli-guesdistes étaient encore plus
rapprochés les uns des autres qu'ils ne le pensaient. Ce n'est
qu'avec le temps que les contrastes s'accuseront. Nantes n'est
qu'un point de départ. G est lenlemeni, progressivement que l'or-
ganisation corporative, de plus en plus indépendante des partis po-
litiques socialistes, trouvera dans le jeu même de son action pro-
fessionnelle des moyens de lutte spécifiques, originaux et auto-
nomes.
H faut marquer les points de contact entre les tendances et les
lactiques. L'étape intermédiaire entre l'action de la C. G. T. et l'ac-
tion socialiste, le passage de l'une à l'autre, n'a pas été brûlé :
l'appel du Comité de la grève générale aux députés socialisles en
est une première preuve. Une autre preuve résulte de la consti-
tution du parti allemani>-te (P. 0. S. R.) qui, contemporain de la
renaissance syndicaliste, recueillit un grand nombre des défec-
tionnaires guesdistes. Ce parti de transition amalgama à l'ancien
programme guesdiste (la conquête électorale du pouvoir) la nou-
velle tactique de la grève générale issue de l'organisation corpo-
rative qu'avaient subalternisée Guesde et ses amis (1).
La discussion sur la grève générale fut assez courte, au Con-
grès de Limoges, en 1893, qui créi la C. G. T. (2) ; elle ne fut pas
non plus très chaude. Ele n'était d'ailleurs pas portée à l'ordre
du jour : elle fut incidente
En majorité, les congressistes favorables à la grève générale
(1) Jules Guesde et Latargue dans le programme du Parti ouvrier (éd.
1902j ne citent même pas la grève générale parmi les moyens révolution-
naires possibles. Ils écrivent : « celte révolution inévitable ne sera déter-
minée ni par des déclarations à la dyuamite, ni par d'héroïques folies in-
dividuelles, ni par des colletages locaux avec la police, ni par des prises
d'armes partielles. Elle ne sera pas davantage conjurée ou retardée par les
chinoiseries politico-économiques des meneurs du radicalisme et du possi-
billsme, ou par les réformes ouvrières qui s'imposent même à l'Etat bour-
geois » (p. 28).
(2) Compte rendu, p. (i7 et s.
CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE 525
estimaient, les uns, que le cotnitéde propagande devait rester en
dehors de la Confédération, les autres, au contraire, qu'il devait
constiluer une de ses commissions statutaires. Treich, affilié au
P. 0. F. (Limoges), Boisson (délégué de la Fédération des tra-
vailleurs municipaux de Paris), défendirent la première opinion,
Girard^ délégué de la Bourse du travail de Besançon et du Syn-
dicat des employés de la Seine, la seconde. Treich opinait par op-
portunité. « Déjà en éliminant de la Confédération les nombreux
Syndicats qui sotit affiliés aux organisations politiques, nous em-
pêcherons de venir à nous une partie importante du Parti ou-
vrier. Si nous éloignons encore ceux qui sont anti-grève généra-
listes, que restera-l-il dans celte Confédération? Notre but sera
donc manqué, ce sera à recommencer ; la même division qui a
surgi depuis le Congrès de Nantes va subsister. » Celte crainte lui
semblait d'autant mieux justifiée qu'à son avis le plus grand
nombre des Syndicats était hostile à la grève générale, avis qui fut
critiqué par le métallurgiste Braun.
Deux orateurs firent la contre-partie de Briand et dePelloulier
au Congrès de Nantes, Victor Dalle et Auguste Keufer, celui-ci
au nom de la Fédération du Livre.
La raison qui semble avoir dirige Keufer (semble-t-il, car le
com|)te rendu du Congrès est obscur et écourté), c'était la trop
grande faiblesse de l'organisation corporative; ajoutant que « les
chefs socialistes » ne sauraient pas au lendemain de la grève gé-
nérale « résoudre les graves et difficiles problèmes aujourd'hui
discutés ». Mais, adversaire de la grève générale révolutionnaire,
il croyait, au contraire, possible «des grèves générales [jrofession-
nelles où toutes les corporations pourraient intervenir pour sou-
tenir les grévistes ». C'est la thèse de la grève générale rélor-
miste.
Keufer, on le voit, n'était pas hostile à une vaste grève ap-
puyée par loul le prolétariat organisé ; mais à la différence du ré-
volutionnaire Pelloutier, pour lui, la grève générale professionnelle
ti'était qu'une extension, d'ailleurs limitée, de la grève partielle,
avec ce seul but : améliorer la condition des ouvriers.
Sans doute, la théorie peut-elle dresser des limites devant les
mouvements sociaux, mais, pratiquement, que valent-elles?Celles
320 LIVRE IV. — LA CONFÉDÉRATION GÉNKRALE DU TRAVAIL
qu'imaginait Keufer ne tenaient-elles pas trop peu compte des
enseignements historiques? En fait, les deux formes de la G. G.
sont, dans l'étal actuel des choses, indissolublement liées; elles
sont nées presque eu même temps; elles sont mutuelleuient
alimentées des mêmes éléments de ktte : la grève locale ou par-
tielle et le Syndicat ; doctrinalemenl parlant, elles se complètent
l'une l'autre, se confondent même dans la pratique, car on ne
[)eut refuser un caractère révolutionnaire à nos grèves générales
contemporaines corporatives : un sentiment de classe évident
anime ces vasies mouvements un peu tumultuuires. Tout cela,
Keufer ne le négligeait-il pas ?
Par l'exemple de Keufer, on peut observer que ceux-là même
qui combattaient la nouvelle tactique lui reconnaissaient impli-
citement un caractère de nécessité historique et d'opportunité cor-
porative : si la grève générale révolutionnaire est proclamée im-
possible parce que la classe ouvrière est encore mal préparée,
n'est-ce pas affirmer d'une manière indirecte qu'elle deviendra
possible avec le progrès syndical ?
La discussion se termina par un vote qui affilia à la Confédé-
ration le Comité de la grève générale que le Congrès de Nantes
avait laissé indépendant du Comité national, embryon de ia Con-
fédération. Cette affiliation décèle, nouvel argument, queisrapports
unissaient l'organisation prolétarienne et la nouvelle tactique.
Le compte rendu ne fait pas connaître comment se partagèrent
les voix aux votes : il eut été intéressant de connaître la pro-
portion de délégués parisiens et de délégués provinciaux (1).
Des débats on peut seulement inférer que la grande majorité
des délégués était favorable, sans rélicences, à la grève géné-
rale, et ne différaient que sur. la question de l'affiliation d'un
comité spécial au conseil national (Comité confédéral). Parmi les
partisans provinciaux favorableson peut noter Breilloux, délégué
1 Le Congrès comprenait 75 délégués mandatés par 28 Fédérations,
18 Bourses du travail, 126 Syndicats ,29 venaient de Paris et 46 de la pro-
vince, soit 24 de Limoges, 2 de chacune des villes suivantes : Angers,
Rennes, Toulon, Toulouse, Tours, Tulle, et 1 d'Alger, Angoulème, Carmaux,
Chàteauroux, Châtellerault, Dijon, Nantes, Nîmes, Saint-Etienne, Vierzon,
Bordeaux, Lyon ; Marseille n'avait pas de délégué.
CHAPITRE II. — ORGANISATION INTKRIEURE 527
des typographes de Limoges, Carol, délégué de la Bourse de Tou-
louse, Giraud, délégué desSyndicals de Toulon, le futur député car-
mausin Calvignac, délégué des mineurs de l'Aveyron et de Gar-
maux (1).
Le comité de la grève générale, incorporé à la Gonfédération
générale par le dernier paragraphe de l'article 2 du paragraphe 3
des statuts confédéraux, en outre de sa besogne de préparation
révolutionnaire, fui chargé d'une mission plus pratique, plus
immédiate. Les Syndicats furent astreints à faire parvenir toutes
leurs souscriptions de solidarité aux corporations en grève par
son intermédiaire: il retenait 100 0 sur toutes les sommes qu'il
recevait ainsi. On doit à la vérité de dire que les Syndicats ne
remplirent qu'imparfaitement cette obligation et qu'ils conti-
nuèrent à envoyer leurs souscriptions, soit directement, soit par
l'intermédiaire des journaux politiques (2).
La première question inscrite à l'ordre du jour du (Congrès cor-
poratif de Tours (18116) était la révision des statuts de la Confédé-
ration : la seconde, la grève générale. Sept autres suivaient.
G'est Guérard, le secrétaire du Syndicat national des chemins
de fer, qui fil le rapport. A son rapport en était incorporé un
autre, œuvre du Syndical national deschemins de fer. Ils donnent
une théorie complète de la tactique (3).
La grève générale ne sera pas déclarée par tout le prolétariat
cessant le travail dans toutes les industries, simultanément: «elle
ne sera pas un arrêt concerté du travail, mais un arrêt forcé par
le fait même de la cessation du travail dans des industries spé-
ciales. » On reconnaît là la pensée de Pelloutier (4). Le chô-
mage d'une ou de plusieurs corporations entraînera, par
(1) Le IV<= Congrès de la Fédération des Bourses (Nîmes, 1895) vota une
résolution en faveur de la grève générale. Compte rendu, p. 83.
(2) Du 1»'" décembre 1894 au 1?"" septembre 1895 — c'est-à-dire pen-
dant la période de temps qui sépare le Congrès de Limoges du Congrès de
Nantes, Derne, trésorier du comité, écrivait dans son rapport que les prélè-
vements de 10 0/0 n'avaient atteint qu'un total de 328 fr. 75 : il.se présenta
à Limoges avec une encaisse de 5 fr. 65. V. Compte rendu du Congrès
corpornlif de Limoges, p. 112
(3) Compte rendu du Congrès, p. 76.
(4) Il n'assista pas au Congrès.
528 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
contre-coup, le chômage dans loules les autres. C'esl de la
première grève partielle générale que dépend donc le succès,
aussi faudra-t-il choisir avec soin la corporation initiatrice.
Guérarii, sur ce poinl encore, reprit l'argumentation dePellou-
lier. 11 donna quelques exemples. « La Compagnie du gaz alimente
à Paris plusieurs milliers de moteurs à gaz occupant un minimum
de 100.000 travailleurs. Si les ouvriers du gaz se mettent en
grève, c'est l'arrêt foicé pour les 100.000 prolétaires occupés chez
des petits industriels. Que les chemins de fer cessent de transpor-
ter des marchandises, est-ce que les administrateurs des journaux
(juolidiens continueront à faire le même tirage pour accumuler
leur papier que l'on n'enverrait plus en province ? Evidemment,
là encore, c'est l'arrêt forcé pour un grand nombre de typo-
graj)he?, conducteurs, margeurs, etc. ; cette même grève des
chemins de fer, supprimant les négociations commerciales et
industrielles, empêchant les transports, houille, matières
premières, denrées, n^entraînerait-elle pas la fermeture de nom-
breux magasins, usines, manufactures et ateliers ? »
Alors les grévistes exposeront leurs revendications particu-
lières : mais un mouvement aussi formidable restera t-il sur
le terrain de la légalité, demeurera- t-il pacifique ? « Une grève
générale des « bras croisés » est-elle possible ? « (j'est une
question, déclare le rapport, à laquelle nous ne pouvons répondre,
mais tout laisse à supposer que les circonstances seront telles,
qu'à bref délai se déchaînerait une révolution d'autant moins
sanglante qu'elle ne rencontrerait pas d'obstacles assez puissants
pour s'opposer à sa marche. »
Guérard passa ensuite en revue quelques objections : d'abord
celle du délégué du Syndicat des typogra()hes qui estimait le
succès impossible « en raison de la trop faible proportion des
travailleurs syndiqués ». C'était robjeclion de Keufer. Peut-être;
mais l'objection ne vaut-elle pas également contre les grèves par-
tielles"; Les Syndicats cependant enire|)rpnnent des grèves et
obtiennent des résultats sans grouper jamais l'unanimité, même
la majorité des travailleurs (1).
i^l ) « Le plan qui consisterait à entreprendre des grèves en masse, à titre
de sérieuse action politique de classe, uniquement avec un personne) or-
CHAPITRE II. ORGANISATION INTÉRIEURE 529
11 y aura perle de salaires : la commission n'y contredit pas,
mais estime qu'un mouvement bien coordonné « amènerait très
rapidement les patrons à comj)osition ».
La cessation du travail parles ouvriers de la salubrité, par
exemple, les égoutiers, ne fera-t-elle pas courir un danger à la
santé publique ? Pour Guérard, « il n'y aurait nulle utilité pour
le succès du mouvement à voir ces travailleurs interrompre leur
besogne ; ils ne seraient pas les seals, d'ailleurs, qui pourraient,
sans inconvétiienl, continuer à travailler ; il en est même qui
devraient rester à leur travail pour servir la cause ».
La question d'argent ? Il semble bien que dans la pensée des
premiers propagateurs (1), le succès de la grève générale était
subordonné à la constitution d'un trésor de guerre : la commission
rejeta cette manière de voir. Le comité n'a pas à organiser la
grève générale : il n'a qu'à faire de la propagande. Or, pour faire
de la propagande, affirma-t-elle, il n'a pas besoin de grosses
sommes. De cette façon la commission pensait éviter de heurter
de front les ouvriers hostiles à la grève générale : elle restait
dans le domaine des discussions. « Cette méthode de propagande
ne peut rencontrer aucun adversaire de bonne foi, car elle
donne a tous la certitude que si l'on apportait des objections
auxquelles on ne puisse répondre, la grève générale serait aban-
donnée sans hésitation n.
En conclusion, le rapport formula les propositions suivantes :
« 1" Que toutes les organisations syndicales soient invitées à faire
parvenir leurs souscriptions aux grévistes par l'intermédiaire de la
L'anisé, est absolument sans espoir... L'estimation exagérée ou fausse du
rôle de l'organisation dans la lutte de classe du prolétariat se complète
d'ordinaire par la dépréciation de la masse prolétarienne inorganisée et de
sa maturité politique C'est en période révolutionnaire, dans l'orage des
grandes luttes de classe, avec leur agitation, que se montre seulement
toute l'action éducatrice, qu'exercent la rapide évolution capitaliste et les
influences socialistes sur les vastes couches populaires : action dont les
listes des organisations et même les statistiques électorales ne donnent
dans les temps calmes qu'une très faible idée». Rosa Luxembourg, La grève
en masse (1910), p. 65 et 66.
(1 Notamment de Pelloutier, d'après Rozier, délégué au Congrès da
Tours. V. Conift'! rendu, p. 88. Cf. ce que dit Guérard, eod. loc. p. 90.
Maxime Leroy 34
530 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
Confédéralion générale du travail, qui fera un prélèvement de 5 0/0
sur les souscriptions ;
« 2° Qu'il soit publié chaque mois un bulletin de la Confédéra-
tion, contenant notamment : l'indication sommaire de toutes les
grèves en cours, motifs de la grève, nombre des grévistes ; le détail
des souscriptions reçues pour les différentes grèves et transmises
dans le mois, ainsi que le chiffre des prélèvements faits ;
« 3" Que le bulletin soit adressé gratuitement à toutes les orga-
nisations adhérentes à la Confédéralion, et comme accusé de ré-
ception à celles qui enverront des fonds pour les grèves ;
« 4" Que le montant du prélèvement serve exclusivement à la pro-
pagande en faveur de la grève générale, par brochures, jour-
naux, etc ».
Guérard terminait par les lignes snivantes : « En avant pour
notre délivrance, par la grève générale qui sera le prélude de la
Révolution 1 »
La discussion s'engagea sur ce rapport, qui fut a applaudi par la
grande majorité des congressistes », est-il indiqué flans le compte
rendu : elle ne fit que répéter la vieille argumentati m. Il fut voté
presque à l'unanimilé (par 65 voix sur 69 congressistes) : les
quatre abstentionnistes étaient : Graffin (cordonniers de Cholet),
Gorgelin (Féd. des travailleurs du Livre), Maynier (section pari-
sienne des typographes) et Copigneaux, qui fut secrétaire de la
G. G. T. Il faut ajouter que Copigneaux en votant contre, con-
formément à son mandat de délégué de la Fédération des tra-
vailleurs municipaux, déclara que ses camarades « changeraient
d'avis » lorsqu'il leur rendrait compte des « explications du
camarade Guérard ».
Restait à solutionner deux autres questions. Sur la proposition
de Branque (Bourse du Travail de Toulouse) et de 3Iichelier
(Bourse du Travail d'Alger), le Congrès, contrairement à l'avis de
la commission, sépara le comité de propagande de la Confédéra-
tion. Le comité ne devait cependant pas être absolument indé-
pendant, car le contrôle financier en fut attribué à des délégués
de la Confédération. De plus, sur la proposition de Girard et de
Vallier (Syndicat des ouvriers en instruments de précision de Pa-
ris) le Congrès décida de nommer lui-même les membres du co-
CHAPITRE II. ORCrANISATlON INTERIEURE 531
mit* de propagande : au comité de propagande était ainsi donné
les mêmes électeurs qu'au comité national de la Confédération.
Enfin, le pourcentage que devait [)rélever le comité sur les sous-
criptions aux grèves partielles fut fixé à 3 francs (I).
La commission de la grève générale nommée par le Congrès de
Toulouse (2) se contenta au début de son rapport de faire adhé-
sion en principe à la grève générale, sans entrer dans la discus-
sion, « attendu que cette conception, comme moyen d'émancipa-
tion, est admise par la généralité des organisations et des prolé-
taires conscients )^. Elle signala j)armi les nouvelles adhésions au
principe, celles des boulangers, des bouchers et des cuisiniers.
Ses propositions n'innovèrent guère que sur un point : elle de-
manda que les organisations retinssent elle-mémes le 5 0/0, re-
tenue prescrite par le précédent Congrès, et qu'elles envoyassent
directement les sommes recueillies aux. grévistes, sans passer par
le comité de la grève générale, cela pour éviter de doubler les
frais d'envoi et faciliter la prompte expédition des secours aux
intéressés.
Dans le rapport, ce qu'il y avait de plus nouveau, c'était le
dessein de donner un caractère antimilitariste à la propagande
grève-généraliste : « Nous vous proposons... comme moyen de
propagande et également pour maintenir en rapports fréquents
les Syndicats avec leurs adhérents subissant la loi militaire, de
bien vouloir mettre en pratique ce qui se fait depuis un certain
temps dans les Syndicats du centre, des statuts desquels nous
détachons un article ainsi conçu :
« La cotisation mensuelle est fixée à (le chiffre) sur laquelle il
sera prélevé cinq centimes pour être répartis entre les sociétaires
devenu? soldats ; ne peuvent y avoir droit que les camarades
ayant au moins quinze mois de présence auSyndicat.
Sa proposition, la commission la motivaitde la façon suivante :
« mettre une entrave à la répression tant mise en avant par les
(1) Toutes les Fédérations n'exécutèrent pas la décision du Congrès relative
au prélèvement de 5 0/0 sur toutes les sommes envoyées à des grèves par-
tielles, notamment le livre, le bâtiment les cuirs et peaux. Guérard les
iit blâmer par le Congrès de Toulouse (1897), V. Compte rendu, p. 46.
(2) Compte rendu, p. 105 et s.
532 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
adversaires de la gçève générale » (1). On comprend le dessein :
se concilier la sympathie des soldats chargés de réprimer le
mouvement.
Malgré tant de voles, la propagande en faveur de la grève gé-
nérale manquait d'énergie. Peut-être aussi était-elle trop modérée.
Le comité était beaucoup moins révolutionnaire que les voles aux-
quels il devait l'existence. Dans sa circulaire du 20 octobre 1897,
signée par Girard et Valenlin, le comité disait que « celte idée...,
nous l'espérons fermement, aboutira à l'émancipation des tra-
vailleurs sans révolution violente » (2).
Au Congrès conférai de Rennes (1898) la question revint inci-
demment (3) à l'occasion du versement des fonds : les organisa-
tions devraient-elles faire leurs envois à la Confédération, oon-
forméiuent à la décision du Congrès de Tours, ou les envoyer
directement aux grévistes, conformément à la décision du Congrès
de Toulouse ? Il y avait flottement sur ce point. De plus, conve-
nait-il de laisser à la Confédération la prérogative de lancer seule
les appels à la solidarité ?
Rejetant l'opinion de Guérard et de Roche qui pensaient
que le maintien de la décision de Toulouse était un bon moyen
de « vulgariser, de faire connaître » la Confédération, le Congrès
décida de laisser sur ce point toute liberté aux associations
ouvrières ». Libre d'envoyer directement les fonds aux organi-
sations en grève, chaque Syndicat recouvrait le droit d'appel
direct à la solidarité : ce n'était pas un progrès sur le passé. Quant
au pourcentage de 5 0/0, il fut maintenu.
Celte discussion terminée, le Comité de propagande nommé
par le Congrès de Toulouse lut le compte rendu de ses travaux :
vingt Bourses avaient créé des sous-comités, notamment celles de
Tours, de Toulouse, de Rennes et du ffavre.
Le nombre de ses membres élevé à onze, le Comité fut rattaché
à la Confédération ; mais l'allemaniste Beausoleil n'obtint pas
(1) Le compte rendu ne fait pas mention de l'adoption des rapports : les
membres du comité les considérèrent comme adoptés et en appliquèrent
les conclusions.
(2) Compte rendu du Congrès corporatif de Rennes (1898), p. .330.
(3) Coynpte rendu du Congrès corporatif de Rennes p, 324 et s.
CHAPITRE H. — ORGANISATION INTERIEURE 533
pour celle-ci le droit de décréter la grève générale : « Il paraît
impossible, objecta Guérard, inadmissible d'adopter ce para-
graphe. On avait peur d'un comité directeur et maintenant on
remettrait à la Confédération le pouvoir de décréter la grève gé-
nérale; ce serait dangereux. La Confédération a fait une consul-
tation concernant la grève générale, on a attendu pendant trois
mois les réponses des organisations, elles ont été peu nombreuses.
Si on s'en remet à la Confédération on n'aboutira pas. » On vit,
peu de temps après, combien était utopique la proposition de
Beausoleil.
Le 21 décembre 1894, MM. Cordelet, Trarieux et Merlin avaient
déposé sur le bureau du Sénat un projet de loi, auquel il a déjà été
fait allusion, tendant à interdire les coalisations dans les exploi-
tations, même industrielles, de l'Etat et dans les chemins de
fer (1). Le 4 mars, M. Trarieux, garde des sceaux du cabinet Ribot,
déposa un projet analogue au nom du gouvernement, mais
amendé : seules étaient interdites les coalitions dans les services
publics de l'Etat et dans les Compagnies de chemin de (er. Voté,
le projet fut transmis à la Chambre, le 20 juin 1898, qui le ren-
voya à sa Commission du travail.
Le Comité prit l'initiative d'une réunion privée de toutes les or-
ganisations ouvrières de la Seine et de Seine-et-Oise pour prolester
contre le dépôt du projet sur le bureau de la Chambre. La réunion
eut lieu a la Salle de l'Harmonie, le 9 juillet 1898. Plus-de deux
cents délégués y assistèrent : il y fut décidé qu'un grand meeting
public de protestation aurait lieu au Tivoli Vaux-Hall, sur un pro-
gramme de « revendications concernant la journée de huit heures
avec minimum de salaire ; à travail égal, salaire égal ; suppression
du marchandage et du travail aux pièces; suppression du travail
industriel dans les couvents, ouvroirs et casernes ; suppression
des bureaux de placement, extension de la prudhommie ; re-
traites pour les vieillards et invalides du travail ; liberté en-
tière d'association, de réunion et de coalition. Abrogation des
articles 414 et 415 (atteintes à la liberté du travail) du Code pé-
(1) Sénat. Doc. parlem., n° 58, Journal officiel, 1894, p. 347. Voir : Des-
VEAUX, Les coalitions dans le personnel de chemin de fer, (ttièse, Paris,
1901).
534 LIVRE IV. — LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
nal. Abrogation de tous décrets, lois et ordonnancea restrictifs de
cette liberté ». Le projet Merlin ne fut pas voté : on ne saurait
dire quelle fut l'influence de cette protestation sur rabstenlion
de la Chambre.
Il y eut deux Congrès ouvriers en 1900, un Congrès national et
un Congrès international. I.e Congrès national vota une réso-
lution eu faveur de la grèv« générale, après une discussion qui
n'apporta aucun élément nouveau.
Au Congrès international, organisé par la Confédération géné-
rale (c'était le pren)ier), les b^rançais y étaient en majorité, et
toutes les nations n'étaient pas représenté.^s. L'Allemagne no-
tamment faisait défaut. Quant aux délégués étrangers, ils ne
représentaient pas des nations entières, mais simplement quelques
corporations : les verriers belges, les ouvriers des transports an-
glais, la Fédération italienne du bâtiment ; le délégué suisse re-
présentait 382 Syndicats et la Fédération des typographes.
Dans ces conditions, on ne peut attribuer un caractère véritable-
ment international aux décisions qui furent prises. Il veut vote
sur le principe. Répondirent oui : Suisse, Angleterre, Belgique,
Italie(l).
Cette question fut posée : la grève générale sera-l-elle interna-
tionale ? Pour Guérard, « la grève générale ne sera pas interna-
tionale ; il n'est pas permis d'espérer à l heure actuelle qu'un tel
mouvement puisse s'étendre à tous les pays d'Europe. Peut-être
quelques pays se mettront-ils en mouvement — ce n'est pas cer-
tain,.. Mais ce qui est certain, en tous cas, c'est que la révolution
accomplie en France pourrait rapidement s'étendre dans les pays
voisins ». Sans doute, mais « alors les gouvernements étrangers
ne manqueraient pa> de former des liens solides et de faire eux-
mêmes la contre-révolution à l'égard de la Révolution française.
De même que les émigrés sont entrés en France dans les-
fourgons de l'étranger, de même les capitalistes d'aujourd'hui
rentreraient en France avec les armées étrangères. »
La commission nommée par le Congrès se prononça contre les
grèves partielles (2), comme ne correspondant i)as aux moyens-
(1) Compte rendu, p. 43 et s.
(2) Compte rendu, p. 63 et s.
CHAPITRE II. ORGANISATION INTÉRIEURE S3o
propres de la classe ouvrière : « Qui oserait prouver que les
grèves partielles ont élé et sont un moyen de soulagement pour
le prolélaire? N'avons-nous pas encore présente à la mémoire la
fameuse grève des mécaniciens anglais, de cette organisation pos-
sédant plusieurs millions qui, malgré l'encouragement interna-
tional qu'elle eut, échoua piteusement, ce qui fut, avouons-le,
sans aucune surprise pour nous, car il est un lait indéniable, que
ce ne sont pas les queltjues deniers d'une certaine quantité de
travailleurs qui peuvent lutter contre les sommes colossales pos-
sédées par le palronat. Donc, de ce fait rien à faire comme lutte
pour le prolétaire du côté de la finance. » Et quelques lignes plus
loin, la commission écrivait que la Grève générale, « présente
sur les autres procédés révolutionnaires un avantage incontes-
table » : celui d'être en somme l'exercice d'un droit incontes-
table. C'est une révolution dans la légalité ». Argument au
moins spécieux, car l'illégalité ne résulte pas seulement de la
violation littérale d'un texte isolé, mais aussi du détournement
systématique d'une institulion juridique hors de son sens origi-
naire, même si les apparences légales sont conservées sous le cou-
vert d'une démonstration.
La commission préconisa « la grève du soldat ». C'est aux
syndiqués à faire une propagande telle que la volonté des soldats
ne puisse être contrainte efficacement « à tirer dans la direction
indiquée » (1). Ainsi était reprise et précisée la conception anti-
militariste du Congrès de Toulouse.
Le Congrès adopta le rapport « considérant que la grève géné-
rale est un des seuls moyens qui, dans le domaine économique,
assurera rémancipation des travailleurs tout en n'excluant pas
Iss moyens employés sur un autre terrain ; movens qui précipite-
ront la chute de la classe capitaliste etinstaureront la souveraineté
du peuple dans la Révolution sociale {2). »
Il faut noter que cet ordre du jour, tout en maintenant rigou-
reusement à la grève générale son caractère économique, ne pres-
crivait pas l'action politique : la commission assurait simplement
(l^ Cl. Briand au Congrès des Organisations socialistes fcançaisesdâ 1899.
Compte rendu officiel, p. 23o et s.
(2) Compte rejidu, p 69.
536 LlVRw IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
l'indépendance réciproque des deux lactiques, sans nier l'effi-
cacité de l'aclion politique, comme l'avait fait Pelloulier. Mais
bientôt la grève générale sera proclamée le seul mo3'en de lutte
efficace » du prolétariat contre ses « maîtres » (1) : ce sera la
consolidation du vole du Congrès syndical de 1888.
Celte élimination de tout élément d'ordre électoral fut l'œuvre
du Congrès corporatif de Lyon (1901) : « La grève générale, dit
le rapport de la commission (2), après la faillite des pouvoirs
publics et des panacées réformistes, reste le seul espoir des ex-
ploités. »
La valeur révolutionnaire de la grève générale fut envisagée
avec plus de netteté que précédemment. « Il s'agit de savoir, dit
Guérard, alors secrétaire de la C. G. T., si au lieu de nous con-
tenter des revendications que quelques-uns ont demandées nous
irons jusqu'au bout, c'est-à-diie jus qu'à la Hévolulion sociale ».
Ce qui donnait alors toute son acuité à la question, c'était une
grève imminente des mineurs au nom desquels le délégué Colle
venait de faire les déclarations les plus précises et les plus belli-
queuses :
« Dites nettement, adjurait le secrétaire confédéral, que pour
vous le mouvement de grève générale sera un simple mouvement
réformiste, ou alors affirmez francliement voire sentiment révolu-
tionnaire en affirmant qu'il doit aller jusqu'aux plus extrêmes con-
séquences et qu'il a pour but de renverser l'ordre capitaliste ; c'est
l'avis de votre commission qui, àrunanimité, s'est ralliée à une mo-
tion déposée par le camarade Bourchet et que je vous soumets en
concluant : « Le Congrès déclare que la grève générale ne peut
être seulement le moyen d'amélioration d'une catégorie de tra-
vailleurs quelle qu'elle soit. Elle ne peut avoir pour but que l'éman-
cipation intégrale du prolétariat par l'expropriation violente de la
classe capitaliste ;
« Le Congrès, ilevant cette situation, déclare que le mouvement
qui peut se produire en faveur des mineurs, dont nul ne peut pré-
voir ni l'importance, ni la portée, et qui peut aller jusqu'à l'éman-
(1) Rapport du Comité de la G. G. au Congrès confédéral de Montpellier
(1902> Compte rendu, p 252.
{i) Compte rendu du Congrès de Lyon, p 170.
CHAPITRE Tl. ORGANISATION INTERIEURE .'537
cipalion commune, sera en tous cas un mouvement de solidarité
■qui n'entamera en rien le principe révolutionnaire que lous pré-
•conisent parla prève générale de tous les travailleurs.
La Commission proposa de suivre les mineurs, si leur référen-
dum se prononçait pour la grève générale, et d inviter les Bourses
du travail, Fédérations, Syndicats, etc., à se préparer à ce vasle
mouvement. Elle terminait son rapport parce hurrah signifi-
catif : « Vive la grève générale ! Vive la Révolution 1 ».
La motion Bourchet fut mise aux voix comme la meilleure
conclusion au rapport de la commission : 355 voix se pronon-
cèrent en sa faveur, 41 contre, 85 bulletins blancs. Les représen-
tants de deux grandes Fédérations réformi«^tes, le mécanicien
Lauche et le maréchal-ferranl Hardy s'y étaient ralliés, avec quel-
ques réserves peu importantes.
Le vote fut accueilli par des applaudissements (1).
Un des premiers soins du nouveau comité fut d'engager les
sous-comités à redoubler d'ardeur, à se tenir prêts dans l'éven-
tualité d'une grève générale des mineurs : « Travailleurs des
Syndicats, soyons en éveil ! L'heure décisive va peut-être
sonner ! »
Il en fut du mouvement des mineurs, en 1901 comme celui des
terrassiers et des cheminots, en 1908 : il échoua. Son insuccès,
le Comité le commenla dans son rapport au Congrès corporatif
de Monlpellier(2) (1902) : « Cet échec fut doublement regrettable.
D'abord parce que ce mouvement avait créé un tel état d'âme
chez les producteurs qu'il n'e^t pas exagéré de dire que le soulève-
ment se serait certainement propagé aux principales industries et
ainsi aurait amené, sinon notre émancipation intégrale mais, tout
au moins, aurait jeté une perturbation profonde au sein des classes
1) Sur la proposition de Liénard ("Fédération syndicale de Tourcoing) fut
décidée la nouvelle organisation financière du Comité de la grève générale.
De 1 à 100 inemDres, 0 fr, 25 et 0 fr. 25 par 100 membres ou fraction de
100 memljres en plus ; cotisation payée par les Syndicats et non par les fé-
dérations car, dans le cas contraire, les Fédérations régionales ne pour-
raient assurer de cotisations, payant déjà à la Confédération. »
(2) Rapport du Comité de la grève générale au Congrès corporatif de
Montpellier 1902) Com^ie rendu, p. 252.
538 LIVRE IV. — LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
dirigeantes. » Pour en pallier quelque peu le mauvais effet, le
comité rappela les mouvements grève-généraliste à peine terminés
de Catalogue, de Belgique el de Suède : dans ces deux derniers
pays ils avaient eu pour objectif la conquête du suffrage uni-
versel. La tactique s'internationalisait (1).
La tendance conslructive des grèves généralisées (2), déjà
visible dans les discussions, mais encore mal formulée, s'affirma
pour ia première fois avec netteté au Congrès de Montpellier (3).
Le Congrès de Lyon avait décidé de porter à Tordre du jour
de ce Congrès l'étude de la G. G. non plus seulement au point
de vue de la bataille, mais aussi au point de vue de l'organisa-
tion de la société, au lendemain du mouvement. En consé-
quence, un questionnaire avait ('té envoyé aux organisations.
Une circulaire donna à cette enquête sa portée :
Jusqu'ici la grève générale n'a été examinée qu'au point de vue
combatif, et c'est surtout l'action dissolvante qu'elle exercera sur
la société capitciliste qui a été le but des préoccupations ouvrières.
(Il Du 10 septembre 1901 au 10 septembre 1902 l'état financier du Comité
se présentait ainsi :
Cotisations mensuelles 1.129,65
Versements pour la propagande .... 58,50
Vente de brochures 187,25
1.375,40
(2) La question de la grève générale ne suscita qu'un petit incident au
Xe Congrès des Bourses, tenu à Alger en 1902. Louis Maurice, délégué à la
Bourse de Saumiir, au cours de la discussion sur l'unité ouvrière critiqua
la rédaction de ce paragraphe de l'article 15 du projet destatuts : « Elle la
Commission de la grève générale s'efforce en outre de faire toute la pro-
pagande utile pour faire pénétrer dans l'esprit des travailleurs organisés la
nécessité de la grève générale, i « Il me semble, dit Maurice, que le mot
efficacité conviendrait bien, qu'il exprimerait d'une façon plus exacte
notre pensée et le but que nous poursuivons. » Il ajoutait : « Mais ce n'est
là qu'une question de mots. « On conçoit que c'était une objection au fond.
Il y eut vote sur le niot, après qu'il fut bien spécifié que le principe même
de la grève générale n'était pas en question : .32 voix se prononcèrent pour
le maintien du mot nécessité, 14 contre et 8 abstentions [Compte rendu,.
p. 61 et s.; p. 67 ets). Louis Maurice, rédacteur réformiste du mouvement
syndicale la Petite Bépublique, eut au cours du Congrès l'occasion de dé-
clarer qu'il a ne serait jamais l'adversaire de toute action libertaire oa
révolutionnaire, lorsqu'il y aura nécessité » (Compte rendu, p. 74).
3} Compte rendu, p. 58 et s.
CHAl'lTRE 11. ORGAMSATION INTERIEURE 539
Il serait exagéré d'affirmer que sur ce point tout a été dit, que plusr
rien ne peut être ajouté.
Mais un côté trop négligé, trop laissé dans l'ombre et sur lequel
il est surtout utile d'attirer l'attention des travailleurs, c'est
la c/nestion de savoir quelle sera rattitude du prolétariat au lendemain
d'un mouvement triomphant de grève générale.
En même temps que l'organisalion ouvrière se précise et se
fortifie, les ouvriers pensent davantage tout à la fois à la grève
générale et à l'organisation future de la société, comme aux deux
faces d'tin même problème, dont les données dépendent d'une
même nécessité : la pratique et la doctrine se font des emprunts,
réciproquement.
Le questionnaire, qui portait comme titre : « Que faire en cas
de grève générale Irioniphanle », comprenait les questions sui-
vantes :
1° Comment agirait votre Syndicat pour se transformer de grou-
pement de lutte en groupement de production ?
2° Comment opéreriez-vous pour prendre possession de l'ou-
tillage vous afîérant ?
3° Comment concevez-vous le fonctionnement des usines et
ateliers réorganisées ?
4» Si votr* Syndicat est un groupement de voirie, de transport
de produits, de transport de voyageurs, de répartition de pro-
duits, etc., comment concevez-vous son fonctionnement ?
5° Quelles seraient, une fois la réorganisation accomplie, vos
relations avec votre Fédération de métier ou d'industrie ?
6° Sur quelles bases s'opérerait la distribution des produits et
comment les groupes productifs se procureraient-ils les matières
pj-emières ?
7° Quel rôle joueraient les Bourses de travail dans la société
transformée et quelle serait leur besogne au point de vue de la
statistique et de la répartition des produits ?
Le dernier jour du Congrès, il fut décidé, sur la proposition de
Bourchet (1), de ne pas entamer la discussion sur le « lendemain
>1) Connue rendu, p. 193.
540 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
1
de la grève générale » : la question du droit dégrève, menacé par
quelques jugements des tribunaux (qui considéraient la grève
comme un cas de rupture du contrat de travail) parut plus
urgente et prit place à l'ordre du jour.
Mais le Congrès, dans la crainte que cette décision ne fît « sup-
poser qu'il esquivait le débat », vota le |)rincipe de la grève gé-
nérale à l'unanimité, moins trois voix. Ces trois voix étaient
celles de la Fédération du Livre, du Syndicat des cantonniers et
ouvriers de la Ville de Paris, du Syndicat des ouvriers maçons de
Toulouse. En même temps, il approuva le rapport qui lui était
consacré (1). j
Au Congrès corporatif de Tours (1896) Rozier(2), délégué de la'
€hambre syndicale des employés de Paris, disait qu'avant de l
penser à faire une révolution par la grève générale il fallait
« établir par avance le fonctionnement parfait de la société
futur» (3) ». Depuis Marx, les socialistes se sont défendu de pro-
poser aucun plan complet de réfection sociale, à la manière du
minutieux, imaginalif et chimérique Fourier ; mais cependant ils
ne se sont pas interdit toute conjoncture à grands traits sur les
destinées de leur propagande. Les syndicalistes n'ont pas échappé
à ce besoin de prévoir largement l'avenir que connut lui-même
le fondateur du socialisme dit scientifique; mais pas plus que
Marx, ils n'ont jamais pensé à dresser ce plan « parfait » qu'exi-
geait d'eux au Congrès de Tours un militant évidemment mal
renseigné sur les scrupules méthodologiques de Marx.
(il Le Congrès national d'Amiens décida la formation dune nouvelle
Commission de propagande des huit heures et la grève générale, en rem-
placement de celle qui, créée h la suite du Congrès de Bourges avait été
« suspendue » peu de temps après, pour donner toute son importance à la
propagande en faveur du chômage fixé au l^"" mai 1906. En outre des coti-
sations volontaires, une sur-cotisation égale à 10 0/0 des cotisations sta-
tutaires fut mise à la charge des Bourses et des Fédérations {Compte
rendu, p. 183 et 186; cf p. 17. — Depuis le Congrès confédéral de Mar-
seille (1908) le fonctionnement de la Commission est assuré par un prélè-
vement de 50 0/0 sur les cotisations perçues par les sous-comités de grève
générale ; de 5 0]0 sur les cotisations perçues par chacune des sections
confédérales.
(2) Depuis lors conseiller municipal et député de Paris.
(3) Compte rendu, p. 92.
CHAPITRE 11. — ORGANISATION INTÉRIEURE 344
Au début de chaque exercice, le commerçant, l'industriel dressent
des élals de prévisions ; les états-majors de tous les pays font des
plans offensifs et défensifs en vue de la guerre avec les puissances
voisines. Les révolutionnaires ont, eux aussi, prétendu dresser ces
élals et ces plans sur la veilleet le lendemain de la grève générale :
thèmes d'action en vue des probabilités les plus vraisemblables,
rudiments d'organisation qui pareront aux premiers besoins, à
condition toutefois que leurs auteurs aient prévu également qu'il
y a toujours des circonstances imprévues. Trop de plans para-
lysent ; trop peu, désemj)arent. Dans tout plan de prévisions, il y
a donc une part à laisser au hasard, à l'utopie, si l'on veut :((au lieu
de laisser dans l'indéterminé des aspirations vagues, ont écrit, en
1900, les étudiants révolutionnaires de Paris, nous leur donnons
un but précis et concret ; au lieu de déclamations sur une révo-
lution tellement éloignée et tellement nébuleuse, qu'elle apparaît
comme un phénomèuie mystique et providentiel, comme une
sorte de miracle... nous essayons de poser, dans les conditions
actuelles, les moyens pratiques et réels dont nous pouvons dis-
poser dans l'affranchissement humain (1). »
En fait, le rapport de Bourchet sur « le lendemain de la G.
G. » était très vague. Nous n'en retiendrons que l'espoir de son
auteur en une société communautaire et libertaire. Les fins de la
grève générale, étaient indiquées dans les ,cinq propositions
suivantes : 1° Travail libre sans contrainte, sans salaire d'aucune
sorte, 2'^ consommation libre suivant les goûts et les besoins ;
3- suppression absolue de la théorie de la valeur ; 4° rechange
établi suivant Ips besoins : 5° la Bourse du travail, centre de l'acti-
vité et de la vie humaine. Une formule abstraite résumait ces
propositions simplifiées : « Point d'autorité, point de gouverne-
ment, la Révolution est là (2). »
Pour terminer cet historique, reste à dire un mot du rôle des
anarchistes et des socialistes en dehors des Congrès corporatifs
ouvriers.
(1) Rapport des Etudiants socialistes 'révolutionnaires internationalistes
de Paris au Congrès anti-parlementaire i^Ed. des Temps nouveaux,
p. 170).
(2] Compte rendu du Congrès de Montpellier, p. 229.
542 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
Ce sont Içs anarchistes, adversaires de l'Etat, qui en somme,
ont donné la formule, tout au moins participé le plus directement
à la formation de la formule syndicaliste actuelle (1. La con-
ception révolutionnaire, c'est eux qui l'ont fait pénétrer dans les
Congrès corporatifs auxquels ils prenaient part d'une façon
active, approximativement depuis la création de la Fédération
des Bour?es du travail : 1892), Dans les Congrès socialistes inter-
nationaux, les anarchistes Doinela Nieuwenhuis et Cornelissenj
furent ses propagateurs tenaces. Pelloutier était anarchisie ;|
Tortelier également, on s'en souvient. |
Trois libertaires, E(nile Pouget, Pelloutier et le Hollandais
Domela !Sieu\venhuis prirent, en 1898, l'initiative d'un Congrès
ouvrier inlernationaliste révolutionnaire. Projeté en vue de com-
battre « la social-démocratie dont rinlolérani'e voulait imposer à
tous les groupements, même syndicaux, la nécessité de l'action
législative et parlementaire», il devait se tenir en 1900. Il n'eut
pas lieu (2). Toutefois les Temps Nouveaux publièrent les rapports
qui y auraient été lus. Quatre concernaient directement lagrèvei
générale, plusieurs autres y faisaient allusion.
A Amsterdam, en 1907, se tint le premier Congrès anarchiste.
La grève générale y fut assez longuement discutée (3).
Pour le vieil internationaliste Malalesla(4), ami et compagnon
de Bakounine, pour Cornelissen,pour de Marmande, rédacteuraux
Temps not/yeaiio?, la grève générale doit être insurrectionnelle
ce qui fit dire à Monalte qu'ils réveillaient « lesvieilles idées du
blanquisme qui se flattait de renouveler le monde par le moyea
d'une insurrection armée triomphante ». L'ordre du jour qu'tk
rédigèrent en commun se terminait par le paragraphe suivant.:
(i) Monatte dit au Congre? anarcliiste d'Amsterdam (1907) : « Il faudrait
être aveugle pour ne pas voi:- tout ce qu'il y a de commun entre l'anar-
chisme et le syndicalisme, n Congrès anarchiste. Compte rendu (l'jOS).
p. 62.
(2 11 fut interdit par le gouvernement en vertu des lois de 1893 el
1894 (dites t lois scélérates ») sur les menées anarchistes. I
^ I
(3) Les 'fonctionnaires confédéraux français, Pouget, Griffuelhes, etc., JÔm
clinèrentla proposition qui leur fut faite d'assister au Congrès. |
(4) Congrès anarchiste tenu à Amsterdam. Compte rendu analytique^
p. 62 et s.
CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE 543
« Les anarchistes pensent que la destruction de la société capi-
taliste et autoritaire peut se réaliser seulement par l'insurrection
armée et l'expropriation violente et que l'emploi de la grève plus
ou moins générale et le mouvement sNndicaliste ne doivent pas
faire oublier les moyens plus directs de lutte contre la force mili-
taire des gouvernements (I). »
Trente voix contre dix approuvèrent cette mution.
Trente-six voix contre six souscrivirent au complément suivant
qui fui proposé par le docteur allemand Friedberg: « Le Congrès...
repousse... la grève pour les droits politiques (polilischerMassens-
treik) dont le but est inacceptable pour l'anarchisme, mais recon-
naît dans la grève générale économique révolutionnaire, c'est-à-
dire dans le refus du travail de tout le prolétariat comme classe,
le moyen apte à désorganiser la structure économique de la société
actuelle et à émanciper le prolétariat de l'oppression du sala-
rial (2). xVIonalte et Dunois ajoutèrent qu'elle « est un remar-
quable stimulant de l'organisation et de l'esprit de révolte dans la
société actuelle (3). »
Acceptée par la classe ouvrière organisée syndicalement, élevée
au rang de tactique statutaire par la C. G. T., la grève générale a
pénétré finalement dans les milieux socialistes, contre lesquels
elle était primitivement dirigée : par le Congrès du Parti socialiste
tenu à Paris (4), salle Japy, en 1899, par le Congrès international de
Copenhague (1910) qui a renvoyé avec avis favorable au prochain
Congrès, l'exarnen d'une motion Keir-tlardie et Vaillant recom-
mandant la grève générale et l'agitation populaire comme moyens
essentiels contre la guerre. C'était la première fois que la grève gé-
nérale était prise en considération par un Congrès socialiste interna-
tional. Accé^ptée par les socialistes elles anarchistes, qui en reven-
(1) Compte rendu, p. 93.
(2) Cmnpte rendu, p. 94.
(3) Compte rendu, p. 96.
(4) Cangrés de Paris (1899), Compte rendu, p. 211 et s. Cf. Congrès de
Tonrs (1902 , Compte rendu, p. 426; Congrès du Parti socialiste de France
(P. S. F.) (Lille 1904), Compte rendu du Mouvement socialixte 'i90i,
p. 429); Congrès de >'ancy, Compte rendu, p. 327 et 524 (Congrès de Tou-
louse (1908), Compte rendu, p. 485.
544 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
diquent pour la plus grande partie le succès (1), on peut dire
qu'elle est devenue une des idées fondcmen laies du prolélarial(2).
La grève générale expropriatrice est-elle possible?
Les uns le nient, les autres l'affirmenl, avec une égale certitude,
comme siunepareillequeslionpouvailêtre raisonnablement posée.
En raison du but fixé à un tel mouvement, elle équivaut, en
somme, à une vaine interrogation sur la possibilité de la révo-
lution qui doit substituer au salariat un régime communautaire.
Il est trop certain qu'une révolution ne peut être préparée
comme un Ibème de manœuvres : ses adversaires n'ont pas eu
de peine à le montrer. Mais cela ne veut point dire que l'idée soit
« grotesque », comme l'a écrit un jour Guesde dans le Réveil du
Nord{en 1895). Elle a une signincalion, ellea une portéeouvrière:
une idée si àpremenl défendue, si énergiquement développée cor-
respond à une réalité, à des besoins, à des sentiments, à un inté-
rêt. Mais pour la comprendre, il faut l'examiner telle qu'elle se
présente historiquement, dans ses lapports avec l'organisation
syndicale et non point comme un fait détachable et isolé.
Celte idée, ie prolétariat l'a puisée en lui-même, dans son
expérience, « instincliv'emenl », a dit A. Briand : elle n'est que
l'extension de son moyen de lutte le plus ordinaire. C'est en
cela qu'elle lui est spécifique. Elle est née avec lui. Dérivée du
contrat de travail, eile n'est cependant pas que corporative et
syndicale. S'élendant au-delà d'une corporation, elle a recueilli
d'autres éléments que ceux que lui fournissait son expérience des
grèves professionnelles ; elle a pris un caractère supra-profes-
sionnel ; elle a tendu non plus à l'arrêt momentané dans l'exé-
cution du contrat de travail, mais à l'arrêt total : cessation de
(1) L 'S anarchistes et les Syndicats :hroch.), p. 20.
2; Le Comité de la G. G. T. demanda l'inscription à la IV« Conférence
internationale des centres syndicaux nationaux (Amsterdam, 19ij5) de la
question de la grève générale, de la question des huit heures et de celle
de l'antimilitarisme : elle s'y refusa. Ce refus entraîna une rupture de fait :
la G. G. T. se borna à cotiser, sans prendre part à l'action du secrétariat
(Deuxiétne rapport international sur le inouvement syndicalidOi {i'SOô},
p. 20 et s. Les relations ont été reprises en 1910.
CHAPITRE II. — OP.GANISATION INTERIEURE 545
travail qui doit élre imniédialement suivie de la prise de posses-
sion et de la réorganisalion de la produclion et de la circulation
des produits sur de nouvelles bases (1), Destruam et xdifîcabo,
aimait à dire le biblique Proudhon.
A. Briand, au Congrès socialiste de Paris (1899), disait qu'il
<( n'était pas possible, au point de vue économique tout au moins,
de ne pas être partisan de la grève générale, quand on l'estde l'orga-
nisation syndicale» (2) : en eiïet qu'est ce que celte organisation
syndicale, dès ses modestes origines, sinon un refus déjà collectif
de travailler à n'imporlequellesconditjons? Les premières sociétés
de résistance, les grèves partielles ont constitué des coalitions, soit
sur le pied de la paix armée, soit sur le pied de guerre, contre le
régime économique, sinon contre ses principes fondamentaux-, tout
au moins contre les conséquences quotidiennes de ces principes.
Ces sociétés fédérées ont fini par s'agglomérer à la C. G. T. qui a
accusé les contours de cette opposition économique, fortifié cette
lutte, enfin l'a étendue au delà d'une réclamation contre ces seules
conséquences du système capitaliste. Englobant les travailleurs
de toutes les professions au nom d'un programme révolution-
naire, la C. G. T. apparaît ainsi comme l'armée et le cadre delà
G. G. : ne peut-on donc dire que, pratiquement, grève générale
et C. G. T. sont synonymes?
La grève générale exprime l'opposition de la classe ouvrière
dans la forme même que les luttes partielles lui ont inspirée; elle
ne se superpose donc pas à celles-ci, mais leur emprunte en
( quelque sorte leur voix, en l'amplifiant comme en une cascade
d'écbos.GrifTuelhes a marqué cette genèse et ce rapport: « La grève
générale est le refus des producteurs de travailler pour procurer
jouissance et satisfaction aux non-producteurs ; ellee-;l l'explosion
consciente des efforts ouvriers en vue de la transformation sociale ;
elle est l'aboutissement logique de l'action constante du proléta-
(i"" Grève (jénéraîe réformiste et grève générale révoltttionnaire (2'^ éd.),
p. 9.
(2' Compte rendu officiel, p. 238. Cf. CoK^ELlSSEM, En marche vers la
Société nouvelle, i^. 103; Boudet, Béponse obligée {Typographie fran-
çaise. n° du 16 juin 1909).
Maxime Leroy 35
5i(J LIVRE IV. L.\ CONFI^IDÉRATION GKNÉRALE DU TRAVAIL,
riat en mal d'émancipation ; elle est la multiplication des luttes
soutenues contre le patronal (1) ».
Il est naturel qu? l'on « prépare » la grève générale et très
prétentieux de prétendre l' « organiser », a écrit Pouget (2). La
grève générale n'est pas un acte qui peut êlre préparé à part de
l'organisation syndicaliste. Les premiers grève-généralistes le
crurent cependant ; quelques-uns croient encore plus ou moins
obscu.érnent à l'efficacité d'une propagande en faveur d'une
cessation collective du travail par discours et meetings.
Avec le temps, devenue tactique étroitement syndicalisie, elle
ne doit, elle ne peut être comprise piir un observateur désinlé-
rfssé, qup comme la fin d'une orginfsation c irporativ3 générali-
sée tant professionnellement que révolulionnairement ;es]r.èci de
conclusion aune longue pratique de lutte ; total d'acles. a Nous
ne croyons pas, disait la commission spéciale nommée par le
Congrès international corporatif de Paris (1900), que la grève
générale puisse être décrétée d'avance, on ne peut prédire quand
elle se déclarera ; mais ce que nous croyons facile et possible, c'est
la préparation du mouvement et c'est dans ce but que nous pré-
conisons de fédérer tous les groupements et Syndicats quel-
conques et d'unir toutes ces Fédérations par une Confédéra-
tion (3) )).
xMais en se foi:dant de plus en plus dans l'organisation confédé-
rale, l'idée de la grève générale a en même temps perdu de son
acuité. Elle n'est plus la riche matière à controverses des débuts
du syndicalisme (4). Il est parlé moins souvent d'elle : est-ce parce
que chacun voit enfin qu'elle est liée à la propagande journalière
pour augmenter l'effectif des Syndicats et accroître l'inlelligence so-
cialiste de leurs membres (o) ? L'organisation des Syndicats en vue
il) Enquête du Mouvement socialiste, 1904, n" 137-138, p. 158.
(2) Enquête du Mouvement socialiste, 1904, n" 07-138, p. 176.
(3) ComjHe rendu, p. 65.
4 Dans un appel adressé aux organisations à l'occasion de divers inci.
dents syndicalistes (1910), le comité de la G. G. s'est plaint de 1' « inditi'é-j
rence » des comités locaux {Humanité, n» du 16 mai 1910 . j
(5) Le 20 avril et le 1" juin 1910. le comité confédéral de la grève gé-j
néral a envoyé aux Bourses du travail des circulaires pour les inciter àj
créer des sous-comités locaux ou régionaux : le nombre des comités exis-l
CHAPITRE 11. ORGANISATION INTERIEURE oH
de la société future s'impose davantage : sa veille, cette cessation
collective, l'opération de police prolétarienne qui préoccupait tant
Pelloutier et Guérard, sont descendues au rang d'incidents un peu
épisodiques. Un petit manuel confédéral a précisément reproché à
Jaurès de n'avoir « entrevu » dans la grève générale révolution-
naire que cette violence, « partie négative )):cequi a, au contraire
paru digne d'attention à ses auteurs, c'est la réorganisation de la
production et de la circulation consécutive au chômage révolu-
lionnairement généralisé (l). De son cùté, l'anarchiste Giraud à
protesté contre ceux qui « confondent la ou les phases insurrec-
tionnelles pendant lesquelles on a recours à certains movens pour
imposer la Révolution avec la Révolution elle-même » (2).
Quelques théoriciens intellectuels ne veulent voir dans la grève
générale qu'un symbole de la Révolution, un mythe hévo'iqiie sur
le modèle du mythe messianique, une sorte de Marseillaise entraî-
nant les courages, un .< acte de foi » en l'avenir (3) : c'est en
pensant, en se préparant à la cessation générale du travail que la
classe ouvrière se donnera l'espoir, les sentiments nécessaires à sa
victoire. La théorie fournirait ainsi au prolétariat la vision pré-
cise et simple, inexacte aussi, mais toute pleine de son action
quotidienne, du jour où le travail cessera d'être exécuté aux con-
ditions actuelles. Ce symbolisme suggestif, ce serait là son impor-
iance,à la vieille tactique, même aux yeux de ses adversaires qui,
tel Jaurès, disent qu' « impuissante comme méthode révolution-
naire, elle n'en est pas moins par sa seule idée, un indice révolu-
tionnaire de la plus haute importance» (4). Mais par cette expli-
tants à cette époque était très minime et ils n'avaient pas grande vitalité
[Voix du Peuple, 1910, n» 508).
(1) Grève générale réformiste et grève générale révolutionnaire, p. il.
(2) Au lendemain de la grève générale, p. 10.
3j H. Lagardelle, dans l'Avant-propos de l'enquèta du Mouvement so-
cialiste 'iy04, nos 137-138, p. 138). Cf. Gti. Brouilhet, Le confit des doc^
trines dans l'économie politique contemporaine (1910), p. 279 et s.
(4) Enquête du Mouvement socialiste, 1904, n" 137-138, p. 228 Cf.
SoREt, La grève générale prolétarienne (Mouvement socialiste, 1906,
n° 172, p. 263 et s.). Ed. Berth, Les nouveaux aspects du socialisme, p. 18,
■Contra: L. DoomT, Le droit social, le droit individuel et la transforma-
tion de l'Etat (1908), p. 108.
H48 LIVRE IV. LA CONFÉDÉftATION GKNÉRALE DU TRAVAIL
cation, ne l'ont-1ls pas vidée de toute sa réalité professionnelle.
Ne l'ont-ils pas également détachée de ses origines historiques ?
Qu'est-ce qu'un mythe "? Les dictionnaires le définissent une
histoire fabuleuse, tel le mythe d'Hercule ; une allégorie dissi-
mulant, sous des traits plus ou moins invraisemblables, une his-
toire véritable. Où est dans la théorie de la grève générale, le
trait fabuleux, l'allégorie légendaire ? Appliqué à un chômage
plus ou moins généralisé des corporations le mot est évidemment
sorti de son sens le plus ordinaire. En admettant que l'idée de la
grève générale ne soit que par analogie comparable à un mythe,
l'assimilation ainsi atténuée n'en serait pas moins contraire aux
faits. L'histoire de la grève générale montre, en elTet, que cette
tactique est liée, non pas seulement à l'espoir irrationnel (espoir
messianique) en la Révolution, mais à la pratique journalière et
déjà ancienne de la classe ouvrière; elle est la «conséquence,
comme il fut dit dans un des rapports préparés pour le Congrès an-
tiparlementaire de 1900, du mode de résistance imposé par les
conditions sociales modernes » (i). La classe ouvrière est grève-
généraliste expropriatrice, comme elle est grève-généraliste pro-
fessionnelle, gréviste ordinaire, syndiquée : de la grève à la
grève générale révolutionnaire il y a passage d'un degré infé-
rieur de coalition à un degré supérieur, d'une forme de révolte
plus ou moins étroite à la forme la plus étendue de révolte. La
grève générale, si elle se présente comme un espoir, une croyance,
c'est comme une croyance pratique née au cœur même de l'action
économique et ne perdant jamais contact avec elle. Ne sait-on
pas que les grévistes ordinaires prétendent reprendre, peu à peu,
jour par jour, d'une fa^on continue, à la classe capitaliste, ses pri-
vilèges de domination, que, partant, ils « font » journellement la
Révolution ? Reliées les unes aux autres par un dessein commun^
les grèves partielles les plus localisées ont toutes, insistons sur ce
point, un caractère révolutionnaire : en fait, il n'y a pas de grève
qui soit vraiment partielle. Il n'y a pas une action journalière
(1) Rapports au Congrès anliparleiiientaire intern. de 1900 (Ed. Temps
Nouveaux) p. 170. — Cf. J. Alleraane au Congrès socialiste de Limoges-
/1906). Co7np(e rendu, p. 367 et 180.
CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE o40
et puis l'action révolulionnaire : il y a une action journalière
révolutionnaire.
Les ouvriers savent, vérité vécue, qu'ils améliorent leur situa-
tion en chômant simultanément : quoi de plus naturel, de
moins chimérique, qu'ils veuillent utiliser le procédé pour une
transformation plus complète ? La théorie de la grève générale
n'a fait qu'étendre une expérience quotidienne limitée sur l'orga-
nisation de plus en plus élargie de la solidarité ouvrière. Quant
à la fin révolutionnaire de cette théorie qui, elle, à n'en pas
douter, dépasse la leçon de re.xpérience, elle n'est pas plus
mythique que son point de départ : c'est par elle que la classe
ouvrière manifeste l'ambition, toute pratique, de prendre à son
compte, en gérance collective, une entreprise dont elle soutire
d'assurer le fonctionnement et le rendement pour d'autres. Am-
bition de conquête : assurément ; rêve religieu.x : assurément
non. II y a dans tout ceci aussi peu de religion que dans l'ambi-
tion du commis qui, rêvant de devenir patron, suppute déjà toutes
les améliorations qu'il réalisera dans sa boutique.
Dans tous ces mouvements, il y a une part d'espoir, d'irraison,
évidemment, de messianisme, si l'on veut, mais comme nous met-
tons du messianisme dans tous nos projets, dans toutes nos am-
bitions, ni plus ni moins qu'il n'y en a dans la politique d'e.xpan-
sion extérieure d'un pays. Les ouvriers sont grève-généralistes
comme les Allemands sont pangermanistes, les Russes pansla-
vistes : ils veulent conquérir, si l'on peut dire, la production.
Or, comment cette conquête peut-elle se réaliser, sinon par une
cessation du travail jusqu'alors fait au profit des patrons, par une
grève générale ? Lorsqu'ils se déclarent grève-généralistes, c'est
comme s'ils disaient : nous ne voulons plus travailler pour nos
maîtres. Déjà ils travaillent moins pour eux : les statistiques mon-
trent que la domination des maîtres recule progressivement.il n'y
a donc pas espoir chimérique et action pratique, mais une action
qui en se développant excite à l'action et à l'espoir, c'est-à-dire à
des ambitions de plus çn plus hautes, plus ou moins sages. Répé-
tons : où est le mythe, l'allégorie, la fable, la religion, dans cette
déclaration de guerre, dans cette action pour de meilleurs salaires,
dans cette ambition d'autonomie? L'opinion soutenue par le reli-
5o0 LIVBE lY. — LA CONFEDERATION GENERALE DU TRAVAIL
gieux M. Georges Sorel se heurte aux faits les moins contestables :
voilà une bonne preuve du danger du raisonnement par ana-
logie si en honneur chez les casuistes, surtout chez les juristes,
esprits quelquefois ingénieux, mais mauvais observateurs.
Eu se rendant indépendant de ses employeurs, le prolélariat
fait, dès maintenant, de la grève générale ; et en disant qu'il
veut faire la grève générale il ne dit rien, ou il dit qu'à un
certain moment il ne travaillera plus du tout pour le compte de
ses employeurs. 11 dit et il agit. Ainsi comprise dans son évolu-
tion, rattachée à son point de départ, la grève ordinaire, et à son
aboutissement collectiviste espéré, la grève générale prend un
caractère évolutionniste qui lui enlève tout caractère chimérique.
Elle n'apparaît alors que comme l'affirmation de la solidarité qui
relie tous les travailleurs contre les maîtres actuels de la produc-
tion.
Tout est organisé dans les Syndicats en vue de la solidarité,
c'est-à-dire de la discipline ouvrière : loin d'être un hors-
d'œuvre, une conception surajoutée au Syndicat, à la Bourse, à
la Fédération, à I.i Confédération, pour tout dire un'e croyance
mystique, elle est la mise en œuvre dernière de celte vaste orga-
nisation ; ^elle est, essentiellement, la réalisation de la discipline
confédérale. Il n'y a qu'une pensée, qu'une organisation, qu'une
classe, qu'une action devant le patronat. Comme le dirent à la
(conférence internationale de Dublin les» délégués de la C. G. T.
« l'idée de la grève générale implique une conception qui fait
reposer tout espoir d'amélioration, grande ou petite, sur l'effort
conscient des organisations ouvrières ; elle est la manifestation
tangible de l'esprit de solidarité » (l).
{[) Voix du Peuple, i'iO'i.n^ i\i.
CHAPITRE III
Les Congrès confédéraux.
Avant le a Congrès de l'unité », lenu à xMontpellier^ en 1902,
la Fédération des Bourses et la Confédération générale du travail
organisaient, chaque année, un Congrès séparé. Depuis 1902,11
n'y a plus qu'un Congrès corporatif national (art. 31 des statuts).
Par celte règle, est assurée la mutuelle dépendance des Bourses
et Fédérations, dont l'action est connexe. Désormais, il n'y a
plus qu'un contrôleur, qu'un législateur qui unifie et régularise
les initiatives et les décisions des Congrès particuliers des diverses
professions : Xiel a défini le Congrès la « juridiction suprême de
la Confédération » I;.
a) Participaliondeiovganisalions. — Au Congrès confédéral
(art. 31) ne prennent part que les Syndicats : 1'' adhérents
depuis au moins trois mois à une Fédération corporative et à
une Union, et utilisant le livret et les timbres confédéraux ;
2° en règle au point de vue de leurs obligations financières (au
30 juin précédent) à légard de ces groupements; 3^ ayantacquitté
leurs cotisations d'entrée (3 francs) au Congrès.
Pour faire la preuve de ces obligations, qui sont appliquées assez
strictement depuis le Congrès de Marseille, en 1908, chaque Syn-
dicat fait timbrer sa demande d'inscription par la Bourse et la
Fédération auxquelles il est adhérent (2^.
(1 Compte rendu du Congrès de Marseille (IC'08), p. il,
(2 Exception faite pour les Syndicats qui ne peuvent se fédérer, soit par
532 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
Quant aux Bourses, Unions locales ou départementales et aux
Fédérations corporatives, elles n'y ont que voix consultative :
cependant il fut décidé par les Congrès de Bourges (1904) et
d'Amiens (1906) que ces organisations paieraientles mômes droits
d'admission que les Syndicats (1).
Avant le Congrès confédéral de Montpellier (1902), les Con-
grès corporatifs (dont les Congrès de la C. G. T. out pris la
suite) étaient composés de délégués de toutes les organisations
professionnelles sans distinctions entre elles. Au Congrès de
Montpellier, Emile Pouget, secrétaire de la Voix du Peuple,
fit remarquer que cette latitude laissée aux Syndicats, aux Fédé-
rations et aux Bourses d'envoyer des délégués aux Congrès de la
Confédération produisait des «superfétations » de représentations.
« Au Congrès, concluait-il, ne doivent participer que des unités
syndicales, c'est-à-dire les Syndicats. Quant aux Bourses et aux
Fédérations, elles sont libres d'envoyer des délégués qui auront
voix consultative. » En conséquence, il déposa l'amendement
suivant à l'article 31 des statuts confédéraux : « N'ont voix
délibéralive au Congrès que les unités syndicales ; les Bourses du
travail et les Fédérations n'y ont que voix consultative » (2.
Cet amendement, accepté par la commission de revision des
statut», puis adopté par le C(mgrès, est devenu le 5' paragraphe
de l'article 31.
A la Conférence extraordinaire des Bourses et Fédérations cor-
poratives (1909), Yvetot développa cette idée que les Congrès
confédéraux ne devraient être composés que de délégués des
Syndicats à l'exclusion des fonctionnaires des diverses organisa-
tions. « Alors, concluait-il, les Congrès ne seraient plus des
iournois, des joutes académiques sur des questions susceptibles
de toujours tenir en division le prolétariat... Les militants de la
suite de l'éloignement de la Bourse, soit par suite de l'inexistence d'une
Fédération ,art; 2 des statuts) Le Congrès confédéral d'Amiens (1906 for-
mula une exception spéciale pour les Syndicats agricoles (Compte rendu,
p. 197).
(1) Compte rendu du Congrès d'Amiens, p. 75.
(2) Compte rendu, p. 182.
CHAPITRE III. LES CONGRÈS CONFÉDÉRAUX Oo3
C. G. T. ne seraient plus les meneurs que l'on croit et qu'ils se
croient souvent eux-mêmes (l). »
Ce n'était qu'une idée jetée en passant parle secrétaire de la
seclion des Bourses : elle n'eut pas d'écho. On doit cependant
dire qu'elle correspond bien à un état d'esprit assez général : à
la méfiance, peut-être même à l'envie, qu'inspirent les fonc-
tionnaires syndicaux. Il y a un courant tendant à briser ce que
l'on appelle leur « inamovibilité ».
Au Congrès corporatif de Lyon (1901 , la Fédération des Syn-
dicats ouvriers de la Loire^ les mineurs de Firminy, les armuriers
de la Loire, la Fédération de Tourcoing firent voler le vœu sui-
vant :
« Pour être délégué dans un Congrès corporatif ou à la Confédé-
ration du travail et être membre du bureau syndical, il ne faut
posséder aucun mandat électif politique )> (2 : ce vœu (dont il
a déjà été question) n'est pas appliqué.
Le Congrès confédéral de .Marseille (1908), où furent discutés
avec beaucoup de soin les litiges statutaires, a fait diverses appli-
cations de ces différentes règles qu'il est intéressant de rappor-
ter (3) :
1° Rejet des Syndicats de Seine-et-Oise qui n'adhéraient pas à
l'Union départementale sous le prétexte que l'adhésion à cette
Union, fonctionnant régulièrement, présentait des difficultés de
fait: admission, au contraire, des Syndicats de Seine-et-Marne,
non adhérents à l'Union départementale fonctionnant irrégu-
lièrement ;
2' Rejet du Syndicat parisien des orgues et pianos^ quoiqu'il
fût régulièrement confédéré : tout d'abord adhérent à la C.G.T.
comme Syndicat isolé, il avait ensuite adhéré à la Fédération de
l'ameublement, sans solder à la C.G.T. le retard de ses cotisa-
tions pendant quarante-six mois. Son adhésion à une Fédération,
presque à la veille du Congrès, avec un tel retard, fut considérée
comme fait en fraude des statuts ;
1 Compte rendu de la Conférence 1909', p. 71.
i2) Compte rendu, p. 231.
(3) Compte rendu, p. 5 et s. — Cf. la discussion du Congrès de Toulouse
(1910), Compte rendu, p. 13 et s.
00 i LIVRE IV. — LA CONFEDERATION GENERALE DU TRAVAIL
3^ Admission du Syndical des ferblantiers de la Seine adhé-
rent à la Fédération des ferblantiers-bottiers, à la condition qu'il
réadhérerait à la Fédération de la métallurgie dont il s'étaitséparé
à la suite des événements du l*^^"" mai 1906 (l) : la formatioa
d'une Fédération de métier parut contraire à la décision du Con-
grès d'Amiens en faveur des Fédérations d'industrie;
4° Rejet des sections (au nombre de quatre) du Syndicat général
de la céramique de Limoges qui avaient demandé leur inscrip-
tion individuelle. Des débals, il résulta que ces diverses sections
ayant une caisse commune ne pouvaient être considérées, quoique
administrées par des conseils spéciaux, comme autant d'organes
syndicaux autonomes ; d'autre part, qu'elles n'étaient pas ins-
crites comme unités sur le Répertoire confédéral ;
5° Rejet de la Bourse du Travail de Nice adhérente à l'Union
départementale des Alpes-Maritimes en vue d'éviter une « super-
félation » ;
6° Admission de la Fédération des mineurs, quoique le comité
de la section des Bourses ne l'eût inscrite sur les contrôles que le
4 août, soit moins de trois mois avant le Congrès (ouvert le 5 oc-
tobre) : le secrétaire confédéral intérimaire Luquet (pendant l'ia-
car<iération de GrifTuelhes) 6t connaître que son admission avait
été décidée en principe le i'à juin précédent, sous la réserve que
ses représentants « formuleraient par écrit les déclarations qu'ils
avaient formulées verbalement au scrutin du comité. Par consé-
quent, on pputdire qu'à partir du IT'tjuin les mineurs étaient dans
les conditions statutaires ».
b) Périodicité des Congrès. — Les Congrès confédéraux ont
lieu tous les deux ans (art. 31 des statuts).
c) Lieu. — C'est au précédent Congrès qu'il appartient de fixer
la ville des assises du Congrès suivant.
d) Organisation. — Il est organisé par les Syndicats, Bourses
et Fédérations de la ville désignée, réunis en Commission spéciale,
sous la haute surveillance du comité confédéral (art. 31).
Le Comité fédéral de chaque section est tenu de publier trois
(1 Chômage en faveur de la journée de huit heures, en exécution d'une
décision du Congrès confédéral de Bourges 1904).
jj CHAPITRE 111. LES CONGRÈS CONFEDKRAUX 555
mois avant le Congrès un rapport particulier sur son fonctionne-
ment, ainsi que chaque commission.
Ces rapports établis parles fonctionnaires confédéraux sont quel-
quefois insérés préalablement dans la Voix du Peuple : et de plus,
en fait, ils sont réunis en une brochure spéciale, communiquée
aux Syndicats adhérents, plusieurs semainesavant le Congrès, en
principe trois mois (1).
e) Initiative des Congrès. — C'est une question de savoir si
les éléments adhérents à la G. G. T. peuvent librement organiser
des Congrès nationaux sur des points particuliers : elle s'est no-
tamment posée en 1903, à la suite de l'initiative prise par la
Bourse du travail de Cette, d'organiser un Congrès des accidents
du travail.
Questionné, le Comité confédéral se borna à faire une déclara-
tion de neutralité : « le Comité confédéral laissant à la Bourse du
travail de Cette le soin d'organiser le Congrès des accidents du
travail, sous la responsabilité, décide d'insérer dans la Voix du
Peuple les communications de ce Congrès » (2).
Quant au Congrès lui même, il ne fut pas sûr de sa régularité,
ainsi qu'en témoigne l'ordre du jour suivant :
« Les délégués au Congrès, après avoir entendu les camarades
Niel, Pioch, Bonuefont, Bron, Doriu, parlant sur la régularité syn-
dicale du Congrès pour la revision delà législation sur les accidents
du travail et l'assurance sociale ;
« Considérant que la Confédération n'a pas répondu aux lettres
du Comité d'organisation qui demandait si la Bourse du Travail de
Cette devait organiser le présent Congrès, décident :
« 1° Le Congrès tiendra ses assises et terminera ses travaux ;
« 2° Le Congrès n'aura de suiie qu'à la condition que les statuts
de la Confédération, revisés au prochain Congrès national, le per-
mettent » (3).
(1) Sur la proposition du mécanicien Coupât, le Congrès confédéral
d'Amiens (1906) décida que « les organisations mises en cause dans le
rapport du Comité confédéral recevraient communication, avant l'impres-
sion, du passage du rapport les concernant ». Compte rendu, p. 92.
(2) Voix du Peuple, 1905, n° 263.
(3) Humanité, n" du 17 août Ui05. Cf. Compte rendu du Congrès
d'Amiens, p. 49.
OOG LIVRE IV. LA CONFEDERATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
f) Fonctionnement. — La première obligation du Congrès
(dont la séance inaugurale est présidée par le secrétaire de la
Goinmissiond'organisation 1 estde nommer les secrétaires perma-
nents de séance, les commissions pour étudier les diverses ques-
tions à l'ordre du jour, enûn une Commission spéciale de con-
trôle, prise par les délégués de province, pour vérifier les
comptes du trésorier confédéral (art. 31 i.
A la fin de chaque séance, sont désignés le président de la
séance suivante, ainsi que ses deux assesseurs.
Le Congrès confédéral de Marseille (1908) décida, sur la propo-
sition de Coupât, a qu'aucune proposition ne visant pas l'ordre
du jour ne pourrait être discutée si elle n'avait été, au préalable,
imprimée et distribuée aux délégués » (1 .
En principe, les Congrès sont publics : le Congrès confédéral
de Marseille (1908) décida, par hostilité contre les représentants
des journaux qui systématiquement donnent des comptes rendus
inexacts (2), que la presse serait admise avec « contrôle » de la
part de la Commission d'organisation ; et, d'autre part, que les
tribunes ne seraient ouvertes qu'aux ouvriers syndiqués sur la
présentation de leur carte confédérale (3).
D?puis le Congrès de Marseille (1908), les Syndicats sont in-
vités à envoyer les mandats de délégation quinze jours d'avance (4),
par l'intermédiaire des Fédérations, pour permettre la vérifica-
tion de leur régularité sur le Répertoire des organisations confé-
dérées, parles soins d'une Commission désignée par le Comité
(1) Compte -rendit, p. 37.
(2) A la Conférence extraordinaire des Bourses et Fédérations (1909;, la
21^ section de la Fédération du Livre demanda que les journaux boycottés
ne fussent pas admis : cette demande fut rejetée, après une longue discus-
sion Compte rendu, p. 12 el s., p. 51 et s.) Le Congrès conféd. de Tou-
louse fl910) décida, au contraire, que seuls seraient admis à suivre les
travaux les représentants des journaux non boycottés. [Compte rendu,
p. 4 et 5.)
(3) Compte rendu, p. 3 et 11.
[i] C'est le Comité confédéral qui fixa ce délai, à la veille du Congrès de
Toulouse (1910 . Le Congrès confédéral d'Amiens 1906j avait décidé que
cet envoi devrait être fait huit jours d'avance: c'était un délai évidemment
trop court. V. Compte rendu, p. 77 et 82.
CHAPITRE m. LES CONGRES CONFEDERAUX 5o7
confédéral (1). En principe, le Congrès n'a à vérifier que les
oiandals contestés (vingt-quatre heures avant son ouverture, en
réunion officieuse de secrétaires des organisations et du Comité
confédéral), après avoir entendu le rapport de la Commission des
mandats nommée par lui, à sa première séance ; et, s'il y avait
lieu, d'une Commission arbitrale spéciale nommée soit par le Con-
grès^ soit par la Commission des mandats (2).
A ces mandats, doit être jointe une somme de cinq francs, qui
représente le montant de la cotisation d'inscription ; et elle donne
droit à un exemplaire du compte rendu du Congrès (3).
Sur la proposition de sa Commission de vérification des man-
dats, le Congrès confédéral de Bourges (1904) décida que les pou-
voirs devraient être signés par le délégué et revêtus du cachet du
Syndicat auquel appartient le délégué et de ceux de la Fédération
et de la Bourse auxquelles doit statutairement adhérer leSyndicat.
De cette façon, on espérait rejeter toute délégation remplie par
des ouvriers étrangers à la C. G. T. (4). Appliquée au Congrès de
Marseille (1908), la règle n'avait pu l'être par la Commission de
vérification des mandais au Congrès d'Amiens (5).
D'après l'article 34 des statuts confédéraux, les mandats
arrivés après le premier jour doivent être déclarés nuls : en fait,
les Congrès ont jusqu'ici montré une large tolérance à l'égard des
organisations en retard (6).
g) Fixation de Vovdre du jour. — L'ordre du jour est fixé
'[] Cette règle n'a pas été appliquée par le Comité confédéral, pour le-
Congrès de Toulouse (1010 . V. Compte, rendu, dn Congres de Toulouse,
p. 52.
(2) Compte rendu, p. 7, 10, 23, 33. Cf. Compte rendu du Congrès de
Marseille, p. 11 ; Voix du Peuple, 1910, n" 518.
(3) «En procédant de la sorte, lit-on dans une communication confédé-
rale à la Voix du Peuple, la vérification des mandats sera facilitée par
le fait que l'on pourra opérer une première élimination des mandats non
valables, et elle sera activée par le fait que la Commission d'organisation
n'aura à recevoir que des entrées globales et non détaillées, comme cela
se produisait auparavant. » {Voix du Peuple, 1910, n° 518.)
(4) Compte rendu du Congrès de Bourges, p. G3.
(5) Compte rendu du Congrès d'Amiens, p. 77. Daïde lut à ce Congrès^
un rapport, au nom de la B. D. T. de Narbonne pour demander le rejet
de la règle votée à Bourges. V. Compte rendu, p. 30.
(6) V. par exemple. Compte rendu du Congrès d'Amiens, p. 79,
O08 LIVRE IV. — LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
par le Comité confédéral au moins trois mois avant le Congrès
(art. 31).
Le Congrès confédéral d'Amiens (1906) a décidé que ne pour-
raient)'figurer plus de quatre questions dont le choix doit être
arrêté à la suite d'un référendum entre les organisations (l).
h) Délégation et vole des Syndicats. — Aux termes de lar-
ticle 34 des statuts confédéra ux, chaque organisation n'a droit
qu'à une voix, quel que soit le nombre de ses adhérents.
De même que pour le Comité confédéral, on a demandé que les
délégations fussent proportionnelles au nombre des membres
adhérents aux organisations délégantes (2).
Au Congr;s corporatif de Rennes (I898J, le Syndicat national
des chemins de fer avait fait insérer en tète de Tordre du jour
cette motion préjudicielle : « Les voles sur les questions de prin-
cipe auront lieu en tenant compte de l'importance numérique
des Syndicats (3) ». Au Congrès confédéral de Toulouse (1897), fit
remarquer son auteur, « il avait été admis que les délégués au-
raient le droit de représenter un nombre illimité de Syndicats,
de sorte qu'un délégué représenlant 20 Syndicats ayant ensemble
2.000 voix, disposait de 20 voix, alors que le représentant d'un
Syndicat comprenant à lui seul 20.000 membres n'avait qu'une
seule voix. Dans ces conditions, l'indication donnée par les votes
€st inexacte ».
Il rappela que la méthode proportionnelle qu'il préconisait
était notamment celle des trade-unions (4), des mineurs de
France (oj, de la Verrerie ouvrière d'Albi « où les organisations
ont droit à un nombre de voix basé sur le nombre d'actions
qu'elles possèdent ».
(1) Compte rendu du Congres, p. 171.
(2) V. livre IV, cli ii, p. 4.S3 et s.
(3) Coinpte rendu, p. 12.
(4) V. J. LoiNGUET, L' é solution du trade-unionisme en Angleterre
{Grande Revue, 1903). En ce qui concerne les questions importantes, les
Congrès des trade-unions votent « par carte », sur la base d'une voix
par 1 OOO memt)res. (V. Reçue Syndicaliste, 1909, n" 52, p 255).
(5) Au Congrès de cette organisation, eu 1903, les questions du trans-
fert du siège du conseil national de la Fédération fut soumise au vote par
-organisation. {Petite République, 23 mai;.
CHAPITRE m. LES CONGRÈS CONFÉDÉRAUX 330
Pelloutier, secrétaire du Comité fédéral des Bourses, après
avoir affiriné que les Congrès ouvriers doivent « cesser d'être
des Parlements », se rallia à la motion du Syndicat des chemins
de fer. Se refusant à ne voir dans leurs discussions qu'un combat
entre une majorité oppressive etune minorité opprimée, il ajouta
que les Congrès n'ont qu'un but : rechercher combien d'hommes
admettent ou repoussent tel principe ou tel mode d'action ouvrière,
sans prétendre — ce qui n'aurait pas de sens — que les minorités
doivent non seulement subir, mais défendre les principes qui bles-
sent leur conscience. E. Pougel (libertaire de tendances appuya
Pelloutier, ne voulant considérer les congressistes, lui aussi, que
comme «despropagandistes, des éducateurs et non des légiféreurs.
Au lieu de formuler des décrets, il faut dégager l'orientation des
groupements. En venir à celte tactique serait mettre fin aux zi-
zanies regrettables qui naissent de la votalion et de la division
en majorités et minorités »,
Pelloutier essaya de c'.ore celte discussion par la proposition
suivante :
« Considérant qu'il y a lieu de mettre fin aux mesures de
détiance mutuelle qu'impose à tous les Congrès ouvriers, la re-
cherche d'un mode de votation égalitaire ; que le moyen d'y mettre
fin, c'ost-à-dire de sauvegarder les intérêts de toutes les organisa-
tions, et, pour voir les choses plus haut, les intérêts de la classe ou-
vrière elle-même, c'est de permettre à tous les Syndicats, quelle
que soit leur importance, d'exprimer librement et hardiment leur
opinion sans avoir à se demander s'ils ne sont pas victimes de ma-
jorités irrégulières ;
« Le Congrès invite sa Commission de la question préjudicielle à
examiner les deux questions suivantes :
« 1° Les votes sur les questions de principe auront lieu en tenant
compte de l'importance numérique absolue des Syndicats.
(( 2° Les votes ne seront considérés que comme le moyen de dé-
gager les diverses tendances économiques du prolétariat (i . »
La proposition fut prise en considération ; mais finalement le
Congrès, sur la proposition de l'Union des Syndicats de la Seine,
(1 Compte rendu, p. 40.
560 LIVRE IV
LA CONFEDERATION GENERALE DU TRAVAIL
décida que le vote sur les questions de principe aurait lieu par
appel nominal, et sur les autres à mains levées, chaque délégué
n'ayant droit qu'à une voix (1).
Le Congrès corporatif de Paris (1900) déclara que lorsqu'il
s'agirait d'une question de principe, le vote aurait lieu par tète,
avec obligation pour chaque volant d'indiquer le nombre des
adhérents de son Syndicat. Les votes ne devaient être que des
« indications » données par la majorité à la minorité (2).
La question revint dès le début du Congrès corporatif de Lyon
(1901) (3).
Le Comité confédéral proposait un règlement des Congrès dans
lequel se trouvait l'article suivant (18): « Lorsque la demande en
sera faite par vingt délégués au moins, le vole sera basé sur le
nombre des syndiqués que représente chaque organisation, défal-
cation faite, par les Bourses du travail et les Fédérations d'indus-
trie et de métier, de leurs syndiqués directement représentés. » A
peine la discussion était-elle entamée que Guérard, secrétaire
confédéral, abandonna la proposition, après une courte défense.
L'article fut finalement repoussé, comme le demandait la Com-
mission d'organisation.
On fit valoir qu'il fallait « sauvegarder l'intérêt des petites or-
ganisations, car si. elles sont moins nombreuses, elles sont tout
aussi intéressantes. Si l'article 18 était voté, il arriverait que des
corporations comme celles des employés du chemin de fer ou bien
des mineurs posséderaient des quantités de voix contre les
petites. » Et Bourchet, secrétaire de la Commission d'organisa-
tion, ajouta : <■( Je vous dis que lorsqu'on votera sur le chiffre des
syndiqués, il n'y aura plus de Congrès possible. Aucun Syndicat
de la minorité en nombre ne se dérangera, parce qu'il saura
d'avance qu'il sera écrasé par les grandes organisations. (^l^J-
plaudissements) » (4).
La règle de Rennes était maintenue (6).
(1) Comfte rendu, p. 62 et 63.
(2) Compte rendu, p. 58 et s.
(3) Compte rendu, p. 18 et s.
(4) Compte rendu de Lyon, p. 74 et 94.
(5) 438 voix se prononcèrent contre la proposition, 26 pour et 4 bulle-
tins lilancs. Compte rendu, p. 62 et s.
CHAPITRE m. — LES CDNGRÈS CONFÉDÉRAUX 561
C'est dans ces conditions que la controverse fut reprise devant
le Congrès confédéral de Montpellier (1902) : il « adopta sans
discussion » la règle unitaire qui forme l'article 34 non revisé des
statuts confédéraux rappelé plus haut A).
Pour les proporlionnalisles, la représentation proportionnelle
apparaît comme seule juste et compatible avec la liberté indivi-
duelle, car quel autre moyen de faire participer le plus grand
nombrede volontés à l'élaboration des règles fédérales? Deux
syndicats de vingt membres peuvent-ils légitimement compter
pour deux voix en face de lel Syndicatcomprenant cent, mille,
plusieurs milliers de membres? S'il est impossible d'éviter,
comme tout paraît le démontrer, la formation d'une majorité et
d'une minorité, ne doit-on pas chercher à donner tout son elTet
même à la minorité? Il semble vraiment que poser la question,
c'est déjà la résoudre, tant les termes, qui en sont clair?, pa-
raissent imposer nécessairement cette solution.
Pour les antl-proportionnalistes, le système de la représenta-
tion unitaire (une voix par groupe) apparaît dans les Congrès, de
même que pour la formation du Comité confédéral, comme supé-
rieur et seul en harmonie avec l'organisation confédérale. En
elTet, la C. G. T. ne groupe pas des intérêts individuels, mais
des intérêts de groupes professionnels ; el c'est à confondre les
intérêts individuels que tend l'effort de chaque groupe profes-
sionnel, et non à les distinguer. Admettre le vote proportionnel
ne serait-ce pas rompre l'unité de chacun de ces groupes el leur
réciproque autonomie ? Au Congrès confédéral n'assistent pas
des individus, mais des représentants dégroupes professionnels
cherchant à unitler leurs intérêts en résorbant les dissidences in-
dividuelles. Tous les métiers sont égaux : voilà, rappelons-le, le
fait sur lequel s'appuie la représentation unitaire (2).
i) Le cumul des mandats. — Combien chaque délégué peut-il
détenir de mandats? La question était jadis aussi irritante que
plus tard celle de la représentation proportionnelle. On en jugera
en lisant le compte rendu du Congrès national de Nantes (1894),
(1) Compte vendu du Congrès de Montpellier, p. 183.
(2) Sur cette égalité, Y. Marocx, au Congrès conledéral de Bourges;
Compte rendu, p. 146.
Maxime Leroy 36
oG2 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
organisé par la Fédéralioii des Svndicats, le Secrétariat national
du travail et la Fédération des Bourses du travail. De nombreux
dciégnés avaientplusieurs mandats, l'un d'-eux en avait soiiante-
dix-sept (1), dont quelques-uns étaient inconciliables enlr^ eux :
par exenople, IJiermitte avait mandat tout à la fois de lié fendre
et de combattre la ^TBve générale (2). Le Coagrès devait-il ad-
mettre la validité île tous ces mandais qui évidanMEkôot fieraient
inégalement défendus (3)?
La discussion, qui fut assez ûévreuse, indice des courants
contraires qui tiraillaient les congressistes, fut close par deux
ordres du jour. Lavigne (Syndicat des maçons de Bardeaux) pro-
posa « qu'un délégué représentant plusieurs organisa tioas n'âu-
rait droit qu'à une seule voix dans les votes ; que les fir«aai€a-
tions qui auront envoyé plusieurs délégués n'auront droit qu'à
une seule voix, les délégués multiples ayant à s'eji tendre pour
déléguer celui d'entre eux qui sera cbargé de votesr au nom de
tous ». Pelloulier (futur secrétaire de la Fédération des Bourses)
proposa que « les délégués auraient autant de voix que de man-
dais déposés », le droit d'inscription ayant été acquitté.
La preniière proposition obtint 45 voix, la seconde 46 : en
conséquence était autorisé le cumul de mandais contradictoires.
La question revint bientàt en discussion.
Lavigne, au nom de la minorité guesdiste, lut un ordre du
jour, dont voici Le passage essentiel : c Considérant que dans tous
les Congrès corporatifs..... le vole a toujours eu lieu par dé-
légué ; que -sans aucun avis préalable... il a été déclaré que
le vote aurait lieu par Syndicat ayant acquitté un droit d'en-
trée de trois francs, transportant ainsi dans le milieu ouvrier le
silence aux pauvres des gouvernements capitalistes. » Il se ter-
minait par la menace de «se relirei* et d'en appeler à Leurs man-
dants », si le Congrès ne re-venait pas sur son vole de La veille.
Par cette déclaration de guerre, par ce « faotum », Le parLi
guesdisle manœuvrait pour obtenir la direction du Congrès avant
que vînt en. discussion la question de grève générale.
(1) Compte rendu, p. 19.
(2) Compte rendu, p. 15.
(3) Compte rendu, p. 14 et s.
CHAPITRE m. LES CONGRES CONFÉDÉRAUX o()3
GorJier (secrélaire de la Fédération des Bourses du travail) et
Bessel (divers Syndicats), proposèrent, dans une pensée de con-
ciliation, après une nouvelle menace de Lavigne, l'annulalion du
vote. « Au nom de la Fédération des Bourses, nous demandons
ce vole individuel par délégué. C'est la majorité du Congrès qui
s'incline devant la minorité. » Capjnzan, au nom du Secrétariat
international du Travail, se rallia à la proposition.
La proposition fut votée. On lit dans le compte rendu que
« le vole fut accueilli par de Trénëliques applaudissements et aux
cris de : vive l'Union! >; Union qui ne dura guère que quelques
heures : peu de temps après, le vote en faveur de la grève géné-
rale provoqua l'exode de la fraction guesdiste (l).
Depuis le Congrès de Montpellier (1902), un délégué ne peut
représenter plus de dix syndicats (Art. 34 des statuts confé-
déraux).
j) Mandat impératif. — Les statuts confédéraux n'ont pas ré-
glementé la matière : on peut cependant dire que la tendance
syndicaliste est défavorable au mandat impératif dont les Alle-
manistes avaient fait un des principes de leuT pTOgrarmme.
Si l'on rejette le mandat impérsftrf, que devient l'autonomie
des groupes ? Au groupe, n'e^t-ce pa? substituer un délégué, un
député : est-ce encore le groupe qui décide, n'est-ce pas ce dé-
légué ? Ainsi se superposeraient à la volonté collBctiTe quelques
volontés individuelles, contrairement à l'évolution sj'ndicale (jui
fait prédominer le groupe. Pour que le groupe prédomine, le
mandataire ne dort être qu'un messager, le fonctionnaire de la
colleclivité qui le délègue. Si l'on objecte l'automatisme du dé-
légué, ne peut-on répondre que le délégué n'est pas plus un au-
tomate que le secrétaire mettant à B'xécu'tion les délibérations
prises par l'assemblée générale des syndiqués?
Le IV" Congrès des Bourses du travail (Ximes, 1895) a formulé
une théorie qui, tout en maintenant le mandat impératif, laissait
cependant aux délégués une part à leur initiative et à leur con-
(1) La Commission d'organisation du Congrès syndical de Lyon ^1886)
avait émis la règle suivante : « un délégué pourra représenter un certain
nombre de Syndicats, sans pour cela disposer de plusieurs voix. »
[Compte rendu, p. 20.).
564 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL
viction personnelle'(l) : sur la proposition de la Bourse d'Alger,
il décida que dans les questions importantes le principe du man-
dat impératif devrait être considéré comme étant «le meilleur
^S3'slème démocratique » ; et que dans les questions secondaires
ou suffisamment mûrie, les délégués devraient « voter d'après
leur conscience ».
La Bourse de Paris (2) fit valoir, en termes clairs, dans un ordre
du jour, les avantages de cette procédure : « Lorsqu'une Bourse
s'est prononcée sur une question qui a été l'objet de sérieuses dé-
libérations d'un grand nombre de syndiqués, il ne faut pas que
les efforts de ces camarades soient brisés par le simple vote d'un
délégué. De plus, s'il y a dans un Congrès cinq à six questions
sur lesquelles une Bourse s'est nettement prononcée, il peut
rester une infinité d'autres votes à émettre sur lesquels les dé-
légués ne se prononcent qu'après avoir été éclairés par les délibé-
rations du Congrès. »
A ce même Congrès, la Bourse de Saint-Etienne demanda que
« les solutions prises par le Congrès ne fussent pas exécutoires
avant un délai de trois mois qui permettra aux Bourses de rati-
fier la conduite de leurs délégués (3) ». Le Congrès vota, moins
deux voix, contre cette proposition, parce qu'elle eut compli(jué
la procédure des Congrès, en même temps qu'elle eut rendu
superflus les mandats. C'eut été à tout le moins la correction des
Congrès par le référendum (4).
Sur la proposition de sa Commission des vœux, le Congrès cor-
poratif de Rennes (1898) préconisa un système contraire :
(( Considérant qu'il résulte des déclarations faites ici, dans des
séances du Congrès, que des camarades avaient un mandat ferme
sur des questions à l'ordre du jour, que cette façon de procéder
est absolument contraire à la liberté de discussion, qu'il importe,
(1) Compte rendu, p. 231.
(2) Compte rendu, p. 10.
(3) Compte rendu du Congrès de Nîmes (1895,, p. 85.
(4) Le Congrès de la Fédération du Livre fl?05) « décida que chaque
fois que le Comité central, pour sauvegarder les intérêts moraux et maté-
riels de la Fédération, croira ne pas devoir exécuter une décision prise
par un Congrès confédéral, il consultera les fédérés par A'oie de référen-
dum sur la conduite qu'il devra tenir. » {Compte rendu, p. 90-93.)
CHAPITRE 111. LES CONGRÈS CONFÉDÉRAUX oGj
par conséquent, dans l'intérêt des travailleurs de mettre un ternne
à celte situation : la Bourse du Travail du Havre émet le vœu
que les organisations ouvrières n'envoient plus dorénavant, au-
tant que possible, des délégués avec des mandats fermes, car si
cette façon de procéder venait à se généraliser, les Congrès de-
viendraient absolument inutiles (1). »
Au Congrès confédéral de Lyon (1901), le Syndicat des mou-
leurs de Saint-Etienne demanda que « le mandat impératif fût
imposé à tout délégué » : sa proposition fut rejetée à l'unanimité,
sans discussion (2).
Au Congrès confédéral de Montpellier 1902), Raynaud (3)
Syndicat de métallurgie de Toulouse) proposa d'ajouter l'article
suivant aux statuts de la Confédération du travail : « Les délé-
gués prenant part au Congrès devront être munis du mandat im-
pératif sur les questions en discussion.
(( Dans le cas où le mandat serait muet, le vote du délégué
sera déclara nul. »
11 n'y eut pas de discussion. Le Congrès le rejeta sur cette ob-
servation de Niel : « si vous admettez » le mandat impératif
« c'est la disj)arition des Congrès, car vous rabaissez les camarades
au rôle de commissaires. Je demande que les Congrès restent le
côté éducatif des organisations ouvrières et que les délégués ne
nous arrivent pas ici avec des idées fixes et un parti pris ar-
rêté. »
L'année précédente, au IX'^ Congrès des Bourses tenu à Nice
(1901), Niel (Bourse de Montpellier) avait déjà dit :
(( Le mandat impératif conline le déléfiué dans un rôle de com-
missionnaire, d'automate. Les mandants connaissent suffisamment
les aptitudes, les opinions du mandataire pour avoir entière con-
fiance en lui. Si toutes les Bourses du Travail acceptaient cette
façon de procéder, les Congrès deviendraient inutiles. Il serait
beaucoup plus simple, dans ce cas, de se consulter par correspon-
dance.
(1) Compte rendu, p. 375.
2) Compte rendu., p. 231.
(3) Compte rendu, p. 189.
oOT) LIVRE IV.. LA. CONFÉDÉRATION GÉiNÉRALE DU TRAVAIL
(( J'esliine que le cole du délégué dans un Congrès est tout autre.
On y vient pour, discuter, pour s'éclairer, se faire une opinion
exacte, et non pour y imposer un idée préconçue que l'on ne par-
tage parfois plus, au moment du vole. Nous devons examiner atten-
tivement les raisons qu'on fait valoir et ne pas nous entêter à con-
tiester la valeur de celles qui sont jugées les meilleures, quand
elles le sont réellement (1). »
k) Vœiicc. — Sur U proposition de Xiel, lé Congrès comparatif
d'e M'ontpellier (l'902) vota la règle suivante :
« Tous les vœux qui ont été déposés seront insérés sans dis-
cussion dans la J'oLv du Peuple ; mais désormais, il ne sera plus
déposé de vœux dans les Congrès de là Confédération (2). »
C'est là une règle (jui ne Tut pas observée par le Congrès con-
fédéral de Marseille (1908) qui nomma une « commission des
vœux (3). »
T) Vote de confiance. — Attaqué par quelques-uns db ses ca-
marades au Vni'' Congrès national des Bourses (4), pour avoir
accepté un poste d'enquêteur à rOffice du Travail du Ministère du
Commerce, lé secrétaire fédéral Pèilouliër répondit d'une façon
assez salislàisante pour que Tordre du jour suivant fût proposé
par le délégué de Clermont : « Le Congrès, après avoir entendu
les dé'dàrations du secrétaire fédéral, lui maintient sa confiance et
déclare que la situation qu'il occupe à l'Office du Travail n'est
pas incompatible avec ses fonctions de secrétaire fédéral. »
(1) Compte rendu, p. 57. Le Comité directeur du l'arli ouvrier anglais a
décidé de recommander, aux votes des délégués du parti. raboJition du man-
dat impératif imposé aux députés ouvriers. Voici le texte de la résolution
adoptée par le Comité : « Le parti ayant maintenant étalai i sa li^'ne politi-
que et défini sa situation dans le pays, il paraît' opportun^ d'éliminer
niEântenant de; la-. constitution, du parti; certaines- conditions y compris- la
signatui-e de cette constitution,, conditions qnL étaient nécessaires- au
début du mouvement, mais qui peuvent actuellement rentrer dans la
tâche ordinaire d'un parti complètement constitué. » Le Temps, u" du
20 octobre 1910.)
(2) Compte rendu, p. 37.
(3) Compte rendu du Congrès, p. 212 et 213.
(4j Compte rendu du Congrès, p. 91 et s. Cf.. Brochure de. propagande
éditée par les métallurgistes de Montluçon, p. IS et 40.
CHAPITRE 111. LES CONGRÈS CONFÉDÉRAUX 567
A C9t ordre du jour, le délégué de Nîmes répliqua : « En prin-
eipe, dian-sr- nos- Congrès, nous ne dievons- pas noirs donner les uns
aux autres de l'ea« bénite : jesuis contre tout vole de félicitations.
A la s'.ii+e de la question posée par le camarade de Lyon, le se-
crétaire fédéral nous a fait des déelaratio'os-, nous- dtevons nous
déclarer satisfaits ; c'est le plus beau vote de cttnfiance que nous
puissions lui adresser. (Approbation.) »
Très différente fut l'attitude du Congrès ctu' Syndicat national
des travailleurs des-clierai'ns de Per, tenu en B903> A la stiite d'at-
taques contre le secrétaire G uérard, l'ordre du jour suivant fut
proposé :
« Le Gengrès approuve tes actes diu camarade Gniérard' au Con-
seil supén'eur du Travail, et le fécilile pour la faço« dont fl a
rempli son mandat. »
Vi fut adopté à l'unawi'nnriM, moins une voix Bni^oière) qoii
expliqua son- vote- en disant qni'ii! éteiit « a*nl'i6ynFd4ea!ï»(ed*' émettre
des votes dte confiance (t). »
m) Décisions des Congrv^seoïi fédéraux. — Eatliéorie, les votes
desCoffgrès confédéraux n'ont q»a'un«- valeur indiGativeou édu-
cative*: ainsi en décidas on l'a lu plus haut, le Congrès' nvitional
de l'aris (19<il0'), confiinTrant une délibération du Congrès de
Ren ires- (l'8^> {2).
Si, à la surtfe du Congrès de Botrrges (l^Oi), qui décida une ac-
tion collective pour la journée de huit heures, la Pédérulion du
Livre ne fut pas exclue pour s^être ralliée à la journée de neuf
heures ( Lyon>, 19§0j, ce ire fat pa;?, eonrnate l'a écrit Pa^i Dele-
salle(3), par respect pour ce principe : très violemment atta-
qué par plusieurs autres Fédérations dans son lionneur corporatif,
te Livre ne dut d'être maintenu qu'à la crainte des effets d'une
rupture. A vrai dire, ces attaques ne tinren-t aucun compte de la
rèofle d'autonomie votée auix G jagrès de Rennes et de Paria.
(1, Tribune de la voie ferrée, n° du 31 mai 1903.
(2) Compte rendu du Congrès de Paris, p. 18. — Au Congrès tenu à
Genève, en 1873, par l'Internationale, il fut décidé que » les questions de
principe ne pourraient cire l'objet d'une A'otation », c'est-à-dire d'une dé-
cision iuipératiA'e. (V. Compte rendu, p. 84- et s.)
(3 La Confédération tjénérale du Travail, p. 16.
368 LIVRE IV. LA. CONFÉDÉRATION GENERALE DU TRAVAIL
Les Congrèsd'Amiensetde Marseille dans leurs votes tendantà la
disparition de quelques Fédérations de métiers dédaignèrent éga-
lement le principe d'autonomie des Fédérations. Ils imposèrent
aux trois Fédérations des mécaniciens, des mouleurs et des maré-
chaux-ferrants, d'une part. à la Fédération des peintres, d'autre part,
de se fondre, les trois premières dans la Fédération d'industrie
de l'Union fédérale de la métallurgie, l'autre dans la Fédération
d'industrie du bâtiment.
Dans un article de la Voi.v du Peuple, Raoul Lenoir, secré-
taire de la Fédération des mouleurs, essaya, abstraitement, de
démontrer que cette décision était contraire au principe 1).
Du travailleur isolé au Syndicat, du Syndicat à la Fédération^
des Fédérations et des Bourses à la C. G. T., on voit croître la né-
cessité d'une discipline ouvrière, discipline dont la C. G. T. n'est
que le cadre général ; et, pi us nombreux seront ces éléments consti-
tuants, moins souple sera la liberté dechacun de ces éléments. On ne
peut donc élever une antinomie entre la souveraineté des Congrès
confédéraux et l'autonomie des Fédérations, sous peine de nier le
fait et le besoin de cette discipline collective du prolétariat. Le
développement d'une classe, d'une nation, d'une association com-
porte des conséquences inexorables d'indivision et de hiérarchie.
En arrivant à la C. G. T. les intérêts communs perdent rien que
par l'adhésion leurs derniers caractères particularisles.
L'anarchiste et syndicaliste Cornelissen estime que ce pro-
blème de l'ordre est, malgré les apparences, peu important (2).
Le militant hollandais a essayé de concilier la liberté de cha-
cun avec le droit de la majorité, dans la proposition suivante :
« La direction et l'administration du travail dans son ensemble,
selon la volonté de la majorité des collaborateurs, ne saurait être
maintenue à la longue que sous la condition que la minorité ne
puisse être en rien contrariée pour se grouper à nouveau. »
Il semble difficile d'admettre un tel système. Si la minorité de-
vait franchir souvent la porte de sortie que lui a construite Cor-
(1) Voix du Peuple, 1909, n<'431.
(2) En marche vers la société nouvelle, p. 59 et s. — Cf. les discussions
sur ce point au Congrès anarchiste d'Amsterdam (1907). Compte rendu,
p. 8 et 96.
CHAPITRE 111. — LES CONGRÈS CONFEDERAUX 369
nelissen, n'est-il pas certain qu'aucune entreprise delonguehaleine
et importante, ne pourrait être menée à bien par le proléta-
riat? « II est du devoir des syndiqués, disait plus justement Des-
planques au Congrès confédéral de Marseille (1908), dont les
obligations de leur Syndicat ne leur conviennent pas, dont la
façon d'agir de leur Syndical n'est pas la leur, de faire en sorte
qu'ils conquièrent la majorité dans ces Syndicats pour modifier
leur ligne de conduite (1). »
Connaissant le danger des scissions continuelles, les militants
songent aux nécessités mêmes de la vie qui imposent au prolé-
tariat une solidarité très disciplinée. Cornelissen les a d'ailleurs
lui-même indiquées : « Se trouvant dans les mêmes circons-
tances de la vie et placés devant les mêmes difficultés, les
hommes agiront ordinairement de la même manière, mettant
de côté leurs propres principes théoriques. Les personnes le»
plus hardies et les plus audacieuses en même temps que les
plus tenaces dans le domaine de la théorie, ne les voit-on pas
souvent céder dans la vie pratique ? » Observation dont on
peut vérifier l'exactitude précisément à Toccasion des déci-
sions du Congrès de Marseille : malgré leur violent mécon-
tentement les Fédérations condamnées ont préféré la disparition
par fusion à la scission.
L'Internationale vota, vers la fin de sa vie active, cet article
(art. YI des statuts : « Les décisions du Congrès général ne seront
exécutoires que par les Fédérations qui les auront acceptées. »
Comme le fit remarquer le fédéraliste bakouniniste James
Guillaume, au VI" Congrès de l'Internationale (Genève, 1873) (2),
cette règle, inspirée par le contractualisme proudhonien, résultait
moins d'une vue théorique, que de la « force des choses » : il n'y a
pas de moyen efficace pour contraindre une Fédération à exécuter
les décisions prises. Sans doute, fallait-il admettre cette règle,
mais alors comment organiser la discipline qui est nécessaire?
Aucune action ne serait possible si les résolutions abandonnées au
vole des Fédérations régionales pouvaient ne jamais devenir défi-
(i) Cowpte rendu, p. 37.
(2) Com])le rendu, p. 85, p. 89 et s.
570 LIVRE IV. LA, GÛNFÉDÉHiATlON GÉNÉRALE DU TRAVAIL
niti ves : « La seu'te ni«sMTe k 1* fois équftaWe et pratique à prendre
contre une FédéFcïlTOn.qiii refuserai^t de- s" associer à un^TésoIulion
reconnue nécessaire par les autres Fédérations, serait, ajo'jla
Guillaume, de lui déclarer que son attitude est consi'dérée comme
nue afrteinbe portée à la solidarité, et qu'eu conséquence les Fédé-
rations lésées par cette attitude lui appliqueront la peine du talion ,
en suspendant la solidarité à son égard jusqu'à ce qnu"ne entente
amiable ait aplani le diiîérend. »
Trap d'autonomie-: impu-isKance, évidemment, au" moius pour
une part ; mais ri est certain que ce principe d'àuiorromie répond
lui aussi à une nécessité profonde de l'organi-sation ouvrière ;
en concordance avec les tenxiances générales ouvrières, il consti-
tue, sous son apparence inorganiique, une règle supérieure de ?o-
ridarité, et dénonce une nouvelle forme de liberté.« Toute Forga-
nisation de l'a Fédéralîion de métier, disait Adliéraar Sehwilzgue-
bel au Congrès de 9&li de l'a Fédérfftibn jurassienne, ne peut être
fondée que sur l'autonomie et nniliati\'B dès gron'j'ïes q^ui l'a com-
posent : liberté d'organisation et d'administration pour chaque
section. S'il n'y a pas identrt'té (Frntérètfs ewtre les sections (ou
entre les Fédérations), la Fédération i ou la Confédération) n'est pas
possible; et, dès qu'iJ y a ixfentiléd'intérèls^, les mêmes besoins
appellent la même organisation et la rnêflie aefion ; hes détails
pourront différer, mais le principe fondfipmental sera, de fait, le
même » (1). Avec l'identité des intérêts et des besoins, l'a disci-
pline prend un caractère spontané, volontaire : dans cette me-
swre, l'a d'ilscipline confédérale n'est vraiment contraire ni à
l'ordre, ni à la solidarité, nia l'autonomie.
On a tort d'employer, dans les di'tîérenis cas où la question
dune minorité sepose, dès ternres qu'f leur donnenP une- gnrvite
qu'i^3 n'ont pees. «Dans l'a lutte commune contre Fexplaitatioa
actuelle des masses, écrit encore Cornelissen, on peut déplorer de
voir dans lès rangs ouvriers des individuoilistes se servir d'exprès -
siows coTOiwe « tyrannie » et « oppression » poiir défendre les in-
térêts de la minorité contre la volonté de la majorité. Les diffi-
cultés, les divergences sont fréquentes dans la vie ; mais bien
(1 Cité par James Guillaume, dans Y Internationale, t. Ut, p.. 193.
I
CHAPlTftE LU. — LES CO-NGRÈt GONFÉD'RRAETX. 571
ire^seroat Ui& OGCcraiona où. L'on verra ées koionme» écamatnique-
lenl ég.aax ppendir&des déciaioaa aJlcWiiLjiQs^ii'ài l'oppresa-CHE de
i nLÏnariité. »
Les quatre Fédérations de métier condamnées à disparaître', par
1 décision susvisée du Congrès de Marseille, peut-on diixeqBelles
it été vLclinaiea d'une « oppression » ? Il aV a pets eu oppression,
arce que ce vote,. (Lonuai-e 4'aiiil.leur& son esécintioa, n'ai pas taiiclié
ux fa-cu-ltés éconionaiiq.ujfts- ou. s-yndicalead^g-'r LnaivaeiJjljeurs compo-
mt ces quatre organisations : après le vote, ceux-ci sont restés
?au\ aujE. traiVajLIeur» des FédéraJjiQnsdi'iQdtiatrifi qaionîtexigé la
isioQi a»vefl euts.. IL ae s'esA agà- endrff fflaux-cè est ceuix-hàt qnie d'aune
i vergence- daûift la tacti/çue;. Coactcu vrshijXitaSr tamen voiimttcm,
isent les juristes.
B'Hidel^délégîtié de La Chambre s-yndicate typx!)g'i!a'phi«pu:e' de
at is i),. a KeiMafljq!Ui&-,. à san rei-ooin ^ CûO'grès co»fiédépal de Tou-
iuse(19l0), dans soa. compte rendu de osïindail, que les drver-
?noes entre réformistes et révolutionnaires ne nuijssBieiit pas à
unité morale et à la solidarité : * J.'a.vaii* bottjiouirs- ea-ifendu par-
r de rintransigeance des majoritaires des Congrès confédéraux
je me suis aperçu que les minoritaires n'étaient pasétoutié* et
uiU ont pa sou-tenir leu.c tlaèse » (1)-
(1) Adhérente à la Fédération du Livre..
(2) Eulletïn de la Chambre syndicale typographique parisienne n° de
)vembre 1910, p. 11. — Sur la tenue matérielle ffes Cbn-grës, Btiudet
aiBA lea renseignements- soh'ants qm'il! y a intériife iv neçroduire :
« C'était la première fois que j'assistais à un Congrès. conlédéraL J'av^
nt de fois entendu dire qu'ils étaient mal or.iranisés, que je n'ai pu ca-
er ma surprise à mon arrivée à Toulouse. J'ai collaboré au Congrès du
wre, à Bordeaux. Le Congrès coraédéral n'avait nien à envier ht Gelui du
vre. Tout était prévu. Papier, enveloppes, bloc-nûtea cà en-tète du Côn-
es, sous-mains et buvards ; plumes et crayons : un bureau de poste et
lep boite axr^ lettres ; des commissaires poTir la vente de cartes postales
s propagande:; un tableau o\i l'an uiarqara4t les noms des délégués- œyan-t
s la correspondance ; un autre tableau où figuraient les noms des cama-
des formant le bureau des séances et le nom des orateurs ; des cartes
diverses couleurs pour les votes et pour les demandes de parole.
«-La salle, auçerbement décorée pain des tentures et draperies reages et
s plantes vertes, avait un bel aspect. Des inscriptions prolétariennes
aient accrochées au mur de l'ancienne chapelle des Jacobins et d'an-
jnnes photographies représentant les dék'gués de tous Les Cougrèa tenus
Toulouse nous donnaient l'évocation du passé. »
572 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION' GÉNÉRALE DU TRAVAK
n) Règlement intérieur, — ■ Quelques Congrès ont voté des
règles de discussion. Nous ne reproduirons que les règlements des
Congrès corporalifs de Paris (1900), de Lyon (1901), et de Mont-
pellier (1902,.
De Paris 1) :
1° Deux séances par jour ; appel nominal à chaque séance
contrôlée par une signature au commencement et à la fin.
2" La discussion générale des questions précède le rapport de 1;
Commission.
3*' Les délégués parleront dans leur ordre dinscription,
4° Lorsqu'il s'agira d'une question de principe le vote aurt
lieu par tête et chaque volant devra indiquer le nombre des adhé
rentsde son Syndicat.
5° Le résultat des votes ne doit être considéré que comme « um
indication que la majorité donnera à la minorité », conformémeu
à la résolution du Congrès de Rennes (1898).
De Lyon (2) :
1° Le Congrès tiendra deux séances par j^ ur, de 9 heures
midi, et de 2 heures à 6 heures ; elles seront publiques ; la press
y sera admise.
La séance d'ouverture du Congrès sera présidée par la Commi«
sion d'organisation.
2° Pour les autres séances, le bureau sera nommé à la fin de '
séance précédente.
.3° Le Congrès établira l'ordre dans lequel les questions seroi
disculées, en tenant compte de leur importance ou de let'
urgence.
11 tracera l'ordre du jour du prochain Congrès. La Confédér
tion pourra compléter cet ordre du jour suivant la nécessité.
4° Chaque question fera l'objet d'une discussion générale qi
autant que possible, ne devra pas occuper plus d'une séance. 1
moitié des séances du Congrès sera consacrée à cette discussi<
générale.
0° Les questions qui n'auraient pu être abordées pendant
,1) Compte rendu du Congrès, p. 18 et s.
(2) Compte rendu p. 53 et s.
CHAPITRE m. — LES CONGRÈS CONFÉDÉRAUX 573
ips de temps seront reportées à la fin du Congrès pour èlre dis-
tées, s'il est possible.
6° Les délégués voulant prendre part à la discussion feront par-
enirleur nom au bureau; ils prendront la parole dans leur ordre
'inscription.
1" D'une nnanière générale, chaque orateur disposera de 10 mi-
utes et ne pourra prendre la parole qu'une seule fois sur la
lême question ; toutefois un second tour de parole qui n'excé-
era pas 5 minutes pourra lui être accordé.
8° Le temps de parole des rapporteurs dont il est question à
article 12 ci-après, ne sera pas limité.
9° Lorsque la clôture sera proposée, ou lorsque le nombre des
râleurs sera trop considérable, une suspension de séance de
ix minutes pourra être demandée pour permettre de déléguer
armi les inscrits un ou plusieurs camarades chargés de sou-
enir la question et un nombre égal pour défendre la thèse
pposée.
10° Après la discussion de chaque question une Commission
omposée de onze membres au minimum sera nommée pour faire
in rapport sur cette question et pour proposer des résolutions au
!longrès. Elle entendra les délégués qui auront des renseigne-
nenls à lui fournir.
11° Chaque Commission nommera un rapporteur pour prendre
a parole en son nom.
Si l'accord n'avait pu se produire au sein de la Commission, la
iiinorilé et la majorité nommeront chacune un rapporteur.
12° Le Congrès se prononcera, sans discussion, sur les conclu-
sions que lui soumettront les Commissions.
Toutefois, la minorité et la majorité du Congrès pourront, cha-
îune, désigner un délégué pour discuter le rapport.
13° Les amendements ou additions proposés, ainsi que les
contre-propositions, seront déposés par écrit sur le bureau.
Le Congrès se prononcera d'abord sur ces amendements, addi-
tions ou contre-propositions, en commentant par ceux qui s'é-
loignent le plus du projet de la Commission.
14° Lorsque le Congrès se sera prononcé sur tous les rapports
des Commissions, il reprendra, s'il y a lieu, la disjussion gêné-
Dl-l LIVRE IV. LA CONTEDER ATIOX GENERALE BC TRAVAIL
raie, ainsi qu'il esl dit à l'arbicle o, pour '1-es qaestioTis laissées -en
suspens.
(5* Les Tokes -suTies qaesbicms accessoires, «ut la nom'Tiatioîi
da fearesaïi et ëes Commissien-s, -etc.^ «e feront à m a ras levées, |
chaque délégué disposant d'une voix.
16*^ PouT les questions à l'ordre du jour, el, en gènèraJl, pour
toutes les i|ii estions de principe, le vot« se fera par mandats ;
chaque délég-ué disposera d'uT>e A^oix pour ehaemie âcs org;aQTsa-
tions qu'il représente el dont le nombre est limité à cinq.
Ce vote, dont le détail sera publié dans le compte Tendu du
Congrès, se fera par bulletins-contenant les noms des OTgaBÎsations
et des dèlégiaés.
I ?• iuS eanapte rendu da Congrès sera publié sons k respousa-
bililé^Je la Goafédératio'Q gérvérale du trAvaal.
A oet etîet, les pauroirs des délégaés, la Tisle des orateurs ins-
crits, les procès-TeTbaux des rotes et les bulletins, etc., seront
remis aux représentants de la Confédération à l'issue de chaque
séance.
Un duplicata de la mina te «tén ©graphique, les rappo^rls des <ir-
ganisations et des C»mnfiissions, ainsi que les propositions dépo-
sées sur le btrreau, seront versés aux archives de la Confédéra-
tion.
Ue Montpelia'er (1) :
... .^° Le Congrès établira l'ordre dans lequel les questions se-
ront discutées, en tenant compte de leur importance ou de leur
urgence.
II tracera l'ordre du jour da prochain Congrès. La Cornfédéra-
lion pourra compléter cet ordre d^i jour suivant la Tiècessité.
4" Chaque question fera l'objet d'une discussion générale qui,
autant que possible, ne desTa pas occuper plus d'une séance. La
moitié des séances du Congrès serfi consacrée à celte discussion
générale.
Le nombre des questions à l'ordre du jour sera limité à deux ou
trois et le vote sur un point suivra la discosston.
5° Les questions qui n'auraient pu être abordées pendant ce
(1; Comx>te rendu du Congrès, p. 194 et 195.
CEIAPITRE 111. — LES CONGRÈS CONFn)ÉRAUX 375
laps de temps seront reportées à la fin du Congrès pour être dis-
cutées s'il est possible (1).
o) Conférence des Bourses ou Unions locales. — Aux ternies
de l'article 35 des statuts confédéraux, les deux sections peuvent
tenir, si elles le jugent utile, des Conférences particulières à
l'issue du Congrès général. Ce sont des réunions adminis-
tratives.
Une circulaire confédérale a indiqué quelles diiïérences il y
avait entre ces Conférences et les Congrès confédéraux : « Les
Congrès discutent des qufi&tioms «oomomiques générales se ratta-
chant aux revendications corporatives ou aux intérêts profession-
nels de tout le prolétariat. Les conférences discutent des questions
administratives se rattachant au fonctionnement du mécanisme
intérieur de la C. G. T. (2). »
A l'issue des Congrès de 1904, 1906, 1908, 1910 et 190 la
section xies Bourses tint une Conférence; ia sectiosn des F-édéra-
lions n'en ajaunais teniu .d'isolée.
En 1909, les deux «ection* se groupèrent en une (Conférence
extraordinaire; il y eut deux a_uti'e:s confér-ences en 1911, une
en 1912., tautes quatre en dehors des Conférences des Bourses
tenues à la suite des Congrès.
La tenue de ces conférences ne comporte ,pas de règles parlica-
lières : en principe, chaque Boarse a drail à un représentant ; et
depuis la conférence de 1906, un délégué ne peut détenir plus de
trois mandats (3), à la différence de ce qui a lieu pour les Cdm-
grès confédéraux où, comme on l'a vu, un maximum de dix
mandats est prévu par l'article 34 dessiaLuls.
La Conférence nomme son bureau, son secrêtariat. sa coHamis-
sion de vérification jdes mandats.
(1) Voir un projet de règlement des Congrès, dans la Voix du Peuple,
lyOl, n» 42.
(2) Compte rendu de la Conférence extraordinaire des Fèdcraticns
nationales et des Bourses du travail (1909), p. 6.
(3) Coynj^te rendu du Conr/rés d'Amiens, p. 229.
CHAPITRE IV
Le label confédéral.
Pour reconnaître, au premier aspect, les Syndicats, Bourses et |j
Fédérations rattachés à la C. G. T., le Congrès corporatif de
Montpellier (1902) décida la création, sous le nom de label con-
fédéral, d'un cachet particulier qui serait reproduit sur les
affiches et le papier à lettre des organisations « rouges >i. « 11 dis-
tingue, fut-il dit dans le rapport du comité confédéral, les élé-
ments de lutte pour laquelle ils sont créés et sans laquelle ils
n'existent pas, des Syndicats créés pour maintenir et prolonger
l'oppression patronale (1). »
En conséquence, l'article 27 des statuts confédéraux for-
mula la règle suivante : « Seules les organisations remplissant
les conditions prescrites à l'article 3 des présents statuts adhé-
sion à la Bourse, à la Fédération, abonnement à la Voix du
Peîiple) diuront droit à la marque distinctive des éléments de lutte
appelée label confédéral. »
La Conférence extraordinaire des Unions locales et Fédérations
tenue à Paris, en 1909, confirma celte règle, souvent méconnue
en pratique (2).
Le journal de la C. G, T., la Voix du Peuple, publie, en
vedette, dans chacun de ses numéros, cette mention : « Tous les
Syndicats adhérents à la Confédération générale du travail doivent
(1) Compte rendu du Congrès de Mont/jellier, p. 61, Cf. p. ISO.
(2) Compte rendu, p. 86.
CHAPITRE IV
LE LABEL CONFEDERAL
577
revêlir leurs correspondances, circulaires, etc., du label confédé-
ral. »
Celte précision a été donnée au X" Congrès des Bourses (1902)
qui s'était tenu à Alger quelques jours avant le Congres de Mont-
pellier : « Un Syndicat n'a et ne j)eut avoir, en aucune cir-
cons/flnce, à demander à sa Bourse d'estampiller une lettre, un
appel, etc., avec le label. En effet, ou ce Syndicat a droit au label
et, en ce cas, il en est nriuni et n'a pas à l'emprunter à sa Bourse,
ou il n'v a pas droit, et alors, la Bourse qui vêtirait du label e.«t
ap|)els de celte organisation serait fautive d'encouragement à la
désunion ouvrière (1). »
Seuls, les Syndicats ayant droit au label et en usant peuvent
demander des secours de grève.
Le Congrès de Montpellier décida, en même temps, la publica-
tion périodique d'un Répertoire-contrôle des Syndicats ayant
droit au label,
(1) Compte rendu, p. 118.
Label confédéral.
Maxime Lerov
37
CHAPITRE V
Le livret confédéral 1).
L'instilution d'un livret ;ou carie) confédéral uniforme pour
tous les Syndicats a complété celle du label confédéral : dans les
deux cas, il s'est agi d'indiquer par un signe matériel visible les
liens de solidarité qui les unissent les uns aux autres par le
moyen de la C. G. T. « La carte confédérale, a écrit Rousselot,
sera le trait d'union qui facilitera les rapports entre tous les j
confédérés à quelqu'industrie qu'ils appartiennent, et qui leur
permettra de se mieux connaître et se mieux apprécier (2 . »
Après une tentative infructueuse du Syndicat de<j cuirs et
peaux du Mans au Congrès confédéral de Bourges 1904), le Con-
grès confédéral d'Amiens (1906) (3) fut saisi, par le Syndicat des
monteurs et levageurs de la Seine, d'une proposition tendant à
instituer un livret et un timbre confédéraux pour le paiement
des cotisations. Ce timbre unique pour toutes les Fédérations eut
permis, en remplaçant les divers timbres fédéraux sur les livrets
unifiés des syndiqués : 1° de contrôler la sincérité des cotisations
proportionnelles payées par les organisations aux deux sections
de la C. G. T, ; 2° de contrôler l'adhésion des Syndicats aux
deux sections de la C. G. T. Moyen financier et moyen de pro-
(1) V. les articles de E. Merzet, d'Yvetot, d'Amonot, Péricat, Graadi-
dier, L. Clément sur la carte confédérale dans la Voix du Peuple,
1910, nos 506, 507, 509, 510, 511 ; 1911, n» 538.
(2) Voix du Peuple, 1909, n" 480.
'3 Compte reiidu, p. 197 et s.
CHAPITRE V. LE LIVRET CONFÉDÉRAL 379
pagande, il ne fat pas adopté : le Congrès le renvoya pour
étude au comité confédéral (1).
En exécution de celle décision, A. Merrheim, secrétaire de
rCnion des métaux, fut chargé, par le comité confédéral, de rédi-
ger un rapport sur la question (2). Son projet n'aboutit pas : il y
eut renvoi à la Conférence extraordinaire des Bourses et Fédéra-
tions (1909), en exécution d'un vole du Congrès confédéral de
Marseille (1908) (3). Cette Conférence élabora enfin une réglemen-
tation à échéance au l*"'" janvier 1910 (4).
La Commission confédérale avait proposé les deux règles sui-
vantes : 1° un timbre unique obligatoire pourles Fédérations avec
:arte confédérale facultative; 2° un timbre spécial pour les Bourses
iveo un livret obligatoire de Syndicat. La Conférence aboutit, non
jans quelque difficulté, à établir une règle unique et absolue :
"unité et l'obligation du livret confédéral avec timbres confédé-
raux obligatoires pour les Bourses et Fédérations.
Par application de la règle supprimant les Bourses locales en
tant qu'unités confédérales, le Congrès confédéral de 1912 a dé-
cidé qu'à partir du l" janvier 1913, il ne serait plus distribué
ju'un timbre par département au nom de l'Union départemen-
ale. D'autre part, fut volée celte autre disposition, sur \- rapport
le la commission de révision des statuts :
« Pour les organisations ayant leur siège dans un département
jù il n'y a ni Bourses, ni Unions de Syndicats, les Fédérations
)rendront à la C. G. T., au même prix que les Bourses du Ira-
ail, des timbres qui leur seront adressés eu même temps que les
imbres fédéraux. Ces timbres seront établis éventuellement au
lom de l'Union qui sera ultérieurement constituée. »
Depuis cette réglementation, les livrets des syndiqués, qui
(1) De nombreuses organisations dissimuleraient le ctiiffre de leurs
idhérents pour diminuer le taux de leurs cotisations confédérales (V. no-
amment le rapport fédéral des Bourses au Congrès Confédéral de Mar-
eille 190S), Compte rendu, p. 45
(2) Le rapport de Merrheim : « Pour l'application du timlire confédéral »,
i été publié dans le Compte rendu du Congrès de Marseille, p. 71 et s.
(3) Compte rendu, p. 226.
(4) Compte rendu de la Conférence, p. 24 et s., p. 44 et s., p, 80 et s.
\t. la discussion au Congrès Confédéral de Toulouse (1910), p»- 335 et s.
580 LIVRE IV. — LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAl
jusqu'aloi's étaient presqu'aussi nombreux par leurs formes qti
les Syndicats et Fédérations, ont été unifiés : il n'y a plus, e:
principe, qu'un livret, le livret confédéral, u Unification vrai
ment simplificatrice », a écrit Yvelot, secrétaire de la section de
Bourses. Sur ce livret (qui est remis au travailleur au momen
de son adhésion) le trésorier colle, chaijue fois que le syndiqu
vient paver sa cotisation, deux timbres mobiles, l'un, de couleu
rose, qui j)orte le nom de l'Union locale, l'autre, de couleur rouge
qui porte le nom de la Fédération profe>sionnelle auxquelle
appartient le Syndicat. « De ce fait, le Syndicat ne remplissan
pas la double obligation adhésion à son Union locale et à sa Fé
dération professionnelle) laisserait inévitablement en blanc un
partie de la case de la carte confédérale alfeclée à l'apposition d
timbre, puisque sur cette case il n'y aurait que le timbre de l'un
ou l'autre des sections (1), » Comme l'a fait remarquer le secré
taire confédéral Jouhaux. « l'apposition des deux timbres former
un label complet permettant de se rendre compte, à première vuf
si le syndiqué appartient à une organisation remplissant la Irip
obligation exigée par les statuts confédéraux (2 . »
Les livrets confédéraux (appelés aussi cartes confédérales) 501
distribués par les Fédérations professionnelles aux Syndicats q'
les composent, puis répartis par les secrétaires de Syndicats ent
les syndiqués. Aux trésoriers de Fédérations incombe la missi(
de remettre aux trésoriers de Syndicats les timbres de la secti(
des Fédérations qui doivent être apposés dans la parlie supérieu
des cases do la deuxième page de la carte ; aux secrétaires ou tr
soriers des Unions de Syndicats incombe celle de remettre aux ;
crétaires de Syndicats les timbres de la section des Bourses q
devront être collés dans la partie inférieure de ces cases (3).
L'emploi du livret confédéral se rattache aux principes gén •
raux du syndicalisme ; il est destiné, dans l'intention de ses pr
moteurs, à apprendreaux ouvriers qu'ils doivent faire prédomii '
leur qualité de salariés sur leur qualité d'ouvriers de tel méti .
(tj Compte rewiu de la Conférence, p. 81.
(2) L JociiAux, La carie et le timbre Voix du Peinte, 1910, n" 485 .
(3) Le livret confédéral, qui est établi pour deux ans, est vendu 0.5C
par la section des Bourses.
CHAPITRE V. — I,E LlVRl.T CONFÉDÉRAL 581
Noire syndicalisme, a écrit Louis Grandier, qui fut secrétairedela
ourso du travail de Saint-Denis, verse parfois, tropsouvent, dans
n corporatisme condamnable. Et c'est surtout contre le corpora-
sme que, dans l'esprit de beaucoup, devrait être instituée la
jrte confédérale. C'est contre lui qu'elle doit être maintenue... car
le modifie du tout au tout les rapports entre les Syndicats et les
yndiqués confédérés. Elle fait que ceux des travailleurs groupés
ms la G. G. T., et qui ne se connaissent point, voient qu'ils sont
1 présence de camarades quand ils rencontrent d'autres Iravail-
urs porteurs de la même carte qu'eux. Elle est le lien qui unit
lire eux tous les membresde la grande famille confédérale (1). »
(Il L. Grandidier, La carte confédiraïe [Voix du Peuple, 1910,
507).
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CHAPITRE VI
La maison des Fédérations (i;
A la suite de la publication d'un numéro antimilitariste (pour
« le départ de la classe x) de la Voix du Peuple et du dépôt,
pour la venle, du Manuel (antimilitariste) du 5o^af dans les bu-
reaux de la Bourse du travail, la C. G. T. fut expulsée de l'im-
meuble municipal de la rue du Cbàteau-d'eau par arrêté du pré-
fet de la Seine, à la date du 12 octobre 1905, Les fonds manquant
pour assurer le loyer du nouveau local, cité Riverin, puis rue de
la Grange-aux-Belles, et l'achat d'un mobilier, le premier soin
des deux secrétaires Gritfuelhes et Yvetot), du secrétaire du jour-
nal (E. Pouget) et du trésorier (Lévy) fut des' «imposer de
2a francs par mois pour que la C. G. T. ne soutTrîl point de cette
expulsion » (2). Ensuite, il fut décidé entre ces quatre fonction-
naires que tous leurs efforts tendraient à l'édification d'une
« maison des Fédérations « qui serait, ou deviendrait, la pro-
(1 ,. V. Griffcblhbs, La maison des Fédérations Voix du Peuple, 1906,
n" 315) ; La maison des Fédérations (eod. loc] n° 320) ; V. G. Service
inédico-cliirurgical de la maison des Fédérations {eod. loc, 1907, n° 332).
V. Rapport du Comité confédéral au Congrès d'Amiens ;t906 , Compte
rendu du Congrès, p. 4 et s. ; G. G. T. Rapports dea eomités et des Com-
missions pour l'exercice 1908-1910 présentés au XYII^ Congrès corporatif
(Toulouse, 1910). Compte rendu du Congrès, p. 5 et s., p. 77 et s. Compte
rendu de la, Conférence et des Fédérations de la Bourse du travail (1909,
p. 63 et s. 85 et s. 90 et s. 106 et s.
(2 Rapport Fédéral au Congrès confédéral d'Amiens, Compte rendu,
p. 35.
58 1 LivRi: IV.
LA COXFKDERATION GKNliRAlE DU TRAVAIL
priété commujie des groupements confédéraux. Les difficultés
d'ordre syndical n'ayant pu êlre tournées, les pront^oteurs de
celte idée, en particulier GritTuellies, secrétaire général de la
G. G. T., décidèrent de fonder entre eux une société indépen-
dante de la C. G. T., pour acheter des terrains et l'immeuble
de la Rue Grange-aux-Belles : une Société civile fut fondée
entre GrilTuelhes (cuirs et peaux). Sauvage (mouleurs) et Lefèvre
(bijouterie). La majeure partie des fonds avait été avancée
par un ingénieur de la Compagnie parisienne du gaz, M. Lou-
zon, un ancien allemaniste rallié à l'unité socialiste (t).
Une imprimerie, un service de librairie, puis une clinique mé-
dico-chirurgicale (celle-ci fut ouverte, le 15 février 1907, sous la
direction du D"" Dupinet) ont été installées dans ces locaux : « le
bénéfice, le jour où le matériel sera payé, servira à faire vivre la
Maison des Fédérations (2) ». A la même époque fui organisée
une tombola (qui réussit assez mal) pour faire construire une
grande salle de réunion.
Dans l'impossibilité de trouver les fonds nécessaires, la C. G.
T., qui, syndicalement, était substituée à la Société GrilTuelhes et
C^*, décida de céder le terrain de la rue Grange-aux-Belles à l'Union
de Syndicats de la Seine qui, de son côté, poursuivait, à l'aide
d'une sur-colisalion imposée aux Syndicats, l'édification d'une
Bourse du travail autonome sous le nom de Maison des Syn-
dicats. Le comité confédéral (les deux sections réunies) avait pris
cette décision dans les termes suivants, à la date du 19 avril
1912:
« La C. G. T, cède à l'Union des Syndicats de la Seine le ter-
rain de la rue Grange-aux-Belles pour la liquidation de la créance
Louzon.
« La C. G. T. entre dans la nouvelle Société ayant pour apport le
capital représentant les divers services de la Maison des Fédéra-
tions, capital lui donnant une part administrative dans la gestion
de la nouvelle Société, proportionnée à cet apport.
« Dans la transformation probable de la Maison des Fédérations
(Ij Voir les Petites affiches, n" du 14 novembre 1907,
(2) Rapport Confédéral au Congrès d'Amiens, Compte rendu,. ç. 5,
CHAPITRE VI. LA MAISON DES FliDERATlONS 585
en Maison des Syndicats, la nouvelle Société devra réserver en
nonnbre suffisant des locaux pour le logement des Fédérations ac-
tuellement locataires et pour celles à venir.
« Les locaux devront être disposés pour que puisse s'élablir une
vie fédérale et confédérale indépendante de la vie des Syndi-
cats. »
Cette fusion fut votée, sous certaines réserves, par le comité
général de l'Union des Syndicats de la Seine, en 1912 (I). Elle fut
confirmée par le Congrès confédéral de 1912.
(1) Bulletin Officiel de l'Union, 1912, n°^ 81 et ^2.
Mi
Ll\ RE V
LES MOYENS DE LUTTE
CHAPITRE PREMIER
L'Action directe.
Action émeutière dans la rue, action économique contre le pa-
tron et contre l'Etat, synonyme d'anarchie, de bris d'outils, de
détérioration de produits, d'anti-parleraentarisme, l'action di-
recte a plusieurs sens et, peut-on dire, plusieurs physionomies :
aussi n'en voit-oft pas l'unité. Au sens le plus courant, c'est toute
action violente des ouvriers détruisant des outils ou manifestant
dans la rue ; mais ce sens simplifié, et quelque peu diffamatoire,
les ouvriers ne l'admettent pas ; ils prétendent à une signification
plus riche, plus morale. Us disent : action direcle, comme ils
pourraient dire: action syndicaliste ou action révolutionnaire ;
comme un républicain dit : action nationale. Toute action menée
par le Syndicat au nom du métier est pour eux, qu'elle soit vio-
lente ou non, une action direcle. Comme l'a écrit Louis Niel
(ancien secrétaire de la G. G. T.), la « vraie forme de l'action di-
recle, c'est tout simplement la forme syndicale avec toutes ses
conséquences » (1). L'action directe, dit également Emile Pouget,
(ancien secrétaire de la Voix du Peuple), « c'est purement l'ac-
(1) L. NiEL, signe des temps Action directe, 1903, n» 3).
588 LIVRE V. LES MOYENS DE LXJTIE
tion syndicale 1) », c'est « toute manifestation s[)onlanée ou réHé-
chie de la volonté ouvrière » (2).
Ainsi entendue, restituée dans la plénitude de son sens, lac-
lion directe s'entend de toutes les manifestations syndicales,
quelles qu'elles soient, grève, discussion pour relever les salaires,
agitation ou manifestation pour faire voter une loi, sabotage,
boycottage. L'action directe n'est pas une manifestation particu-
lière de l'activité ouvrière, ni un des moyens de tactique s'ajou-
lanl à ceux qui viennent d'être énumérés. C'est le nom commun
donné aux diverses manifestations ouvrières lorsqu'elles sont me-
nées exclusivement par des ouvriers.
Si l'on veut savoir, dans tel cas, s'il y a eu action directe, ce
n'est pas, on le voit, l'objet ou l'intérêt de la manifestation qu'il
faut chercher, ni la forme ou le caractère du résultat, ni même
enfin la procédure, mais celui ou ceux (jui ont agi. C'est ainsi
qu'une loi votée par les Chambres pourra être considérée par les
théoriciens ouvriers comme rentrant dans l'action directe — quoi-
qu'ils fassent de l'action parlementaire le type de l'action indi-
recte — lorsqu'elle sera le gain d'une « pression » ouvrière syn-
dicale sur les pouvoirs publics. L'action directe est donc une
méthode, la méthode qui donne son unité à toute l'aclivilé ou-
vrière ; elle est en même temps une philosophie qui tient en ces
quelques mois : l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des
travailleurs eux-mêmes. Dans ces conditions, son étude doit
naturellement précéder celle des divers moyens tactiques, puisque
c'est elle qui sert à les classer s])éciriquement et à les légitimer.
La théorie de l'action directe est concrète ou, si l'on préfère,
pragmatique : elle est l'expression non pas d'une convenance in-
tellectuelle, mais d'une manière d'être de la classe ouvrière. For-
mée peu à peu au cours des luîtes menées par les groufiements
syndicaux pour obtenir des améliorations matérielles et morales
et s'organiser administrativement, esquissée par l'Internationale,
elle n'a été formulée systématiquement qu'après la fondation de
(1) E. PoLGET, L'Action directe s. d. — 1910 , p. 4.
(2) E. PouGET, La ConféJéiation (jénérale du Travail (.l'-^OS). P- 36.
Cf. Encijcl'>péi'>e du mouvement syndicaliste, dirigée par V. Gritfuellies et
L. Jouliaux, V» Action directe.
CHAPITRE 1. l'action DIRECTE 589
la C. G. T., c'est-à-dire au moment où la classe ouvrière ayant
constitué son unité a pu naturellement avoir l'ambition d'être
autonome.
Plus anciennes que la C. G. T., les origines de la théorie de
l'action directe remontent pratiquement, au point de vue ouvrier,
à l'Internationale des travailleurs, à ce considérant célèbre de ses
statuts déjà rappelé: « l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre
des travailleurs eux-mêmes », considérant inspiré lui-même de
la conclusion du Manifeste communiste de K. Marx et Engels :
« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ». L'Association in-
ternationale, la première, engagea tous les ouvriers à s'unir entre
eux pour résoudre par la solidarité et l'éludî le <ï problème » de
leur « servitude politique, morale et matérielle ». Cet a[)pel à
« l'union fraternelle entre les travailleurs des diverses contrées »,
n'était-ce pas déjà la revendication par la classe ouvrière de son
autonomie sociale, une négation de l'utilité du concours de la
bourgeoisie, de l'Etat?
Cette négalion fut d'abord provisoire et partielle. Sous l'influence
des blanquisfes en particulier, l'Internalionalesortitde l'abslentio-
nisme et prit, notamment en France, vers la fin de l'Empire, un
caractère électoral et politique. A l'action professionnelle fut alors
alliée l'action politique ; il y eut collaboration avec des bourgeois,
tantôt l'une, tantôt l'aulrede ces actions cherchant à subordonner
sa rivale, contrairement aux intentions des fondateurs, de ïolain
el de ses camarades, qui estimaient que l'Internationale devait
n'être qu'ouvrière, c'est-à-dire a-bourgeoise el a-polilicienne (1).
Les deux tendances, la politique el la professionnelle, d'abord
parallèles, ensuite fondues, puis côte à (ôte hostiles, finirent par
diverger complètement : deux noms restent attachés, avant la
Commune, à cette divergence, celui do Marx et celui de Bakou-
nine. Sur le disciple de Proudhon, Marx l'emporta tout d'abord :
au Congrès international de La Haye, en 1872, il fit expulser ses
adversaires ; mais ceux-ci, avec Bakounine, assemblés en contre-
(1) Dans le premier n° de l'éphémère journal l'Action directe (1903),
4'action directe est considérée comme un retour à l'Association internationale
des travailleurs.
390 UXWE V. LES MOYENS DE LUTTE
Congrès régional, à 'Genève, en 1873, prononcèrent la déchéance
du Conseil général de rinternationale, qui, sur l'instigation de
Karl Marx, avait été transféré à New- York. Désormais les deux
tendances qui se disputaient à l'intérieur de l'unité internationale
auront chacune, après quelques années d'entente, un développe-
ment particulier : à Marx et aux sections s'inspirant de lui se rat-
tachera le parti socialiste, appelé aujourd'hui l'Internationale
ouvrière, avec un programme dont l'article essentiel est la con-
quête des pouvoirs publics; à Bakounine, à la Fédération juras-
sienne, qui fut fondée sous son inspiration, l'anarchisme sans
cadres (Kropotkine, Grave), la C. G, T. avec son syndicalisme
a- parlementaire, le parti du travail (l'expression est d'Emile Pou-
get) opposé, par principe, à toute action politique, à toute agita-
tion électorale. C'est à ces premiers jurassiens, et à leurs conti-
nuateurs immédiats, qu'est due la mise en œuvre du considérant
de l'Internationale ; c'est eux qui précisèrent, accusèrent la ten-
dance fédéraliste des sections internationales, donnèrent une
forme administrativeà l'anarchisme immanent de tous ces groupe-
ments. Critique de l'Etat, devoir pour la classe ouvrière de mener
une action exclusivement économique, voilà tout le fédéralisme
jurassien, mais épuré et, au vocabulaire près, la théorie de
l'action directe.
Les ouvriers disent qu'ils ne doivent compter que sur eux-
mêmes, parce que les lois sont inefficaces et l'Etat impuissant,
parce qu'il y a contradiction profonde entre la démocratie, basée
sur l'inégalité économique, et les intérêts de la classe ouvrière,
victime de cette inégalité. La puissance révolutionnaire de réno-
vation sociale, les syndicalistes pensent que seule la classe
ouvrière la possède ; et ils la manifestent non seulement parla
lutte, mais aussi et surtout pir les diverses organisations auto-
nomes qui, à l'Etat, substituent les institutions ouvrières. A la
base de la théorie, il y a donc une critique politique.
Ici il faut remonter à Proudhon qui, dans la Capacité politique
des classes ouvrier es {iS%o) (l)a montré que les monarchistes, pro-
(1) On doit rappeler que Saint-Simon et surtout Fourier étaient absolu-
ment indifféreuts en matière politique. V, notamment : Focrter, Traité
CHAPITRE 1. l'action DIRECTE 391
moteurs, puis soutiens de l'Empire né d'un coup d'Etat, n'étaient
pas plus hostiles au prolétariat que le parti d'opposition républi-
caine lui-même. « Les exhumés du Gouvernement provisoire,
écrivait-il, ne se sont pas montrés plus ardents, en mars 1864,
contre les candidatures ouvrières, que les chefs de la féodalité
financière n'ont fait depuis douze ans, contre les plans écono-
miques des démocrates (1) ». Puisqu'il y a scission entre les ou-
vriers et les divers partis, quel est le devoir des classes ouvrières
« excommuniées « politiquement ? Il répondait : accepter la ré-
probation de la bourgeoisie, et d'injure la transformer en moyen
de libération. Voilà où la pensée de Proudhon s'est rencontrée
avec les promoteurs de l'Internationale. Le devoir, c'était dese sé-
parer de tous les partis bourgeois. « La séparation que je recom-
mande est la condition même de la vie. Se distinguer, se définir,
c'est être, de même que se confondre et s'absorber, c'est se
perdre (2). » Il précisait: « Il faut avant tout que la classe ou-
vrière sorte de tutelle et que, sans se préoccuper davantage de
ministère ni d'opposition, elle agisse désormais et exclusivement
par elle-même et pour elle-même (3) ». Conclusion : rejeter toute
action parlementaire : « L'appât de la tribune publique, auquel
le peuple s'est laissé séduire, n'a été qu'ua leurre; toutes ses esj>é-
rances ont été trahies par ses représentants, et elles le seront tou-
jours... il n'y a rien à faire pour nous au Corps législatif 4). »
de l'association domestique agricole (1S22) ; Villegardelle, Besoin dea
Communes ; impuissance de la politique à les satisfaire (1834 , publica-
tion annoncée, dans une notice fouriériste comme une étude destinée à
f désabuser de la politique ». Débâcle de la jiolitique en Finance (1835,
(sans nom d'auteur), brochure sociétaire où fauteur marque avec « joie
la désertion qui se manifeste dans le domaine de la politique et le discré-
dit où tombent les controverses constitutionnelles et administratives *
fp 3;.
(1) Proudho.'«, Les démocrates assermentés et les réfractaires (1863).
;2) P. 2:33.
(3y P. 241.
(4) P. 267. — Déjà au moment de rélection à la Présidence de la Répu-
blique, Proudhon avait proposé dans le Peuple, soit de voter pour Ca-
vaignac, soit de ne pas voter du tout. » En ne votant pas, la démocratie
socialiste frappait le monde par un acte éclatant de scepticisme politique,
elle abjurait son gouveruementalisme. » (Confessions d'un révolution-
naire ^1850), p. 244).
502 LIVRE V. — LES MOYENS DE LUTTE
On sait que le serment de fidélité à l'Empire était exigé de tous
les députés au moment de siéger. N'était-ce pas imposer à cor-
tains d'entre eux un faux serment? Cesernient des républicains
à l'Empire, partant ce faux serment à l'Empire, Proudhon pensait
qu'il conduirait nécessairement les élus au parjure à l'égard des
républicains. Voilà quel élait son principal argument pour rejeter
le parlementarisme. On aurait tort toutefois de ne considérer
l'opinion de Proudhon que dans son rapport avec cette règle cons-
titutionnelle, encore qu'il ait insisté fortement, essentiellement,
sur l'immoralité de ce vœu de loyalisme, et violemment pris à
parti tous les <i assermentés », depuis l'orléaniste Thiers et le lé-
gitimiste Berryer jusqu'aux républicains J. Favre et Pellefan, au
j)oinl même de ne paraître défendre l'abstention parlementaire
qu'on raison de cette immoralité. Si la Capacité des classes ou-
vrières, qui déborde les circonstances du moment, re.ste encore la
meilleure Introduction au syndicalisme contemporain, c'est
qu'elle contient une pensée indépendante de ces circonstances.
Tout le livre de Proudhon a eu pour objet de faire connaître
« l'idée spécifiquement ouvrière », l'idée du prolétariat, originale
et sans lien avec le bonapartisme et le républicanisme de l'oppo-
sition : en face du gouvernement et de l'opposition, il a posé une
classe ouvrière autonome, avec une capacité politique attestée par
le développement du mutuellismeau caractère et aux tendances in-
compatibles avec l'autorité, l'indivisibilité et la centralisation du
pouvoir, l'insolidarité économique, la subalternisation du travail
par le capital. Un autre ordre, une autre liberté, une autre unité,
voilà ce que la classe ouvrière doit nous apporter ; de nouveaux
principes qui n'ont rien de commun avec ceux de la bourgeoisie.
« Je conclus, écrivait fermement Proudhon, que l'idéal politique
et économique poursuivi par la démocratie ouvrière n'étant pas
le même que celui auquel s'acharne en vain depuis soixante-
dix ans la classe bourgeoise, nous ne pouvons figurer, je ne dis
pas seulement dans le même Parlement^ même dans la même
opposition ; les mots chez nous ont un autre sens que chez ceux-
là ; que ni les idées, ni les principes, ni les formes do gouverne-
ment, ni les institutions et les mœurs ne sont les mêmes (1 j »
Cl Op. cit., p. 241.
4
CHAPITRE 1. l'action DIRECTE 393
Ne peut-on dire, en effet, que le principe qui anime une oppo-
sition socialiste parlehientaire, est le principe même sur lequel
repose le gouvernement? M'use-t-elle pas de la loi, de l'autorité?
Les socialistes sollicitent l'intervention du pouvoir contre les pa-
trons ; ils proposent des lois, dites : lois ouvrières. N'est-ce pas
sur le terrain légal que les socialistes parlementaires, même les
plus révolutionnaires, placent tout débat, aussi bien les revendi-
cations ouvrières particulières que les interpellations? D'autre
part, ne peut-on ajouter qu'en combattant le pouvoir ils le for-
tifient? En l'améliorant au profit des ouvriers, ils le font durer.
Ce que Proudhon disaitde Topposilion républicaine sous l'Em-
pire, ne peut-on le répéter de l'opposition socialiste, sous la Ré-
publique? {( Ainsi, forcée par son principe qui lui est commun avec
le gouvernement de voter le budget dans son ensemble, l'opposi-
tion se réduit à faire au pouvoir une guerre de chicane (i). «
Sans doute les socialistes parlementaires ne votent pas le budget,
mais ils le critiquent, y proposent des suppressions et des addi-
tions : en fait, c'est comme s'ils le votaient (2). Proudhon disait
encore : c Qui vole le budget se prononce nécessairement pour
le svstème ; qui affirme celui-ci suppose du premier coup celui-
là. Le débat, toujours plus ou moins acrimonieux, auquel se livrent
chaque année l'opposition et le ministère, n'est que pour l'acqui-t
de la conscience bourgeoise, qui veut que le budget soit vérifié,
discuté et voté : débat inutile qui jamais ne touche aux principes
(1) Op. cit., p. 319.
2; Le Congrès socialiste international d'Amsterdam fl904) vota, sur la
proposition des Allemands, la motion suivante, dite de Dresde (du nom de
leur Congrès où elle avait été adoptée) : « Le parti décline toute responsa-
bilité quelle qu'elle soit dans les conditions politiques et économiques ba-
sées sur la production capitaliste, et ne saurait, par suite, approuver au-
cun des moyen» de nature à maintenir au pouvoir la classe dominante »
(Compte rendu analytique (1904 , p. 115. Cf. Edgard Milhadd, La Tac-
tique Socialiste et les décisions des Congrès internationaux (1905),
p. 83. — A leur Congrès national de Nuremberg (1909 les socialistes alle-
mands, fidèles au principe déjà voté au Congrès de Lubeck 1901) ont dé-
cidé que les membres du Parti devaient refuser le budget au Reichetag,
et dans les landtags particuliers. La règle a toujours été suivie pour le
Reichstag, mais des infractions ont été quelquefois commises dans les
j diètes locales. Sur ce point, V. Bracke, Nuremberg et Magdebourg [Hu-
j . ynanité, n" du 7 août 1910'.
Maxime Leroy 38
594 LIVRE V. — T-ES MOYENS DK LUTTE
et ne roule quesur des détails d'application ». Et ici le paysan
bisontin écrivait la phrase décisive : « D'accord sur les totaux, le
Gouvernement et les partis, le ministère et l'opposition ne dif-
fèrent que sur le titre adonner aux allocations et la manière de les
motiver. Or, ce sont justement les totaux que la démocratie ou-
vrière ne peut accorder, attendu qu'elle rejette le système uni-
taire : donc à quoi bon se donner des représentants (1)? »
La formule serapprochantle plusdes théories confédérales, aélé
donnée par le Bulletin de la Fédération, dans un numéro de no-
vembre 1874. C^est la première expression très nette de l'action
directe dérivée doclrinalement de Proudhon, héritier, en ce point
et en quelques autres, de Fourier. A la suite de Proudhon qui
avait démontré « l'incapacité révolutionnaire de tout le gouver-
nement, par nature, immobiliste, réfractaire à toute inilialive,
disons même, contre-révolutionnaire » (2), J. Guillaume montra,
à son tour, qu'en se bornant à voter, les ouvriers « n'ont d'autre
organisation que celle qu'ils reçoiventde leurs meneurs politiques
pour les besoins de la lutte électorale, organisation factice, étran-
gère aux réalités du travail », et, dans sa conclusion, 'l'ami de Bakou-
nine conseillait à ses camarades de s'organiser économiquement, de
créer des « sociétés de métier », de recruter « l^armée du travail,
une armée qui une fois aguerrie et disciplinée sera en état de te-
nir tête à la bourgeoisie et de lui dicter ses volontés ». H disait
encore, phrases plus caractéristiques : « Si les ouvriers veulent
raccourcir la journée de travail, ils signifient à leurs patrons leur
volonté, et la résistance à l'armée du travail étant impossible, les
patrons sont forcés de céder. S'agit-il d'augmenter le salaire, de
prendre des mesures concernant le travail des femmes et des
enfants, etc.? on emploie le même moyen : au lieu d'avoir re-
cours à l'Etat qui na de forces que celles que les ouvriers lui
donnent, les ouvriers règlent directement Vaffaire avec la bour-
geoisie, lui posent leurs conditions et, par la force de leur orga-
nisation, la contraignent de les accepter ».
Si l'on rapproche ces quelques phrases de la détinilion sui-
(1) Confessions d'un révolutionnaire (1850), p. 58 et a.
(2; James GniLiAcm, L'Internationale, t. III (i(909), p. 247.
I
CHAPITRli I. — l'action DIRECTE 595
vanle proposée par Dumas, au \î° Congrès de l'Union Fédérale
de la métallurgie (1903), on remarquera les similitudes entre le
« règlement direct » de J. Guillaume et, l' « aclion directe » des syn-
^iicalistes contemporains. « L'action directe, disait Dumas, c'est
■celle qu'exercent sur les capitalistes les trav^ailleurs, sans inter-
médiaire aucun. Nous avons été habitués dans le passé à chercher
des influences en dehors des rangs des travailleurs. Les mauvais
'résultats que nous avons obtenus nous ont montré que les bour-
geois ne voyaient comme but que les moyens d'arriver. Nous de-
mandons aux prolétaires de ne plus accepter d'intermédiaires et
•de faire leur besogne eux-mêmes (1). »
La critique de l'Etat et de la loi par Proudhon, témoin des
journées de juin 48, critique mise àjour, avec d'autres conclusions,
par les jurassiens, nous la retrouvons à la base de l'action directe
des syndicalistes.
(( Nous pensons, disait un rapport lu au Congrès confédéral de
Tours (1896) que la loi est inefficace, n'étant jamais appliquée lors-
qu'il s'agit du soulagement des travailleurs. Aussi nous ne devons
compter que sur nous-mêmes et c'est à nous, tes travailleurs, qu'il
appartient de faire appliquer ta toi (2). »
Cette citation n'est pas isolée. On lit encore dans ce même rap-
port d'autres passages non moins clairs: « Les travailleurs ne
comptant que sur eux-mêmes n'auront pas à se soucier de décrets
ei de lois qui ne seront mis en vigueur que lorsque le prolétariat
sera assez organisé pour en assurer l'organisation. » Rattachant
notre temps au début de la G. G. T.,Yvetot, secrétaire de la section
confédérale des Bourses du travail, a écrit, que toute loi « est faite
pour les bourgeois » ^^3) et GritTuelhes que l' a Etat est un facteur
d'oppression (4) ». Au Congrès confédéral de Montpellier (1902),
Bousquet, secrétriire de la Fédération de l'alimentation, disait que
« les lois, même les meilleures, ne valent rien ». Cet orateur ex pri-
maitbien l'opinion unanime du Congrès car, quelques instants
(1) Compte rendu, p. 202.
(2) Rapport de la Commission (lutte pour l'obtention d'une législation
pour le travail.) Compte rendu du Congrès, p. 144.
(3) A. B. G. syndicaliste, p. 10.
(4) V. Griffuelhes, Les objectifs de nos luttes de classes, p. 20.
596 LIVRE V. — LES MOYKNS DE LUTTE
après, les délégués manifestèrent une réprobation qu'indique le
compte rendu, lorsque Guérard dit : « Vous n'ignorez ])as que
pour abroger ui e loi il en faut une nouvelle (1) » : tous pen-
saient à la force syndicale mise au-dessus des lois.
Dans une petite brochure de propagande intitulée ; VUnion
fédérale des Ouvriers métallurgistes de France, est déconseillé
et critiqué tout recours du prolétariat à l'Etat, parce que « les gou-
vernants, fussent-ils animés des meilleures intentions pour la
classe des producteurs, ne pourraient jamais, dans la société ac-
tuelle, endiguer ni mettre un ol)stac[e à l'iniquité sociale don*, ils
sont les victimes. » A quoi doivent-ils donc recourir? » La bro-
chure répond : « C'est sur soi-même qu'il faut compter, sur notre
action directe (2) ».
Dans le même sens déjà, parlait un orateur au Congrès inter-
national de la C. G. T., tenu à Paris en 1900 : « Lorsqu'on nous
dit : Faites-vous représenter dans les pouvoirs publics de manière
que ceux qui vous représenteront vous afTranchissent, nous di-
sons que cela détruit l'esprit d'initiative, que l'homme qui se
borne à se faire remplacer perd son individualité et que, si nous
voulons accomplir une révolution, il nous faut être révolution-
naires nous mêmes el non par procuration. (Approbation) (3) .»
«J'oppose à l'aclion étaliste, a écrit un rédacteur des Temps Nou-
veaux, l'action directe contre le patronat (4) ». Par l'action directe,
dit encore GrifTuelhes, le travailleur « acconjplil lui-même son
elîort ; il l'exerce personnellement sur les puissances qui le do-
minent, pour obtenir d'elle les avantages réclamés... l'ouvrier
crée lui-même sa lutte ; c'est lui qui la conduit, décidé à ne pas
s'en rapporter à d'autres qu'à lui-même du soin de le libérer » (5).
Inopinément, la question de l'utilité des lois fut posée au
X" Congrès de la Fédération des travailleurs du verre, au cours
d'une discussion sur les retraites ouvrières. Son improvisation^
(1) Compte rendu, p. 199. Cf. eod. toc, p. 32.
(2) P. 9.
(3) Compte rendu, p. 48.
(4) Temps nouveaux, 1903, n" 25.
(5) V. Griffuelhes, L'Action syndicaliste, p. 23.
CHAPITRE 1. — L ACTION DIRECTE
o97
voilà ce qui donne sa valeur à celle rapide controver.-e : elle per-
met de surprendre la pensée ouvrière dans sa spontanéité.
Après que Goujel eul dit que les ouvriers ne devaient pas
« avoir confiance dans les gouvernants », le secrétaire fédéral
Deizant s'écria que ce n'était pas « rendre un mauvais service à la
classe ouvrière que de l'habituer à ne compter que sur elle-même
et à no plus croire aux promesses des représentants ». 11 dit aussi
qu'il était a lâche de compter sur les bourgeois pour améliorer
notre sort. » Le débat fut clôturé par cet ordre du jour qui in-
dique quel rayonnement avait l'opinion de Deizant : « Le Con-
grès reconnaissant que malgré les plaintes réitérées de la classe
ouvrière, la bourgeoisie capitaliste reste sourde à ses appels elque
tout ce que nous tenons de meilleur du passé a toujours été con-
quis de haute lutte, engage la classe ouvrière à surtout compter
sur elle-même pour parvenir à son émancipation (i). »
Le scepticisme en matière d'action politique n'est pas spécial à
l'organisation économique du prolétariat ; son organisation po-
litique le connaît également. J. Guesde écrivait en 1878 que « la
substitution de la forme républicaine à la forme monarchique ne
saurait être tout au plus qu'un commencement, le premier pas
pour la classe ouvrière dont la révolution sociale est encore à
faire » (2). Ainsi Proudhon ne voulait voir dans la « démocratie»
qu' « une préparation à la République une et indivisible » (3). Et,
prenant texte des grèves que le gouvernement ne laissait pas se
dérouler librement, le rédacteur en chef de V Egalité recomman-
dait aux ouvriers français de « s'organiser en parti distinct, sur le
terrain républicain, bien entendu, mais loin des répuhlicams de
la classe dirigeante et co7itre eux » (4). L'année suivante, en
1879, invité à préciser sa conception de la Révolution, Guesde
écrivait qu'elle se ferait « soit par le bulletin de vote, quoique
(1) Compte rendu, p. 107 et s. — Cf. dans le même sens : Phllodiibr,
Histoire des Bourses du travail, p. 53; P. Delesallb, Les deux méthodes
du syndicalisme, p. 8 et s. ; M. Pierrot, Syndicalisme et révolution^
p. 21 et s.
[2,, J. GoESDE, La République et les grèves (Paris, 1878), p. 5.
(3) Solution du problème social (1868), p, 54.
(4 Op. cit., p. 20.
598 LIVRE V. LES MOYENS DR LUTTE
rien ne permette de l'espérer », soit par « le fusil » ; et il avait
soin, au surplus, d'ajouter qu'elle ne pourrait éclater que comme
la conséquence d'une organisation préalable « des forces proléta-
riennes, organisation qui peut revêtir toutes les formes, syndi-
cat, sociétés de résistance et jusqu'aux sociétés coopératives de
consommation » (1). Sur ce point, Guesde n'a guère varié, quoi-
qu'on en ait dit (2). Le 19 septembre 1900, il écrivait encore, dans
le Petit Sou, sous ce titre : Un Congrès modèle, ces lignes d'un
pessimisme bien syndical : « A quoi nous a menés la guerre faite
aux curés et aux divers dieux depuis des siècles? Et la guerre
aux monarchies ou empires "? Nous avons fait, sans nous en dou-
ter, au prix souvent du plus généreux de notre sang, le jeu de
l'unique ennemi, la bourgeoisie, trop heureuse de voir les efforts
du prolétariat s'égarer contre des fortunes ou contre des fan-
tômes «. « L'Etat, lit-on dans le programme de l'ancien Parti ou-
vrier, n'existe que pour protéger la classe spoliatrice et compri-
mer la classe spoliée (3). »
Jaurès lui-même a souvent parlé de la loi avec quelque dédain.
Il a montré, un jour, en examinant le rôle des élus, qu'il y avait
une sorte d'incompatibilité entre les principes de l'organisme syn-
dicaliste et ceux de l'organisme politique : « Notre rôle, écrivait-
il, n'est pas de nous substituer dans la création et le fonctionne-
ment des organismes ouvriers aux salariés eux-mêmes. L'ex-
cellence du Svndicat, l'excellence de la Coopérative, c'est précisé-
ment de fonctionner non pas par des mandataires généraux et
distants, mais par des participations immédiates qui mettent en
«euvre la force ouvrit're, la compétence ouvrière, elle-même(4), »
Ces quelques lignes ne pourraient-elles pas être signées par
Emile Pouget? Même pour les socialistes les plus parlementaires^
(1) J. GcESDB, Collectivisme et révolution (1879), p. 22, en note. — Il
écrivait dans l'Egalité du 2 mars i878 : « Sous prétexte que le bulletin
de vote suffisait et devait suffire à tout, le fusil, le droit au fusil, a été
rayé de l'arsenal populaire ; et de ce bulletin, depuis trente ans qu'elle le
pratique, quelle amélioration a retiré la masse laborieuse ? Aucune. »
(2; Emile Pouget, Variatioyis guesdites (s. d.).
(3) Le programme du Parti ouvrier (éd. 1902), p. 86.
4() Humanité, n» du 30 mars 1905. Cf. n» du 8 janvier 1907.
CHAPITRE l. l'action DIRECTE 599
Vaction indirecte à\x Parlement n'est qu'un moyen subordonnée!
imparfait.
Pour une part d'ailleurs, l'action directe syndicale participe, en
fait, à l'action politique, quoiqu'endise la théorie : c'est en cas de
« pression extérieure ». I.a npgalinn de l'Elat et de la loi est donc
moins absolue que ne le feraient croire les déclaralions de prin-
cipes syndicalistes.
On appelle « pression ouvrière » l'action des ouvriers par mee-
tings, manifestations dans la rue, afiiches, violences diverses,
pour obtenir du gouvernement et des Chambres le vote de lois fa-
vorables au prolétariat (1). C'est le genre d'action directe le plus
connu ; on croit même assez communément que cette violence
est toute l'action directe.
Au lieu de pénétrer dans l'Etat pour en modifier les tendances,
en détendre les ressoris ou en tirer un avantage, les syndicalistes
révolutionnaires prétendent n'agir sur lui que du dehors, sans
participer à son fonctionnement, même indirectement, à la diffé-
rence des socialistes parlementaires: ils se refusent à mener la
lutte contre les pouvoirs publics sur le terrain parlementaire. «A
la tactique de la pénétration qui entraînerait la classe ouvrière à
faire fatalement acte de parti, le syndicalisme oppose et préfère la
tactique de la pression extérieure qui dresse le prolétariat en bloc
de « classe » sur le terrain économique (2) ». Les manifestations
contre les bureaux de placement en 1903-1904, du 1" mai 1906
en faveur de la législation sur le repos hebdomadaire, celles de
1910 contre le projet de loi sur les retraites ouvrières voté par le
Sénat, sont des exemples de pression extérieure : aux premières
parait due la loi sur les bureaux de placement (3), quant à
celles-ci, elles furent stériles. La Chambre vota en effet le projet
du Sénat sans y apporter de modifications. Ces manifestations
n'ont pas été toutes violentes (4). En fait, elles l'ont été généra-
(l) E. PouGET, L. C. G. T., p. 36 et s.
^2) E. PoujBT, La C. G. T., p. 46.
(3) Cf. Voix du Peuple, n°s des 20 mars et 12 juin 1904.
(4) LuQUET, dans l'Avant-Garde, 1905, n° 9 ; Bourchet au XI* Congrès da
la métallurgie (1903), [Compte rendu, p. 227). Pougkt, La C. G. T.,
p. 36, etc..
coo
LIVRE V. LES MOYtNS DE LUTTE
Ien>ent, ainsi que la 'plupart des manifestations publiques, qui
bien rarement échappent aux bagarres, ai:x coups, aux alterca-
tions avec la police ou avec les contre-manifestants.
Dans sa forme, cette tactique de la « pression extérieure » n'a
rien de spécifiquement ouvrier : ses théoriciens l'ont quelquefois
rattachée à la politique bourgeoise, spécialement à l'action drey-
fusiste, tels le libertaire Charles-Albert et Grifhuelhes (1). Il est
certain qu'elle a la plus grande parenté avec les « journées », si
importantes en 93, en 1830, en 48, en 70 et en 71. Les plus
célèbres de ces « journées » ouvrières remontent aux révolutions
de juillet et de 48, et parmi les plus efficaces au point de vue
ouvrier, on peut citer celles de 48 sur le droit au travail elles ate-
liers nationaux ; celles qui précèdent la nomination de la Com-
mission de gouvernement pour les travailleurs ; celles enfin qui
firent ajourner les élections du 23 avril. On doit encore citer
les « journées » blanquisles, sous la royauté citoyenne. Pa-
rentes, les deux tactiques sont dissemblables cependant. L'action
directe contraste avec ces journées par son caractère systématique
et son esprit : elle est violemment anti-parlementaire ; et à la
différence de la tactique politicienne blanquisle, c'est une action
collective syndicale.
Le mandat impératif qui, à tant d'égards, est contraire à une
organisation rationnelle, puisqu'il a pour objet de supprimer les
discussions, l'échange de vues, l'enseignement mutuel, a joué à
un moment le rôle de celte « pression extérieure » recommandée
par les syndicalistes. Par le mandat impératif, la classe ouvrière
signifiait sa volonté en se refusant à discuter. Sans doute, les so-
cialistes élus avec un mandat impératif étaient-ils membres du
Parlement, mais ils n'en demeuraient pas moins extérieurs à
l'Assemblée, si l'on peut dire, du moins théoriquement étrangers
à son. statut, puisqu'ils avaient pour mandat d'apporter des so-
lutions sans lien, par principe, avec le travail des commissions et
des délibérations publiques. Il y avait bien « pression extérieure u.
11 n'est pas sans intérêt de remarquer que c'est le parti le plus
;1) Cil. Albert, Temps nouveaux, 1?03, n° 22; V. Griffuilhbs, Action
sym/icaliste, p. 23.
CHAPITRE I. l'action DIRECTE 601
caractéristiquement ouvrier et syndicalqui fit du mandat impéra-
tif un des articles fondamentaux de son programme, le parti
allemanisle (P. 0. S. R.) ; il fut la moins parlementaire des
fractions socialistes (1). Le parlementarisme allemaniste est une
des premières formes de l'a-parlementarisme syndical : celui-ci
relève donc d'une évolution ancienne, plus profondément ou-
vrière et même plus immédiatement socialiste que l'on ne croit à
une première observation. La croissance des Syndicats n'a fait
que rendre la tactique allemaniste plus collective, plus syndicale ;
aux délégués, élus des groupements socialistes, ont succédé les
mouvements de masse, ces participations immédiates dont a
parlé Jaurès,
On crut tout d'abord qu'il y avait, même dans ce cas, « action
directe » ; mais, à l'analyse, ont voit qu'il y a également u action
indirecte », Qu'ils le veuillent ou non, les syndiqués eu agissant
sur le Parlement font acte d'électeurs ; ils obéissent à une obscure
loi en l'Etat : ce sont des électeurs sommant les législateurs. La
pression extérieure considérée quant à son objet, est donc une
action indirecte. Elle n'est directe qu'à son point de départ : un
corps de métier agissant en masse.
Les polémiques de la Petite République et de la Voiv du
Peuple, principalement en 1902 et 1903, ont eu pour elTet de
montrer l'impossibilité pratique où était l'action directe de se
conserver purement syndicale dès qu'elle touchait aux choses par-
lementaires ; elles ont eu aussi cet autre résultat de faire réfléchir
les socialistes parlementaires sur l'inefficacité de leur action isolée
des organisations ouvrières. Ainsi la vie fait des moyennes. Trop
séparés des Syndicats, ceux-ci avaient fini par parlemenlariser la
révolution au point de la rendre purement verbale : les Syndicats
par leur action collective ont rappelé aux députés socialistes qu'il
y avait un prolétariat organisé. « Il faut reconnaître, a écrit no-
tamment M. Henri Dagan, que beaucoup de socialistes parle-
mentaires, grisés par des succès de parade, et gagnés par la dou-
ceur des prébendes prochaines ont un penchant irrésistible à
(1) Voir notamment les déclarations du P. 0. S. R. contre le Parlement
au Congrès International de Bruxelles (1891) ; Compte rendu, p. 148.
602 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
blâmer (et même à s'opposer) à toute intervention énergique,
même lorsque les intéressés la croient nécessaire » (1). Et ter-
minant ses critiques, qui s'adressaient et à l'action directe et à
l'action parlementaire, il concluait en faveur des deux tactiques,
tandis que Louis Maurice, qui à celte époque était le plus persé-
vérant adversaire du syndicalisme lévolutionnaire, protestait lui
aussi contre « l'autoritarisme politique », la »< prostitution élec-
torale », et enfin réclamait l'indépendance des Syndicats à l'égard
du parti socialiste (2). Syndicalistes et socialistes s'étaient, se sont
rapprochés par la force des choses.
Appel à la solidarité et à l'énergie, l'action directe, écrit Pougel,
« affine et élève (3) » les ouvriers : et, ajoute Luquet, qui fut se-
crétaire intérimaire de la C. G. T., « elle nécessite l'attention sou-
tenue, stimule l'esprit pour la compréhension des choses et des
faits, provoque l'entente, la cohésion de tous les travailleurs (4) ».
Cette excitation des sentiments de solidarité et de liberté entre ou-
vriers, voilà par où l'action directe a un caractère de moralité;
et, sur ce point, tes faits répondent aux intentions. Si l'on
veut bien songer, par exemple, à tous les sacrifices que représente
une grève (les syndicalistes estiment que la grève est le meilleur
exemple d'action directe") (5) : incertitudes du lendemain, dé-
penses des économies, privations quotidiennes de nourriture, on
imaginera facilement quelles valeurs morales les travailleurs
doivent mettre en jeu pour rester en chômage; ils se tendent à
leur maximum pour résister à la peur, aux suggestions de
leur propre faiblesse, de leur subordination. Harold Hôffding a
écrit dans sa Morale, un des plus beaux livres de notre temps,
qu' « il n'est point douteux que, pendant les luttes de celte sorte,
(l'i H. Dagak, Les revendications ouvrières et leurs tactiques divergentes
[L'œuvre nouvelle, septembre 1903) ; L. Maurice, Les revendications ou-
vrières [Petite République, n° du 22 septembre 1903 : Le ynot et la chose)',
[eod. toc, n° du 30 août 1903).
;2) Louis Maurice, L'autoritarisme politique [Petite République, n° du
25 avril 1903(.
^3) Altnanach de la Révolution sociale (1909), p. 39,
(4i A. Loquet, Pression ou pénétration [Action directe, n° i],
(5) A. LuQDET, L'action directe [Avant-Garde soc. synd. rév., 1905,
n« 9).
CHAPITRE 1. — l'action DIRECTE 603
ne se soient plus d'une fois manifestées, dans une sphère humble
et obscure, des vertus qui, sur un grand théâtre, eussent procuré
une gloire durable à ceux qui en faisaient preuve. » Et l'illustre
philosophe danois complétait sa pensée par cette citation em-
pruntée à Stanley Jevons, critique sévère des associations ou-
vrières : « Je ne doute pas que si l'histoire des grèves et des
luttes ouvrières était écrite complètement, elle présenterait tout
autant d'exemples de fidélité, d'héroïsme, d'endurance intrépide
de la misère ou même de la mort que bien des guerres décrites
dans l'histoire (1) ».
Plus de « personnes interposées », écrivent les théoriciens (2).
Seule est efficace l'action des ouvriers concertés sur le terrain
professionnel. Vieilles critiques, vieilles affirmations, vieilles am-
bitions : elles remontent à Proudhon, à Bakounine, à l'Interna-
tionale des travailleurs et, plus près de nous, au deuxième Con-
grès de la C. G. T. On pourrait dire aussi, pour reculer leur an-
cienneté, qu'elles sont manchestériennes, si elles n'avaient pas
pour effet de détruire le régime que les manchestériens préten-
dent consolider par l'abstentionisme politique. Si, négativement,
syndicalistes et manchestériens se rencontrent dans la critique de
l'étatisme, tout les sépare, est-il besoin de le dire, dès qu'ils
reconstruisent ou manifestent des préférences politiques ou so-
ciales. L'assimilation n'en est pas moins légitime par quelques
côtés.
La théorie de l'action directe est pour la classe ouvrière ce que
fut l'économie politique pour la bourgeoisie. Supplantant sa de-
vancière et la continuant, elle fonde, elle aussi, le nouveau droit
sur la capacité personnelle des individus ; elle rejette l'Etat,
maître du droit ancien ; elle ne veut plus voir en lui qu'une « su-
perfétation » que le temps fera disparaître : la classe ouvrière
sait que la bourgeoisie voulut, comme elle aujourd'hui, s'orga-
niser avec ses propres moyens, sur le principe du self help, avec
le minimum d'intervention de l'Etat. L'Etat, c'était alors, et c'est
(1) Morale (trad. L. Poitevih, 2^ éd.), p. 348.
(2) E. PoDGBT, La Confédération générale du travail, p. 36 et 47.
604 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
encore la Iradiliorr, c'est-à-dire l'organisation qu'il faut détruire,
parce qu'elle est contraire aux intérêts nouveaux.
Opposée à l'action politique bourgeoise, l'action directe, qui re-
pose sur une critique de l'Etat, est une action autonome, une ac-
tion de classe; c'est en ce sens qu'on peut dire qu'elle est anar-
chiste. Anarchiste, elle l'est à un double point de vue. A un point
de vue négatif, parce qu'elle détruit l'Etat traditionnel, prétend
avoir pour elîet de I ui substituer un ordre de choses « sans Dieu ni
maître ». A un point de vue positif, parce qu'elle tend à être elle-
même indépendante de toute autorité, même d'une autorité dérivée
des institutions ouvrières : on sait q ue la classe ouvrière en préten-
dant de plus en plus agir en corps, rejette le principe de la déléga-
tion, cela est certain : il est d'ailleurs non moins certain que la pra-
tique nie sur ce point le dogmatisme des théoriciens qui affirment
que la classe ouvrière se gouverne directement elle-même. On
ne peut cependant pas ne pas remarquer que la pratique ouvrière
n'ait une tendance à supprimer l'autorité: les diverses institutions
syndicales sont dites « autonomes » ; et chaque syndiqué reven-
dique à son tour pleine «autonomie » dans son Syndicat {{). Au-
tonomie, c'est-à-dire liberté, égalité de chaque individu, de
chaque groupement ; liberté et égalité basées non point sur le
postulat abstrait de l'égalité civile, mais sur la réalité de l'égalité
économique et professionnelle des syndiqués. Réciproquement
égaux si l'on peut dire, les syndiqués ignorent, cherchent à
ignorer, entre eux, les grades, à la diftérence de nos sociétés
traditionnelles très autoritaires, et c'est naturellement, ensei-
gnés par leur vie journalière, qu'ils en viennent à nier la hiérar-
chie lorsqu'ils entrent en rapports avec des sociétés hiérarchisées.
Devant le métier, devant le salaire, les ouvriers se sentent spon-
tanément, profondément égaux : diversement habiles, diverse-
ment salariés, comment ne sentiraient-ils pas que la subordina-
tion au métier et au salaire est identique en chacun d'eux ?
L'égalité économique : voilà où l'action syndicale, ou action
directe, puise ce caractère anarchiste qui a frappé tous les obser-
vateurs ; mais contrairement aux observateurs qui n'ont voulu
(l) E. PouGET, La C. G. T., p. 44.
CHAPITRE I. l'action DIRECTE 605
voir qu'un désordre en action, nous voyons l'ordre compliqué
d'une action de masse encadré parles Syndicats, les Fédération»
de la C. G. T., enfin le Secrétariat international du travail. Ac-
tion collective, l'action directe est une action juridique puisqu'elle
est disciplinée par des règles auxquelles toutes les organisations
sont soumises ; elleest en même teinps une action révolutionnaire
puiïiqu'elle est l'elTort de la classe ouvrière, cherchant à se subs-
tituer à ses « maîtres n ; elle est enfin une action violente au
point de rencontre avec l'Etat, défenseur des « maîtres ».
Vuilà la complexe tendance centrale de l'action directe : elle
n'est pas unique. Révolutionnaire, elle est égalemement tradi-
tionnelle; anti-parlementaire, elle est parlementaire. Les syndi-
calistes ont commencé par refuser toute efficacité à l'action parle-
mentaire : et, de plus, ils posaient, comme une sorte de dogme,
l'immoralité de tout appela l'intervention parlementaire : avec le
temps, sous l'inlluence des fait-, les théoriciens, ceux qui étaient
mêlés à la vie ouvrière, finirent par reconnaître une certaine
efficacité à la loi, tel Pouget,lel Luquet (l). Et ainsi a la longue,
la pression extérieure est devenue, pourrait-on dire, une « col-
laboration extérieure » : la « pression extérieure » ayant pour
objet d'obtenir le vote des lois favorables au prolétariat, des
échanges de vue ont lieu avec les députés, des journaux syndica-
listes discutent les projets de loi. Ces discussions, ces entrevues,
n'est-ce pas une collaboration nécessaire, puisque les ouvriers ne
sont pas assez forts pour « prendre » directement les réformes,
sans le Parlement ?
Au sens plein et général du mot est politique toute action so-
ciale : voilà pourquoi on peut répéter (2), d'accord avec l'anar-
chiste Charles Albert, que l'action professionnelle en tant que syn-
dicale est politique, doit être considérée comme politique (3). « Ce
que nous faisons, disait Latapie, secrétaire de la Fédération de
la Métallurgie, c'est de la politique de transformation écono-
(1) Voix du Peuple, n° des 5-12 avril 1903 (art. de >'iel, de Luquet et de
Pouget). C. Voix du Peuple, n» 122.
(2) V. supra p. 353.
(3i Ce. Albert, La politique ouvrière [Temps nouveaux, n° du
1" juillet 1905).
606 LIVRE V. — LES MOYENS DE LUTTE
mique » (1). Concluons : 1' « action directe», c'est la politique ou-
vrière. Marx l'a déjà fait remarquer : « la lutte de classe à classe
est une politique (2) ».
(1) Compte rendu du Congrès régional des Syndicats de l'Ouest (1904),
p. 16.
(2) {Cari Marx, Misère de la philosophie (éd. Giard et Brière), p. 242,
Cf. G. Plekhanoff, Anarchisme et socialisme {Jeunesse socialiste, 1895,
no 6, p. 264).
1
CHAPITRE II
Boycottage — Label — Sabotage (1)
La grève, moyen d'action pour relever les salaires ou pour
empêcher leur abaissement, est la tactique ouvrière la plus en vue.
ïl est d'autres opérations qui la complètent ou la suppléent, éga-
lement anciennes, cependant moins connues, parce que leur
emploi méthodique et systématique ne remonte qu'à une date
(1) Bibliographie. Comptes rendus des Congrès. Lo sabotage, art. dans
VAlmanach du Père Peinard, 1899, p. 28 ; Ritièrb, Le Label {Associa-
tion catholique, revue, 1900) ; D. SiBnBiw, Le Label ou marque
syndicale {Mouvement socialiste, 1905, n°' 154 et 155, p. 36 et s., p. 86
et 8.) ; A. Bousquet, Il faut saboter {Voix du Peuple, n" du 21 mai 1905) ;
AuDOUARD, Le Boycottage {Monde économique, n" du 16 janvier 1897) ;
Bureau, Le Contrat de travail ; P. Delisallb, La Confédération générale
du travail (1907) ; A. Keufbr, Rapport (au Congrès de la Ligue sociale
d'Acheteurs, Genève, 1906) sur l'usage du Label dans les organisations
ouvrières en France; Ch. Desplahqubs, Le Sabotage {Temps Nouveaux,
1908, n" 46) ; E. Pougbt et P. Delksallb, Boycottage et sabotage (1909) ;
Forturé Henry, Grève et sabotage ; E. Pougbt, La Confédération générale
du travail (1908), p. 42 et s. ; G. Sbrgert, Pour le boycottage, (Bulletin
de la Ch. Synd. typogr. parisienne, n» de janvier 1910) ; H. Loderet, Du
boycottage {eod. loc, n» de mai 1910) ; E. Pouget, Le sabotage, (1910);
A.. Keufhr, L'éducation syndicale {Typographie française, n" du
16 mars 1910); Uk Sans-Patrie, Une leçon de sabotage {Guerre sociale, n»
du 8-14 juin 1910) ; A. Sartoris, En guerre contre le sabotage {Voix du
Peuple, 1910, n° 532) ; Emile Pataud, La Barricade {Société nouvelle,
revue internationale, n» décembre 1910) ; n°* de la Guerre sociale des 23-
24 août, 7-13 septembre, 14-20 septembre, 28 septembre, 4 octobre, 11 oc-
tobre, 12-18 octobre 1910. Cf. Ordonnance de renvcH du juge d'instruction
Drioux renvoyant divers inculpés devant la Chambre des mises en accu-
sation {Humanité, n»» des 10 et 11 janvier 1911 ; 12 janvier 1911).
608 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
relativement récente : le boycottage, le label et le sabotage.
Lorsque les patrons se refusent à appliquer les conditions et
les tarifs syndicaux, les ouvriers organisés se mettent en grève et
en même temps font défense à leurs camarades de travailler dans
leurs ateliers. On dit que ces maisons sont à l'index, au pilori,
qu'elles sont boycottées : ces mots sont synonymes, mais le
dernier est peut-être plus courant.
Le mot boycott a une origine rurale. Un rapport de Paul Dele-
salle au Congrès corporatif de Toulouse (1897) l'a rappelée (1).
Le capitaine Boycott, régisseur d'un landlord irlandais, s'était
rendu tellement impopulaire par ses exigences et ses mesures de
rigueur qu'il fut mis à l'index par les paysans, au moment de la
moisson de 1879 : son nom resta à la tactique dont il avait été
victime D'Irlande, le mol et la tactique passèrent en .Angle-
terre, en Allemagne, aux Etats-Unis, en France oîi, peu detemps
avant le premier Congrès ouvrier qui l'étudia (Toulouse, 1897),
le Syndicat typographique de Paris avait misa l'index le Rapjjel
et le XIX^ Siècle. Cette peine constituait une double prohibi-
tion. La première touchait les typographes seuls : il leur était
défendu de travailler dans les ateliers de composition de ces jour-
naux. La seconde avait pour objet de défendre aux ouvriers en
général de les acheter.
« Dès les premiers temps de son organisation, écrit A. Keufer,
la Société typographique parisienne a employé la mise à l'index.
Travailler dans une imprimerie frappée d'index, c'était la
marque d'infamie et de déchéance, d'immoralité professionnelle ;
et ceux qui devenaient de véritables réprouvés étaient l'objet du
mépris énergiquemeut éprouvé par les camarades de l'atelier.
Aucune marque de confraternité, aucun service, aucun rensei-
gnement ne leur était donné. Peu de corporations ont pratiqué
avec autant de rigueur la pression sur l'opinion publique et
cloué au pilori ceux qui avaient failli à leur devoir professionnel
ou qui avaient remplacé des grévistes. L'épithète de sarrazins
était et est encore la marque de flétrissure (2). »
(1) Compte rendu du Congrès, p. 141.
(2) A. Kbdfbr, V Education syndicale (Typographie française, n" du
16 mars 1910, p. 5).
CHAPITRE 11. BOYCOTTAGE LABEL SABOTAGE G09
Voici un exemple de boycottage contre des ouvriers dissidents,
dans la forme même où il fut publié :
* Le Syndicat des tisseurs d'ameublement a pris la décision sui-
vante :
(( 1° A partir du l*'" mars procliain les ouvriers non-syndiqués ne
seront plus admis dans les usines où le personnel sera organisé ;
« 2"* A partir du 1"" juin les syndiqués n'ayant pas accompli le
stage de trois mois imposé dans les Syndicats aux adhérents nou-
veaux tomberont sous le coup delà même mesure.
« A'.-B. — Les affiliés aux «Syndicats jaunes >•> seront toujours
considérés comme non-syndiqués (1). »
Le boycottage constitue une sorte de grève. C'est « la continua-
tion de la grève », a écrit Lodenet. Gautier l'a montré expressément
au XI^ Congrès de la Fédération métallurgiste (1903) : « Nous
considérons que l'emploi du boycottage est ni plus ni moins qu'une
grève partielle. Si vous mettez un atelier à l'index, il est certain
que les camarades ne pourront plus aller y travailler, et qu'ils
subissent le contrecoup de cette grève partielle. A notre avis, le
boycottage, qui n'est que la mise à l'index d'un atelier_, n'est pour
nous que le corollaire d'une grève partielle » (2).
Pour faire respecter l'index, les ouvriers surveillent les alen-
tours de l'atelier interdit : c'est ce que les Anglais appellent le
picketing. Occasion de violences, il est, en général, considéré,
même lorsqu'il est pacifique, comme une atteinte à la liberté du
travail. H est cependant régulier et légal depuis que la loi du
21 mars 1884 a aboli l'article 416 du Code pénal qui, sans dis-
tinctions, défendait l'index sous les noms de « proscriptions » e*
d' « interdictions ».
Le boycottage ne vise donc pas seulement les commen.anls ou
industriels, mais aussi les ouvriers continuante travailler chez
des patrons au-dessous du tarif : les « sarrazins ». Ils sont
mis en quarantaine. Contre eux la violence matérielle est per-
mise : elle est même affirmée comme un devoir, car ce sont des
(1) Voix du Peuple, 1903, n» 118.
(2) Compte rendu, p. 200.
Maxime Leroy 39
610 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
« renégats » qui, d'abord, « brisent n la solidarité prolétarienne,
qui, ensuite, viennent réclamer leur part de profit dans les amé-
liorations obtenues sans eux, malgré eux. Ainsi la force, « accou-
cheuse des sociétés », disait Marx, « reine des barricades », a
écrit Tridon, vient sanctionner par un véritable droit pénal les
infractions à la solidarité ouvrière.
Tandis que le boycottage dénonce les adversaires, le label, qui
l'a bureaucratisé, signale les amis. Marque délivrée aux indus-
triels et commerçants qui appliquent dans leurs chantiers, ateliers
ou magasins, les tarifs syndicaux, il est appelé, suivant les cas,
industriel ou commercial. « 11 est la preuve que le patron emploie
des ouvriers syndiqués, qu'il paye le tarif syndical, qu'il respecte
la réglementation de l'apprentissage et les lois concernant l'hy-
giène de» ateliers » (1). Preuve qui est une enseigne : pratique-
ment, il se présente comme une vignette qui 'est utilisée soit
comme affiche dans un magasin, soit comme emblème apposé
sur les objets (2). Destiné à faire respecter les tarifs on peut
donc le définir au point de vue syndical : « la force de consom-
mation du prolétariat mise au service des organisations ou-
vrières » (3;.
Le label a été examiné pour la première fois en France au
septième Congrès national de la Fédération du livre (Marseille,
1895). Sur la proposition de F. Fagnot, délégué de la section
de Clermont-Ferrand, le principe en fut voté dans cette forme :
« Obtenir que sur tous les travaux d'impression, en com-
mençant par les journaux, la mention suivante soit imprimée :
< Ce journal you ce volume) a été composé ou imprimé aux con-
ditions du tarif du Syndicat des typographes de... (n° section de
la Fédération des travailleurs du Livre) » (4). Quant au premier
(1) Fédération du Livre. Instructions concernant l'usage de la marque
syndicale (Voix du Peuple, 1910, n» 499).
(2) On appelle également label le timbre que les organisations confé-
dérées reproduisent sur leur papier à lettres, comptes rendusde Congrès, etc.
Il remplace les mots de passe des vieux compagnonnages. Il est plus com-
munément appelé : timbre confédéral.
(3j Congrès de l'alimentation (Lyon, 1903), {Petite République, n" du
Î9 septembre 1906;.
(Ji)Contpte rendu du Congrès, p. 177 et 8.
CHAPITRE II, BOYCOTTAGE LABEL SABOTAGE 611
essai, qui remonte à 1876, il paraît être dû à l'initiative des
cigariers de San Francisco (1). .
Un rapport des délégués de la Fédération du livre à l'Expo-
sition internationale de Boston le fit connaître en France.
Après l'avoir fait adopter à leur Congrès de Marseille, les typo-
graphes le défendirent aux Congrès corporatifs nationaux de
Tours (1896) et de Toulouse (1897) ; à Tours, il fut l'objet d'un
vœu, sur le rapport favorable de la commission des vœux, qui le
considéra comme devant « activer la propagande de T union syn-
dicale » (2) ; le Congrès corporatif de Toulouse invita les cama-
rade syndiqués « à n'aller boire que chez les marchands de vins
qui se fournissent de bouteilles à la Verrerie ouvrière» et demanda
que les « patrons qui appliquent les tarifs des Chambres syndi-
c.des puissent mettre un signe distinctif sur leurs travaux » (3).
Les conclusions du Congrès corporatif de Rennes (1898) ne furent
pas très nettes au point de vue pratique. La plus importante
visait la Verrerie ouvrière d'Albi qui fut invitée « à adopter une
marque opposée sur toutes les bouteilles qu'elle fabriquait »,
mais sous cette réserve que cette « marque doit être peu appa-
rente de façon à ne pouvoir en aucun cas être un prétexte à refus
d'achat » (4).
C'est cependant à l'année de ce dernier Congrès qu'il faut faire
remonter les premiers essais pratiques de label en France ; et
c'est à la typographie qu'ils sont également dus. Le délégué de la
typographie parisienne au Congrès, J. Maynier, fit connaître
•que dès cette époque « une vingtaine de journaux de différentes
nuances » avaient accepté la « marque » typographique ; que pen-
dant la campagne électorale précédente nombreuses avaient été
les affiches revêtues de la mention finale : « travail exécuté par
des journaux syndiqués » ; enfin que pendant les deux dernières
années près de vingt imprimeurs étaient venus demander des
1) V. Louis ViGouiioux, La concentration des forces ouvrières dam
V Amérique du Nord Paris, 18Sy\ p. 51, p. 59 et s.
(2) Compte rendu, p. 166.
(3) Compte rendu, p. 150 et 156.
(4) Compte rendu p. 301 et 6.
Cl 2 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
ouvriers au Syndicat « à seule fin de pouvoir justifier la pose de
celle mention » (1).
La question du label fut étudiée, avec quelque ampleur, au
Congrès national de Paris (1900) (2), Maynier, de nouveau
rapporteur, montra encore une fois, mais avec plus de netteté
que précédemment, que cette tactique prouvait sa supériorité sur
l'agitation légale par le fait qu'elle en appelle aux seuls et directs
efforts du prolétariat ; et il marqua, comme Pouge l'avait fait
à Rennes, la corrélation qui existe entre le label et le boycottage :
« l'un recommande ses produits par l'apposition de son timbre,
l'autre, par une propagande, invite les syndiqués à ne pas faire
usage d'un produit signalé. » Ses conclusions furent volées sans
discussion. En conséquence, fut décidé:
« 1° L'adoption du terme « marque syndicale » à l'exclusion de
celui de « marque de connaissement », très souvent employé et
avec lequel il n'a aucune espèce de similitude ;
« 2° La création et la mise en circulation d'un timbre ou cachet
de plusieurs dimensions et contenant les mots ; Syndicats de...
Marque syndicale ;
c L° D'organiser une active propagande auprès de tous les grou-
pements ouvriers : Fédérations nationales et internationales d'in-
dustries ou de métiers, Bourses du travail, l'nions de Syndicats,
Syndicats isolés, tant pour propager l'emploi de la marque des
travailleurs du Livre, que pour étudier les moyens d'en établir,
d'analogues pour les autres corporations ;
« 4° Que la Fédération du Livre devra tenter la constitution d'un
Comité général de marques syndicales, chargé d'examiner en commun
les moyens propres à en généraliser l'emploi. Il pourrait être com-
posé d'un délégué de chaque Fédération d'industrie ou de métier et
se réunir une fois par mois, à tour de rôle, au siège de chaque
Fédération ;
« 5* La création d'un journal, La marque syndicale, consacré
entièrement à cette propagande spéciale et paraissant sous le con-
trôle du comité ci-dessus désigné. La Fédération du Livre en ferait
les premiers frais. Tiré à un grand nombre d'exemplaires, il serait
(1) Compte rendu, p. 297.
(2) Compte rendu, 59 et e. ; p. 177 et s.
CHAPITRE II. BOYCOTTAGE LABEL SABOTAGE 613
mis en vente dans les Bourses du travail, Syndicats, réunions corpo-
ratives, assemblées f;énérales, etc. Une fois les dépenses du premier
numéro couvertes, il en paraîtrait un deuxième, et ainsi de suite ;
« 6" D'adresser un appel à la presse sympathique aux revendica-
tions ouvrières pour lui demander la diffusion des marques syn-
dicales ;
« 7" D'engager les journaux corporatifs à mettre cette question à
l'ordre du jour, à la traiter dans leurs colonnes et à appuyer de
toutes leurs forces pour décider les travailleurs français à employer
énergiquement ce nouveau mode d'action ;
« 8" Que toutes les cooporatives de production et de consomma-
tion seront invitées à l'apposer sur leurs produits ;
« 9" Que toutes les sections de la Fédération devront prendre,
auprès des Bourses du travail ou Unions de Syndicats de leurs villes
respectives, l'initiative de la création d'un Comité spécial chargé
d'examiner les moyens pratiques pour arriver à implanter l'usage
des marques syndicales dans la localité. Un tableau indiquant
l'adresse des fournisseurs chez lesquels les ouvriers sont invités à
se fournir, pourrait être affiché au siège de chaque Bourse du tra-
vail ;
« lOo Demander l'assimilation légale des marques syndicales aux
marques de fabrication ;
« 11° Travailler par une propagande incessante à l'extension delà
marque syndicale, c'est-à-dire d'étendre ses pouvoirs en créant
également une marque internationale.
« En outre, le Congrès fait un devoir à tous les fédérés de tra-
vailler personnellement avec ardeur à l'extension de la marque
syndicale, en exigeant son apposition sur les produits qui leur
seront signalés et en boycottant sans merci toutes les marchan-
dises mises à l'index par les organisations ouvrières. »
Le VUl'^ Congrès des Bourses, qui se tint également à Paris, à
la même époque (1900), décida la création d'un deuxième ordre
de label : un label des Bourses devait être dis'ribué aux syn-
dicats appartenant à des métiers non encore fédérés (1). Com-
plication sans ulililé, comme on le vit bientôt.
Ces divers votes provoquèrent des difficultés pratiques : com-
ment aurait-on reconnu, entre tant de labels, ceux des Bourses
(1) Compte rendu, p. 120 et s.
614 LIVRE V. LES MOYENS DK LUTTE
et ceux des Fédérations et entre tant de marques de fabriques, le
label, la marque se rattachant à la lutte des organisations ou-
vrières groupées à la Fédération des Bourses ou à la Confédération
générale du Traeail? Ne fallait-il pas craindre la concurrence
masquée de labels jaunes, des mentions affectant une fausse ap-
parence syndicale? On reconnut a?sez vile la portée de ces cri-
tiques et qu'il y avait urgence à trouver un moyen destiné tout à
la fois à rendre reconnaissable, à première vue, le label admis
par les Congrès de la C. G. T. et à lui donner un caractère qui le
mit à l'abri des contrefaçons.
Ces difficultés furent examinées au IX* Congrès de la Fédéra-
tion des Bourses, qui se tint à Nice, en 1901 (1).
Dans un rapport, écrit à la suite d'un échange de vues avec la
C. G. T. (2) et la Fédération du Livre, le secrétaire fédéral pro-
posa la création d'un « label universalisé » : son objet était
d'unifier les marques. « Tout en laissant à chaque Syndicat, Fédé-
ration, association ouvrière la faculté davoir chacun sa marque
spéciale, nous voudrions les voir y adjoindre un monogratnme
significatif, une sorte de signe de ralliement qui démontrerait
qu'ils font partie de la grande organisation des travailleurs qui
croient en eux-mêmes et veulent leur complet affranchisse-
ment ». C'est ce monogramme qui eût unifié les labels.
Le secrétaire fédéral proposait enfin, revenant sur le vote du
précédent Congrès, de charger les Bourses et la Fédération des
Bourses de distribuer le monogramme ; mais prévoyant une cri-
tique tirée de l'article o de la loi du 21 mars 1884, aux termes
duquel les Unionsde Syndicats ne peuvent ester en justice, il pro-
posait de constituer, en marge des Unions, des sociétés civiles ou
commerciales qui, légalement propriétaires du label, eussent pu
surveiller efficacement les contrefaçons des jaune-j, et les pour-
suivre.
Après une discussion, où se manifesta une nouvelle fois la ri-
valité entre la Fédération des Bourses et la C. G, T., le Congrès,
(1) Compte renr/u, p. 67 et s.
2) La fusion complète de la Fédération dee Boursee dans la C. G. T. ne
date que de 1902.
CHAPITRE II. BOYCOTTACxE LABEL SABOTAGE 615
à l'unanimilé, après une intervention tendancieuse d'Yvetot, re-
jeta une proposition de la Bourse de Lyon demandant le renvoi
de la question au Congrès de la C, G. T. qui allait se tenir à
Lyon, quelques jours après ; puis, sur un ordre du jour de la
Bourse d'Alger, approuvant l'idéed'une marque syndicale unique
à joindre aux diverses marques corporatives, il invita les fonc-
tionnaires des Bourses à faire adopter le « label universalisé» par
les sociétés ouvrières de production et de consommation. Aux ri-
valités entre organisations ouvrières correspondait, on le voit, l'in-
certitude dans la tactique.
Ces rivalités s'atténuèrent peu à 'peu, assez brusquement, au
moins dans la forme : l'ordre du jour ne fut pas appliqué par le
Comité fédéral des Bourses à la suite de la décision prise par la
Confédération générale du Travail de réglementer elle-même le
label. On était au lendemain du Congrès unitaire de Montpellier
(1902).
Une commission confédérale avait été nommée le 28 oc-
tobre 1902 (le Congrès de Montpellier s'était tenu en septembre)
pour élaborer un projet. Ses travaux aboutirent aux résolutions
suivantes : les labels industriels (aux fabricants) seront délivrés
par la C. G. T. aux Fédérations, par celles-ci aux Syndicats ; le
label doit consister en une vignette centrale contenant la figure
dite « mappemonde confédérale », et deux inscriptions, l'une en
haut : marque syndicale ; l'autre en bas, consistant dans le nom
de la Fédération et du Syndical (1). Un dessin fut f'tabli par une
autre commission. Accepté par la Fédération du Livre, il fut
reproduit par le journal La Petite République ,àh%uovQn\hTQ\^^^.
Des difficultés imprévues suivirent ce premier accord.
A la fin de f903, le Livre mit en circulation, sans avertir la
C. G. T., un label différent de celui qui avait été proposé par la
commission confédérale. La Petite Répvhlique, qui jusque-là
avait usé du label de la Confédération, se servit de ce label typo-
graphique. Le principal grief fait à cette nouvelle marque était
sa composition : le dessin ne comprenait ni la mappemonde con-
fédérale, ni les initiales de la Confédération, C. G. D. T.
(1) Voir la Voix du Peuple, n<= 22-29 iévrier 1903.
616 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
Ces incidents provoquèrent une réunion du Comité de la sec-
tion des Fédérations 1 22 décembre suivant). Aux reproches qui lui
furent adressés, le délégué du Syndicat typographique de Paris
(2t^ section) répondit que la Fédération avait été plus diligente
que la commission confédérale, qui n'avait pas présenté un dessin
suffisamment pratique ; que « les inscriptions avaient été sup-
primées afin que juridiquement il fut possible aux Syndicats, qui
seuls ont la capacité civile, de déposer la marque à titre de « des-
sin industriel » ; que ce n'était qu'après avoir consulté des juris-
consultes que cette suppression avait été décidée, la mention
« Confédération Générale du Travail » (celle-ci n'ayant pas la ca-
pacité d'ester) enlevant aux Syndicats la faculté de déposer la
marque.
En droit, c'était une erreur. On le dit au délégué. A la séance
suivante, le secrétaire confédéral Griffuelhes fit connaître, fort
d'une nouvelle consultation de jurisconsultes, «qu'au point de
vue légal les mots: «Confédération générale du Travail » avaient la
même valeur que les mots : « Fédération des Bourses » et que ni
l'un ni l'autre ne pouvaient empêcher un Syndicat de déposer et
de défendre judiciairement une marque syndicale avec dessin in-
dustriel » ; car ce ne sont pas les mentions d'un label qui, bien
évidemment, déterminent la capacité juridique de ceux qui pré-
tendent en user. La discussion, qui fut vive, se termina, par le
vole de deux propositions, la première de Latapie (métallurgie),
la seconde de Luquel (coiffeurs), lune qui invitait la Fédération du
Livre à mettre dans son label la mappemonde confédérale, et
l'autre qui décidait de considérer son label comme non avenu, au
cas de refus de le modifier.
Du comité, le ditTérend fut porté devant le Congrès confédéral
de Bourges (1904) : le label devait-il être confédéral ou corpo-
ratif?
Pour Villeval père (du Livre), le label doit être corporatif, parce
que chaque profession est seule en mesure de formuler les condi-
tions de son exercice, conditions tenant aux circonstances du tra-
vail et de la lutte qui lui sont particulières. Et il donna l'Amé-
rique en exemple (fait discuté par Alibert, des chapeliers) où le
Fèdérationnist, organe de la Fédération du Travail, publie
CHAPITRE II. BOYCOTTAGE LABEL SABOTAGE 617
régulièrement les dessins des marques, pour permettre au public
de les connaître. A l'appui de son dire, il montra une carte repré-
sentant 64 labels.
Reprenant d'anciens arguments, Bousquet (de l'Alimentation)
répondit que les différences de dessins rendraient difficile le ma-
niement de la marque, car, en outre de nombreux labels rouges,
il y aura de non moins nombreux labels jaunes ; et Sieurin (du
Livre) fit, en effet, remarquer que la confusion existait déjà
puisque les corporations du livre, des chapeliers, des cordonniers,
des pâtissiers, des mineurs des Petits châteaux possédaient déjà
chacune leur label particulier.
A mains levées, à « une énorme majorité », le (Congrès décida
que le label devait être confédéral, « premier lien de l'unité ou-
vrière », selon la remarque de Richer (Syndicat des cuirs et peaux
du Mans) (i) : c'était l'approbation de la décision précédemment
prise par le Comité des Fédérations, décision conforme à la cons-
titution unitaire de la classe ouvrière.
Ce vote mit fin au différend. S'en inspirant, la Fédération du
Livre modifia la forme de son label, à la suite de son Congrès de
Lyon (iy05) en y introduisant la mappemonde confédér.ile, mais
sans y reproduire la mention : Confédération Générale du
Travail. Passant outre sur cette minime irrégularité, le Comité
confédéral admit ce nouveau label, qui, par la suite, ne fut pas
régularisé (2). Aujourd'hui le label est confédéral, et c'est aux Fé-
dérations qu'il appartient de le distribuer (après l'avoir reçu de la
G. G. T.) aux Syndicats qui, ensuite, le délivrent aux fabricants et
aux commerçants.
Le typographe D. Sieurin a ramené à cinq les conditions que
doit présenter tout label (3) : 1° posséder le monogramme confé-
déral, 2° contenir une indication de sa fonction, 3° désigner le
nom du Syndical qui le délivre, 4° tenir peu de place, 5° pouvoir
s'encadrer dans des étiquettes indiquant son but et son objet.
De ces conditions, la première seule a une importante spécifique-
(1; Compte rendu, p. 221 et s.
2) V. Rapport de la section des Bourses au Congrès d'Amiens (1906).
Compte rendu, p. 30.
(3) Voix du Peuple, 1901, n» 22.
618 LIVRE V. — LKS MOYENS Dt: LUTTE
ment syndicale. << En possédant le monogramme de la Confédéra-
tion générale du Travail, expliquait Sieurin, on assurera l'unifi-
cation des marques, touten conservant leur diversité pour chaque
Syndicat différent ; en outre, par ce fait, la Confédération devant
les approuver avant qu'elles ne soient mises en pratique, on évite-
ra que des Syndicats catholiques, ou de « jaunes », ne créent une
confusion dans le public, en instituant eux aussi des « labels » ;
les consommateurs ne pouvant plus s'y reconnaître seraient
dans l'impossibilité de nous apporter l'appui que nous leur deman-
dons. »
Le label industriel et commercial peu répandu, n'a pas encore
la force de pénétration des marques anglaises et américaines (1).
La plupart des journaux l'ont cependant adopté, sans distinction
d'opinions; la plupart des coopératives, quelques communes,
telles les villes de V'oiron, de Fougères, du xMans, de Belfort et
d'Arcueil-Cachan, des associations, telle la Ligue des Droits de
l'homme, ont décidé de l'inscrire sur tous leurs imprimés, bulle-
tins, circulaires; enfin quelques coiffeurs et marchands de vin.
En fait, il n'existe sérieusement que dans la typographie (2).
Si la marque était appliquée par l'ensemble du prolétariat or-
ganisé, les ouvriers auraient réalisé la concordance entre leurs in-
térêts de producteurs et leurs intérêts de consommateurs : autant
comme consommateurs que comme producteurs, ils feraient res-
pecter les tarifs syndicaux. Il faut d'ailleurs remarquer que si
cette concordance était parfaile, les ouvriers seraient maîtres du
marché; et il n'y aurait pas de problème syndicaliste. On ne
peut donc criliquer l'insuccès partiel de ce moyen de lutte et y
(1) Quelques Etats de l'Amérique du Nord ont donné une valeur légale
aux labels syndicaux : Massachussets, Idalio, DelaAvare, etc. Une proposi-
tion de loi a été déposée, le 30 mai 1904, h la Chambre française, tendant à
faire appliquer aux labels la législation sur les marques de fabrique.
(2) La section de « Toulon demande s'il n'existe pas une convention
entre la Fédération (du Livre) et la C. G. T. par laquelle le label confé-
déral ne pourrait être accordé qu'aux maisons ayant le label fédéral. Il a
été répondu qu'aucune entente n'existait à ce sujet, mais qu'il était na-
turel que les organisations confédérées ne fassent exécuter leurs impres-
sions, seules susceptibles de porter le label confédéral, que dans les mai-
sons ayant le label du Livre ». Comité central de la Fédération du Livre,
séance du 27 août (Typographie française, n° 16 septembre 1910).
CHAPITRE 11. BOYCOTTAGE LABEL SABOTAGE 619
trouver un argument contre l'organisation syndicale : ce n'est
que [TOgressivemenl et lentement que le prolétariat développe
sa capacité économique de classe. 4 Si l'on observe, écrit en-
core Sieurin (1), que les ouvriers syndiqués son' au nombre de
800.000, représentant la consommation de deux millions et demi
de personnes au moins, dépensant environ un million et demi
par an, on reconnaîtra facilement la force qu acquerrait ce
moyen de lutte entre les mains d'une clientèle aussi nom-
breuse i2). »)
Dans son rapport au Congrès corporatif de Rennes (1898)
Maynier a indiqué le but vraiment ouvrier du label et du
(1) SiECRiN, Le label. {Mouvement socialiste, 1905, n" 155, p. 106\
(2) La Voix du Peuple a accompagné, à diverses reprises, la publication
de l'Alfiche-Label de la aotice explicative suivante : « Ce dessin ne donne
qu'un faible aperçu de ce qu'est l'affiche, qui, tirée en deux couleurs,
— rouge et noir — a un aspect fort artistique.
Le Comité confédéral délivre l'Affiche-Label aux organisations confé-
dérées, au prix de 0 fr. 15 l'exemplaire sur beau papier, et au prix de
0 fr. 30 l'exemplaire cartonné.
C'est aux Syndicats et aux militants qu'incombe l'œuvre de vulgarisa-
tion de l'Affiche-Label, et, afin de familiariser tous les camarades avec
cette tactique de boycottage à rebours, nous allons rappeler comment
s'en fait la mise en pratique.
L'Affiche-Label est délivrée par la Confédération, aux Fédérations et
aux Syndicats confédérés, et, sur les côtés, dans les deux médaillons
laissés en blanc, la Fédération et le Syndicat distributeurs apposent leurs
timbres.
Ce fait, l'affiche est distribuée aux commerçants qui emploient des ou-
vriers syndiqués et respectent les décisions syndicales. 11 est inutile d'in-
sister sur les avantages qui, pour le commerçant acceptant l'Affiche-Label,
compensent les légers sacrifices qu'il peut s'imposer, soit en payant un peu
mieux son personnel syndiqué, soit en respectant les Iieures de ferme-
ture, etc. Par esprit de solidarité, les travailleurs donneront la préférence
à ce commerçant et l'affiche sera pour lui une source de profits im-
prévus.
Afin qu'un commerçant ne puisse jouir du bénéfice de l'af fiche-label, au
cas où, pour une raison quelconque, il n'y aurait plus droit, il a été dé-
cidé qu'elle portera l'indication du trimestre En outre, l'affiche change de
couleur chaque trimestre, de manière que l'Affiche du trimestre courant se
dislingue à première vue :
l*"" trimestre janvier à avril), mauve ;
28 — (avril à juillet), bleue ;
3e — (juillet à octobre , èZanc/ie ;
4» — (octobre à décembre), verte.
620 LIVRE V. — LES MOYENS DE LUTTE
boycottage: les ouvriers consommateurs font respecter les tarifs
qu'ils ont obtenus comme producteurs. Us ont donc une valeur
syndicale qui les différencie, au même titre que la grève et la
grève générale, des autres moyens de lutte qui, moins spéci-
ûques, font appel à la collaboration de la classe bourgeoise : les
lois et les décrets ou arrêtés ministériels. (<■ C'est à nou^-mème
d'agir, ajoutait Pouget, pendant la discussion, à ce même Con-
grès, et nous n'avons à compter sur personne pour améliorer
notre sort. C'est donc à nous de sortir de l'expectative et au lieu
d'attendre d'en haut l'améliorcition de nos conditions d'existence,
de modifier nous-mêmes ces conditions en résistant continuel-
lement, dans les circonstances petites el grandes, aux empiéte-
ments capitalistes (1). » Résistance qui a pour effet de constituer
les ouvriers en une espèce de société de consommation sans
statuts et sans cadra, à caractère syndicaliste, puisqu'elle oblige
les fabricants et commerçants à respecter les tarifs. C'est
encore Maynier qui a fait remarquer que cette solidarité des ou-
vriers en tant que consommateurs formait le « premier pas du
groupement » (2), d'un groupement coopératif (3;.
C'est par son but seul que le boycottage est prolétarien. En soi,
il n'est même pas spécifiquement ouvrier : les compagnonnages
l'ont connu (4); l'Eglise le pratique sous le nom d'excommuni-
cation : les sociétés antiques prononçaient l'interdiction de l'eau
et du feu; les partis l'emploient contre leurs adversaires, particu-
lièrement dans les petites villes où les commerçants et les ou-
vriers sont facilement étiquetés ; les patrons en font une arme
contre les syndiqués : ainsi l'inscription à V U7iion sociale et pa-
triotique serait une condition nécessaire et suffisante pour être
embauché dans les usines de Tourcoing et de Roubaix (3) ; les
(1) Compte rendu du Congrès de Rennes, p. 301.
(2) Compte rendu du Congrès de Rennes, p. 61.
3 Le « Sou syndical * constitue une variété de label. « Le sou syn-
dical, c'est le système des tickets-primes délivrés par certains magasins,
mais au lieu que le bénéfice aille à l'acbeteur, il va au Syndicat pour la
propagande. » Rejeté par le Congrès du Syndicat des chemins de fer en
1903, une expérience partielle en fut cependant décidée sur le réseau de
l'Etat , Petite République, n" du 5 mai 1903 j.
(4) Associations professionnelles ouvrières, t. I, p. 110.
(5) Compte rendu du Congrès de Toulouse, p. 144.
CHAPITRE II. BOYCOTTAGE LABEL SABOTAGE 621
Etals eux-mêmes en usent les uns cà l'égard des autres comme par
exemple la Turquie contre l'Autriche-Hongrie, en 1908-1909, à la
suite de l'annexion de la Bosnie-Herzégovine (1) ; des sociétés ou
ligues d'acheteurs, d'allure catholiques, libérales, se sont fon-
dées en France et à l'étranger pour boycotter les commerçants
qui ne respectent pas le repos dominical.
Tactique universelle, le boycottage des ouvriers n'est donc
syndical que par son objet et sa destination, contrairement à
l'opinion de ses principaux théoriciens, Maynier, Sieurin, Pougel,
Delesalle. Sans doute le boycottage ouvrier ne fait appel qu'à
l'énergie des syndiqués en dehors de la loi, mais il en est de lui
comme du boycottage des catholiques contre les non croyants,
du boycottage d^s Ottomans contre les Autrichiens qui, eux
aussi, n'ont de valeur que par l'énergie individuelle et collective
de ceux qui l'ont entrepris.
Les ouvriers de tous les pays emploient le boycottage. A leur
Congrès syndical de Hambourg (1908) les ouvriers allemands le
réglementèrent très strictement par cette longue et complète dé-
libération :
« Le boycottage de certains patrons et de groupes entiers de pa-
trons ne peut être décidé que sur la proposition de la direction
centrale des Syndicats en lutte, et par la représentation des tra-
vailleurs organisés de la localité, par le cartel des Syndicats et les
conseils des Syndicats locaux. Il est recommandé comme utile de
convoquer aussi aux débats sur un boycottage, l'organisation poli-
tique ouvrière, afin que dans la lutte, les deux organes de la classe
ouvrière puissent se soutenir et se compléter. H faudra utiliser le
boycottage, non seulement pour les luttes de salaire mais aussi
dans la campagne contre le travail à domicile ou contre la suppres-
sion du logement et de la nourriture chez le patron. Les Syndicats
qui veulent recourir au boycottage doivent en informer le cartel
des Syndicats de la localité, assez tôt pour qu'ils puissent faire
d'accord le nécessaire. La résolution de boycottage du cartel des
Syndicats de la localité où il y a conflit doit être observée aussi
par la classe ouvrière d'autres localités, moins directement ir.té-
(1) Léon BoLLACK. Le boycottage, instrunitnt de justice internationale
{Faix par le Droit, n° mai 1911
622 LIVRE V, LES MOYENS DE LUTTE
ressées au conflit. Si cependant on peut prévoir que la lutte de
salaire et le boycottage s'étendront à toute une région ou à toute
une province, il sera d'ailleurs nécessaire, avant même l'ouverture
des hostilités, d'établir à la fois une entente entre les cartels de
Syndicats de la région intéressée, mais aussi entre les directions
centrales et l'organisme politique dont relève la région.
'< La conduite du boycottage comme l'emploi des moyens pour
sa prorogation et son application est l'affaire de l'organisation qui
se trouve engagée dans la lutte et qui en a proposé l'usage : la di-
rection de l'organisation a cependant à s'entendre pour toutes les
mesures importantes avec la représentation qualifiée de toute la
classe ouvrière de la localité. Ceux qui dirigeront le boycottage
doivent, à côté de la publication nécessaire des résolutions prises,
faire en sorte que des marchandises non boycottées soient four-
nies en quantités suffisantes. Lorsque les organisations qualifiées
ont décrété un boycottage, c'est à tous les ouvriers et ouvrières or-
ganisés d'observer rigoureusement cette résolution et de n'acheter,
en aucun cas, aux maisons boycottées. Le Congrès considère le
boycottage comme un moyen de lutte syndical, qui ne doit être
employé qu'après un mur examen des conditions et après la réso-
lution des organisations précitées, parce que l'emploi irraisonné et
inopportun d'un boycottage pourrait nuire à la fois au Syndicat en
cause et à toute !a classe ouvrière (1). »
Le sabotage est une variété du boycottage : on pourrait aussi
le définir, comme on va le voir, une grève atténuée. Le Nouveau
Larousse Illustré, qui a reproduit presque textuellement la défi-
nition de Littré, le définit plus concrètement: « Populairement.
Action d'exécuter un travail mal et vite. » Pouget fait remar-
quer qu'il y a une quinzaine d'années le mot n'était que le sy-
nonyme « imagé et expressif, de travail exécuté comme à coups
de sabots » (2).
Dans sa forme la plus épurée le sabotage est un ralentisse-
ment dans le travail, autrement dit « grève en travaillant », u grève
sur le las », disent les ouvriers du bâtiment ; ses autres formes,
(1) A. QuiST, Le Congrès des Syndicats allemands {Revue Syndicaliste,
1908, n» 42, p. 91.)
(2) E Pouget, Le subotage, p. 3.
k
CHAPITRE II. BOYCOTTAGE LABEL SABOTAGE 623
progressivement brutales, consistent à mal travailler (voire à
trop bien travailler, à « perler » le travail (1) pour mettre le pa-
tron en perle) (2), à commettre des malfaçons, à détériorer su-
perficiellement les machines et outils pour les rendre provisoi-
rement indisponibles, enfin à détruire soit les machines et
outils, soit les produits, soit les uns et les autres. Gomme le fit
remarquer au cours d'un procès un ancien secrétaire de la
Bourse du travail de Toulouse, ces destructions s'appelaient
autrefois, et exclusivement, du « vandalisme » (3). Dans les
polémiques de presse, le sabotage n'est jamais envisagé que
dans ces formes destructives, c'est-à-dire dans les formes « le
moins honorifique » pour l'ouvrier, comme dit un vieux texte
syndical.
Au début de l'organisation syndicale, les traditions compa-
gnonniques faisaient assez généralement insérer dans les statuts
de Syndicats des règles recommandant le bon travail ; et ces sta-
tuts prévoyaient même que c'étaient aux Syndicats qu'incombait
la responsabilité des malfaçons. Voici à titre d'exemple l'ar-
ticle 33 des statuts de la Chambre syndicale des ouvriers gan-
tiers de Paris (1870-1891):
(' La probité dans le travail étant une garantie de l'autorité et de
la confiance que doit inspirer la Chambre syndicale, les sociétaires
devront, en toute occasion, s'inspirer de cette confiance et s'en
rendre dignes. »
Autre exemple emprunté aux statuts de la Chambre syndicale
des ouvriers boulangers du pain de laxe dit Viennois (1877-1895) :
« Tous les sociétaires doivent se comporter convenablement dans
les maisons où ils travaillent, et ceux qui se serviraient de pro-
cédés de nature à attirer sur la société la disgrâce des patrons se-
(i) Ed. Sknb, La grève perlée continue [Voix du Peuple, 1911, n^^ 535
et 537); Cf. Sartoris, La rtvanche des vaincus [eod. loc ); Harhbl, Grève
perlée et syndicalisme Bataille syndicaliste, n° du 31 mai 1911.)
(2i La Fédération française du Livre paraît admettre ce genre de sabo-
tage (V. Reufer, L'éducation syndicale, Typographie française, W^ du
1er mars 1910, p. 5). Cf. Max Clair, Des formes de grèves nouvelles
{Temps Nouveaux, n° du 25 février 1911.) y
(3) Voix du Peuple, 1910, n» 533.
62 i LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
raient passibles d'une amende de 5 francs la première fois, 10 francs
la deuxième et seraient radiés la troisième. Ceux qui laisseraient
des boutiques en plan subiraient une amende de 5 francs. Ceux
qui, par suite de débauche, perdraient la marchandise à eux con-
fiée, subiraient les amendes ci-dessus précitées * (art. 7).
Les premières années de l'industrie moderne ont connu les
destructions de machines, avilisseuses de salaires, pourvoyeuses
de chômages et de renvois ; les temps plus reculés les ont connus
également, œuvre tantôt des ouvriers dépossédés, tantôt des
autorités publiques.
Dans la Maison Nuchigen, Balzac (Pougel l'a déjà signalé) a
donné une description du sabotage des canuts lyonnais qui, ex-
ploités par un « commerce sans àme », firent les émeutes de
1831. « Le canut, probe jusque-là, rendant en étoffe la soie qu'on
lui pesait en bottes, a mis la probité à la porte en songeant que
les négociants le victimaient et a mis de l'huile à ses doigts : il
a rendu poids pour poids, mais il a vendu la soie représentée par
l'huile et le commerce des soiries a été infesté d'étoffes graissées,
ce qui aurait pu entraîner la perle de Lyon et celle d'une branche
du commerce français. Les troubles ont donc produit les « gros
de Naples » à quarante sous l'aune » (1),
Le sabotage n'est donc pas lié à l'organisation syndicale. Mes-
siela dit, au Congrès confédéral de Montpellier (1902), avoir vu des
valets de ferme no:i syndiqués pratiquer le sabotage de la vigne (2),
et Roblin rapporte que les bûcherons de la Nièvre l'employaient
pour lutter contre les bas salaires, à une époque où ils n'étaient
pas syndiqués (1889-1892) (3).
Lorsque le sabotage devint une pratique syndicale courante, il
avait une histoire déjà ancienne, tant bourgeoise qu'ouvrière,
tant privée que publique. Un fait résume cette histoire brutale :
{i) Scènes de la vie parisienne. La maison Nucingen (1838). Œuvres
complètes, éd. OUendorf in-S», t. XXIII, p. 67.
(2) Compte-rendu du Congrès, p. 207.
(3) RoBLiw, Les bûcherons du Cher et de la Nièvre. Leurs Syndicats
(1903), p. 96.
CHAPITRE II. ]50YGÛTTAGli LABliL SABOTAGE 623
le Conseil des prud'hommes de Lyon (l) faisant brûler le siège
<le Jacquard, l'inventeur du métier qui porte son nom.
Désignée incidemment au Congrès tenu par la Fédération du
Centre (allemanistes), en 1895 (2), c'est au Congrès confédéral de
Toulouse que cette tactique a été examinée pour la première
fois (3) ; le rapporteur, qui était Paul Delesalle (il a élé secrétaire-
adjoint de la Fédération des Bourses), lui donna l'Angleterre
comme terre d'origine. Il reproduisit un appel de l'Union inter-
nationale des chargeurs de navires, qui a son siège à Londres,
où le sabotage était enseigné comme une grève atténuée, comme
un moyen de diminuer le travail sans l'interrompre;
« Qu'eàt-ce que Co canny?
« C'est un mot court et commode pour désigner une nouvelle
tactique, employée par les ouvriers au lieu de la grève.
« Si deux Fxossais marchent ensemble et que l'un coure trop
vite, l'autre lui dit: Co canny, ce qui veut dire : Marche doucement,
à ton aise ».
« Si quelqu'un veut acheter un chapeau qui vaut cinq francs,
il doit payer cinq francs. Mais s'il ne veut en payer que quatre,
eh bien! il en aura un de qualité inférieure. Le chapeau est une
« marchandise ».
« Si quelqu'un veut acheter six chemises de deux francs cha-
cune, il doit payer douze francs. S'il ne paie que dix, il n'aura que
cinq chemises. La chemise est encore une « marchandise en vente
sur le marché ».
« Si une ménagère veut acheter une pièce de bœuf qui vaut trois
francs, il faut qu'elle les paye. Et si elle n'offre que deux francs
alors on lui donne de la mauvaise viande. Le bœuf est encore une
« marchandise en vente sur le marché ».
(1) Composé de patrons et de contremaîtres.
(2) Au Congrès, E. Guérard, alors secrétaire du Syndicat national des
cheminots, indiqua qu' « avec deux sous d'une certaine matière, utilisée à
bon escient, il nous est possible de mettre une locomotive dans l'impossi-
bilité de fonctionner » (cité par Pouget, op. cit., p. 8). Cette « certaine
■matière », c'était l'émeri que l'on devait mettre dans les coussinets
(V. Compte rendu du Cotigrès métallurgiste, 1903, p. 197).
(3) Compte rendu, p. 145. (Le rapport de Delesalle fut publié en bro-
chure pende temps après le Congrès. Elle fut tirée à 30 000 exemplaires.
Y, Compte rendu du Congrès de Rennes, p. 167).
Maxime Leroy 40
C)2C) UVRE V. LES MOYKNS DE LUTTE
« Eh bien, les patrons déclarent que le travail et l'adresse sont
des « marcliaadises en veate sur le marché » tout comme les cha-
peaux, les chemises et Le bœuf.
« — Parfait, répondrons-nous, nous vous preaous au mot.
« Si ce sont des « marchandises >-, nous les vendrons tout comme
le chapelier vend ses chapeaux et le boucher sa viande.
« Pour de mauvais prix, ils donnent de la mauvaise marchandise
et nous en ferons autant.
« Les patrons n'ont pas le droit de compter sur notre charité.
S'ils refusent même de discuter nos demandes, eh bien, nous nous
pouvons mettre en pratique le Co canny — la tactique de : « tra-
vaillons à la douce » en attiendant qu'un nous écoute. »
Paul Delesalle donnait tout son sens à cette tactique en la ré-
sumant dans la formule: à mauvaise paie, mauvais travail.
Mais cependant il ne l'envisageait pas exclusivement comme un
ralentissement de production ; il prévoyait également le « sabo-
tage sur l'outillage » ou mise hors de service des machines. « Il
faut, concluait-il, que les capitalistes le sachent : le travailleur
ne respectera la machine que le jour où elle sera devenue pour
lui une amie qui abrège le travail, au lieu d'être, comme au-
jourd'hui, l'ennemie, la voleuse de pain, la tueuse de travailleurs» :
en mettant l'oulillage hors d'usage le» grévistes empêchent les
patrons de les remplacer par des u reîmrds ».
Après une courte discussion, le rapport fut (c adopté à l'unawi-
mité et par applaudissements ». Sans doute, les congressistes se
rendaient-ils compte du caractère de leur résolution, car Hame-
lin (I) (appuyé par Brial) eut soin de faire observer q_ue « lors-
qu'on entre dans la voie révolutionnaire, il faut le faire avec
courage, et quand la tète est passée, il faut que tout le corps y
passe (2) ».
(1) Typographe, xm des fondateurs de la Verrerie ouvrière.
(2 Pouget proposa sans succès au Congrès de Toulouse de voter la ré-
solution suivante — à la suite du refus du préfet de la Seine (de Selves,
d'accorder aux ouvriers municipaux l'autorisation de participer à ses tra-
A"aux : « le Congrès reconnaissant qu'il est superflu de blâmer le gouver-
nement — qui est dans son rùle en serrant la bride aux travailleurs —
engage les travailleurs municipaux à faire pour cent mille francs de dé-
gâts dans les services de la Ville de Paris, pour récompenser M. de Selves
de son veto. »
CHAPITRE 11. BOYCOTTAGE LABEL SABOTAGE 627
Au Congrès corporatif de Rennes (1898), c'est, Pouget qui Tut
rapporteur. L'ancien secrétaire de la Voix du Peuple, l'ancien
gérant et rédacleur du Père Peinard, s'est constitué le grand
théoricien de celle tactique (li. Sans ajouter d'éléments nou-
veaux à l'élude de Delesalle, il insista sur les exemples de sabo-
tage donnés par les industriels et cominerçants : c'est un point
qui, depuis lors, a toujours été mis en lumière par les propa-
gandistes : « Ce que la Commission tient à indiquer, c'est que le
sabotage n'est pas chose neuve ; les capitalistes le pratiquent
chaque fois qu'ils y trouvent intérêt; les adjudicataires en ne
remplissant pas les clauses de bonne qualité des matériaux, etc.,
et ils ne le pratiquent pas que sur les matériaux : que sont leurs
diminutions de salaire, sinon un sabotage sur le ventre des pro-
létaires ? » K. Pouget a écrit plus tard cette espèce de litanie du
sabotage bourgeois : « saboteurs, les commerçants qui, en tripa-
touillant le lait, aliment des tout petits, fauchent en herbe les
générations qui poussent ; saboteurs, les fariniers et les boulan-
gers... ; saboteurs, les fabricants de chocolats à l'huile de palme
ou de coco ; de grain de café à l'amidon, à la chicorée et aux
glands ; de poivre à la coque d'amande ou aux grignons d'olives...
saboteurs, les trafiquants qui, en 1(S70-71... ; saboteurs, les en-
trepreneurs de bâtisses... tous saboteurs! (2)^». Est-ce là un ar-
gument? Evidemment non. « Ceux-là même le jugent et le con-
damnent qui le défendent en alléguant les fraudes des fabri-
cants, les falsifications des négociants et les mal façons des entre
preneurs (3) ».
Arrêt partiel dans la production, grève atténuée, le sabotage
peut être un fait de grève; alors, comme l'a écrit Pouget, il
H double la grève ». Voici comment. « L'éducation des masses
n'étant pas faite, il y a toujours (sous l'influence de l'atavisme)
des renégats qui vont travailler, a dit Amédée Bousquet, le se-
crétaire de la Fédération de l'alimentation. Ils trouvent les ina-
(1) Compte rendu, p. 301 et s. ; p. 167 et s.
(2) E. PouGKT, Le sabotage^ p. 65 et s.
(3j E. FouRNiÈRE, Sur la valeur pratique et morale du sabotage {Revue
de V enseignement primaire, n° du 15 janvier 1911) ; cf. G. Guy GnAKO.'ie
sabotage.
628 Livp.ii; V. — LES moykns de lutte
chines, îesoulils, les fo.irs, en bon élalet ce parla suprême faule
des grévistes qui, ayant laissé en bonne santé les moyens de pro-
duction, ont laissé derrière eux la cause de leur échec revendi-
catif. » D'où r c obligation >i pour les grévistes, au moment de
quitter les ateliers, de mettre les outils et appareils hors d'usage.
A. Bousquet a eu soin de fixer lui-môme uiie limite à cesdestruc-
tions qui, d'après lui, ne doivent pas dégénérer en pillage : il ne
s'agit pas de u détruire bêtement les usines et les machines. Non,
il suffit en cas de grève d'exercer un habile sabotage qui ne per-
mette pas à d'autres de faire marcher ces machines ou ces instru-
ments de travail. C'est de cette façon forcer les traîtres et les ti-
mides à cesser aus^i le travail, et c'est toucher le patron dans ce
qu'il a de plus cher » (I). On doit aussi éviter, a ajouté plus tard
Pougel, qu' « il n'ait une répercussion fâcheuse sur le consomma-
teur... le consommateur ne doit pas souffrir de celte guerre faite
à l'exploiteur (2) ».
Au Congrès corporatif de Paris (l900) (3), Treich (Bourse du
travail de Limoges), seul de tous les délégués, dit directement
quelques mots contre le sabotage, mais quelques mots seulement,
ajoutant qu'il s'abstenait de développer son opinion, parce qu'il
« avait l'honneur de présider « la séance : il le déclara -f plus
nuisible qu'utile aux intérêts des travailleurs et comme répu-
gnant à la dignité de beaucoup d'ouvriers ». Dans son rapport
sur le label le typographe May nier fit également quelques ré-
serves sur le sabotage, mais indirectement, et sans le condamner :
« J'admire ceux qui ont le courage de saboter un exploiteur, je
dois même ajouter que j'ai ri bien souvent aux histoires que l'on
nous a racontées au sujet du sabotage, mais pour ma part je
n'oserais faire ce que ces bons amis ont fait. Alors, ma conclusion
(1) A. Bousquet, Il faut saboter {Voioo du Peuple, 1905, n° 240). Cf. dans
le même sens : : A. Renault, révoqué des chemins de fer de l'Etat, Le Syn-
dicalisine clans les chemins de fer (1910), p. 26; E. Pataud, La Barricade
{Société Nouvelle, n° décembre 1910).
(2^ Le sabotage, p. 67 ; cf. p. 36 et s.
(3) Compte-rendu, p. 187, cf. p. 69. E. Pouget rapporte que Lauche, dé-
puté de la Seine depuis les élections générales de 1910, parla à ce Congrès
en faveur du sabotage ; mais nous n'avons pas eu trouver trace, au
compte rendu, de cette intervention.
CHAPITRE II. BOYCOTTAGE LABEL SABOTAGE 629
est que, si je n'ai pas le courage de faire une action, ce serait de
la lâcheté d'inciter un autre à la faire. Je vous avoue que dans
l'acte qui consiste à détériorer un outil ou toute autre chose con-
fiée à mes soins, ce n'est pas la crainte de Dieu qui paralyse mon
Cîiurage, mais la crainte du gendarme. »
Au vole, le sabotage recueillit HT vo x contre 76 ; il y eut
2 bulletins blancs (1).
Dans certains cas, le sabotage a pour objet de défendre la li-
berté du travail : en voici un exemple fort suggestif qui apporte
une exception syndicalement nécessaire au principe posé par Pou-
get. Les ouvriers boulangers de Bastia s'étant mis en grève, en
1905, firent connaître au maire de la ville qu'ils n'auraient à s'in-
quiéter des mesures prises par lui pour assurer l'alimentation de
la V^ille, que dans le cas seulement où les soldats ne seraient
pas réquisitionnés pour fabriquer le pain, chez leurs patrons,
dans les fours qu'ils venaient d'abandonner. Le maire n'ayant
pas tenu compte de cet avis, les ouvriers détruisirent les fours
réquisitionnés (2\
En 1901, |>endant la campagne des emp'oyés coiffeurs pour la
réduction des heures de travail, ceux-ci usèrent systématique-
ment du sabotage pour obliger leurs patrons à céder. Voici com-
ment ils procédaient : pendant la nuit, ils barbouillaient les de-
vantures avec de l'extrait de potasse d'Amérique ou faisaient
sauter les glaces des devantures ; quelquefois ils se bornaient à
dépolir les glaces avec des corrosifs. Dans certains « salons », ils
collèrent de petites affiches ainsi libellées : a Le public est pré-
venu que les salons de coiffure du... arrondissement sont fermés
le dimanche à 2 heures et la semaine à 8 heures du soir. Tout
client retardant la fermeture sera écorché. »
En 1910 et en 1911, des cheminots sabotèrent les lignes de
chemin de fer pour contraindre les compagnies de chemin de fer
à reprendre le» grévistes révoqués : un grave accident dû au sa-
1 De nombreux Congrès corporatifs ont voté des motions en faveur du
sabotage : Congrès de la Fédération des ouvriers métallurgistes (l&OO et
1903) ; de la Fédération de l'alimentaLion (1903; ; de la Fédération des cor-
porations réunies des transports (1905); de la Fédération agricole ,1905) ;
de la Fédération des travailleurs du bâtiment 1905), etc.
^2; T'o/o; du Peup'e, 1905, n" 250.
G30 LIVRE Y. LES MOYENS fJE LUTTE
bolage ne fut évité, à Pont de l'Arche, que par un heureux ha-
sard. Il s'en fallut de peu qu'il n'y eut mort d'hommes : les dé-
gâts furent exclusivement matériels.
Cet attentat criminel, q-xi avait méconnu les conseils de Pouget,
provoqua d'unanimes protestations, notamment du Syndicat na-
tional des chemins de fer (I) et de T « Organisation (secrèle) de
combat » des cheminots qui « rappela à tous que son mot d'ordre,
depuis la grève, c'est : Tout contre le matériel ; rien contre la vie
des voyageurs ou des employés de chemin de fer (2) ».
Le sabolage est une lactique critiquable parce qu'elle perpétue
la violerice et aggrave les procédés patronaux de malfaçon : c'est
le mal répondant au mal. « Le sabotage, dit un jour Jaurès à la
Chambre, répugne à la valeur technique de l'ouvrier (3 i ». Pellou-
tier ce|)enddnt en fut partisan : il le dit au Congrès Con[édéral
de Rennes (1898). Saboter c'était, à ses yeux, faire preuve d' « es-
prit d'initiative ». Sans doute, mais de quelle initiative? L'initia-
tive de la faiblesse et du désespoir.
Si, en certaines circonstances,ledésespoir est une cause d excuse,
et (juelquefois même une excuse moralement légitime, la destruc-
tion d'objets paraîtra toujours barbare : gaspillage de temps et de
richesse.Ne faut-il pas craindreque le sabotage ne fasse disparaître
l'industrie sur laquelle il s'acharnerait ? Les ouvriers n'ont d'ail-
leurs recours à cette violence que parce qu'ils sont mal organisés
ei débiles. «L'ouvrier, écrit Pouget, impuissant pour atteindre son
adversaire de front, cherche à le prendre de flanc, en l'attaquant
dans?es œuvres vives : le colîre-fort (4) ». « Arme du déshérité »,
ajoute-t il (5). Violence « sournoise », a écrit Jean Grave 6) ;
a hypocrite », a écrit Keufer (7) : pendant la grève des chemins
de fer du Sud, la Guerre Sociale, par la plume d' « Un sans pa-
(1) Humanité, n° du 7 juillet 1911. — Cf. Jaurès, Démocratie sociale
Humanité, n° du 20 jmllet).
(2) Gitei-re saciaLe, n° 5-11, juillet 1911.
\^, Journal Officiel, n^ du 12 mai 1907. Cf. Proddho.n, Pilosophie de la
misère éd. Flammarioaj, p. 117-llS.
(4) Op. ci«., p. 32.
5) Op. ci£.,p. 67.
(Ô) Temps Nouveaux, 1910, n" 14.
;7) A. Keufer, L'éducation Syndicale [Typographie française, n° du
Icf mars 1910, p. 5).
CHAPITRE II. BOYCOTTAGE LABEL SABOTAGE 631
trie », recommajida la création d' « équipes secrètes » de sabotage
n* du 8-14 juin 19tO) ; équipes qoi se constituèreT»! de nouveau
ou se reconstituèrent avec les mêmes éléments, actives, pendant la
grève des agents des P. T. T. de 1909 et pendant la grève des che-
minots de 1910, puis en ntiai 1911 pour obliger les compagnies de
chemin de fer à réintégrer les cheminoîts révoqués en 1910, à la
suite de la grève.
Quelques militanls se rendent compte de cette infériorité du sa-
botage : c( Le boycottage, en raison du manque de solidarité exis-
tant malheureusement entre les travailleurs, fut-il dit au Congrès
mélallurgisie de 1903, est reconnu comme ne donnant pas tous
les résultats désirables, aussi les délégués préconisent-ils d'une
façon plus particulière le sabotage et l'action directe. » Au Con-
grès anarchiste d'Amsterdam 1907), le hollandais Samson disait
qu'il « dégrade la moralité professionnelle de l'ouvrier (1) ».
Aussi cette violence se retourne-t-elle contre les ouvriers, dans
la plupart des cas, pour les blâmer d'une solidarité insuffisante.
Elle disparaîtra donc, on veut le croire, à mesure que la solidarité
syndicale croîtra, à mesure que les travailleurs seront mieux en
état d'assurer par Pentente ostensible la discipline contre les
patrons. Le sabotage est une survivance, ce n'est pas une force
d'avenir. « Com^me supplément de la grève, a écrit Cornelissen,.
il pourra rendre des services considérables dans quelques cas
spéciaux. Mais il accoutume les ouvriers qui s'en servent au
mauvais travail et il est connu que c'est précisément pour cette
raison que l'application de celte arme de combat a échoué dans
plusieurs milieux ouvriers (2). »
Label, sabotage, boycottage sont des moyens de lutte, de va-
(i) Compte rendu, p. 87. Cf. daas le même sens : G. Sorel, le Syndica-
lisme révolutionnaire {Moiivement socialiste, 1905, n" 166, p 276 et
277', Max Clair, Des formes de grèves nouvelles {Temps nouveaux,
1911, n» 20). Le Congrès de la Fédération du Pas-de-Calais du Parti socialiste
tenu en 1911 a protesté contre le sabotage [Bataille syndicaliste, n° du
24 octobre 1911.)
(2) CoB.^ÉLiasfix, En marche vers la sociJté nouvelle, p. 251. — Les in-
dustriels du >'ord ont fondé une assurance contre les risques du sabotage,
la « Mutuelle du commerce et de l'industrie « Temps, n° du 13 août
1905).
632 LIVRE V. — LES MOYtNS DE LUTTE
leur inégale, que les militants considèrent comme des applica-
tions de l'action directe, parlant de l'action révolutionnaire (1):
en effet, ils ont été imaginés par la classe ouvrière et mis en
œuvre par elle, sans le concours ou le secours d'Etat, et pour
réussir ils n'ont besoin que de la solidarité prolétarienne. On
peut donc dire que leur développement est le meilleur critérium
de la puissance sociale des syndicats, de leur puissance intime,
concrète, de leur autonomie, beaucoup plus que le nombre de
leurs adhérents ou leur influence électorale directe ou indirecte.
Aussi est-ce sur eux que l'observateur doit concentrer son atten-
tion, s'il veut mesurer exactement leur capacité 2).
(1) et. G. RoBiRET, Ce n'est pas de la politique — à propos du label (Voix
du Peuple, 1910, no 523).
(2) La Bataille syndicaliste a reproduit,dans son n" du 8 septembre 1911»
sous le titre : Leçon de sabotage pratique, une circulaire anonyme, déjà
publiée par le journal Le Bâtiment, qui indique aux charpentiers les
moyens de saboter :
« Conserver ce feuillet.
Camarade charpentier, tu as des revendications à faire aboutir. Si tu
veux réussir, choisis, selon les circonstances, dans cette poignée de conseils
que te donnent ceux qui croient que la meilleure arme est celle qui fait le
plus de tort à l'ennemi.
Cette arme, c'est le sabotage.
Si tu l'emploies liien, seul, dans un chantier, tu pourras faire subir au
patron une perte plus grande qu'en une grève de G mois. Et, par-dessus le
marché, tu ne risqueras rien ! et tu n'auras pas besoin du concours des
trembleurs ni d'une majorité quelconque.
Voici ce que tu pourras faire dans les chantiers :
En règle générale, ne te fatigue pas plus que ton patron.
Etablissage. — Tenir la pige ou le cordeau à côté du point, plutôt plus
court ; couper si possible la pige de quelques centimèties ; en établissant
des pannes, les tracer toutes plus courtes de 4 à 5 centimètres ; plusieurs
l'une au bout de l'autre passeront dans œuvre ; mettre les poteaux sur
ligne en resserrant les pieds et ne pas mettre exactement le même about
aux liens pour permettre un démarcage, prendre bien son temps et piquer
le mieux possible; saboter n'est pas mal faire son travail et cela se verrait
en mettant dedans.
Taillage. — Araser un peu plus loin que le trait, de façon à ce que le
tenon casse si un « maladroit » le laisse tomber...
... Après avoir mis dedans, contremarquer les morceaux importants :
poinçons, arbalétriers, etc.. (suit la manière d'opérer , planter des clous à
tête d'homme dont la tête est bien enfoncée et le bois aplati dessus, dans
les traits qui doivent se scier à la machine, avoir soin d'en planter plu-
sieurs dans le trait et surtout en bout.
En chargeant la voiture. — Oublier des morceaux importants, contre-
CHAPITRE II. BOYCOTTAGE LABEL SABOTAGE 633
fiches de ferme, poinçons, etc Oublier le treuil de la chèvre ou mettre ce-
lui d'une autre : oublier la poulie, ou en mettre une dont l'arbre ne rentre
pas.
Au levage. — Mettre tout le mauvais bois bien en évidence les jours de
rendez-vous, perdre les plans, même si on n'est pas chef d'équipe ; faire
plusieurs morceaux avec la corde de la poulie ; faire sceller les morceaux à
côté de leur place suivent de nombreux exemples).
Ne pas se couper les doigts en empêchant une scie de tomber du 6« étage ;
révéler aux piopriétaires toutes les malfaçons et sabotages patronaux faits
dans leurs bâtiments »
Puis viennent différents renseignements pour saboter le travail de l'esca-
lier et enfin un dernier article sur :
« L'outillage. — Dans le grenier aux cordages couper complètement, en
plusieurs morceaux, les plus beaux haubans (ne pas brûler les cordages
avec des acides, ce qui pourrait causer des accidents de personnes ; affûter
les scies avec des boulons ou autre ferraille, de même pour les tarières,
bisaiguës, etc... Dans la cabane aux outils verser sur les bisaiguës, scies
ou autres outils, le contenu d'une petite fiole ^une bouteille à encre, par
exemple , contenant de l'eau-forte (acide nitrique) qui rongera à jamais
l'acier (L'acide nitrique se vend à raison de dix sous le demi-setier). Se
méfier, en l'employant, de ne pas s'en A^erser sur les doigts qui seraient
tachés en jaune ; bien bander les scies le soir après avoir eu soin de
mouiller les cordes, graisser les coussinets des toupies ou autres machines
avec la poussière qui est sous la meule émeri ; faire bander les courroies
avec de la graisse.
CONCHJSIOXS
Conseils à ceux qui pratiquent
Agir seul. Ne se fier àpersonne, mieux vaut passer pour un braillard
incapable de faire de l'action que de se vanter de ce que l'on a fait. Se
méfier surtout de ceux qui a-ous mettent au pied du mur, en se souvenant
que ceux qui sont capables de faire une bassesse pour avoir ou conserver
une bonne place, sont nombreux.
Faire savoir aux patrons, par n'importe quel procéi^é, que le sabotage
qu'ils ont constaté dans leurs chantiers est fait pour obtenir la journée
de 9 heures avec le même salaire, et qu'il ne cessera que lorsque satis-
faction sera accordée.
Ne dis jamais qui l'a donné celte feuille.
Sabote et lu seras le plus fort ».
Le l'emps publia dans son n" du 22 juillet 1911 ces « conseils» de sabo-
tage donnés, parait-il, à des ouvriers du bàliment qui venaient de termi-
ner une grève :
« Le maçon pourra gâcher le plâtre, puis aller se reposer un instant en
attendant qu'il durcisse Le cimentier préparera le ciment et y laissera
tomber une pincée de sable. Le charpentier sciera plutôt court que long*
Le peintre s'appliqueia au « boulot », dépensant sans compter la peinture
à la grande satisfaction du client. Enfin, le terrassier aura la faculté de
« faire scier sa pelle ».
CHAPITRE m
La théorie syndicale de la Grève 1).
D'après la définition de l'Union fédérale des métallurgistes, la
grève est « le refus par les ouvriers de louer leurs bras ou leur
intelligence à des conditions qu'ils jugent désavantageuses » (2).
Ce refus, d'accidentel à l'origine, est devenu systématique depuis
une vingtaine d'années ; d'action simplement économique, action
révolutionnaire. Les ouvriers n'ont rien gardé des espoirs
d'Emile Ollivier et des auteurs de la loi du 25 mars 1864 qui, en
autorisant les coalitions, n'avaient prévu qu'une extension de la
traditionnelle liberté du tras'ail. Les ouvriers organisés l'ont
(1) Bibliographie sommaire. Comptes rendus des Gongi'èset les diA-erses
brochures de propagande déjà citées. En outre : Aujc travailleurs. La
Grève (publication des Temps Nouveaux, 1900 ; G. Sorel, Les théories
contredites j)ar les faits [Science sociale, n" oct.-nov. 1900) ; Uhry, Les
grèves devant les tribunaux [Mouvement socialiste, n° du 5 juillet
1902j. X. Un jugement de classe {Voix du Peuple, 1904, n» 194) ; J. Udkt,
Les gri'ves en France ; H. Ldsvv-ULMJUi.v, Lettre au Réveil du Xord,
n° du 21 mai 1904 ; R. Briquet, La grrve et le contrat de travail Revue
socialiste, n° de juin 1904) ; P. Pic, De la, rupture ou de la suspension
d'exécution du travail par Veffet des grèves ouvrières ou des lock-out
patronaux [Revue trim. de droit civil, 1905, n*" 1); Victor Griffuelhes, Un
grand conflit social. La gréue des délaineurs de Masamet ^1909 ; P.
Teschb, La grève des boutonniers dt l'Oi&e {Revue syndicaliste, N^^
juillet, août et septemlire 1909) ; G. Yvbtot, La peur de la grève {Voix du
Peuple 1910, n» 511) ; G. Gbrooms Méthode dans les grèves (Bataille syn-
dicaliste, u° du 17 juillet 1911).
(2) L'Union fédérale des ouviers métallurgistes de France (broc. 5. d.)
p. 9.
I
CHAPITRE m. LA THEORIE SYNDICALE DL; LA GREVE 035
érigée en moyen de guerre ; à la dispute contractuelie selon l'esprit
d'Adam Smilh, ils ont substitué des collisions de classe selon
l'enseignement de Karl Marx. Quelle Iransformalion aura éléplus
rapide, plus déconcertante, plus profonde?
On sait que la grève, d'abord autorisée par le décret du 21 août
1790, qui donnait à tous « les citoyens le droit de s'assembler
paisiblement et de former entre eux des sociétés libres », £ut com-
plètement interdite parla loi Le Chapelier des 14 17 juin I79i,
complétée par la loi du 6 octobre suivant contre les ouvriers
agricoles, interdiction maintenue et aggravée par la loi du
22 germinal an XI et les articles 414, 415 et 41C du Code pénal
(1810). En outre, ces textes interdisaient la coalition perma-
nente, sous forme de sociétés professionnelles, de Syndicats, et,
à ce point de vue, ils furent complétés par les articles 291 à
294 du Gode pénal.
Elève de Rousseau, Le Chapelier avait dit dans son exposé des
motifs : c( Il n'y a plus de corporation dans l'Etat, il n'y a plus
que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général.
Il n'est permis à personne d'inspirer aux citoyens un intérêt in-
termédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de
corporation. i)Le maître avait écrit : « Il importe, pour avoir bien
l'énoncé de la volonté générale, qu'il n'y ait pas de société partielle
dans 1 Etat, et que chaque citoyen n'opine que d'après lui(l) ».
Voilà les principes: oubliésun instant, lesgrandes grèvesde 1789 et
de 1791 les rappelèrent aux législateurs, grèves nombreuses qui
apportaient la menace d'un supplément de révolution. Comment
briser cette solidarité renaissante ? Les principes fournirent les
outils. « Il faut remonter au principe, disait Le Chapelier ; c'est
aux conventions libres d'individu à individu à fixer la journée ;
c'est ensuite à l'ouvrier à maintenir la convention qu'il a faite
avec celui qui l'occupe (2). » Rousseau n'avait-il pas dit: « Re-
(1) Contrat social, II, 111.
(2) « Que si contre les principes de la liberté et de la Constitution, des
citoyens at;tacliés aux mêmes professions, arts et métiers, prenaient des
délibérations, faisaient entre eux des conventions tendant à refuser de
concert ou à n'accorder qu'à un prix déterminé le secours de leur indus-
trie et de leuis travaux, les dites délibérations, accompagnées ou non de
serment, seraient déclarées inconstitutionnelles et attentatoires à la liberté
et à la Déclaration des Droits de l'Homme. » .Séance du 14 juin 1791 .
()36 LIVRE V. LES MOYIiNS DE LUTTE
noncer à sa liberlé, c'est renoncer à sa qualilé d'homme (I) »?
Ainsi enira dans la législation le contrat de travail individuel,
établi par la libre et directe « dispute » de l'ouvrier et du pa-
tron.
La loi du 2") mars 186i autorisa la coalition, mais d'une façon
très restreinte. Seule fut autorisée la coalition temporaire, ou
grève. Restaient donc prohibées l'association professionnelle et
les réunions corporatives (art. 291 du Code pénal, art. l et 2 de
la loi du 10 avril 1834); et demeuraient interdites les défenses,
proscrij)tions et amendes contre les ouvriers dissidents, interdits
également les comités et les permanences de grève (art. 416 du
Code pénal). La loi autorisait la cessation collective du travail,
mais elle refusait aux ouvriers le droit de lui donner une vie col-
lective.
Par la loi du 21 mars 1884 fut abrogé l'article 416 du Code
pénal qui interdisait les amendes, défenses, proscriptions, inter-
dictions : les grévistes obtinrent à celte époque le droit de donner
une sanction efTective à la discipline collective dont ils avaient
besoin pour réussir.
Quelle fut l'importance de celte abrogation?
Dans le rapport qu'il a rédigé au nom de la commission du
travail de la Chambre sur diverses propositions de lois relatives
aux Syndicats (2), M. Barthou a montré par quelques statistiques
quel en fut l'effet véritable. En 20 ans, de 1864 à 1884, par l'ap-
plication des trois articles 414, 415, et 416, il y eut 1.027 pour-
suites pour atteintesà laliberté du travail, tandis que pendant les
douze ans qui suivirent cette date, c'est-à-dire de 1884 à 1896, le
nombre des poursuite? fut, par application desarticles414 et 415,
de 1.329, soit augmentation d'un fiers pour la moyenne annuelle.
Les chifTres relevés par les statistiques ultérieures indiquent la
])ersistance d'une situation délicluelle qui, semble-t-il, aurait
dû disparaître, sinon en 64, du moins en 84 : de 1896 à 1907, il
y eut, affaires : 6i, 78, 88, 79, 201, 135, 134, 73, 216, 169, 378,
(i) Contrai social, I, IV.
(2) A7i7iexe au procès-verbal de la têance du 28 décembre 1 903 ; Doc.
parlem. n» 1418, p. 105.
CHAPITRE 111. LA THEORIE SYNDICAUX DE LA GRÈVE G37
192, 99, 192; prévenus: 107, 169, lo8, 150, 373, 312, 251, 154,
580, 319, 769, 386, 239, 386 (l). Facilitées dans leur développe-
menf, les grèves n'en sont donc pas moins restées une constante
occasion de conllits illégaux, comme au temps où elles étaient
interdites soit d'une façon absolue, soit d'une façon partielle.
Phénomènes libérés des anciennes interdictions, elles sont encore
illégales dans la plupart des cas, par suite d'une nécessité, anté-
rieure à la grande industrie, que les ouvriers contemporains dé-
clarent être au-dessus d'eux : « nous sommes ses serviteurs »,
disent-ils » (2).
Faits connus de toute antiquité. Au xviu* siècle, elles furent
nombreuses; nombreuses sous la Révolution, nombreuses sous
les régimes qui l'ont suivie, particulièrement sous le second
Empire. Dérivés du travail lui-même, leur permanence ressort
des statistiques de l'Office du travail : la loi n'a fait que les
reconnaître (3). Entre ces divers temps, il faut cependant noter
des différences. Les anciennes grèves étaient des jacqueries plus
ou moins sauvages, des révoltes tumultunires ; les plus récentes,
même au cas de violences, sont des mouvements plus coordonnés,
au « fonctionnement délicat, exigeant de bons manœuvriers ». Ce
sont même quelquefois de véritables actes d'administration: elles
ont été précédées d'une soigneuse étude du marché, comme s'il
s'agissait d'un lancement financier.
Coordonnées avant d'être systématiques (la grève générale des
tailleurs, en 1833, est un bon exemple de coalition réglemen-
tée) (4), les grèves n'ont passé au premier rang des préoccu-
pations ouvrières que sous l'influence des Syndicats :
(1) Compte général de la justice criminelle, aux pages 56 et 57 pour les
diverses années.
Le phénomène n'est pas particulier à la France. Ainsi, en Allemagne, le
nombre de poursuites pour atteintes à la liberté du travail est encore
plus élevé qu'en France (Vaille, Les coalitions ouvrières et les ynh-es,
Lyon, 190ij.
(2) Victor Griffcelhbs, Les objectifs de nos luttes de classe, p. 27.
(3) Associations professionnelles ouvrières, t I, p. 40 et 41.
4)11 existe des règlements de grève très anciens : ainsi la sociétés de
corroyeurs de Paris édicta, en 1848, un règlement très complet, prévoyant
les motifs de mise -bas, le picketing, la radiation des sarrazins, etc. (V.
Associations professionnelles ouvrières, t. I, p. 217 .
G38 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
d'abord combattues comme néfastes, elles sont aujourd'hui
considérées comme un des éléments nécessaires de la vie
ouvrière, au point qu'on a pu écrire que le syndicalisme n'était
en sommé qu'une philosophie de la grève (l). Mais, alors même
qu'elles étaient combattues, elles retenaient l'atlenlion des grou-
pements prolétariens, et si elles étaient dénoncées comme un
mal, c'était comme un mal inéluctable,
La grève, l'histoire de l'Association internationale des tra-
vailleurs montre comment, sans doctrine préconçue, elle s'est
imposée comme un véritable principe d'action.
Si l'Internationale a été fondée, aux termes mêmes des considé-
rants du préambule de ses statuts, en vue d'établir la « solidarité
entre les ouvriers des diverses professions dans chaque pays», cette
solidarité ne fut cependant pas envisagée, au début, comme une
discipline exclusivement professionnelle. La Chambre syndicale, la
grève n'avaient pas une valeur propre, ne puisaient pas toute leur
force dans la seule union des volontés. Les associations n'étaient
considérées comme effectives que dans la mesure de leurs res-
sources financières : à chaque grève, la grande affaire était de
lancer des feuilles de souscriptions et ce que l'un reprochait le
plus communément à l'Internationale, c'était d'être le <i banquier
des grèves ». Sa puissance paraissait être moins dans le fait de la
coalition, de la solidarité étendue, que dans celui de sa richesse.
« Est-il possible, disait l'avocat impérial Merveilleux-Duvignaux,
au premier procès intenté à l'Internationale, en 1868, est-il pos-
sible de laisser se constituer ainsi une sorte d'agence générale des
grèves où se paient, comme à bureaux ouverts, les frais des coa-
litions, quelles qu'elles soient... ? » Et son meilleur argument, il
voulut le trouver dans une lettre de Dupont, secrétaire correspon-
dant de la France à Londres, à l'occasion delà grève desbronziers
de Paris : « Vous pouvez dire aux bronziers qu'ils ne cèdent pas
un pouce de terrain, car je crois pouvoir vous assurer que toutes
les sociétés anglaises suivront l'exemple des relieurs. Nous rece-
(1) F. CHAiiL&TE, Syndicalisme révolutionnaire et syndicalisme réfor
miste (1909;, p. 8.
CHAPITRE m. LA THRORIE SYNDICALE DE LA GREVE 63^
vrons pour cette ijrève. nous l'espérons, des sommes consiiU-
rahles » (1).
C'était le temps où les deux premiers Congrès internationaux
engageaient les sociétés de résistance à employer leurs ressources
à la fondation de coopératives de production : les ouvriers allaient
à la conquête du pouvoir patronal avec leure épargnes sans cesse
accrues, et les patrons craignaient que ces économies ne finissent,
en effet, par absorberdéfinitivement leurs capitaux. On peut donc
dire en ce sens que les ouvriers ne cherchaient pas les éléments
de leur tactique dans la seule solidarité ouvrière; les sections de
rinlernalionale groupées en Fédérations n'avaient pas de véri-
tables services communs; le lien fédératif n'était guère qu'un
moyen de lancer des appels aux souscriptions. Ce qui manquait,
c'était le corps permettant d'organiser le refus collectif de travail
de toute une profession : la Fédération de métier ; car si les Inter-
nationaux connurent la grève de sympathie ou de solidarité de
métier à métier, de ville à ville, ce ne fut qu'occasionnellement.
La grève étant principalement, à leurs yeux, une affaire d'ordre
financier, nous comprenons mal, aujourd'hui, qu'ils aient pu
espérer la victoire sur un terrain ofi la lutte était manifestement
inégale : capitaux accumulés contre petits salaires épargnés (2).
Le relieur Variin.au cours du deuxième procès de l'Internatio-
nale, en 1868, crut devoir protester contre la qualification
d' « agence de grè\»es » lancée à l'Internationale par le procureur
impérial Lepelletier ; on dirait aujourd'hui de gréviculteur.
« L'Association internationale, disait-il, n'admet pas la grève en
principe ; elle croit que c'est un moyen anti-économique; elle l'a
déclaré à Genève, elle l'a déclaré partout. » II disait encore :
« Maintenant, répétons ce que nous avons affirmé déjà dans
maintes circonstances. La grève pour nous n'est qu'un moyen
barbare de régler les salaires ; nous ne l'employons jamais qu'à
(1) Procès de l'Association internationale des travailleurs publié par
la commission de propagande du Conseil fédéral parisien (juin 1870],
p. 104.
(2j V. l'opinion des Internationaux français, au moment du Congrès de
Genève dans le Mémoire reproduit par E. Fribourg, dans L'Association
interyiationale des travailleurs (1871), p 51 et s.
OiO LIVRE V. LES MÛYtNS DE LLTTG
regret ; car il est toujours pénible pour l'ouvrier de se priver, lui
el sa famille, pendant plusieurs semaines, plusieurs mois quelque-
fois^ pour n'obtenir jamais qu'un salaire inéquitable » (1). L'In-
ternationale avait cpppndant pris part à un cerlain nombre de
grèves, aux plus violentes de l'époque, aux deux plus vastes,
celle des ouvriers en bronze à Paris (1867), celle des ouvriers du
bâtiment à Genève (1868 , qui « produisit dans le public une
émotion bien plus considérable que toutes les autres » parce
qu'elle « prit l'importance d'une lutte sociale entre le peuple et la
bourgeoisie » (2).
C'est ainsi qu'à son troisième Congrès, tenu à Bruxelles, en
1868, l'Association dut voter, sur un rapport de Brismée, la dé-
claration suivante, sous la pression des événements : « Le Con-
grès reconnaît la légilimilé et la nécessité de la grève dans la si-
tuation actuelle de lutte entre le capital et le travail; il déclare
qu'il y a lieu de la soumettre à certaines règles, à des conditions
d'organisation et d'opportunité el décide la création, au sein de
chaque Fédération, d"un conseil d'arbitrage chargé de statuer sur
l'opportunité et la légitimité des grève-! éventuelles » (3).
Le modéré Tolain avait été amené lui-même à déclarer que l'In-
ternationale avait pour mission de soutenir les f/rèves,e\. Dupont,
secrétaire-correspondant pour la France au conseil général de
Londres, ajoutait, dans un rapport présenté parce conseil, que la
« grève était une arme terrible et constituait le meilleur moyen
d'organiser les forces de la classe ouvrière » (4).
Au quatrième Congrès de l'Association, tenu à Bàle en 1869,
les sociétés de résistance de même métier furent invitées, sur un
rapport de Pindy (il devint membre de la Commune) à se cons-
tituer en « associations nationales de corps de métiers » dont la
fonction consisterait à réunir tous les renseignements intéressant
(1) Procès, etc ... p. 151 et IGO.
(2) Varlin. Procès, etc., p. 159. Devant la Commission d'enquête sur le
18 mars, un fonctionnaire du Ministère de la Justice, Dunoyer, dit que pour
l'Internationale les grèves n'étaient « qu'un moyen de propagande ».
(Annales de l'Assemblée nationale, t. IX, p. 884).
(3) V. Ass. prof, ouv , t. II, p. 232.
(4) V. 0. Testut, L'Internationale , p, 64.
CHAPITRE 111. — LA THEORIE SYNDICALE DE LA GREVE 641
leur industrie respective, diriger les mesures à prendre en com-
mun ; de régulariser les grèves et de travailler active?nent à leur
réussite... »(t)- Organisations professionnelles et grèves sont alors
intimement liées les unes aux autres ; et il faut même dire que
les organisations professionnelles, dénommées sociétés de résis-
tance, ne font considérées que comme des moyens de grève.
Les diverses Fédérations régionales constituées dans la dépen-
dance de rinternalionale ont toutes prévu l'organisation des
grèves dans leurs statuts. La Fédération ouvrière lyonnaise déci-
dait : « La Commission fédérale est appelée à statuer sur les de-
mandes d'emprunt adressées à la Fédération, sur l'opportunité de
soutenir l^s grèves... » La Fédération de Marseille déclarait qu'elle
avait « pour but d'assurer à chacune des Sociétés adhérentes,
dans le cds de grève, l'appui moral et matériel des autres groupes
au moyen de prêts faits sous la responsabilité des sociétés em-
prunteuses ». La Fédération romande adoptait, au Congrès de la
Chaux de Fonds, en 1870, un règlement très détaillé en quatorze
articles, qui avait pour objet de fédéraliser les diverses caisses de
résistance des groupes adhérents. La Fédération rouennaise re-
mettait également au conseil fédéral le soin d'examiner l'oppor-
tunité des grèves.
Si le règlement romand laissait aux sections la libre gestion
de leur caisse de résistance, il les obligeait à passer par l'inter-
médiaire du comité fédéral si elles voulaient acquérir le droit aux
subsides de la Fédération des caisses de résistance. L'article 6
ajoutait : « Si le Comité fédéral refuse son approbation à la grève,
la section qui veut faire grève a le droit d'en appeler directement
aux sections formant la Fédération des Caisses de résistance. Si,
à la suite de votes réguliers émis dans les assemblées générales de
chacune de ces sections, la majorité des sections se prononce en
faveur de la grève, le Comité fédéral est obligé d'approuver la
grève et les grévistes acquièrent le droit aux subsides. »
En 1864, les bronziers de Paris, groupés en société de crédit
mutuel se donnèrent un règlement de grève ; deux ans |)lustard,
un service spécial des grèves est organisé sur l'initiative des typo-
(1) Compte rendu du Congrès (1869), p. 143 et s.
Maxime Leroy 41
642 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
graphes : c'est 'la caisse fédérative des cinq centimes (une cdisse
de ce genre avail déjà fonctionné de 1839 à 1830) dont les adhé-
rents s'engageaient à verser cinq centimes par semaine pour sub-
venir au chômage de grève : elle comprit vingt professions.
Chaque société gérait sa caisse particulière, mais se faisait re-
présenter par un délégué à un comité central qui examinait les
demandes de prôls(l). \J Egalité, journal ofûciel de l'Association
internationale, publia, au mois de juillet 1870, un «règlement gé-
néral des grèves » qui fit aux sections une obligation de consti-
tuer des caisses de résistance : « Toute section, décidait l'article
4^', faisant partie de la Fédération, ou qui désire en faire partie,
doit avoir une caisse de résistance, dont chaque membre de la
section doit faire partie.
Les règles morales des grèves, c'est aussi l'Internationale qui
les formula, à cette même époque, à l'occasion de la grève des
peintres de Genève qui se développa et s'étendit de 1869 à 1870.
Au mouvement des ouvriers genevois, les patrons avaient ré-
pondu par un lock-out qu'ils appelèrent eux-mêmes «lagrève gé-
nérale des patrons ». La Fédération romande, dont le siège était
à Genève, encadra les ouvriers, disciplina la coalition, édicta un
statut ds solidarité dont les principes restent encore en vigueur :
a nul ne doit agir isolément quand une lutte est engagée ; tout
acte ou mesure pris en dehors de l'action collective est une faute
qui peut compromettre le succès de la grève et porter un grave
préjudice à l'existence même de notre Association internationale.
La grève étant générale, aucune section ne doit et n'a le droit
de prendre une résolution sans avoir consulté les autres sections
intéressées dans le conflit ; toutes sont liées par les mêmes inté-
rêts, et tout doit être fait solidairement (2) ». Gomme il fut dit
plus tard, déjà on pensait que a l'esprit de solidarité doit être indi-
visible parmi les travailleurs» (art. 3 des statuts de la Bourse du
Travail de Roanne).
Quoi qu'il en soit, les ouvriers dans leur masse ne furent ja-
mais, sous l'Empire, partisans de la grève à outrance, de la grève
(1) Asa. profess. ouv., t. III, p. 100, t. I., p. p736.
(2) 0. TiiicT, L'Internationale et le jacobinisme, t. 1", p. 423.
CHAPITRE m. LA THEORIE SYNDICALE DE LA GREVE 6i3
élevée au rang de principe. Si, à la fin de sa carrière active, l'In-
lernalionale crut devoir favoriser la résistance, on doit dire que,
à pari quelques exceptions, ce ne fut en fait que conlraiiile et
forcée; et c'est là précisément ce qui est intéressant Les con-
seils fédéraux étaient chargés autant de [)révenir les conflits
que de soutenir la résistance : au fond, c'était la conciliation,
l'arbitrage qu'il leur paraissait d'abord nécessaire de favoriser.
Rien n'est plus significatif à ce point de vue que les rapports
présentés par les délégués ouvriers parisiens à l'Exposition inter-
nationale de Londres (1862) : 38 étaient partisans de Chambres
mixtes de conciliation. S'il s'agit de concilier, c'est qu'il s'agit
d'empêcher les grèves. Les délégués du bronze eux-mêmes qui,
deux ans après l'Exposition, créeront la première société de; ré-
sistance importante, sont partisans de ces ententes amiables,
<( sous condition de sanction par l'autorité centrale » (l).
Il n'y a pas lieu de s'étonner de cette complexité, ou de celle
prudence. C'était le temps où les cadres corporatifs étaient cons-
titués irrégulièrement par les sociétés de secours mutuels qui,
même en sortant de leurs fonctions, restaient fidèles à leurs
tendances, jusque dans l'illégalité; époque où les ouvriers,
même les futurs fondateurs de l'Internationale, Tolain, pas
exemple, cherchaient l'amélioration de leur condition autant
dans la solidarité professionnelle que dans un rapprochement
avec l'Empire.
La tendance commune des ouvriers était donc à la paix so-
ciale. La force de cette tendance est décelée par le petit nombre
des dissidents qui déclinèrent les avances du gouvernement,
lors de la constitution des délégations ouvrières aux Expositionr
de 1862 et de 1867 ; et peul-éire plus encore par la qualité
du président de la Commission ouvrière de 1862, le ferblan-
tier Chabaud, qui était président de l'Union du Tour de France,
association coinpagnonnique, à caractère catholique, comme tous
les compagnonnages. Henry, ouvrier robinettier, exposant au
ministre des Travaux publics les desiderata de la commission
ouvrière de l'Exposition de 1867, dite commission du Passage
(1) 0. Testut, L' Internationale et ie jacobinisme, t. I'"", p. 372.
644 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
Raoul (à la veille de la loi des 8-10 juin 1868, sur le droit de
réunion) disait: « Nous étudierons les réformes qui nous sont le
plus indispensables, et nous parviendrons, nous l'espérons, avec
connaissance de cause, et par voie de conciliation, à aplanir tous
les iJifïérends, en évitant surtout les luttes industrielles, le»
grèves dans lesquelles vainqueurs et vaincus se retirent du com-
bat avec de? perles irréparables et inutiles » (1). Et Parent, vice-
président de la Commission, ajoutait : « C'est pour éviter les
grèves, tout en garantissant le salaire du travailleur, que les dé-
légués de 1867 sollicitent d'établir des Syndicats dans chaque cor-
poration, afin de faire contrepoids à l'organisation formidable
des Chambres syndicales de commerçants et de fabricants » (2).
L'Internationale, les Fédérations ouvrières, les Chambres syndi-
cales dispersées par la défaite de la Commune, puis par la loi Du-
faure, furent remplacés par divers organes ouvriers qui, peu à peu,
lentement, reconstituèrent l'ancienne solidarité. Le premier en date
fut le Cercle de l'Union syndicale ouvrière qui dura quelques
mois, entre 1872 et 1873, et finit par comprendre vingt-cinq Syn-
dicats. L'article 1'^'^ des statuts définissait son objet : « chercher
à réaliser par l'élude, la concorde et la justice... toutes les
améliorations... » Son fondateur, Barberet, ancien rédacteur à la
Marseillaise, de Rocheforl, un des combattants du 31 octobre,
écrivit plus tard que le dessein des membres de l'Union avait
été de <( pondérer les facteurs des produits », de « diminuer
les grèves » (3).
Cette hostilité au mouvement gréviste, héritée de l'époque pré-
cédente, on la retrouve dans le rapport d'ensemble de la déléga-
tion ouvrière française à l'Exposition universelle de Vienne
(1873) (4) ; elle inspire au fond les premiers Congrès de Syn-
dicats, à Paris en 1876, à Lyon en 1878 qui, dans leur
(1) Recueil des procès-verbaux de la Commission ouvrière de 1861,
t. 1er, p. 153.
(2) Recueil des procès-verbaux de la Coniniission ouvrière de 1867^
t. II, p. 154.
(3j Bahberbt, La Bataille des intérêts (1879,, p. 303 et 306.
(4) Rapport publié en 1876.
CHAPITRE 111. L.A KllîiORlE SYNDICALE DE L.V GREVE 645
ensemble, sont inutuellisles et coopératifs (1). Les délégués à l'Ex-
position universelle de 1878, nommés par l'i m portante corporatioa
des chapeliers, disait encore dans leur rapport : « Nous serons
tous d'accord pour r.'connaître que ce moyen extrême est tou-
jours nuisible dans ses résultats, même pour la partie qui a ob-
tenu l'avantage (2).»
A partir du Congrès ouvrier socialiste de Marseille (1879), un
grand changement s'opère dans le programme ouvrier par l'adhé-
sion au principe de la lutte de classe; mais ce changement de-
meurera encore longtemps superficiel. En etîet, au Congrès des
Syndicats à Lyon (1886). Lahouret demande, dans la tra-
dition d'Henry et de Parent, la conciliation, de façon c à éviter la
grève, cette arme meurtrière ». Marmonnier (Synd. des ouvriers
sur cuivre de iMàcon) appelle la grève, une a arme terrible, sou-
vent fatale, qui disparaîtra lorsque nous serons sérieusement
organisés » ; Maystre et Fera (Syndicat des ajusteurs de Marseille)
ne voient en elle qu'un « cas extrême dont les Chambres syndi-
cales n'useront qu'à la dernière extrémité (3). » Voilà quelle
était l'opinion unanime. Dans la préface du compte rendu de ce
Congrès la commission executive écrivait en ce sens : « Nous dé-
sirons sincèrement, dans l'intérêt de la cause du travail, que ces
résolutions du Congrès de Lyon reçoivent, des législateurs, un
accueil favorable. C'est, selon nous, le meilleur moyen de sup-
primer les grèves, cette arme terrible à laquelle les ouvriers sont
si souvent obligés de recourir et qui traîne derrière elle une suite
si nombreuse de souffrances et de ruines. »
Enfin Brébant, dans un rapport qu'il lut à la Conférence inter-
nationale de Paris (188G) au nom des Chambres syndicales pari-
siennes, écrivait que « si les ouvriers n'ont pu en général éviter
les grèves, les résultats obtenus ne sont pas très grands et les ou-
(1) Il y a lieu toutefois de noter que le (Congrès de Lyon donna comme
objet aux Syndicats « le maintien des salaires et la défense des intérêts
généraux par la résistance juridique et la mise à l'interdit des établisse-
ments reconnus comme rompant l'équilibre entre les nécessités des tra-
vailleurs et les exigences du capital. » Compte rendu, p. 594.
(2) Rapport (1879), p. 52.
(3) Compte rendu du Congrès, p. 57, 61, 84.
616 LIVRE V. LES MOYENS DE LL'ITK
vriers paraissent ne vouloir y avoir recours qu'à la dernière ex-
tréniité (1) ».
Les préventions des Syndicats à l égard de la grève, les partis
politiques ouvriers les partageaient entièrement. Sans être abso-
lument hostile à la grève, le premier parti ouvrier ne leur fut
rependant jamais très favorable. Jules Guesde, dès 1878, cherchait
à démontrer la supériorité de la lutte politique, « la ?eule lutte
féconde », sur la lutte économique « dont la bataille est perdue
d'avance ». Touterois,leV'' Congrès national du Parti ouvrier tenu
à Reims, en i881, avait essayé d'organiser les grèves, (2) «moyen
précieux pour grouper et unir sur le terrain des revendications
économiques tous les membres épars et isolés du prolétariat»,
<( moyen de plus à employer pour amener ii révolution sociale ».
Chacune des Fédérations régionales constituant le Parti ouvrier
devait former une Commission des grèves : alimentée par un
versement de 0 fr. 10 par membre adhérent, « la caisse fédéra-
tive )) (souvenir de la Caisse fondée sous l'Empire), avait pour but
« d'empêcher les grèves hasardées, déclarées en méconnaissance
soit de ses ressources, soit des conditions générales du marché ».
Mais il faut ajouter que, régulatrice, la Caisse n'était point érigée
en directrice des grèves, chaque corporation étant laissée « maî-
tresse d'agir d'après sa propre initiative et à ses propres frais ».
Quant à la Fédération nationale des Svndicats (1886) qui, peu à
peu; était devenue guesdisle, elle vota, en 1888, en faveur de la
grève générale une motion dont un des considérants déclarait que
« la grève partielle ne peut être qu'un moyen d'agitation et d'or-
ganisation », et non de révolution (3).
Plus tard, le guesdisme précisa son attitude lorsqu'il mit en
garde les ouvriers qui « auraient pu se laisser égarer dans l'im-
passe de l'action exclusivement corporative ». Bien loin de donner
à la grève un rôle décisif, le P. 0. F. rappelait que « la lutte syn-
dicale n'est rien si elle n'est doublée de la lutte pour la conquête
du pouvoir politique et que, seul, le pouvoir politique arraché à
[i) Procès-verbal officiel (1887 , p. 50. Cf. dans le môme sens, le rap-
port de Thénard sur les coalitions ouvrières, p. 115.
(2; Compte rendu du Congrès, p. 2.
(3) Compte rendu, p. 12.
CHAPITRE 111. LA THEORIE SYNDICALE DE LA GREVE
647
la classe capitaliste permettra à la classe ouvrière de réaliser la
propriété sociale (1) ». Au Congrès socialiste de Limoges (1906),
le guesdiste Victor Renard, secrétaire de la Fédération du Textile,
dira encore que les grandes grèves « seront les adjuvants à l'action
politique (2) ». Avec quelques nuances, les possibilistes (ou
broussistes) défendirent ces mêmes opinions.
Sous la conduite d'Allemane un certain nombre d'ouvriers
(groupés à l'Union fédéralivedu Centre) se détachèrent de Brousse
et fondèrent le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (1881)
dont les efforts nettement syndicalistes permirent, on l'a vu pré-
cédemment, à la C. G. T. de naître quatre ans plus tard. A la
différence du P. 0. F. les allemanistes prétendirent subordonner
l'action politique à Taction économique; et, conséquence décou-
lant d'un tel point de vue, ils donnèrent à la grève, dès leur
Congrès constitutif, un rôle de premier plan ainsi qu'à la
grève générale (3). Quant aux blanquistes, dont les groupe-
ments remontent à 1881, ils ressemblaient aux guesdistes en
donnant la prééminence à l'action politique, aux allemanistes,
en laissant à l'action économique son autonomie : ils reconnais-
saient l'utilité des grèves, sans leur attribuer une efficacité snpé-
rieuie.
A partir de la création de la Fédération des Bourses du travail
(189^2), et de la création de la C. G. T. (1895) l'importance des
partis socialistes décroît progressivement au point de vue
ouvrier ; c'est la C. G. T. qui, héritière des jurassiens bakouni-
nistes, des guesdistes, allemanistes, broussistes, blanquistes, for-
mulera désormais la pensée prolétarienne : avec le Congrès
confédéral de Tours (1896) commence l'ère nouvelle.
Sur la proposition de la Bourse du travail de Montpellier, ce
Congrès reconnut» que les grèves partiellesne font qu'amoindrir les
forces prolétariennes etvider sans profit les caisses des corporations
intéressées, et invita celles-ci à n'user des grèves partielles qu'avec
la plus grande modération et à former des Fédérations de corpora-
(1) ZÉVAÈg, Aperçu historique sur le Parti ouvrier français (1899),
p. 96.
(2) Compte rendu, p. 138.
(3) Compte rendu du X^ Congrès national socialiste, (1891), p. 101 et s.
648 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
tions qui, instituant descaissesà grève, donneront plus de force et
de valeur aux grèves qui seraient nécessaires » (1). Sans doute la
grève est rejetée, mais ce n'est plus par principe, ni en raison
de son insuffisance pratique, c'est en considération de la fai-
blesse des organisations syndicales trop morcelées.
Au Congrès corporatif de Lyon (1901), un projet de loi Alille-
rand sur la réglementation des grèves fut repoussé à Tunani-
mité, moins neuf voix : « la loi, disait Guérard, serait le frein le
plus odieux de notre principale force : la solidarité ouvrière » (2).
Et à Louis Maurice qui en défendant ce projet avait dit entre autres
choses : « la grève n'est pas une arme libératrice », Liénard avait
répondu, aux applaudiss^ements des congressistes : « d'après ce que
vient de dire Maurice, on voit qu'il n'a jamais travaillé dans un
atelier (3) ».
A Nantes 1894), le Congrès national des Syndicats, à Limoges,
(1895), à Tours (1895), à Toulouse (1 897), les Congrès de la C G. T.
se prononcent en faveur de la grève générale. C'est par elle que
s'opéra, rappelons-le, la scission entre socialistes et syndicalistes.
A la tactique politique ceux-ci substituent la tactique écono-
mique, l'action syndicale. Grève générale et grèves partielles
deviennent alors deux principes, deux pratiques qui s'enri-
chissent mutuellement et se développent parallèlement. Grève
générale révolutionnaire, grèves partielles ou généralisées appa-
raissent désormais comme les moyens d'action normale de la
classe ouvrière groupée et unie dans les organisations profes-
sionnelles.
Dans la théorie actuelle, la grève est un mouvement d'essence
révolutionnaire qu'il faut provoquer, parce que « la bataille syn-
dicale crée dans les cerveaux des notions nouvelles, d'autant
moins lentes à venir que la lutte est plus vive, notions de respon-
sabilité de classe, d'organisation autonome du travail, de limita-
tion et de négation de la propriété capitaliste, toute une série de
conceptions personnelles au prolétariat, en opposition totale avec
(1) Compte rendu, p. 148 et s.
(2) Compte rendu, p. 155.
(3) Compte rendît, p. 108 et 109.
CHAPITRE m. LA THKORIE SYNDICALE DE LA GRÈVE 649
le droit régnant (1) ». « Les grèves, écrit Griffuelhes, ancien se-
crétaire de la G. G. T., apparaissent comme nécessaires : elles
forment les travailleurs et les disposent pour la lutte, elles habi-
tuent la classe ouvrière à l'action et à la défense de ses in-
térêts » (2).
Avec les Fédérations professionnelles plus nombreuses, en face
d'une classe patronale nationalemenl organisée et disposant de
moyens de communications rapides pour faire remplacer les gré-
vistes, celte conception offensive n'a fait que se préciser. A l'aide
pécunaire est substituée l'aide de la solidarité syndicale : les syn-
diqués d'une même profession érigent en système de se refuser à
vendre leur force de travail; et au même refus tendent les syn-
diqués appartenant à toutes les professions d'une ville. Ils se
concertent et s'entendent. 11 ne s'agit plus de grève partielle, ni
de grève locdle, ni d'argent, ni de coopération, ni de mutualité,
mais du refus général d'une profession, de la solidarité profession-
nelle entre tous les métiers, en somme, d'une action subversive.
Dans le courant du mois de mai 1903, les ouvriers lyonnais
du bois ayant décidé une grève de solidarité, le rapport
des Syndicats de cette catégorie justifia cette décision de
la manière suivante : « Il faut vous dire, camarades, que cette
décision a été prise après avoir reconnu que les grèves d'argent,
ainsi que les grèves dites des bras croisés n'ont jamais abouti
qu'à replonger l'ouvrier dans la misère la plus noire, alors que la
grève de solidarité, qui fait mouvoir une masse, est une force
avec laquelle le capital est obligé de compter, obtient de bons ré-
sultats. Les corps d'étal s'enchaînant mutuellement, les consé-
quences d'un tel mouvement amèneraient de profondes perturba-
tions dans l'organisation capitaliste ; c'est au cœur qu'il faut
viser (3) ».
(1) Pierre Dobmoy, Syndicalisme et politique {Mouvement socialiste,
1905, n» 152, p. 448 .
(2) V. Griffuelhes, L'action syndicaliste (1908), p. 20.
(3^ Voix du Peuple, n<» 103, n" 153. — La grève de solidarité est régle-
mentée. Voici par exemple, la règle formulée par le Comité central de la
Fédération du Livre, dans sa séance du 30 mars 1912 (Typogr. franc.,
n" du 16 avril) :
i Lyon imprimeurs pose une question à propos de la solidarité dans les
650 LIVHE V. LES >JOYENS DE LUTTE
Le caractère uni-protessionnel disparaît. Par la grève, une pro-
fession met sa force de résistance dans sa capacité de solidarité ; puis
la lutle étend cette capacité aux ateliers de la ville, du départe-
ment, de la région, du pays entier, aux professions connexes, à
toutes les professions d'une localité, d'une région, de tout le pays :
ainsi développé le mouvement prend le nom de « grève de soli-
darité » ou de « grève de sympathie ».
Cette tendance des grèves à se départiculariser est universelle.
En 1902, exemple entre cent autres, aux marins et chauÔeurs de
Marseille se joignent, par solidarité, les boulangers ; l'année
précédente, vingt-six professions s'étaient jointes aux ouvriers du
port de Marseille ; en 1904, aux grévistes agricoles de l'Aude qui
comprenaient une soixantaine de Syndicats, se joignent les « irré-
guliers », les enlonneurs, les charretiers, les métallurgistes, les
ouvriers du bâtiment, enfin les emploxés de commerce de Nar-
bonne ; en 1900, aux terrassiers de Dunkerque se joignent les
tvpographes, les dockers, les filateurs.
La grève de sympathie s'étendani, soit d'une profession à une
autre profession, soit d'un atelier à un autre atelier dans la même
profession se dés'eloppe souvent par échelons, successivement :
dans ce cas, elle prend le nom de « grève-tampon «.Par ce procédé,
les ouvriers font indirectement subventionner les grévistes par les
patrons dont les ateliers ne chôment pas encore : c'est, en etTet,
un devoir pour les ouvriers restés au travail de « cotiser » pour
lenrs camarades en lutte. Stratagème ingénieux, plus ancien que
le syndicalisme, que les patrons ne peuvent guère éventer qu'en
se concertant |)0ur déclarer le lock-out : au Congrès confédéral
de Marseille (1908), il fut remarqué que le lock-out était là un
procédé qui se généralisait de plus en plus pour a résister aux
justes revendications de la classe ouvrière » (1).
Paul Delasalle, ancien secrétaire du Svndicat des Ouvriers en
conflits entre les margeurs, les conducteurs et les typos. — II sera ré-
pondu que la solidarité entre tous les ouvriers d'une maison ne peut pa»
être la règle absolue ; elle est subordonnée aux intérêts en cause, aux
possibilités et surtout à des raisons précises et sérieuses d'utilité, après
entente avec les Comités des professions en cause. »
(1) Compte rendit du Congrès, p. 245.
CHAPITRE m. LA THKORIE SYNDICALE DE LA GRÈVE 631
instruments de précision (Paris), ancien secrélaire-adjoint de la
Fédération des Bourses, a fait le tableau de l'évolution des grèves
en grèves généralisées :
« Aux simples grèves n'atteignant qu'un atelier ont succédé — et
le fait est caractérisque — des mouvements beaucoup plus impor-
tants qui embrassent les travailleurs de toute une corporation, sou-
vent de toute une ville. Les petites grèves n'atteignant qu'une seule
usine deviennent même extrêmement rares. C'est là un fait typique
et qui caractérise le mouvement ouvrier de ces derniers temps ».
L'on se rend parfaitement compte à présent qu'obtenir une amé-
lioration dans une usine, alors que les travailleurs de celle d'à côté
restent au même point ne sert à rien, que l'efTort, pour être vrai-
ment utile et surtout pour que les résultats en soient durables, doit
apporter une amélioration à tous les membres d'une même corpo-
ration, qui, cela ne fait plus de doute pour personne, sont tous
solidaires.
S'il s'agit de salaires, il y a tendance à les égaliser et à empêcher
par ce fait que les employeurs ne maintiennent une concurrence
déplorable et dont les effets sont toujours désastreux, entre les
travailleurs d'une même corporation.
« C'est là de la solidarité bien comprise et qui doit avoir pour
premier résultat de faire cesser les haines et les jalousies toujours
si néfastes entre des hommes rivés à la même chaîne, et qui les
ont mis trop longtemps dans l'impossibilité de s'entendre entre eux
pour engager la lutte (1) ».
On vient de le voir, les grèves ont été longtemps combattue»
par des arguments d'ordre économique : les syndicalistes contem-
porains les justifient surtout par des rnolifs d'éducation ouvrière,
de solidarité et Je révolution. L'observation plus exacte des cir-
(1) Temps Nouveaux, n° du 4-10 mars 1905. Ces observations, M. Col-
liard, député, les a faites également dans son rapport sur les propo-
sitions de lois relatives au droit de grève : « En même temps qu'elles aug-
mentent en nombre, les'grèves ont une tendance à s'étendre soit à toutes
les industries d'une localité, soit à tous les établissements d'une même in-
dustrie sur toute la surface du territoire (Rapport n° 2172. Annexe au pro-
cès-verbal de la 3« séance de la Chambre des députés du 29 décembre
1904).
652
LIVRE V.
LES MOYENS DE LUTTE
constances économiques leur ont même permis de les justifier
aussi par des motifs d'ordre économique. C'est dans les slatis-
tiques de l'Office du Travail qu'ils ont trouvé des arguments im-
prévus à l'appui de la nouvelle lactique. Ainsi Griffuelhes en se
fondant sur une enquête du ministère du Commerce portant sur
l'année 1895, considérée comme année moyenne, a fait remarquer
que les augmentations de salaires consécutifs aux grèves l'em-
portent sur les perles :
Perte de salaiie
Gain
Grèves terminées avec succès
Grèves terminées par transactions . . .
Grèves ayant échoué complètement .' .
Total
Francs
120.000
600.000
600.000
Francs
700.000
1.300.000
1 .320 000
2.000.000 (l)
L'argumentation de l'ancien secrétaire de la C. G. T. est très
intéressante, car c'est une opinion très répandue que chaque
grève représente pour les ouvriers une importante perte de
salaires : opinion, il est vrai; dont autorité décroît. D'après
un fonctionnaire de l'Office du Travail, cette perte ne serait
que de 1,2 pour 1000. « C'est une proportion infime, écrit M. Pic-
^1) « Les ouvriers anglais triomphent, d'après Griffuelhes, dans leur
grèves dans une moyenne de 31 0 0 et 21 0/0, se terminent par des tran-
sactions ; les Allemands obtiennent 22 0/0 de succès et 32 0/0 de transac-
tions ; les Autrichiens ont 19 0/0 de victoires et 30 0/0 de transactions ; les
Belges, sur 76 grèves obtiennent gain de cause dans 8 ; en France, il y a
une moyenne de 25 0/0 de succès et 35 0 0 de transactions. Ainsi la France
vient après l'Angleterre et avant l'Allemagne. » Griffuelhes, L'Action Syn-
dicaliste (1908), p. 20. — V. la critique de ce point de vue, par Paul Umbreit
(de Berlin), Des faits l {Revue Syndic, n» du 15 novembre 1905).,— Com-
parant les statistiques de la France et de l'Allemagne, Christian Gornélissen
a fait remarquer à un critique allemand de l'action syndicale française,
Joseph Stelner, qu'en rAllemagne,de 1904 à 1907, a l'action syndicale offen-
sive > avait augmenté les salaires de 418.573 ouvriers et diminué les
heures de travail de 203.150 ; en France, le premier de ces chiffres montait,
pour la même période, à 598.710 et le seconda 209.924 [Voix du Peuple,
1909, n° 462;.
CHAPITRE ni. LA THEORIE SYNDICALE DE LA GREVE 6o3
quenard, quand on la rapproche de celle des journées perdues
par les chômeurs involonlaires, qui est de 33 pour 1000, d'après
le recenseaieolde 1901 el de 81 pour 1000, d'après les statis-
tiques mensuelles de l'Office du Travail de 1900 à 1907. » (1)
Si la solidarité professionnelle a celte importance, pourquoi les
Syndicats auraient-ils des caisses de résistance? La question a été
bien souvent posée. L'Union du i?/'on se demanda leur suppres-
sion au Congrès de l'Union Fédérale de la métallurgie de 1903 ;
f( c'est, disait son délégué, le combat inégal, la lutte stupide du
sou du prolétariat contre le million du capitalisme» (2).
Une discussion assez vive suivit cette proposition ; la majorité
hésitait à suivre l'Union du Bronze, non pas qu'elle eût des
arguments contraires à faire valoir, mais pour des motifs d'oppor-
tunité dont le principal était l'insuffisante éducation syndicale,
l'imparfaite conscience de classe : l'argent apparaissait nécessaire
dans toute la niesuTH' où les ouvriers ne sont pas solidaires. Le
Congrès en fin de compte vota un ordre du jour aux termes
duquel était maintenu le statu quo en ce qui concerne la caisse
dégrève, tout en admettant que l'argent, en cas de conflit, ne
joue qu'un « rôle secondaire » (3).
Constatations déjà faites quelques années auparavant par les
enquêteurs de l'Office du Travail : « l'action d'un Syndical n'est
pas en raison directe de l'argent qu'il a en caisse » (4), L'argent
est cependant nécessaire ; aussi de nombreuses Fédérations ont-
elles organisé des caisses de résistance, telles les Fédérations du
Livre, du Bcâtiment, des Cuirs et peaux et de la métallurgie. « Si
l'action suffisait, disait Yvetol à la Conférence extraordinaire
tenue en 1909 par les Fédérations et les Bourses, nous n'aurions
pas besoin d'argent. Mais pour l'organisation de l'action, mais
pour les conséquences de l'action, nous avons besoin d'ar-
(1) Cil. PicQDENARD, Les bilans financiers des grèves, dans Le droit de
grève (Recueil d'études par différents auteurs, 1909), p. 164.
(2 Compte rendu du Congrès, p. 264. — Cf. déclarations dans le même
sens au Cougrès corporatif de Marseille (1908 ; compte rendu, p. 245
(Voirin) et 246 (Boudoux\
(3) Eod. Zoc.,p. 272.
'^4) Associations professionnelles ouvrières, t. I, p. 277.
6oi LIVRE V. LES MOYb-NS DE LUTTE
gent. » (l) G'esl dans le même sens que, quelques jours aupa-
ravant, avait parlé le secrétaire intérimaire de la G. G. T. Lu-
quet (2) : aussi le Congrès confédéral de Toulouse (1910) vota-
t-il le principe d'une « caisse confédérale de grève », après une
courte discussion (3).
A l'appui de ces constatations, Emile Pouget a fait remarquer
que c'est l'Union fédérale des ouvriers métallurgiques, consi-
dérée comme le type de l'organisation professionnelle révolution-
naire, qui a enregistré de 1903 à 1905, un chitîre de victoires
ouvrières qu'aucune organisation, ou en France à l'étranger, n'a
jamais atteint, pas même approché. Du 1" juillet 1903 au l^'juil-
let 1905, l'Union a eu à soutenir 60 grèves or, sur ce nombre,
27 se sont terminées par une victoire complète et 25 par une
transaction favorable aux grévistes. Le chitîre des échecs n'a donc
pas dépassé 8 (4).
Les grèves dans leur tendance à être de plus en plus syndica-
listes, à se développer en dehors de l'argent (nous ne disons pas :
sans argent) sont obligées, vient-il d'être dit, de faire fond, plus
qu'autrefois, sur la solidarité professionnelle ; il en est résulté
certains etTets dont, en" les regardant du dehors, on a mal vu les
causes organiques. 11 s'agit de la violence qui accompagne main-
tenant presque toute coalition ouvrière: les grévistes lutlent avec
violence contre les ouvriers qui veulent les remplacer à l'atelier,
à la mine, aux champs ; ils poursuivent les « renards » ou « rené-
gats » avec la « machine à bosseler », avec la « chaussetteà clous ».
On leur a reproché, même des militants syndicalistes impor-
tants(5), cette contrainte comme contraire aux droits de l'individu
(1) Compte rendu, p. 36.
(2) Compte rendu, p. 53.
(3) Compte rendu, p. 217 et s.
(4 Voix du Peuple 1905, n» 207.
(5) Notamment le militant révolutionnaire suisse BgRTour (Voix du
Peu}}le, 1910, n» 508) et Keufer, le secrétaire général de la Fédération du
Livre, dont les tendances sont réformistes (A. Kecpsa, L'éducation syn-
dicale, Typogr. franc. ,-0.° du l^"" mars 1910,.
CHAPlTRrî m. LA THÉORII*: SYNDICALE DE LA GRÈVE Go3
et on a écrit qu'elle constituait une insupportable et basse
tyrannie. C'est là le point où lecontlit entre le droit civil et le
droit syndical est le plus aigu. Recherchons s'il n'y aurait pas là
quelque conséquence inéluctable de la généralisation de toutes
les coalitions (1).
« Quelques jaunes suffisent, ont observé les secrétairesde l'Union
fédérale de la métallurgie (à tendances révolutionnaires) dans leur
rapport au Congrès fédéral de 1903, pour entretenir les foyers de
chaudières et les fours de houille suffisante pour faire sortir des
cheminées le panache de fumée qui démoralise ; quelques-uns
encore et parfois les mômes mettent en roule les motrices qui,
par le ronflemenl des volants et le roulement des transmissions,
fait supposer le nombre d'ouvriers travaillant plus considérable
et donne corps à ce bruit qui court dans le pays et que les agents
du capital savent habilement faire répandre comme une traînée
de poudre que la grève n'existe pas, suffisamment d'ouvriers
assurant le fonctionnement de l'usine et que tous les ouvriers
sont considérés comme démissionnaires, leur abandon de l'ate-
lier entraînant la rupture du contrat c'est là le vieux piège-
patronal et, hélas ! il réussit encore ». « Les jaunes, d'après le
modéré Keuler, délégué du Livre, exploitent les sacrifices des
syndiqués et sont les auxiliaires des patrons » (2). — « Protéger
la liberté du travail consiste, remarquent de leur côté les métallur-
gistes allemands, à protéger les black-legs, les soi-disant hommes
de bonne volonté » (3). — « La minorité, en fait, a enfin écrit le
réformiste Coupât, peut se trouver contrainte, mais celte contrainte
exercée par des hommes qui luttent pour leurs intérêts, sur des
hommes qui ont les mêmes intérêts et qui, demain, auront les
mêmes avantages, y compris même les renégats, qui ne se sont
imposé aucun sacrifice, n'esl-elle pas autrement légitime, en
(1) V. Livre I«'', cti.vi, p. 258 et s.
(2) Les deux méthodes syndicalistes. Réformisme et action directe
(Brocti. publiée par la Fédération du Livre 1905), p. 67.
(3) Rapport de la Fédération allemande des ouvriers sur métaux au
Congrès, métallurgiste international d'Amsterdam (1904). Compte rendu
du Congrès (1905), p. 36.
6oG LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
équité, que la contrainle exercée par le patron dans le lock-
out ? (1) »
Proudhon étail opposé à la grève pacifique aussi bien qu'à
la violence. Son opposition, il la formulait avec précision dès
1845, dans ses Contradictions économiques. A ses yeux, toute
sa coalition était une contrainte arbitraire. 11 écrivait : « Que
chaque ouvrier ait iridividuellement la libre disposition dL\ sa
personne et de ses bras, cela peut s'accorder, mais (|ue des
bandes ouvrières, sans égard aux grands intérêts sociaux, pas
plus qu'aux formalités légales, entreprennent par des coalitions
de faire violence à la liberté et aux droits des entrepre-
neurs, c'est ce qu'à aucun prix la société ne put permettre. User
de force contre les entrepreneurs et propriétaires, désorganiser
lesateliers, arrêter le travail, risquer les capitaux, c'est conspirer
la ruiue universelle (2). »
Celle opinion, Proudhon la reprit vingt ans plus tard, dans sa
Capacité politique des classes ouvrières. \\ y déclara que toute
coalition, « soit de la part des patrons, soit de la part des ouvriers
est mauvaise, parce que toute coalition est, de sa nature, un fait
dommageable, immoral, par conséquent illégitime. Le sens
commun, l'expérience universelle, et le bon usage de la langue,
s'accordent à le proclamer »(3). Et le «petit bourgeois » dénoncé
par Marx concluait en ces termes : « Et que feront, que
diront les ouvriers si les maîtres, armés aussi bien qu'eux du
droit de se coaliser, armés du libre échange, de la libre concur-
rence, de la libre usure, font venir des ouvriers de l'étranger ?
Que feront-ils s'ils en demandent à l'armée ? Que feront-ils si le»
maîtres alléguant la stagnation des affaires, une crise commer-
ciale, renvoient la moitié des ouvriers, les plus tapageurs et les
plus mauvais, et ne conservent que les meilleurs et les plus
dociles ? Que feront-ils si, devanl la concurrence étrangère, les
entrepreneurs ferment leurs ateliers ; si le travail national
(1) P. Coupât, La liberté du travail {Revue synd., n» du 15 juillet 1905^
p. 53).
(2) T. Ie^ ch. VI.
(3) De la capacité (éd. 1865), p. 419.
CHAPITRE III. LA THEORIE SYNDICALE DE LA GRÈVE 657
vaincu et vaincu par sa propre cherté, ils renoncent à leur indus-
trie et se niellent en liquidation ?(1) »
Ces questions étaient peut-être très ennbarrassanles en 1845
et à la veille de 1865, Les ouvriers y ont depuis lors répondu
par la fondation de l'Internationale, des Fédérations profes-
sionnelles internationales, par la propagande anli-militariste,
par la solidarité syndicale, par les divers organismes de régle-
mentation de la main-d'œuvre et de la production, par les
Bourses et Fédérations nationales.
Séparés de Proudhon sur cet autre point, les ouvriers ne croient
pas à l'antinomie entre le Syndicat et la grève, d'une part, et la
liberté individuelle, d'autre part, parce qu'ils ont la conscience
très nette qu'ils ont tous des intérêts égaux les uns aux autres.
Ils ne se voient jamais Misiw^M^/, mais en groupes, égaux devant
le salaire et la subordination professionnelle. Il y a des dissidences
entre eux, sansdoute, mais d'où proviennent-elles ? Ont-elles des
causeshonorables? Ils le nient ; toute leur histoire n'est qu'un long
effort vers l'unité, depuis l'Internationale et les premières Fédéra-
tions corporativesjusqu'à la C, G. T. Tout dissident, ils l'excluent
de cette histoire pleine d'événements glorieux el utiles ; il est
celui qui empêche d'ajouter une amélioration aux améliorations
déjà obtenues, celui qui ne voit que son intérêt immédiat ; c'est
un « inconscient » , « un inférieur», un délinquant. Ainsi les
délaineurs de Mazamet, après quatre mois dégrève, frappèrent, lors
de la rentrée, les non-grévistes hommes d'une amende de 100 fr.
et les non-grévistes femmes de 25 francs. Le refus des intéressés
amena de courtes suspensions de travail ; et finalement les patrons
versèrent au Syndicat les sommes ainsi réclamées. Vieille disci-
pline : les compagnons punissaient eux aussi, mais plus sévère-
ment encore, les infractions à la solidarité entre « dévorants »,
puisqu'ils allaient jusqu'à condamner à mort certains» rené-
gats « (2).
Où le juriste de droit civil voit une abstraction, une question
(1) De la capacité, p. 436.
(2) Les syndiqués qui ne font pas grève sont radiés. — Le Congrès géné-
ral des organisations socialistes françaises (Lyon, 1901), décida que tout
ouvrier rayé du Syndicat pour sarrazinage serait exclu du groupe socia-
liste.
Maxime Leroy 42
658 LIVRE V. — LES MOY'ENS DE LUTTE
de liberté d'opinion, les syndiqués, engagés dans la lutte et souf-
rant de leur état, voient, prétendent voir danslerenégat un ennemi,
pour cette raison toute pratique que la rupture de la solidarité ou-
vrière ne peut profiter qu'à l'employeur : ils disent, rappelons-le,
ils pensent que tous doivent souffrir, profiter et travailler égale-
ment. Marly-RoUan proclamait devant le tribunal correctionnel
de Toulouse qui avait à le juger pour délit d'entraves à la liberté
du travail : « Les améliorations qui seront le fruit de la conquête
seront partagés par tout le monde, par les non-grévistes aussi
bien que par les autres. 11 n'est donc pas juste que les uns
courent des risques, souffrent la faim, pour obtenir du bien-être
pour les autres (1). » Ainsi la tendance à l'égalité qui inspire
toute l'organisation syndicale semble se retrouver jusque dans la
tactique où elle est le moins visible au premier coup d'œil.
Le députe Colliard (2), qui a décrit ce conflit de droits, a montré
la moralité de la solution ouvrière : « le droit des individus de con-
tinuer à travailler est éminemment respectable en soi, mais il n'en
est pas moins vrai qu'entre les ouvriers d'un même atelier, d'un
même établissement, surtout quand le personnel est nombreux, il
y a une solidarité étroite qui se marque par l'uniformité des con-
ditions de travail qui sont imposées aux uns et aux autres. Quand
une partie des ouvriers se mettent en grève pour obliger le pa-
tron à améliorer les conditions de leur travail, ce n'est pas pour
eux seuls qu'ils luttent ; les autres ouvriers, s'ils réussissent, pro-
fiteront comme eux des améliorations conquises. On trouverait
en effet difficilement des exemples d'ouvriers qui, ayant continué
à travailler pendant que leurs camarades étaient en grève,
auraient refusé après la victoire de ces derniers de participer aux
avantages obtenus. Il y a là une sorte d'injustice qui paraît d'au-
tant plus révoltante aux ouvriers en grève que les « jaunes » et
« sarrazins » comme ils les appellent, non seulement n'ont par-
ticipé en rien à la conquête de ces avantages, mais ont, au con-
traire, par leur attitude, contribué à rendre la lutte plus longue
et la victoire plus incertaine. » La violence, dans de telles condi-
(1) Voix du Peuple, 1910, n» 533.
(2) CoLLURD, Rapport sur les propositions âe lois de Millci^and, Paul
Constans et Rudelle. Session extr. de 1904 ; Doc. pari, n» 2172, p. 12.
CEIAPITRE 111. — LA THEORIE SYNDICALE DE LA GRÈVE G59
lions, n'apparaît plus que comme le réflexe d'un profond senti-
ment de justice.
Un réflexe : ne pourrait-on dire plus justement, au moins
dans quelques circonstances, un acte moral? Le grand philo-
sophe danois Harald HofTding l'a pensé. « 11 peut arriver, a-l-il
écrit, qu'une suspension de travail décrétée par une association
suscite pour l'ouvrier individuel un grave conflit moral lorsqu'il
doit choisir entre sa famille mourant de faim et, d'autre part,
l'honneur et la prospérité de sa corporation. Les associations pro-
fessionnelles ont é'.é souvent sévères pour ce qu'on appelle les
« briseurs de grève » : il faut j)ourlant songer qu'on se trouve
là en présence d'un conflit moral. Lorsque la suspension du tra-
vail a lieu réellement dans l'intérêt de la corporation entière,
c'est pour l'individu un devoir non douteux — devoir que pres-
crit le sentiment de la solidarité partout où il existe — de tenir
aussi longtemps que possible. Alors même qu'il ne fait pas partie
de l'association professionnelle, la victoire de celle-ci lui sera
pourtant utile: aussi à l'heure de la lutte, ne saurait-il séparer
sa cause de celle de l'association » (O.
Combien différend était le point de vue de Proudhon : dans
cette contrainte Proudhon n'a voulu voir que la violation de la
liberté commerciale, la suppression de la garantie économique.
Cette garantie^ qu'il ne croyait possible que par la concurrence,
il disait qu'elle était indispensable au consommateur contre
l'exagération du prix des marchands, au patron contre l'exagé-
ration des salaires, à l'ouvrier contre l'avarice des maîtres.
<( Toute transaction commerciale accomplie par l'un des contrac-
tants sous l'empire de la contrainte n'est autre chose qu'une
extorsion... » (2) Que penser?
La classe ouvrière est un corps : fait que ne peut entamer
aucun raisonnement. Obligée à la solidarité, on conçoit qu'elle
ne se pose pas ici la question du droit de la minorité : recon-
naître un droit à la minorité, ne serait-ce pas reconnaître un
(1) H. HôFFDiNG, Morale, trad. Poitevin (2^ éd.), p. 348. Cf. G. Sorel,
Les Grèves. Les théories contrariées par les faits {Science sociale, revue,
1900, p. 433). — Contra: A. de Mcn, La chasse au renard [Echo de Paris,
n» du 29 septembre 1910).
(2) Capacité de la classe ouvrière, p. 423.
660 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
droit au délit, car qu'est-ce que celle liberté des dissidents vis-
à-vis des grévistes, sinon la liberté de rompre la solidarité ou-
vrière. « Le patronat nous dit : Ils représentent un droit. Sans
doute, répondons-nous, mais c'est le droit de trahir et de man-
quer de solidarité à l'égard de leurs compagnons de lutte (1) ».
Fait universel, rompre la solidarité est considéré comme un
délit par les ouvriers de tous les pays. Contre les sarrazins
toute violence est déclarée syndicalement légitime en Angleterre,
en Allemagne, en Amérique : la législation, les arrêts de justice
n'ont pu arriver à l'enrayer. Ne serait-ce pas la preuve que les
circonstances accompagnant les grèves frani^aises sont indépen-
dantes de notre état social et politique? En Angleterre, c'est
la guerre judiciaire faite au picketing (surveillance aux abords
des usines, avec ou sans violences) qui fut la cause détermi-
nante de l'entrée des Unions de métiers au Parlement.
Ces cruelles nécessités sont-elles vraiment évitables? n'est-on
pas en présence d'un conflit insoluble entre l'intérêt du maître
de l'usine, qui est de rompre la solidarité ouvrière, et l'intérêt
des ouvriers, qui est de rendre la masse ouvrière plus compacte
et plus inébranlable? (2)
Par arrêt du 4 mai 1904 (3), la Cour de cassation a consolidé
une précédente jurisprudence aux termes de laquelle la grève
constitue une rupture du contrat de louage (4). A peine rendue,
(1) R. Salvax père. Les deux ^prolétariats. Les « rouges » et les « jaunes »
[Bulletin de la Ch. syndicale typogr. parisienne, n» novembre 1907).
(2) Certaines législations fédérales aux Etats-Unis interdisent aux patrons
l'embauchage des « renards >- pendant les grèves et lock-outs. (V. Voix
du Peuple, 1910, n° 536).
(3; D. p. 1904, 1,280 (Note de M. Planiol). Cf. I). P., 1907, 1, 369 (Note
de M. Ambroise Colin). D. P. 1909, 2, 121 (note de M. P. Pic).
(4) « Attendu... que le louage des services fait sans détermination de du-
rée peut toujours prendre fin par la volonté d'une des parties contractantes ;
que la grève y met fin du fait des ouvriers et qu'elle peut donner lieu à
des dommages-intérêts, à la charge de ceux-ci et au profit du «hef de
l'entreprise, si, préjudiciable à ce dernier, elle a été abusivement déclarée;
qu'il suit de là que, la grève terminée, lorsque les ouvriers rentrent à
I
CHAPITRE lir. LA THEORIE SYNDICALE DE LA GRÈVE 661
celle décision provoqua dans la classe ouvrière de nombreuses
discussions qui, on le conçoit, n'étaient pas doctrinales : elle
comportait, en etTet, des conséquences pécuniaires à la charge de
l'ouvrier qui s'est mis en grève sans avoir respeclé les délais de
préavis admis j)ar l'usage ou le règlement d'atelier ou qui, au
cas où il n'y a pas de préavis, a cessé le travail d'une manière
brusque et abusive. Et il faut ajouter que celle responsabilité
s'étend au Syndicat (l).
Examinons ces discussions qui permettent de pénétrer dans
l'intimité de la pensée ouvrière.
Les grévistes se refusent à admettre celte jurisprudence. Ils sus-
pendent, disent-ils, ils ne rompent pas leur contrat, ainsi qu'en
témoignent souvent les circonstances de la lutte : dans les hauts
fourneaux, dans les verreries, dans les mines, on voit bien que
la grève n'est qu'une suspension, puisque les ouvriers acceptent
(ils le proposent souvent) d'entretenir les feux, de surveiller les
divers travaux de sécurité, à la manière, a-t-on écrit, d'un dépo-
sitaire entretenant son gage, veillant à ce qu'il ne diminue pas
de valeur, à la manière d'un usufruitier, soit même à la manière
d'ua détenteur de droit réel (2).
D'après le Code civil (art. 1780) le contrat fait sans détermi-
nation de durée peut toujours prendre 6n par la volonté d'une
des parties contractantes : en cas de doute, au cas de dénégation
de la part d'une des parties, il y a lieu à enquête, interprétation de
volonté. Puisqu'il peut y avoir lieu à interprétation de volonté, on
ne peut plus poser en principe, comme l'a fait la Cour de Cassation,
l'atelier, à l'iisiue ou à la mine, un ?iouveaii contrat de louage de services,
qu'elles qu'en soient les conditions, se forme e?itre eux et le chef d'entre-
prise... ; qu'en ne tenant pas compte de l'effet produit par la grève sur le
contrat de louage de services... et en considérant ce contrat comme sub-
sistant pendant la grève, l'arrêt a été faussement appliqué... Casse. »
(1) « Le Congrès proteste contre l'interprétation donnée par la Cour de
cassation sur le droit de grève en ce qui concerné le contrat de louage,
et invile les pouvoirs publics à apporter un texte qui ne laisse place à
aucune équivoque sur le droit que les travailleurs ont de se mettre en
grève sans que le contrat de travail soit résilié. » XIIP Congrès des Ch.
synd. ouvr. de la Seine-Inf. (Le Havre, Iy04. Compte rendti, p. 20 .
(2) G. SoREt, Les grèves {Science sociale, octobre et novembre 1900)-
Cf. Em. Lévy, Capital et Travail (1908).
662 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
que, nécessairement, les grévistes rompent tout lien de droit avec le
chef d'entreprise. Dira-t-on par exemple, qu'une grève déclarée
pour obliger un patron à respecter un article du règlement d'atelier
rompt ipso facto le contrat de travail ? Ici se pose une question
de fait comportant l'examen des circonstances où l'intention
des parties peut être trouvée ; examen auquel les juges procé-
deront en conformité du principe contenu dans l'article 1135
du Code civil : « les conventions obligent non seulement à ce qui
y est exprimé, mais à toutes les suites que l'équité, Vusage ou
la loi donnent à l'obligation d'après sa nature. »
Rien n'est d'ailleurs plus difficile que d'interpréter les droits
à la rupture qui survivent à un contrat général de travail ou
même à un contrat de tarif à durée déterminée : voici un exemple
concret de ces difficultés.
Les t3'pographes et les maîtres imprimeurs de Montpellier
s'étaient liés, le 31 décembre 1896, par un tarif contenant les
deux articles suivants :
« Art. 2d. — Le présent tarif sera appliqué à partir du 1" jan-
vier 1897.
« Art. 26. — 11 aura une durée de dix années commençant le
« 1" janvier 1897 et finissant le 31 décembre 1906. Faute d'être
« dénoncé six mois à l'avance, soit le 1'^'' janvier 1906, par l'une
a des parties, ce tarif continuera à courir pour une nouvelle pé-
« riode de dix ans. »
Avant l'échéance du 1'' janvier 1907, le Syndicat des typo-
graphes entama avec les maîtres imprimeurs des pourparlers
pour un relèvement de salaires : ils échouèrent. Les ouvriers
mirent bas : mais n'étaient-ils pas liés jusqu'au 1" janvier? Ils
ne le pensèrent pas, tandis que les maîtres imprimeurs tenaient
pour l'autre opinion : « il faut manquer de bonne foi ou de bon
sens, écrivirent ceux-ci dans un journal local, pour prétendre le
contraire. » Et ils ajoutèrent : « nous disons au Syndicat : formez
une commission de trois membres que vous désignerez vous-
mêmes, en les choisissant, bien entendu, parmi les personnes qui,
par leur situation sociale, offrent les garanties morales et in-
tellectuelles qu'on doit demander à des arbitres. »
Les typographes acceptèrent et désignèrent comme arbitres
CHAPITRE 111. — LA THEORIE SYNDICALE DE LA GRÈVE 6Ô3
MM. J. Charmontet Charles Rist, professeurs à la Faculté de droit,
et M. Etienne Vernhet, avocal à la Cour de Montpellier : les ar-
bitres donnèrent raison aux ouvriers.
Ils firent remarquer que le texte des articles 25 et 26 ci-dessus
cités, étranger au droit de grève, ne prévoyait que la date d'en-
trée en cours du tarif, et celle où un nouveau tarif pourrait être
dénoncé et appliqué. « Or, écrivirent-ils, en prévoyant la dénon-
ciation du contrat six mois à l'avance, les parties ont dû prévoir
les conséquences d'une telle dénonciation ; elles ont dû prévoir,
en particulier, que les négociations engagées pendant cette pé-
riode pourraient ne pas aboutir et qu'une grève pourrait éclater.
11 n'est pas à supposer que les ouvriers aient entendu renoncer
tacitement à ce moyen légal d'obtenir, à partir du 1" jan-
vier 1907, des conditions de travail meilleures. »
Chacune de» parties avait cru de bonne foi à l'excellence de
son opinion : seuls les ouvriers avaient eu, en l'occasion, l'intui-
tion de la règle juridique. On voit combien peuvent être obscures
les règles de cette matière et combien toute théorie absolue est
aventureuse : la rupture est une question de fait, même s'il existe
un contrat de tarif, même s'il existe un contrat de travail avec
faculté de dénonciation dans un certain délai, toutes les fois, du
moins, où l'une des parties fournit à l'autre une occasion de se
considérer comme lésée (1). Question de fait et question d'inten-
tion.
La volonté des parties ne peut à elle seule lier le juge chargé
d'arbitrer la contestation, de décider s'il y a eu rupture, s'il y
a lieu à dommages-intérêts, car un contrat peut être abusive-
ment rompu sans qu'il y ait intention de le rompre : ainsi un
ouvrier abandonnant un atelier, sans motif, pendant plusieurs
jours, a fort bien pu n'avoir à aucun moment l'intention de le
quitter définitivement. S'il revient après un mois, le patron
pourra cependant lui répondre qu'il l'a considéré comme démis-
sionnaire ; et si aucun fait pertinent ne s'y oppose, le tribunal,
malgré toute dénégation, devra entériner celte réponse. 11 y a eu
rupture de fait, inexécution des prestations obligatoires.
(i Typographie française^ n"» du l*^^' janvier et du 1^' février 1907
{La grève de Montpellier),
664 LIVRE V. — LES MOYENS DE LUTTE
La grève ne soulève donc pas un simple problème d'intention. Les
fails peuvent amener une rupture involontaire, contrairement
à l'opinion des nombreux jurisconsultes pour qui la contro-
verse instituée sur l'arrAt du 4 mai 1904 ne présenterait à ré-
soudrequ'un problème de volonté. Juridiquement et dans descoo-
ditions données, en équité, un tribunal aurait incontestablement
le droit de déclarer résilié un contrat aux torts du gréviste, con-
trairement à ses intentions les plus formelles, si les faits dé-
montrent qu'il y a eu un abandon prolongé de l'atelier.
Réa;ulière en droit civil, une telle résiliation n'en sera pas
moins considérée par la classe ouvrière comme injuste, comme
contraire aux faits, comme étrangère aux nécessités de la lutte
contre le patronat, si, au lieu de s'appliquer à un ouvrier isolé
parti brusquement, elle frappe des syndiqués. Au droit civil, les
ouvriers opposent alors un autre droit dont les principes sont tout
différents : voilà pourquoi cette argumentation juridique basée sur
le Code civil ne saurait clore le débat ouvert entre la pratique ou-
vrière et la jurisprudence civile.
La grève est une coalition : donc un fait collectif. Or, à ce
fait collectif on prétend imposer une règle qui n'a été édictée par
le Code civil (même amendé en 189Ô) qu'en vue des contrats in-
dividuels : en condamnant un gréviste à des dommages -intérêts
la jurisprudence considère qu'il a rompu son contrat de travail
par volonlé propre, ers tant qu'individu. En faii, il y a eu
rupture (admettons, par hypothèse, qu'il y a rupture) par une
collectivité dont il n'est qu'un élément. Le gréviste n'est pas un
contractant, uji individu. H n'y a pas un gréviste, mais des gré-
vistes : il n'y a grève que parce qu'il y a collectivité. Membre
du Syndicat, membre de la coalition, le gréviste sent ce carac-
tère coUeclif de son acte. Comment pourrait-il comprendre, ainsi
encadré, qu'un examen de sa volonté individuelle esi juste,
même possible. Interiogé sur la part prise par lui à la décla-
ration de grève il répond toujours, au grand étonnement du
juge qui l'interroge : les camarades m'ont entraîné. Ment il?
Est-il prudent? Sa réponse est conforme à la vérité : les gré-
vistes se sont entraînés mutuellement, suivant les lois de la
psychologie des foules, sous la pression des nécessités écono-
CHAPITRE [11. LA THIÎORIE SYNDICALE DE LA GREVE 66o
miques qu'ils sentent tous plus ou moins obscurément. M. Briand
disait au ministère public, devant les assises d'Annecy, le 24 no-
vembre 1904, pendant le procès de Cluses, u La responsabilité
collective, seule justement punissable, vous la réduisez à de misé-
rables responsabilités individuelles » (1).
' « Tout ouvrier est libre de ne pas travailler aux conditions qui
lui sont offertes, a répondu aprèes Bastial, après Emile Ollivier,le
professeur Paul Pic ; ce que chaque ouvrier peut faire isolément
doit logiquement être considéré comme également licite pour les
ouvriers en groupe ». Voilà ce qu'il est difficile d'admettre au
point de vue collectif où se placent les syndiqués.
Il y a, croyons-nous, une différence de nature entre l'acte d'un
ouvrier se retirant isolément et lacté d'une collectivité « mettant
bas », comme disent les typographes. La psychologie d'une foule,
est-il besoin de le faire remarquer? n'est pas la psychologie de
i'individu ; la puissance, la capacité d'un individu n'est pas la
puissance, la capacité d'un groupe, d'une foule, d'une association :
le groupe est plus puissant, et c'est parce qu'il est plus puissant que
rindividu va se perdre en lui. Comment alors assimiler les droits
d'un individu à ceux d'un groupe ? Là, il y a une unité, ici, un to-
tal d'unités ; là, un contrat individuel, ici, unecoalition prétendant
substituer aux contrats individuels, divers par principe, un con-
trat unique applicable à tous les membres de la collectivité : la
grève, en un mot (et Proudhon a eu raison surce point) (2), sup-
prime (( la dispute individuelle » entre patron et ouvrier, confor-
mément à la doctrine économique classique à laquelle s'applique
la législation civile des contrats; elle nie ce que Ton appelle
la liberté individuelle. En temps de grève, il n'y a donc plus
qu'une collectivité, et une collectivité que les ouvriers cherchent
à maintenir par tous les moyens, même par la violence, nous
l'avons vu.
Condamné à des dommages-intérêts, le gréviste proteste parce
qu'il est le membre d'un groupe ; il sait et sent que c'est un groupe
qui a déclaré la grève. C'est le groupe qui a déclanché, qui maia-
(l; A. Bria5d, Cluses 1 (Vie socialiste, n° du 5 janvier 1905, p. 283).
(2) Proodhos, De la capacité des classes ouvrières, p. 423 et s.
666 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
tient la grève, la fera réussir. Agrégé à un groupe, il a perdu sa
mentalité individualiste et s'il se sent une responsabilité, elle est
à ses yeux collective, partie d'un tout dont on ne peut le distraire
que par une opération arbitraire. Ce gréviste emprisonné pour
entraves à la liberté du travail, ce secrétaire de Syndicat obligé de
payer à ce « jaune » flétri par Keufer une indemnité pour boy-
cottage illégal, comment comprendraient-ils la légilimité de leur
condamnation ? Ils savent que les actes dont on les punit à titre
individuel sont non seulement œuvre collective, mais œuvre
morale d'enlr'aide et de libération. « Entre tous les ouvriers d'une
même entreprise, écrit le témoin de nombreuses grèves, il y aune
solidarité invincible. Ceux qui luttent par la grève ne luttent
point pour eux seuls, ils ne peuvent pas lutter pour eux seuls.
Ils luttent nécessairement pour la totalité des ouvriers engagés
dans l'entreprise. S'ils obtiennent une augmentation de salaire,
une diminution de la journée de travail, tous les ouvriers, même
ceux qui n'ont pas pris part à la grève, même ceux qui ont cons-
piré pour la iaire échouer, participent aux bénéfices de la vic-
toire » 1 1).
Voilà le fait, les grévistes qui ont souffert du chômage voient
les « jaunes » profiler des améliorations obtenues, comme s'ils
avaient pris part à la grève. Sans faire un raisonnement en
forme, ils sentent d'autant plus douloureusement les effets de
leur responsabilité, que les jaunes restent indemnes : comment
les empêcher de faire de tels raisonnements? Sans doute, les
«jaunes » n'ont-ils commis aucun délit civil, ils n'ont commis
qu'un délit syndical que la loi n'entend nullement réprim.er.
Mais ce rapprochement, les « rouges » le font cependant, comme
malgré eux ; et, malgré eux, ils s'irritent à la pensée que seul
leur délit contre l'adversaire de classe est frappé.
Il y a plus. Le système de la jurisprudence admis, c'est le droit
pour le patron de faire continuer le travail par de nouveaux ouvriers;
puis, à l'issue de la grève, de ne pas reprendre ses anciens ouvriers,
tout lien étant rompu entre lui et les grévistes. Ces deux con-
séquences sont parfaitement régulières en droit et c'est même
(1) J. Jaurès, La cohésion ouvrière [Humanité, n» du 13 août 1908 .
CHAPITRE III. LA THEORIE SYNDICALE DE LA GREVE 667
en considéralion de leur utilité que la jurisprudence s'est éta-
blie. Demander aux ouvriers de les trouver légitimes équivaut à
vouloir leur faire reconnaître la justice du sarrazinage, contre
lequel ils luttent désespérément; c'est ne pas tenir compte de
leur sentiment de solidarité ; c'est enfin leur demander d'aban-
donner les camarades qui se sont compromis le plus ostensible-
ment, le plus courageusement au cours de la lutte.
Est-ce à dire que la classe ouvrière revendique, ou même re-
connaisse le principe de sa responsabilité collective devant les
tribunaux ? Nullement. Les Syndicats prolestent contre les juge-
ments qui les condamnent à des dommages-intérêts au profit des
patrons, soit au cas de mise à l'index d'ateliers occupant des sar-
razins, soit au cas de grève brusque. Cette attitude serait-elle
inconciliable avec celle de l'ouvrier invoquant sa classe pour re-
jeter toute responsabilité individuelle? D'autres raisons expli-
quent cette nouvelle attitude sans toucher à celles qu'a données
l'ouvrier gréviste.
Plus que le Syndicat, la grève rend solidaires les ouvriers ; c'est
elle qui exalte leur sens collectif, leurs sentiments révolution-
naires ; elle atténue ou supprime les divergences politiques ou re-
ligieuses. « Elles sont éducatrices de l'ouvrier, disait Aristide
Briand, en 1901 ; elles éveillent, sa conscience de classe; elles lui
donnent des leçons de choses à la faveur desquelles l'antagonisme
des intérêts ouvriers et patronaux lui apparaît nettement (1) ».
Dans l'atelier, pendant le travail, le salaire, le contre-maître
rappellent constamment aux syndiqués leur dépendance. S'ils cons-
tituent là un groupe ce n'est qu'un groupe industriel ; s'ils sont liés
les uns aux autres, ce n'est que par le lien de l'interdépendance
résultant de la division du travail. En temps de grève, au con-
traire, les ouvriers forment un groupe autonome : il n'y a plus ni
ateliers, ni salaire, ni contre-maître, ni patron. Au salaire est subs-
titué l'aide pécuniaire des autres corporations ; au contre-maître et
au patron la discipline que les circonstances imposent au groupe
des grévistes, en fait, le comité de la grève; à la dépendance patro-
nale et économique la dépendance des grévistes à l'égard de tous les
(1; Jules HuRKT, Les grèves (1902 , p. 161.
608 LIA'RE V. LES MOYENS DE LUTTE
autres ouvriersqui leur viennent en aide. La diicipline, l'orga-
nisation, chaque acte des chômeurs volontaires, en temps de
grève, a ainsi un caractère ouvrier, exclusivement ouvrier.
Laissés à leurs seules ressources, ils forment une véritable cité,
avec ses règles constitutionnelles, morales, économiques propres,
et c'est eux seuls qui en fournissent les éléments. S'aider les uns les
autres, voilà la règle générale qui les englobe toutes : tous pour
un, disent-ils, un pour tous. Le délégué de la C. G. T., lorsqu'il
y en a un, donne une figure à cette solidarité, et la rend visible à
tous les yeux.
Ainsi la grève fait d'ouvriers inorganisés, les membres malgré
eux du groupe organisé de la classe ouvrière, en même temps
qu'elle donne toute son utilité à l'organisation généralisée des
Syndicats : elle, qui ne peut réussir que par le nombre et la
solidarité, a seule la puissance d'opérer une telle concentration.
N'est-ce point dans ce sens que toute grève, parce qu'elle cons-
titue un mouvement de solidarité dépassant les intérêts immédia-
tement en cause, le contrat local de travail, constitue un niouve-
ment révolutionnaire, un mouvement de classe? Avec chaque
groupe isolé lutte l'ensemble du prolétariat national et interna-
tional ; ce qui a permis aux militants d'écrire que toute grève
partielle est un fragment de grève générale.
En temps de grève, il )' a lutte sociale, il n'y a pas dispute ci-
vile. Le contrat collectif qui termine la grève est appelé par les
ouvriers : « armistice », <i trêve », « traité de paix ». Il ne peut
donc fournir une solution qui corresponde aux sentiments, aux
règles juridiques de la classe ouvrière exprimées par la voix de ses
militants (en France aussi bien qu'en Angleterre). Elle reste, elle
se sent lésée ; même si elle a obtenu un succès, elle n'en considère
pas moins que sa situation est mauvai.>e, continue à être injuste,
est imposée par la force. « Tout le salarial, en fait, a écrit le mi-
litant hollandais Cornélissen, est une violation du bien-être phy-
sique et intellectuel de la grande masse des hommes » (l).
Serait-ce sur un tel armistice que l'on voudrait fonder la respon-
sabilité illimitée syndicale? La classe ouvrière déclare qu'il lui
(1) C. CoRnÉtissEK, En marche vers la société nouvelle, p. 225.
CHAPITRE 111. LA THEORIE SYNDICALE DE LA GRÈVE 669
est, au fond, étranger, comme ces traités qui ne terminent une
guerre que pour faire naître dans l'esprit du vaincu le besoin im-
périeux d'une revanche.
- Le conflit est entre le droit civil et le droit syndical, l'un
protégeant l'appropriation individuelle, l'autre tendant à expro-
prier les détenteurs qu'il protège. « La lutte de classes, a
écrit Emile Pouget, voilà la base du syndicalisme (1) » : c'est
dans ces conditions que les ouvriers organisés se refusent à en-
dosser aucune responsabilité pécuniaire. M. Paul de Rousiers fait
la même constatation, mais avec tristesse, à la difîérence de Pou-
get : « la grève tend à développer l'antagonisme de classes ; elle
laisse après elle de mauvais souvenirs. Lors même qu'elle
aboutit à une entente, elle l'achète chèrement ; c'est le fait de
toutes les guerres (2) ». La grève, par les concours étrangers aux
ouvriers locaux qu'elle obtient, marque ostensiblement que le
conflit n'est pas juridique.
Il semble bien qu'en temps de grève les circonstances créent
une espèce de nécessité de la violence. Charles Bonnier l'a
fait remarquer : « la grès'e légaliste aujourd'hui n'a plus au-
cune chance de succès (3) ». Dépassant l'observation des faits
actuels, Georges Sorel a même posé comme une loi la pé-
rennité de la violence : o 11 semble tout à fait utopique d'es-
pérer, a-til écrit, une évolution de la grève vers la paix. Chaque
grève n'est pour les ouvriers qui rédéchissent, qu'une manifesta-
tion partielle de l'idée révolutionnaire de la grève générale ». La
violence exercée contre les non-grévistes devrait être considérée
comme une éducation un peu rude que les «ouvriers conscients )
leur donnent, car, au dire d'Edouard Berlh,» y a-t-il éducation sans
quelque rudesse et peut-on vaincre la paresse, l'insubordination
inhérente à l'homme sans une discipline stricte et rigoureuse ? » On
doit à la vérité d'ajouter queGriffuelhes a cru pouvoir prophétiser
que «l'étal sauvage» des grèves était un «état modifiable et perfec-
(1) E. Pouget, Le Syndicat, p. H.
(2) P. de Rousiers, Le trade-unionisme en Angleterre {i891), p. 10.
(3) U làon révolutionnaire (Moui-ement socialiste, 1904, n" 136, p. 27).
670 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
tible » (1) ; et que Coupât (2) et Jaurès (3) partagent celle opi-
nion plus optimiste (4).
Vus de près les conflits industriels (qui ne mettent en mouve-
ment que 2 0/0 des ouvriers) apparaissent ainsi dans leur véri-
table nature : c'est, comme l'a remarqué Karl Marx, de la guerre
civile. Le mot épouvante. Est-il sage de nous laisser épouvanter?
« Dans les querelles armées, disait Chateaubriand, il y a des phi-
lanthropes qui distinguent les espèces et sont prêls à se trouver
mal au seul nom de guerre civile ;>. Cette guerre, faut-il la
flétrir au bénéfice des autres formes de guerres? On peut ré-
pondre par cet autre fragment des Mémoires d'outre-tombe,
si pleins de lucidité, — mais, au fond, est-ce répondre ? u II est
déplorable d'être obligé de ravager la propriété de son voisin, de
voir ses foyers ensanglantés par ce voisin ; mais franchement est-
il beaucoup plus humain de massacrer une famille de paysans
allemands que vous ne connaissez pas, qui n'a eu avec vous de
discussion d'aucune nature, que vous volez, que vous tuez, sans
remords, dont vous déshonorez en sûreté de conscience les
femmes et les filles, parce que c'est la guerre? Quoiqu'on en dise,
les guerres civiles sont moins injustes, moins révollantes et plus
naturellesque les guerres étrangères... Des nations s'égorgent or-
dinairement parce qu'un roi s'ennuie, qu'un ambitieux se veut
élever, qu'un ministre cherche à supplanter un rival (5). »
A mesure que l'organisation est plus complexe, son caractère
révolutionnaire est davantage accentué, ce qui veut dire que
la solidarité ouvrière étant plus accusée, l'esprit de classe qui
l'anime est plus net. Si beaucoup de Syndicats sont révolution-
naires, presque toutes les Fédérations le sont; quant à la Confé-
dération du travail, elle l'est de la façon la plus combative, la
plus intensive, progressivement.
(1) Les objectifs de nos luttes de classes, p. 29.
(2) P. Coupât, La liberté du travail {Revue Syndicaliste, n" du
15 juillet 1905, p. 53).
(3) J. Jaurès, Encore un mot {Humanité, n° du 30 décembre 1910).
(4) E. Berth, Anarchisme, Individualiste, Marxisme orthodoxe {Mou-
vement socialiste, 1905, n° 154, p. 17;.
(5) Mémoires d'outre-tombe, t. V (éd. Biré), p. 339.
CHAPITRE 111. LA THEORIE SYNDICALE DE LA GRÈVE 671
C'est contre la violence, la généralisation révolutionnaire des
grèves que A. Millerand, puis la Commission du Travail de la
Chambre ont préconisé l'inslilution de conseils permanents du
travail : les patrons, la loi les eut laissés libres de constituer onde
ne pas constituer de conseils de ce genre, mais ils eussent été
obligés, au cas d'embauchage d'au moins cinquante ouvriers, de
prendre une décision ferme à cet égard et de la faire connaître à
tout ouvrier ou employé se présentant pour travailler fl). Ces
(1) Sous co titre : Conseils de circonstances, le Comité de la grève du
Bâtiment publia le manifeste suivant pendant la grève de juillet 1911 :
« ^'03 camarades doivent savoir qu'en notre belle société, le droit c'est
la force, et le respect des lois bourgeoises, c'est la «justice » et que nul
n'est censé ignorer la loi. Pourtant il est bien permis à ceux qui n'ont pas
le temps de les étudier, de les ignorer, puisqu'il y a des gens qui passent
leur vie à les appliquer sans vouloir les connaître.
« Est-ce porter atteinte à la liberté du travail que de« correctionner » des
individus qui continuent à travailler pendant que les autres font grève ?
« Est-ce que ce sont les grévistes, qui défendent leur gagne-pain et leur
mieux-être dans la rue au prix de leur liberté, qui sont des lâches, ou si
ce sont ceux qui continuent à travailler et savent qu'ils bénéficieront
quand même des avantages acquis ?
« Est-ce porter atteinte à la liberté du travail que de subir un long chô-
mage, un lock-out, de toucher des salaires de famine /
« Les lois bourgeoises ne Aculent pas répondre à cela !
Camarades,
« Si vous êtes arrêtés en période de vive agitation, n'est-il pas facile aux
flics de dire que vous êtes les insulteurs et les « passeurs à tabac », et ce
sont eux qui sont crus. En ces circonstances, neperdezjpas votre sang-froid,
veillez à vos réponses en présence du commissaire ou de son chien. Mer
tout ce qu'il est possible de nier, mentir avec aplomb sont de hautes vertus
de défense. Ne comptez jamais sur l'esprit d'équité de gens de police et de
justice.
« Ne signez pas le procès-veebal de votre déposition sans que l'on vous en
ait donné lecture, c'est strictement respecter la loi, et si ce procès-verbal
contient quelque chose qui ne vous plait pas, ne le signez pas, même sous
la menace de descendre au Dépôt ou sous les brutalités des agents.
« Si des faits graves vous sont imputés, refusez-vous à parler devant le
commissaire (saut pour votre identité si vous n'avez pas déraison majeure
pour la cacher) et dites que vous ne parlerez qu'en présence d'un avocat.
Vous descendez au Dépôt 1 Prévenez par pneu même non affranchi, votre
Syndicat, qui, lui, vous procurera un avocat.
« Dans la journée, le substitut doit vous inten-oger ;"a-ou3 êtes libres de ne
672 LIVRE V. — LES MOYENS DE LUTTE
conseils, élus et renouvelés tous les ans à des époques fixées à
l'avance, auraient eu accès auprès du patron, avant tout différend
pour en prévenir les causes, et, s'il en fut survenu un inopiné-
ment, c'est à eux qu'il eut appartenu de l'examiner. « Aussi bien
par la façon dont ils sont choisis que par l'autorité qu'ils acquer-
ront tout nalurellement, par l'exercice continu de leurs fonctions,
concluait M. Colliard, rapporteur de la Commission, des délégués
permanents paraissent beaucoup plus qualifiés pour conduire des
négociations que les délégués désignés au moment de la grève,
dans des assemblées souvent tumultueuses et qui sont appelées à
discuter pour la première fois avec les patrons, à un moment où
les esprits sont excités de part et d'autres (1 ».
Le recours à la grève ne serait devenu licite, recours subsi-
diaire. uUima ratio, qu'au cas où la conciliation eût été impos-
sible ; et la grève autorisée dans ces conditions, la commission
de la Chambre la soumettait encore à une réglementation sur le
modèle des élections politiques. « C'est à la majorité que nous
remettons le soin d'apprécier s'il y a lieu ou non de décider la
cessation du travail. Si la majorité se prononce contre la grève,
tous les ouvriers devront continuer à travailler; si elle se pro-
nonce au contraire pour la grève, ils devront fous quitter l'usine.
répondre qu'en présence de votre avocat ; de cette façon, vous commettez
moins de gaffes, et votre défense sera assurée et par l'avocat et par les ca-
marades qui pourront témoigner en votre faveur ; il y en a peut-être qui
ont vu et entendu ce qui vous a échappé au moment de l'action.
« Si c'est avec flagrant délit et que vous n'ayez pas le temps de préparer
votre défense, réclamez la remise de votre affaire à trois jours, la loi
vous accorde ce délai, et prévenez immédiatement en donnant vos noms,
prénoms et l'endroit ou vous êtes emprisonnés.
« Chacun sait que, dans une bagarre, c'est souvent le gréviste arrêté que
l'on veut faire payer pour les autres ; les flics se concertent entre eux
pour ne pas se contredire dans leur déposition ; la défense ne doit pas être
plus scrupuleuse, les témoins ont dû faire bien attention aux numéros des
flics.
« Les gré^nstes ont toujours le droit de venir interpeller ceux qui tra-
vaillent pour leur signifier les décisions prises.
« L'initiative des camarades fera le reste, se le graver dans la mé-
moire ».
{1; D'après cette distinction, le rapport prévoyait que la loi eut été appli-
cable à 47 0 0 des établissements, soit à près de la moitié des ouvriers
employés dans l'industrie {Rapport, p. 10).
CHAPITRE III. LA THEORIE SYNDICALE DE LA GRÈVE 673
Les ouvriers ont pris d'avance l'engagement de se soumettre à la
décision de la majorité, quelle que soit celte décision, le jour où
ils sonl entrés dans l'établissement. Cet engagement est une des
clauses de leur contrat, ils en ont élé avertis par l'avis imprimé
qui leur a été remis au moment de l'embauchage. Ils doivent
l'observer au même titre que les autres stipulations de leur
contrat (1), »
Le projet Millerand prévoyait le vote secret individuel. Un au-
teur socialiste a montré que seul le vote public et collectif était
syndicaliste : a Le vote public en masse — qu'il faut distinguer
du vote public individuel — est un vote commwi qui crée chez
l'individu le sentiment de la coUeotivilé, qui éveille le sentiment
de la solidarité. Le vote secret détruit l'ensemble de la masse ; le
votant se sent isolé ; seul en face de ce bulletin de vole, il hésite
et il recule. C'est donc à l'anéantissement de la volonté de la
masse, à la désorganisation et au découragement des votanls
qu'on a voulu arriver et c'est de cela que se vante Millerand vis-
à-vis de son opposition capitaliste (2) ».
L'institution de ces comités de conciliation et d'arbitrage a
élé discutée au Congrès corporatif de Tours (1896) (3), sur un
rapport de Claverie, délégué du Syndicat des employés du gaz
de Paris : « Ouvriers el patrons, écrivait Claverie, se considèrent
comme ennemis. Ils croient à l'impossibilité de s'entendre, se
prêtant souvent, à tort, la plus grande mauvaise foi réciproque.
De cet état d'esprit naissent tous les conflits. Les comités de con-
ciliation les rapprochent. De ces discussions fréquentes entre eux
peuvent sortir une estime réciproque un désir ardent de s'entendre,
l'abandon des partis pris, des colères irréfléchies. »
A la suite d'une courte discussion, les conclusions de Claverie
furent rejetées. A la demandp de Faberot, délégué de la So-
(1) L'apport, p. 8 et i4, Jaurès et J. Guesde ont rédigé un projet de ré-
glementation des grèves {Journal Officiel, n" du 8 février 1894 ; Doc.
parlein. Cli. n» 358), qui fut adopté aux Congrès des mineurs de Monlceau
(1900) et de Sens (1901), avec quelques modifications.
(2) Pari'us, Un nouvel exploit possibiliste ( Vorivaerts, n° du 13 décembre
1900, traduit dans le Mouvement socialiste, 1901, n° 49).
(3) Compte rendu, p. 149 et s. — M Jules Roche avait déposé, le 24 no-
Maxime Leroy 43
674 LIVRE Y. — LES MOYENS DE LUTTE
ciété générale des chapeliers de France, de Castellau (Fédération
du bàliment de Marseille) et d'Escalier (Bourse de Saint-Etienne)
le Congrès renvoya la question à l'étude du comité central de la
Confédération ; puis, sur un ordre du jour de Delhomme (Cercle
corporalif des ouvriers mécaniciens de Paris), il invita les « tra-
vailleurs en état de conflit avec leurs patrons à s'adresser d'abord,
avant toute manifestation, à leur propre Syndicat, qui avisera
selon les circonstances et qui pourra agir avec plus de force, au
noîn de la corporation, que les ouvriers intéressés seuls ne pour-
raient le faire (1). »
Là question revint au Congrès corporalif de Toulouse (1897) (2),
sur rapport du même délégué : cette fois ses propositions furent
adoptées sans discussion. C'étaient cependant les mêmes conclu-
sions que l'année précédente. Claverie prévoyait l'institution de
comités permanents de conciliation, composés d'un nombre égal
de patrons et d'ouvriers, a dans chaque industrie, exploitation ou
maison de commerce comprenant un personnel d'au moins cin-
quante ouvriers ou employés, dans chaque catégorie de métiers
d'une ou de plusieurs communes, lorsque le chiffre de 50 ne
sera pas atteint ». En outre, il devait être « établi par commune
ou région un comité d'arbitrage pour chaque catégorie d'in-
dustrie (3) ».
Il est difficile de comprendre l'adhésion à ce rapport, où se
lisait cette phrase : « Une société bien organisée devrait tout
mettre en œuvre pour la solution pacifique des intérêts en lutte »,
par un Congrès qui vota, avec des acclamations, le rapport de
Delesalle sur le sabotage et le boycottage.
vembre 1891, à la Chambre, un projet de loi tendant à l 'institution de
conseils permanents, qui avait été repris, le 8 juillet 1895, par M. André
Lebou.
(1) Compte rendu, p. 157.
(2) Compte rendu, p. 138 et s.
(3 L'arbitrage obligatoire a été rejeté parle 41^ congrès des trade-unions
anglaises, tenu à Nottingham, en 1908 Y. Revue syndicaliste, 1909, n» 52,
p. 257). Y. dans le même sens : Tosi Manx. Arbitrage industriel en Austra-
lasie [Voix du Peuple, 1910, n» 507). (Tom Mann qui, avec John Burns,
depuis lors ministre du Travail, et Ben Tillett dirigea la grève monstre des
dockers anglais en 1889, a écrit cet article après un séjour de dix ans en
Australie).
CHAPITRE m. LA THKORIE SYNDICALE DE LA GREVE G73
La lutte des classes va bientôt être comprise d'une manière
plus aniagonisle.
Au Congrès de Lyon (1901) fut examiné de nouveau le projet de
loi Milierand. Il provoqua des discussions longue? et précises : la
conciliation fut rejetée à Tunanimité, moins neuf voix. « Les con-
seils départementaux du travail, dit notamment Petit (ferblantier-
lampiste, de Lyon) auront pour effet, sinon pour but, d'arrondir
les angles de la lutte entre le capital et le travail. Parlemenlari-
ser l'organisation ouvrière, tel est évidemment le but du monde
gouvernemental et capitaliste pour pallier à l'esprit révolu-
tionnaire. » «En l'état actuel, ajouta Eugène Guérard, c'est tou-
jours une minorité audacieuse qui décideet entraîne la grève » (1).
Le Congrès confédéral d'Amiens (1906) vota également un ordre
de jour de Merrheim contre tous les projets de loi avant pour objet
d' «étrangler le droit de grève « (2).
D'autres projets de loi tendent, dans le même dessein préventif
signalé par Petit, à promouvoir les Syndicats à la qualité de proprié-
taires (3). Le plus célèbre est celui de Waldek-Rousseau (1899) :
la Fédération des Bourses le combattit dès son apparition comme
« dénaturant le rôle des organisations corporatives, en y attirant
les bommes exclusivement inspirés par l'esprit de lucre (4) ».
Les unanimes protestations de la classe ouvrière ont montré la
profondeur de ces sentiments d'éloignement à l'égard de toute
conception exclusivement civile de la responsabilité syndicaliste.
Ces projets seraient-ils de nature à rectifier ces sentiments,
à modifier le caractère, à diminuer l'acuité des luttes entre
patrons et ouvriers ? Faut-il prévoir que ces lois s'adapto-
(1) Comple-rendu du Congrès corporatif de Lyon, p. 218 et s.
(2i Compte rendu p. 107 et 109. — V. la critique de ce projet par
A. Briand, dans Huret, Les grèves, p. 155 et s. — Cf. la circulaire du Comité
fédéral des Bourses de 1901 {Compte rendu du XI'^ Congrès des Bourses,
p. 140).
(3) Proposition Dussaussoy, 5 lévrier 1S95, prop Dansette, 20 juin 1898 ;
prop. Basly-Lamendin, 7 juillet 1898 : projet Waldeck-Rousseau-Mille-
rand, 14 novembre 1899; projet Sarrien-Doumergue. Cf. Rapport Barthou
sur diverses propositions de loi tendant à modifier la loi du 21 mars 1884.
Ch. des députés. Ann. au procès-verbal de la séance du 23 décembre 1903,
n» 1418.
4) Pblloctier, Histoire des Bourses du travail, p. 221.
670 LIVRE V. — LES MOYENS DE LUTTE
ronl aux conditions prolétariennes, bien loin de se substituer
à elles ? Un observateur de faits sociaux, un juriste, Em-
manuel Lévy, s'est demandé ce qu'il adviendrait au cas où
l'un des projets serait volé : il a supposé que des Syndicats capi-
talistes se formeraient et que les patrons ne voudraient traiter
qu'avec eux. « Soit, mais un autre Syndical décrétera, imposera
la grève, mais le premier Syndicat aura été dissous, mais la
grève sera décidée, non par le Syndicat, mais par la corporation,
mais on fera voter la grève par la majorité à bulletins secrets.
Mais... Et que faire contre cela ? On comprend que le capitaliste
engage dans une entrepiise un capital. Mais comment obliger à
avoir un patrimoine qui ne serait qu'un gage pour le patron, la
collectivité qui, déjà, vend son travail ? (1) » Sans doute ; en tout
cas, les projets de loi destinés à amender la classe ouvrière n'ont
été, jusqu'à présent du moins, que des occasions d'affirmer
chez les ouvriers, « qu'il n'y a d'autre solution aux conflits éco-
nomiques que celle résultant du choc des deux forces en pré-
sence » (2).
A ces projets de lois défaillants, à ces lois inefficaces, les
patrons substituent peu à peu, eux aussi, la solidarité : ils ont
créé des caisses de résistance. Il est intéressant de noter cet effet
de l'organisation ouvrière sur le patronat : il l'a resserré 3).
L'assurance contre les grèves, « contre les conséquences du
chômage forcé », est originaire d'Allemagne : le premier essai,
qui fut tenté par les métallurgistes, remonle à 1903 ; en 1904,
les patrons allemands fondèrent deux organisations centrales,
l'Office central des Syndicats patronaux allemands et l'Union des
Syndicats patronaux allemands, qui généralisèrent l'institution. A
(Ij Emmanuei Levy, Capital et travail, p. /J2.
(2) E. PouGET, La G. G. T , p. 38.
(3) Dans le môme ordre d'idées il faut signaler les Syndicats jaunes qui
ont également pour mission de prévenir les grèves. Aux Etats-Unis, il
existe des agences privées qui se chargent de « briser les grèves » (V. J,
Longuet, Jatn Fai-ley, le briseur de grèves, Hunianilé, n° du 29 mai
1905 et une association dont l'objet est de les prévenir, la >'alional civil
Fédération, qui a des sections dans cliaque Elat, lesquelles sont reliées
entre elles par un office central à Washington iL. Fiedleb, U)i exemple.
Echo de Paris, no du 16 décembre 1910;.
CHAPITRE m. — LA THEORIE SYNDICALE DE LA GREVE 677
la suite d'une enquête sur place, l'Union des industries métallur-
giques et minières (qui comprend le comilé des forges) l'intro-
duisit en France : au P'" janvier 1908, vingt-quatre organisations
patronales, au {"'janvier 1910, trente, adhéraient déjà aux caisses
qui avaient été fondées sous son inspiration ;en 1909, le comité des
Houillères de France créa une caisse spéciale ; en 1910, les divers
groupements du bâtiment commençaient les premières démarches
pour fonder la leur.
L'intention des assurés est d'empêcher le développement des
grèves, et, les grèves déclarées, de les diriger suivant un plan
unitaire. Les initiateurs ont, en efTet, écritqu'ils voulaient « appor-
ter à l'industriel victime d'une grève une réparation matérielle
et un appui moral en l'empêchant de consentir des concessions
dangereuses ou injustifiées, de faire abstraction de son intérêt
particulier et immédiat pour ne se laisser guider, dans la con-
duite de ces grèves, que par le sentiment de ses inléréis généraux
et futurs, et par celui, plus élevé, de l'intérêt général de l'indus-
:rie qu'il exi rce » : au délégué de la C. G. T. s'oppose ainsi le
délégué de la caisse d'assurances; et pas plus que l'ouvrier ne
discute avec « son » patron, le patron ne discute avec « ses »
ouvriers. C'est deux collectivités qui sont en présence, étrangères
aux lieux où se développe le conflit, deux C. G. T. (1).
Les ouvriers ont cherché eux aussi à réglemenler les grèves,
mais dans un tout autre esprit que les projets qui viennent d'être
rapportés. « On peut être révolutionnaire, a écrit Gerooms, se-
crétaire de l'Union des Syndicats du Havre, et être méthodique
dans les grèves (2). »
<i) V. les article d'A. Merrheim dans l'Action directe (n°* des 8 et 30 sep-
tembre 1908) et la Voix du Peuple 1 1908, n» 398, 1910, n^^ 532 et 533) ;
d'A. MoRizET dans V Humanité (n"^ des (J, 12 et 16 décembre 1910), de Lata-
piE dans V Humanité {n°^ du 17 août 1906 et 8 avril 1908). Cf. J. Expert-
Besançon, Les organisations de défense patronale (1011 .
(2 G. Geroosis, Méthode dans les grèves [Bataille syndicaliste^ n° du
17 juillet 1911).
678 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
Dès qu'il y a coiinit, la première règle est que les ouvriers
doivent s'adresser à leur Syndicat : on a vu que le Congiès cor-
poratif de Tours (1896), sur la proposition de Delhomme^ vota le
principe de celte règle primaire. Quant aux Syndicats, ils ont
pour obligalioii, aux termes de la plupart des statuts, d'aviser la
Fédération avant de commencer la lutte : les Syndicals ont une
certaine initiative, mais subordonnée. Quelques Fédérations
exigent, les unes, que les grèves ne soient déclarées qu'après leur
autorisation, telle la Fédération du Livre, la Fédération des méca-
niciens et la Fédération du bâtiment, les autres se bornent sim-
plement à demander à être avisées, telle la Fédération des cuirs
et peaux. Les premières n'apportent d'exception à cette règle que
dans le cas où il y a cessation de travail par suite de k( provoca-
tion directe de la part du patronat » : dans tous les autres, la
transgression a pour effet de priver le Syndicat de l'appui fé-
déral.
Les statuts-types élaborés par la C. G. ï. formulent celte règle
dans les termes suivants : « Lorsqu'un ditTérend surviendra enlre
patrons et ouvriers, les intéressés devront, avant de tenter au-
cune démarche, aviser le bureau du Syndicat qui inlerviendra, ou
leur donnera la marche à suivre. En outre, le secrétaire convo-
quera immédiatement le conseil syndical pour prendre les me-
sures que comportera la situation. Si le conflit s'aggrave, tous les
syndiqués seront, en cas de nécessité, convoqués en assemblée
générale extraordinaire qui statuera » (art. 30). Les statuts de la
Fédération du bâtiment ajoutent que « d'une manière générale et
dans l'intérêt de la réussilc, les Syndicats fédérés devront avoir la
prudence d'éviter les conflits quand d'autres existent déjà ».
La grève est déclarée en assemblée générale. 11 est d'usage de
compter au bénéfice de l'opinion ayant obtenu le plus grand
nombre de suffrages, les voix des abstentionnistes — que le vote
ait lieu pour déclarer la grève, ou pour la terminer. Ce procédé,
qui a pour conséquence de donner plus de relief aux décisions
collectives, s'explique assez communément par une idée de man-
dat tacite ou mieux encore de gérance d'affaires : c'est aux plus
conscients (on dit aussi aux minorités agissantes), qu'il appar-
lient de « faire les affaires » des moins conscients, sous peine
CHAPITRE m. — LA THEORIE SYNDICALE DE LA GREVE 679
d'arrêter tout progrès, d'entraver toute initiative, la masse étant
molle et moutonnière de nature.
Le Comité de la Fédération des ouvriers métallurgistes a ré-
digé une sorte de manuel ou de code des grèves qui pose les autres
règles. Elles sont en usage dans toutes les professions (1).
La grève déclarée, les ouvriers élisent un comité spécial, dit de
la grève, qui est choisi de préférence parmi les membres du bu-
reau de la commission syndicale. 11 est composé de 8 à 10
membres, peut-être 15 au maximum, pas davantage, pour és'iter
les trop longues discussions. Ce comilé à son tour s'organise à
l'image de la commission syndicale, mais d'ailleurs sans se con-
fondre avec elle : il nomme un bureau, des commissions de sur-
veillance, des répartitions des secours, un secrétaire et un trésorier.
Les grévistes forment ce comité pour faciliter leur action,
non pour abdiquer leurs droits entre ses mains. Le comilé, en
conséquence, « ne peut prendre que des mesures d'urgence, et
toutes provisoires, qui doivent être soumises à la plus prochaine
assemblée générale. Le comité de la grève doit délibérer^ avoir
des entrevues s'il y a lieu, mais ne peut et ne doit rien con-
clure (2) »,
Les ouvriers confédérés prétendent diriger syndicalement les
grèves, sans interventions des hommes politiques ; il n'y a qu'une
tendance dans cette direction, car, en fait, les élus politiques (so-
cialistes et non- socialistes) sont presque toujours sollicités
d'offrir ou offrent spontanément leur médiation. Le droit proléta-
rien français ne contient encore aucune règle sur ce sujet, comme
en Italie : à son Congrès de Modène, en 1908, la C. G. T. ita-
lienne décida qu'elle aurait seule la direction des grèves au point
de vue économique et ouvrier, mais qu'il appartiendrait au Parti
socialiste de faire jouer les ressorts politiques, s'il y avait lieu (.3).
(1) Compte rendu du Congres fédéral de 1903, p. 50 et s.
(2 Pendant la grève des dockers de Marseille, en 1903, les délégués de
l'Union syndicale des ouvriers du port crurent devoir accepter un salaire
de 5 fr. 60 pour neuf heures de travail : ils furent désavoués par l'assem"
blée générale Slal. des grèves pour 1903, p. 490).
(3 Humanité, n" du 12 septembre 1908. — Sur la nécessité des inter-
ventions des élus politiques, v. J. Jaurès, La tactique des grèves [Petite
République, d.° du 30 décembre 1902).
680 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
Il y a deux services à assurer : la revendication et la subsis-
tance. De la revendication, il n'y a rien de particulier à dire.
Quant à la subsistance, il appartient au comité de la grève de faire
des achats en gros, pour réduire le prix de revient, d'organiser
des cuisines populaires, système « se rap[)rochant du système
communiste de l'alimentation ».
Dans certaines régions, les Syndicats en rapport avec les
Coopératives — ainsi dans les Ardennes, la Fédération départe-
mentale des Coopératives et la Fédération départementale des Syn-
dicats— ont pu établir des accords aux li/rmes desquels lorsqu'une
grève éclate dans une localité, la Coopérative avance aux grévistes
les denrées nécessaires, avance couverte par l'ensemble des Coopé-
ratives du département, en attendant le remboursement par la
Fédération des Syndicats (1).
La Conférence des Bourses du travail tenue à l'issue du Con-
grès confédéral de Marseille (190(S), «invita les Bourses à ins-
taller dans leur région le matériel nécessaire aux Soupes commu-
nistes. Elles pourront s'entendre pour les achats de façon à
économiser les fonds des organisations ouvrières (2) ».
Dans les grèves un peu longues (l'idée première paraît en être
due à l'internationaliste Perron, de Genève et le premier essai
fut tenté en Belgique, à Verviers) ;3) il est d'usage de con-
duire les enfants dans d'autres villes ou régions, où ils sont
hébergés par des camarades de bonne volonté. C'est ce que l'on
appelle» l'exode des enfants ». Le Congrès corporatif de Mar-
seille (1908) « recommanda (à la demande de la Fédération des
cuirs et peaux) l'exode des enfants qui, en diminuant les charges
du comité de grève, enlève aux païen ts toute cause de défaillance
si préjudiciable dans les conflits » (4).
Une discipline est nécessaire. Un « contrôle de grève rigoureux
(11. J. Lauche, La Coopération [Rer. synd. et coop. .\'"mai 1909, p. 13).
(2) Compte rendu du Congrès de Marseille, p. 327. Cf. E. Taillasdier.
Soupes communistes {Vola: du Peuple, 1906, n" 302 ; F. Marie, Les soupes
communistes (Bataille Syndicaliste, n° du l^r avril 1910 ; L. Delsiixhe,
L'influence de la soupe communiste dans les luttes prolétariennes [Le
Peuple, de Bruxelles, n» du 26 avril 1913.
(3) James Guillaume, L'Internationale, t. II, p. 27.
[A) Compte rendu, p. 245 et s.
CHAPITRE m. LA THEORIE SYNDICALE DE LA GREVE 681
est tenu à jour par l'appel nominal » : il maintient « la main
ferme à ce que tout le monde réponde au moins une fois par jour,
de façon à ce que l'on sache bien quelles sont les troupes fidèles
pour pouvoir facilement arrêter la démence qui s'empare de ceux
qui, du premier jour au dernier, seront des héritants. » La grève
aura ainsi une vie collective active. « Le succès de la grève dé-
pend du dévouement et des sacrifices de chacun, ajoute le Code
des grèves, de la bonne organisation surtout et de la cohésion de
tous. ))
Les grévistes reçoivent deux sortes de secours : les secours de la
Fédération àlaquelleappartien' leur Syndicat, les s?coursdesautres
professions. Ceux-ci arrivent souvent en relard, et généralement
ils sont accordés suivant un tarif invariable, sans tenir compte du
nombre des grévistes et des circonstances. En principe, ils doivent
passer par le Comité confédéral des grèves et de la grève géné-
rale. Pour obvier à cette mauvaise organisation, dans certaines
régions, par exemple dans la Manche, les sf cours sont examinés
par les sous-comités de grève des Unions régionales, dont le
rayonnement permet les enquêtes ; ce sont eux qui disposent des
fonds provenant des cotisations spéciales (1). Cette organisation
paraît devoir se généraliser avec l'extension des Unions régio-
nales.
La matière des secours internationaux de grèves a été réglée
par la Conférence internationale de Stuttgart : il a été décidé
que les demandes devaient être faites par le Bureau national du
pays où a éclaté la grève, que ces demandes seraient ensuite trans-
mises par le Bureau international aux organisations des autres
pays. Ainsi une grève en France n'obtiendra l'ajjpui des pays
étrangers que sur la demande de la Confédération générale du
Travail.
Complétant ce règlement, la C. G. T. a décidé, dans une séance
du Comité confédéral, de ne transmettre au Bureau international
que les demandes émanant des Syndicats confédérés. Ajoutons que
ce secours international est interprofessionnel et qu'il ne fait pas
double emploi avec les secours particuliers que chaque Fédéralion
.1) Voix du Peuple, 1909, n° 443.
G82 LIVRE V. — LES MOYENS DE LUTTE
inlernalionale de métier ou d'industrie peut donner à ses adhé-
rents en grève (1) : ainsi les typographes, les ouvriers textiles,
les travailleurs de la pierre ont des caisses internationales de ré-
sistance. Au Congrès international des travailleurs de la pierre
tenu à Zurich, en 1903, il fut décidé que le Secrétariat national
ne pourrait adresser d'appel de grève aux organisations adhé-
rentes que si « au moins trois quarts des ouvriers devant entrer
en lutte seraient organisés » (2).
On voit quel est le souci d'ordre des ouvriers jusque dans les
mouvements qui, de loin, extérieurement, paraissent si incohé-
rents. Discipliné, leur mécontentement n'en reste d'ailleurs pas
moins illégal par ses etïets.
Un grand non)bre de grèves ouvrières sont le fait des patrons :
les ouvriers ne se mettent en chômage que parce que les patrons
ont usé du lock-out — ou contre-grève, selon le mot usité au
Canada. Pour ce cas, aux règles précédentes, le Congrès confédé-
ral de Marseille (1908) a décidé d'en joindre d'autres, tout d'abord
eu vue de prévenir la déclaration de ces grèves patronales, ensuite
en vue de pallier à quelques-unes de leurs conséquences.
S'inspiranl de la discussion et des résolutions du \^ Congrès de
la Fédération des cuirs et peaux (.3), le Congrès confédéral décida
tout d'abord qu'il fallait organiser « l'exode des ouvriers lock-outés
avec leurs familles sur les localités où existent des Bourses du
travail pouvant faire fonctionner les soupes communistes » (4).
Par contre, il se refusa à voter le principe d'une cotisation sup-
plémentaire p.mr venir en aide aux victimes des lock-outs (5).
Ensuite, toujours sur la proposition de la Fédération des cuirs
et peaux (G), qui reprenait ses résolutions de 1907, il « préconisa
l'établissement, par les Fédérations touchées par un lock-out,
de cotisations supplémentaires pendant toute la durée de ce lock-
out et destinées spécialement à aider à la résistance :
(1) Compte rendu du Congrès corporatif de Montpellier (t902), p. 63
et s.
(2) Compte rendu, p. 30.
3; Compte rendu, p. C3,
(4j Comple-rendu, p. 250.
(5j Compte rendu, p. 247.
(6) Compte rendu, p. 245.
CHAPITRE 111. LA THEORIE SYNDICALE DE LA GREVE 683
« Au point de vue moral, les Syndicats ont l'obligation de se
renseigner à l*effet de savoir si dans leur localité ou dans leur
région il n'est pas fait de travail supplémentaire ; dans l'affirma-
tive, les Syndicats devront employer teus lesmot/ens pour en em-
pêcher la conlinuation.
« Le Congrès :
« Recommande l'exode des enfants qui, en diminuant les
charges du Comité de grève, enlève aux parents toute cause de
défaillance si préjudiciable aux conflits.
« Décide que les Bourses ou Unions régionales doivent dès à
présent prendre les mesures nécessaires en prévision des lock-ouls
futurs et pour pouvoir imajédiatement, après la déclaration d'un
lock-out dans une ville ou une région les avoisinant. recevoir les
enfants des lock-ouls; elles se mettront en relations directes avec
la Fédération en cause.
<( En outre, les organisations, même celles qui ne sont pas di-
rectement touchées par le lock-out. devront profiter de l'etîerves-
cence suscitée par cet acte de répression patronale pour intensi-
fier la propagande et pour provoquer au sein de la classe ouvrière
un mouvement d'ensemble susceptible de dresser tout le pro4é-
tariat en face du patronat pour des fins révolutionnaires.
« Les moyens jiréconisés sont les suivants, sans préjudice de
a ceux que pourraient indiquer les circonstances : envoi de délé-
«( gués des centres lock-outés, conférences, affiches; et, considé-
« rant qu'on ne peut compter sur la presse bourgeoise, qu'au con-
« traire elle est intéressée à dénaturer les faits, la nécessité s'im-
« poserait de publier un bulletin spécial sous les aus[)ices de la
« Confédération. Ce bulletin aurait pour objet de saisir l'opinion
« publique de la situation réelle du lock-out et de ses causes
« exactes ; il sera à la charge de la Confédération et distribué
« gratuitement.
« Il est bien entendu que la décision pour cette agitation est
« subordonnée à l'importance du lock-out. »
Les grèves, qui sont illégales en raison de leur violence révolu"
lionnaire, sont des phénomènes dérivés du régime économique au
même titre que les coalitions bourgeoises de producteurs et de dé-
684 LIVRE V. LES MOYENS DE LUTTE
lenteurs, cette sorte de coalitions défendue si rigoureusement, par
le Code pénal (art. 410 et 420). Ces illégales coalitions bourgeoises,
lesParquets sont aussiimpuissantsà les disperser ou à les prévenir
que les grèves illégales des ouvriers. La concurrence aboutit ainsi
au monopole par une force interne mal définie dont l'histoire a
démontré l'inexorable puissance et la permanence. Les conditions
de la vie économique (du moins les actuelles) ne permettent pas
d'instaurer soit la liberté individuelle absolue du marché de la
main-d'œuvre, soit celle de la vente des produits ; grévistes et
trusteurs violent la loi avec les moyens que le mode du travail et
les intérêts suggèrent à chacune de ces catégories, illégalité uni-
verselle et consécutive au procès de la production dans tous les
pays.
Nombreuses, violentes, tragiques, « grandes manœuvres de la
Révolution », selon la formule couramment employée par les
propagandistes, « épisode, de guerre sociale >, a écrit Emile Pou-
get(1), «guérillas », disait déjà, en 1869, le Conseil général de
l'Association internationale des travailleurs (2), honnies par
Proudhon, célébrées par Marx pour leur valeur éducative, tenues
en suspicion par les tribunaux même lorsqu'elles se déroulent
régulièrement, surveillées par un législateur de plus en plus
inquiet, les coalitions donnentde la classe ouvrière l'image la plus
expressive. L'expérience a montré que la grève, en l'obligeant à
une très étroite solidarité, fait acquérir à l'ouvrier sa plus haute
capacité morale et économique, car c'est sur le champ de grève,
et là seulement, qu'il est, comme l'a écrit Grifluelhes, « sur son
terrain » ; et par elle la classe ouvrière prétend s'affirmer avec
une liberté qui a l'orgueil de ne tenir compte que d'elle-même.
Moyen de subversion ou moyen de libération, elle apparaît ainsi
comme le phénomène le plus riche en notions nouvelles de la vie
ouvrière.
(1) E. PouGET, La C. G. T., p. 39.
(2) Compte rendu du 4^ Congrès international Bàle, 1869), p. 9.
LIVRE VI (l)
LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES (2)
Le mouvement coopératif est avant tout un
mouvement prolétarien.
Poisson, au IX^ Congrès de la coopé-
ration socialiste (1912) (3).
CHAPITRE PREMIER
Généralités.
C'est au Sainl-Simonien dissident Bûchez, fondateur d'une
secte néo-catholique, que l'on doit faire remonter praliquemenf,
(1) Ce livre a été obligeamment revisé par Paul Alexandre, secrétaire
de la Fédération des Coopératives de la région parisienne.
(2) Bibliographie sommaire : Compte rendu des Congrès corporatifs ,
coopératifs et socialistes ; Office du Travail, Les associations ouvri<''res de
production (1897); F. Peiloutier, Histoire des Bourses du Travail i902)\
F. Petit, Projet d'édification d'une coopérative syndicale (1902) ; Ch.
GuiEYSSE, Les coopératives du Jura {Pages Libres, 1902, n° 66) ; Groupe
des étudiants soc. rev. intern. de Paris, Le coopératistne et le néo-coopé-
ratisme [Rapport au Congrès anti-parlementaire ivtern. de 1 900, p. 207) ;
Ch. CoRsÉLissE.v, Sur la coopération {Humariité nouvelle, n° août 1899) ;
G. SoREL, L'avenir socialiste des Syndicats, 2« éd. ; J. Latapie, Une coopé-
rative syndicaliste Mouvement socialiste, n" janvier 1906 ; Maurice Bocr-
GuiN, Les systèmes socialistes et l'évolution économique (S*^ éd. 1907),
p. 220 et s. ; Hamelin, Goopératioyi et syndicalisme [Typogr. franc.,
1908, n°* 631, 635, 639); Robi>et, Tous syndiqués, tous coopérateurs [Ty-
pogr. franc., 1908, n° 638) ; G. Mutschler, La coopération au point de vue
'marxiste [Revue synd. et coop., n"s septembre, octobre, novemljre 1909);
M. Pierrot, Commerce et coopérative Temps Nouveaux, i^iO et 1911';
Eugène Foursière, L'Unité coopérative (1910) ; E. Labart, Les coopératives.
Ce qu elles devraient être. Leurs rapports avec les organisations syndi-
cales [Voix du Peuple, 1910, n°48Sj: G. Mutschlbr, Coopératives et Syn-
dicats (1912; recueil d'articles parus dans Mouvement socialiste, n°* avril,
mai et juin 1911) ; la Almanaehs de la coopération socialiste (dont le
1er ijo remonte à 1906).
3) Compte rendu, p. 17.
G86 LIVRE VI. LES SOCIKTKS COOPERATIVES
en France, la première origine du mouvement coopéralisle. En
1831, dans sa revue V Européen, il proposait la suppression du
salarial; et, influencé par Fourier, il cherchait bientôt à fonder
une association de production coopérative de menuisiers. H ne
réussit pas : ce ne fut qu'une initiative doctrinale.
Trois ans plus tard, en 183 i, des « bijoutiers en doré » re-
prirent avec succès cette idée : leur association vécut, mais sans
provoquer, sur le moment, d'imitation : celle-ci ne se produisit
que quelques années plus tard. A la fin de 1848, l'Office du Tra-
vail estime qu'il existait une centaine d'associations de production :
le décret du 5 juin 1848 leur attribua 3 millions, sur lesquels
39 associations exclusivement ouvrières touchèrent 140.000 francs.
Dix ans api es l'initiative des bijoutiers parisiens, d'autres ou-
vriers, des tisserands illettrés, anglais ceux-là, ouvrirent une
coopérative de consommation, à Rochdale, dans une boutique
mal éclairée de Road-Lane, ruelle des crapauds (1844). Ils
avaient eu d'autres prédécesseurs que nos bijoutiers. En 1828,
des ouvriers avaient créé des Coopératives de consommation,
qui ne durèrent pas ; en 1833, Owen lui-même avait fondé à New-
Lamark (Angleterre) et à New-IIarmony (Mexique) des usines
coopératisles auxquelles étaient rattachées des associations de con-
sommation : elles tombèrent toutes, tandis que la maison des vingt-
huit « pionniers de Rochdale » survivait à ses fondateurs et pros-
pérait jusqu'à devenir une des plus gigantesques entreprises de
l'industrie et du commerce actuels.
On le voit, à l'origine de la coopération, il y a deux noms de
théoriciens bourgeois, le Français Fourier et l'Anglais Owen, hos-
tiles l'un à l'autre d'ailleurs : Fourier osa même traiter Owen de
« charlatan » (1). Mais ce n'est pas à eux que sont dus les pre-
miers essais durables et les premiers résultats : ces essais sont
l'œuvre de groupes ouvriers et des seuls ouvriers. Par leurs tra-
ditions, par leurs origines, les Coopératives sont donc proléta-
riennes. Sans doute doit-on restituer aux initiateurs intellectuels
une part dans ces entreprises; mais cette part, quelque grande
que l'on veuille la faire, ne pourrait avoir pour effet de diminuer
(1) Pièges et charlatanisme des deux sectes Saint-Simon et Oiven, qui
promettent V association et le progrés (Paris, 1831 .
CHAPITRE 1. GKNFR ALITÉS G87
ce caractère prolétarien. D'ailleurs Fourierélait-il « bourgeois? »
Par sa naissance, sans doute, mais non par sa condition, qui
était modeste. Simple a sergent de boutique », il appartenait à
la catégorie des employés, qui ont leur place dans les Syndicats
professionnels, à côté des ouvriers industriels. Ou devra ajouter,
pour mieux le marquer d'un sceau étranger à sa naissance, qu'il
fut l'élève et le disciple, assez involontairement de la part de
cet observateur méticuleu.x et orgueilleux, d'écrivains socialistes
lyonnais d'origine ouvrière.
Quant h Owen, bourgeois de grande manière, un des industriels
les plus considérables de son temps, il appartenait à la classe de
ceux auxquels il consacra sa vie et sa vaste et inquiète intelli-
gence : né dans la classe ouvrière, il débuta comme apprenti fila-
teur. Owen, aussi bien que Fourier, furent donc façonnés par la
vie de Falelier et du magasin ; et c'est une admirable rencontre,
qui prouve le déterminisme de leurs occupations tnercenaires sur
leurs idées, que les vingt-buit tisserands anglais aient appliqué
spontanément le programme harmonien, sans presque rien con-
naître de ces deux prédécesseurs illustres. Un seul d'entre eux
était owénien ; tous les autres chartistes ou communistes. Il semble
qu'ils étaient pénétrés de communisme, mais d'un communisne
rudimentaire, sentimental. Ils étaient communistes, parce qu'ils
étaient prolétaires ; et c'est ainsi que leur instinct, après leur
avoir suggéré le principe de celte œuvre de solidarité dont la
fortune fut extraordinaire, les guida assez loin d'Owen et plus
loin encore de Fourier, vers une modeste société locale, une
société communiste deMancbesler qui leur fournit un modèle de
statuts : la Sociélé de secours pour la maladie et la sépicttio^e.
Il y a trois grands types de Coopératives, laCoopérative de con-
sommation, la Coopérative de crédit et la Coopérative de produc-
tion, la Coopérative de construction étant rattacbée à ce dernier
type et la Coopérative d'habitation (1) n'étant, en somme, qu'une
variété du type consommation (2).
(1) Sur les conditions d'atfiliatioQ des Sociétés d'iiabitatioa, v. le rap-
port de la Bourse des Coopératives socialistes, dans le Compte rendu
du Congrès de Calais 1911), p. 75.
(2) La forme juridique courante est celle d'une Société anonyme à per-
088 LIVRE VI. LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES
Aux termes des staluls de principe élaborés par la Bourse des
Coopéralives socialistes, la Société coopérative de consommation a
pour but :
« 1° De fournir à ses associés ou autres personnes quelconques
des naarchandises de bonne qualité et de poids sincère ;
« 2° De réaliser, au bénéfice de ses membres et dans l'intérêt de
toutes œuvres utiles à rémancipation des travailleurs, des écono-
mies sur les dépenses de consommation. »
Le but d'une Coopérative de production est indiqué dans les
termes suivants par les statuts de l'Emâncipatrice, imprimerie
communiste parisienne: «Le but de l'Emâncipatrice est : l°Ddns
le domaine économique, de donner au prolétariat organisé, pour
l'aider dans sa lutte de classe, tous les bénéfices qu'on pourra
recueillir dans l'exploitation d'une imprimerie ; 2° Dans le do-
maine moral, d'établir une organisation du travail qui sera,
autant que le permettent du moins les conditions économiques
actuelles, l'ébaucbe de l'organisation communiste de l'avenir. >>
La coopérative de production fut très en vogue en 1848, sous
le second Empire (1863) et aux débuts de la renaissance syndica-
liste et socialiste qri suivit la Commune, approximativement
jusqu'au Congrès de Marseille (1892). Elle a aujourd'hui une
importance un peu subalterne dans l'organisation ouvrière, elle
qui était naguère considérée, par le Congrès ouvrier de 1876,
pour ne prendre que cet exemple, comme un « moyen radical
d'affranchissement et de suppression du paupérisme ». Quant
aux deux autres formes de coopération, subalternes également,
conlondues en pratique, elles ont une importance ouvrière d'uti-
lité SOI iale assez considérable pour avoir été réglementée par le
Congrès d'Amiens de la G. G. T. (1906).
Sur le rapport do Sellier, le Congrès coopératif de Calais (191 1)
a volé cette « déclaration de principes », qui fait connaître les
idées directrices de la coopération et ses ambitions sociales :
« Par ses origines et son histoire, la coopération apparaît comme
sonuel et capital variables, conformément aux lois du 24 juillet 1867 et du
l«r août 1893. (Sur l'insuffisance de la loi, v. Héliès,' Dans la Coopération,
Humanité, u° du 9 août 1912^.
CHAPITRE I. — GÉNÉRALITÉS 089
un mouvement de la classe ouvrière suscité par le développement
du régime capitaliste et réagissant au profit de cette classe comme
un moyen de lutte et d'organisation collectives.
« La coopération protège les travailleurs dans leurs moyens de
subsistancecontre l'avidité sans scrupules d'intermédiaires onéreux.
Elle leur offre de puissants moyens d'action pour améliorer leurs
conditions de vie, de travail et de lutte, et pour se rendre aptes
eux-mêmes à la lourde etcomplexe tâche de l'administration collec-
tive.
« Elle est d'autant plus féconde en résultats bienfaisants, qu'em-
portée par son principe même vers des formes plus amples, elle
élargit sans cesse son domaine et s'élève par degrés du groupement
des individus jusqu'au Magasin de gros et la Fédération générale
des forces coopératives.
!< En dirigeant dans ce sens sa puissance de consommation, la
classe ouvrière atteint dans ses œuvres vives le parasitisme com-
mercial, se crée, contre la concurrence capitaliste elle-même, des
débouchés vastes et certains, pour une production organisée par
elle, et se ménage d'importantes réserves en prévision des crises
économiques.
« Mais l'action coopérative ne consiste passeulement à améliorer
les conditions de vie de la classe ouvrière et à accroître sa vigueur
et son énergie revendicatrices. Elle doit avoir avant tout pour résul-
tat de porter atteinte au régime capitaliste, en socialisant au pro-
fit de la collectivité des consommateurs, par la suppression des
intermédiaires commerciaux et la production fédérale, un» part
chaque jour croissante d'instruments d'échange et de production.
« Parmi les modes d'organisation prolétarienne s'efforçant d'abou-
tir à la transformation totale de la société capitaliste, les institu-
tions coopératives de consommation forment dès maintenant les
organes essentiels d'une répartition collective des richesses. Elé-
ments de transformation sociale : elles sont donc socialistes par
nature » (1).
Au Congrès de Tours (1912), à la su! te de deux Congrès tenus la
même année l'un à Roanne (2), par TCnion coopérative, l'aulre à
Paris, par la Confédération des Coopératives socialistes, ces deux
(1) Compte rendu du Congrès, p. 41 et s.
(2) Le compte rendu abrégé en a paru dans l'Union coopérative, n" du
15 novembre 1912.
Maxime Leroy 44
690 LIVRE VI. LES SOCIÉTÉS COOPERATIVES
groupes rivaux ont fusionné sous le nom de Fédération natio-
nale des Coopératives de consommation, organe d'émancipa-
tion des travailleurs. Cette doctrine avec ses fins anlicapilalistes
a été conservée dans le u pacte d'unité » sous cette forme,
qu'il y a lieu de reproduire exactement : tous se sont déclarés :
(; D'accord sur les principes essentiels de la coopération tels
qu'il on été formulés par les Pionniers de Rochdale et appliqués
depuis lo.rs avec un succès croissant par des millions de tra-
vailleurs dans tous les pays, à savoir :
« La substitution au régime compétitif et capitalisteactuftld'un
régime où la production sera organisée en vue de la collectivité
des consommateurs et non en vue du profil ;
« L'appropriation collective et graduelle des moyens d'échange
et de production par les consommateurs associés, ceux-ci gar-
dant dorénavant pour eux les richesses qu'ils ont ou auront
créées... » (1).
Discutée, l'utilité sociale et socialiste de la coopération, Xavier
Guillemin, qui fut secrétaire de la Bourse des coopératives socia-
listes, l'a définie dans les termes suivants : « Le principe de la
coopérative est intéressant en ce sens qu'il a surtout pour but de
démontrer que l'amélioration des conditions économiques est
dans l'organisation du travail systématisé et de la transformation
du principe de la propriété individuelle en propriété collective,
en enlT'vant aux producteurs tous moyens de capitalisation per-
sonnelle, mais en leur donnant surtout le travail rémunérateur,
la sécurité du lendemain et l'assurance contre toutes les vicissi-
tudes de l'existence » (2).
A coté de la coopération syndicaliste ou socialiste, il y a la
coopération bourgeoise, neutre ou confessionnelle, enfin la coo-
pération jaune, qui est mi-patronale, mi-ouvrière, avec des ten-
dances anti-syndicalistes. La première est quelquefois appelée:
école de Saint-Claude ou d'Amiens ; la seconde : école de Nîmes.
(1) Compte rendu du /.Y« Congrès de la co.^pè ration socialiste (1912;,
p. 15.
(2) Almanach de la coopération socialiste pour 1910, p. 198. Cf. du même
auteur : Les Syndicats agricoles et la coopération {Humanité, n° du
29 mars 19l0j.
CIIAPITHE l. — GÉMÎRALITÉS 691
Avanl la fusion, la bourgeoise el la c jaune » ont été groupées à
l'Union coopérative, dile Union de la rue Christine (Paris).
« Nous appelons jaunes, écrivait un rédacteur du Bulletin de la
Bourse des Coopératives socialistes, M. Marcel Mauss, les Coopé-
ratives patronales, les Coopératives d'ouvriers fondées par le
patron, subventionnées par lui, destinées à atlachdr l'ouvrier à
son usine, à son entreprise. De ce nombre sont les Coopératives
du P. L. M., ce fleurondu Comité central (de l'Union coopérative)
et les Coopératives de l'Est, qui figurent au bilan des action-
naires sous la rubrique : « Institutions patronales ». Nous appe-
lons jaunes, ces Coopératives où les ventes à crédit sont payables
àlusine, où l'exclusion de l'usine entraîne l'exclusion de la so-
ciété, où les conlre-maitres et le maître sont maîtres, où le patron
possède desactions, la plupart des actions par lui-même et par ses
jaunes.
(( Est bourgeoise, toute Coopérative sans solidarité externe ou
interne, qui ne l'ait rien pour ses membres, sinon de leur donner
de l'épicerie et de leur rendre leurs sous, qui ne fait rien pour
émanciper le prolétariat (I). »
DitTérentes, hostiles même, ces diverses formes de Coopé-
ratives ont toujours cherché à se grouper fédérativement.
Elle s'attiraient mutuellement, "même en se combatla.it. On a
voulu démontrer, avec quelque succès, semble-t-il, mais spécieu-
sement, en voulant faire une preuve trop complète, que
toutes ont, à leur base, les mêmes principes fondamentaux.
Toute Coopérative, bourgeoise ou jaune d'étiquette, qu'elle le
veuille ou non, serait un organe de socialisation de la production
et de la consommation ; exception faite pour des sociétés capi-
talistes s'intitulant faussement Coopérative, c'est-à-dire, aux
termes de pacte d'unité, les sociétés « qui allouent un dividende
au capital-action, en sus d'un intérêt limité ou qui limitent le
nombre de voix proportionnel au nombre des actionnaires, ou qui
donnent à leurs membres un nombre des actions, ou qui ne con-
fèrent pas la souveraineté à l'assemblée des actionnaires ». Entre
l'ex-Union coopérative de la rue Christine et l'ancienne Bourse des
(1) Bulleùa de la Bourse des Coopératives socialistes, n" 77, noveinbre
1905.
692 LIVRE VI. LES SOCIÉTÉS COOPERATIVES
Cooppralives socialistes, il y aurait toujours eu la matière d'une
alliance (]ui ne serait pas qu'administrative. Picard a fait cettedé-
monstration au Congrès de Paris (1912), au nom de l'Union delà
rue Glirisline : cette unité de tendances résulterait du programme
des neutres qui vise d'aborJ et principalement à l'abolition du pro-
fit sous toutes ses formes, aussi bien du profit prélevé sur l'ouvrier
par le patron, par le moyen de la plus-valup, que du profit prélevé
sur le consommateur par l'intermédiaire. » Enfin les neutres se
rapprocli -raient des socialistes en se refusant à distribuer des di-
videndes aux actionnaires et des boni au capital, « les ristournes
et dividendes devant être distribués aux consommateurs au pro-
rata de If^ur consommation (t) ».
Hist 'nquement, on ne peut contester qu'il y ait tendance à
l'unilicaiitm de toutes les Coopératives dans un sens socialiste:
cela résulta des débats et des décisions du Congrès coopératif de
Hambouru (l'JlO) qui a modifié les statuts de l'Alliance coopéra-
tive internrilionale fondée en 1905. Une correspondance du jour-
nal Z" Temps l'a elle-même fait remarquer :« Les principales
modifications apportées à la constitution coopérative donnent
une intlii ation très nette de l'évolution de coopératives vers les
idées soi ialistes. Si ellçs s'interdisent encore de prendre part à la
lutte des ( Ias>e3, elle subissent cependant les tendances anticapi-
lalistes de la majorité ouvrière de leurs membres (2 . «Après
Ch. Gide, et dans le même sens, Picard a en eifet, observé qu'en
Suisse et en Allemagne les Coopératives neutres sont administrées
par des soivalistes (3).
M. Cil. Gide a demandé qu'« aux gigantesques associations de
produi;leuis qui surgissent de toutes parts les consommateurs
opposass'iit des associations plus puissantes encore ». Et de
l'évoluiion de ces associations, il a fait le tableau suivant : a Dans
une preimi-r'^ étape victorieuse, faire la conquête de l'industrie
commercia >^\ dans une seconde, celle de l'industrie manufactu-
rière, dans >ine troisième enfin, celle de l'industrie agricole, tel
(1) Compte rendu du IX^' Congres de la coopération socialiste fl912),
p. 8.
(2) Temps, n° du 17 septembre 1910.
(3) Coitipte rendu du /X« Congrès de la coop,;ration socialiste, ^. d ;
cf. p. 30.
CHAPITRE I. — GÉNÉRALITÉS 693
doit être le programme de la coopération par tous pays (1) ». Na-
turellement, à la suite de telles afGrmations, ce théoricien a pu
écrire — quoique très hostile au socialisme — que« l'article essen-
tiel du programme socialiste, à savoir la socialisation des n oyens
de production, peut être accepté par le coopératisme (2) ». M. de
Boyve a confirmé : « Nous faisons du socialisme, puisque nous
travaillons à la transformation du système compétitif en système
coopératif, en vue d'aboutir à la suppression du salariat » (3).
Ces citations sont expressives et ne trahissent pas leur con-
texte.
Undesthéoricienset praticienssocialistesles plus autorisés, Henri
Sellier, ancien président duconseild'adminislralion delaRevendica-
tion, membre du cercle des coopérateurs socialistes dePuleaux(4),
a également montré l'identité de fond des deux coopérations. Eu-
gène Fournière est arrivé aux mêmes conclusions (5), enfin, fait
peut-être encore plus significatif, la syndicaliste Coopérative de
Saint-Claude a déposé un vœu en fav(>ur de l'unité au VU" Congrès
socialiste (deuxième session) tenu en juillet 1910, à la Bellevil-
loise (6).
Ces militants ont remarqué que le comité central de l'Union
coopérative a fait de la « coopération socialiste, sans en accepter
l'étiquette » ; que « pour les socialistes, comme pour les neutres,
le but de la coopération est l'élimination du profit capita-
liste » ; que la coopération est un agent d' « expropriation gra-
duelle » des capitalistes, tout au moins industriels et com-
merçants. « Au profit de qui s'établit cette évolution sociale? Au
profit de la classe ouvrière. Au détriment de qui ? Au détri-
ment de la classe capitaliste et parasitaire ». Et Sellier, partisan
de la lutte des classes, qui est rejetée par Ch. Gide et de Boyve,
conclut pour toutes les sociétés coopératives : « Par conséquent,
(1) La Coopération 1900 , p. 91-92.
(2) Les Sociétés coopératives de consommation (2^ éd. 1910 , p. 271-272.
(3) Coopérateurs, Unissez-vous (Emancipation, n° mars 1910).
(4) La Revendication adhérait alors à l'Union coopératiAe et à la B. G. S.
(5) E. Fournière, U Unité coopérative (1910).
(6; Compte rendu, p. 135. Dans le même sens, voir les discours de Pois-
son et de Héliès, au IX^ Congrès de la coopération socialiste. Compte
rendu, p. 13 et s.
694 LIVRE VI. — LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIYF.S
qu'on le veuille ou non, la coopérative est un organe de classe. »
Lebas dira plus lard : « du moment qu'on fait de la coopération,
on fait par cela même du socialisme (1)». D'ailleurs Ch. Gide a dit
formellement qu'elle est ci destinée à transformer complètement
et même à éliminer graduellement le salariat, en donnant aux
travailleurs la propriété de leurs instruments de production, et
à supprimer les intermédiaires, y compris l'entrepreneur (2) ».
Sans doute, mais il faut néanmoins remarquer, avec quelques
membres du IX® Congrès coopératif, que toutes ces démonstrations
seraient inutiles si le pacte d'unité avait maintenu dans la décla-
ration commune, expressément, le principe ancien de la lutte
de la classe (3).
Des divergences tactiques — des « divergences secondaires ^) a
écrit Ch. Gide^ sép raient donc les deux coopérations; et qu'ils le
voulussent ou non les coopérateurs neutres travaillaient, avec
les socialistes, mais sans le savoir, ni le vouloir, d'une façon
plus pacifique, il est vrai, à accuser entre les classes l'antago-
nisme économique élevé à la dignité de principe par les socia-
listes. La coopération, doctrine et pratique nées au cœur du pro-
létariat, c'est à servir le prolétariat qu'elle tendrait, quelles que
soient les mains qui la manient, par une sorte de choc en retour,
jusque sous les efforts de ceux qui paraissaient vouloir la réduire
au rôle d'organe de conservation et d'union des classes. Voilà
pourquoi le Congrès coopératif socialiste de Calais (1911)
«donna mandat au Comité confédéral de la coopération socialiste
d'entreren pourparlers avec le Comité central de l'Union coopéra-
tive » en vue d'une fusion sur la base des statuts votés à Calais (4).
(1) Compte rendu du Ville Congrès de la Coopération socialiste (Calais,
1911), p. 43. — Dans le même sens, TARBonniEcu, au VIII« Congrès socia-
liste (II* cession, 1910j. Compte rendu, p. 128 et s.
(2 La Coopération, p. 130.
(3) Compte-rendu, p. 90 et s... En sens contraire, v. la déclaration de la
Fédération des Coopératives du Pas-de-Calais. Compte rendu, p. 94.
(4) Compte-rendu, p. 59 et s.
'CHAPITRE II
FORMATION DES COOPERATIVES
A la clifTérence de ce qui se passe pour les Syndicats, Bourses
et Fédérations, la formation d'une Coopérative n'est pas soumise
à des régies ou à des nécessités précises analogues à celles qui
découlent du métier. Elle naît suivant les besoins locaux, soit
])Our remédier aux insuffisances du commerce ou à la cherté
des vivres, soit incidemment, pour fournir à des ouvriers ou em-
ployés congédiés pour faits de grève des emplois leur permettant
de ne pas quitter le pays, soit enfin à la suite d'une grève pen-
dant laquelle les chômeurs apprirent à ne pas compter sur le
crédit de leurs fournisseurs ordinaires.
Le sens de la solidarité, la qualité de salarié, voilà les conditions
nécessaires pour créer un Syndicat. Pour créer une Coopérative,
il faut n plus des capitaux; sinon des capitaux liquides, du crédit.
Comme le fait remarquer une brochure de propagande coopéra-
tive, cet argent doit être cherché dans la classe ouvrière, parmi
les futurs clients de la Société. « Rien ne vaut la souscription in-
dividuelle de tous ceux qui veulent bénéficier de la Coopérative,
en tant qu'achats. Si vous n'avez pas de souscripteurs de parts so-
ciales, vous n'aurez pas de consommateurs, et, sans ces derniers,
la Coopérative ne peut pas vivre. La première besogne des créa-
teurs d'une Société coopérative est donc de trouver des souscrip-
teurs consommateurs (l). »
La Coopérative doit naître par la coopération, voilà le prin-
(1) Xavier GmiLEmu, L'organisation coopérative {i909), p, 5.
690 LIVRE VI, LES SOCIÉTÉS COOPERATIVES
cipe. Pour réunir 'la somme nécessaire à la création de la Verrerie
ouvrière d'Albi, il fut émis parmi les Syndicats des lickels de
souscription à 20 centimes pour une somme de 500.000 francs,
lesquels donnaient droit n^/tamment de participer au tirage d'une
loterie.
L'argent recueilli, il y a alors à organiser le magasin, les ser-
vices d'achats et de vente. Des réunions préparatoires, puis une
assemblée générale donnent forme et vie légale à tous ces ser-
vices ; et c est elles qui élaborent, tout au moins votent les statuts.
La Fédération des Coopératives et le M. D. G. fournissent tous
renseignements sur ces divers points d'ordre commercial, juri-
dique ou administratif dont les principales difficultés sont solu-
tionnées par des modèles de statuts et de règlements (1).
En principe, la Société, qu'elle ait en vue la consommation ou
la production, reste indéfiniment ouverte à de nouveaux membres
(adhérents ou actionnaires) et sa durée peut être fixée à 99 ans,
maximum légal (article 4 des statuts de la Fédération natio-
nale).
De même qu'il ne doit y avoir qu'un^Syndicatpar métier ou in-
dustrie dans une commune (ville, quartier, région), de même il ne
doit y avoir, en principe, qu'une Coopérative tout au moins par
quartier, par commune. Il ne s'agit encore que d'une tendance.
Le Congrès coopératif de Troyes :i907) «invita les militants, là
où il existe plusieurs Coopératives adhérentes à la B. S, C, à les
fusionner, afin de concentrer dans une grande Société les intérêts
généraux du prolétariat local ».
L'application de la règle est conseillée plutôt qu'imposée, ainsi
que cela a eu lieu au début pour les Syndicats, par les premiers
statuts de la C. G. T. (Limoges, 1895) ; mais il faut cependant re-
marquer qu'elle tend à devenir rigoureusement obligatoire (2).
Pour obvier aux inconvénients de la centralisation, les Sociétés
(1) On trouvera des « conseils pratiques » pour l'organisation d'une Coo-
pérative, dans l'Ahnanach de la Coopération française et suisse pour
iPiP, p. 46.
'2; Le Congrès coopératif de Calais (1911), appliquant largement la règle,
accorda un délai de deux ans à la « Montmartroise » pour fusionner avec
la « Prolétarienne » dans le XYIII^ arrondissement, à Paris {Compte rendu,
p. 69).
CHAPITRE 11. — FORMATION DES COOPERATIVES G97
ont le droit (dont elles usent) d'ouviir des succursales: ainsi à
Paris, la Bellevilloise a neuf succursales, l'Egalilaire quatre ; en
province, l'Union de Limoges, douze.
a) Adhésions.
« Il est nécessaire, déclare le pacte d'unité, que chaque con-
sommateur adhère à une Société de consommation... » En prin-
cipe, tout consommateur est admis, quelles que soient ses opi-
nions : avant l'unité, ne pouvaient adhérer à la Confédération des
Coopératives socialistes que les Sociétés pouvant justifier du ver-
sement de 0,10 par membre et par an à la propagande socialiste
(art, 2,2°). Chaque Société restera désormais maîtresse de sa doc-
trine, sous la seule réserve que « ne pourront être admises les
Sociétés qui imposent à leurs membres Fadhésion à une organisa-
tion politique ou confessionnelle (1) ».
Ne seront pas considérés, au moins provisoirement, comme
« organisation politiques » les Svndicats 2). Resteront donc li-
cites les Sociétés qui n'accepteront que des ouvriers ou employés
confédérés conformément à la règle admise, aux débuts, jusqu'à
la veille des congrès unitaires, par l'Union d'Amiens et par la Fa-
mille du XV arrondissement, à Paris.
En fait, dans la plupart de ces groupements, il suffit au can-
didat d'être présenté par deux membres.
L'admission est prononcée par le conseil d'administration :
ainsi en décident notamment les anciens statuts-modèles de la
Confédération coopérative.
Les syndiqués, de même que les adhérents à Tlnternationale
ouvrière, avaient un privilège avant l'unité (il ne sera sans doute
pas supprimé) : celui d'être admis, sans parrainage ; mais pour
eux, comme pour les syndiqués (sauf exception, par exemple, à
l'Union d'Amiens) une décision du conseil est cependant néces-
saire.
Dans les Coopératives de production la règle es^t plus sévère.
(1 Un délai de cinq ans a été accordé aux Sociétés adliérentes à l'Unité
pour modifier leur statut intérieur dans ce sens (L'Action coopérative,
n" du ler janvier 1913).
(2 Sur cette « entorse aux principes », voir Compte rendu du XI« Con-
grès de la Coopération socialiste ;1912), p. 58 et s. (Poisson; ; p. 68 et s.
(Sellier); p. 90 (Boudios .
698 LIVRE VI. — LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES
« Pour que ne pénètrent point parmi les associés, lit-on dans la
réglementation intérieure de l'Emancipatrice, imprimerie com-
muniste^parisienne, de mauvais éléments, ni surtout des indi-
vidus voulant fausser le but de leur entreprise, les travailleurs
associés exigent de fout camarade un stage d'un an ; pendant ce
laps de temps. le camarade pourra oublier tout ce qui lui pro-
vient du monde actuel de production ou d'exploilation capita-
listes. »
Les Français et les étrangers sont admis sans distinction, comme
dans les Syndicats; et il n'est institué aucune différence à raison
du sexe, du mariage ou de l'âge des adhérents. Sur ce point ce
sont les principes syndicalistes qui font également loi. Ainsi à la
Prolétarienne du XYlIl"^ arrondissement (Paris), la compagne
d'un coopérateur décédé a les mêmes droits à la solidarité que la
femme légitime : et elle ne fait pas davantage de distinctions
entre enfants légitimes et naturels ( l). C'est la règle qui tend de
plus en plus à être admise.
C'est de la femme que dépend le succès des Coopératives de
consommation ; c'est pourquoi les plus grands efTorts sont faits
pour l'attirer. Une association a même été fondée pour coor-
donner ces efforts, sous le nom de Ligue des femmes coopératrices.
Aux termes de l'article II des statuts, elle a « pour but de faire
delà propagande pour développer la coopération socialiste et
l'éducation sociale de la femme. Cette propagande se fera par des
réunions, conférences, brochures, affiches, fêtes, etc. La Ligue
étudiera en outre les moyens de faire entrer les femmes dans les
conseils d'administration des Sociétés coopératives, d'éduquer et
de former les répartilrices, d'établir des surveillances féminines
dans toute la partie commerciale qui la concerne. Enfin la Ligue
des Femmes s'occupera aussi de toute la partie éducative et no-
tamment des Groupes de Pupilles. Sa propagande, par chacune
de ses adhérentes, devra être permanente et active. Elle s'exercera
sans cesse dans le milieu social de chacune (2) ».
(1) Sous la Commune, les pensions attribuées aux fédérés blessés étaient
réversibles à la femme légitime ou non, à l'enfant reconnu ou non, en cas
de décès.
(2, Bulletin de la Bourse des coopératives socialistes, n° mars 1910.
CHAPITRE 11. FORMATION DES COOPERATIVES 099
Dans le même ordre d'idées, il y a lieu de signaler la créatiorj
de groupes de pupilles par de nombreuses Coopératives (1).
La demande d'affiliation ne comporte pas seulement une adhé-
sion aux statuts, mais encore la souscription soit d'une cotisation,
soit d'une part sociale ou d'une partie de part sociale. Cette part,
généralement fixée à 50 francs, qui quelquefois monte à 100 francs
(comme à la Bellevilloise, par exemple}, est, à l'ordinaire, versée
soit par fractions périodiques, soit par retenues faites sur les
trop-perrus. Le cotisant n'est qu'un adhérent ; seul le proprié-
taire d'une part, dont un dixième au moins aura été versé, est
sociétaire.
Les parts sont nominatives et indivisibles et le même socié-
taire, s'il peut en posséder plus d'une (2), n'a cependant droit
qu'à une voix dans les assemblées. Elles ne donnent ouverture à
aucun dividende, mais seulement à un « intérêt limité » (art. 4,
des statuts). En principe, l'action devrait être gratuite, conformé-
ment aux règles doctrinales : ainsi Proudhon avait proscrit lin-
térêl dans sa Banque du Peuple. Des raisons pratiques ont fait
cette exception : pour attirer « la part d'épargne de la masse des
salariés », il a paru « nécessaire de lai payer un intérêt au moins
égal à celui accordé par les sociétés capitalistes (3) >).
La valeur de l'action est fixe, à la différence de celle des titres
capitalistes (4).
Limitation de l'intérêt (5), fixité de la valeur du capital versé,
proscription du dividende, voilà les trois différences, fort impor-
tantes, qui distinguent une action coopérative d'une action finan-
cière ordinaire.
1) V. un article sur les Pupilles, dans YHuinanité, n" du 25 novembre
1909.
2) Le Congrès unitaire de Tours 1912) rejeta une proposition de Delmas
tendant à fixer à cinq le nombre maximum d'actions que pourrait posséder
chaque coopérateur {L'Action coopérative, n» du ler janvier 1913).
(3) Rapport de la B. G. S. au Congrès ;de Calais sur » l'utilisation de
l'épargne dans la Coopération», Compte rendu, p. 123.
(4) Au Congrès unitaire de Tours 1912), la Fédération des Coopératives
de l'Est demanda que le taux de l'intérêt fût limité à 40 0 au maximum ;
la Prolétarienne (Paris), proposa l'interdiclion complète de l'intérêt : les
deux motions furent rejetées [U Action coopérative, n" du 1^'' janvier
1913).
(5) A la Coopérative de Rochdale l'intérêt est fixé à 4 0, 0.
700 LIVRE VI. LES SOCIÉTÉS COOPERATIVES
Si un sociétaire se trouve propriétaire de plus d'une part par
décès^ donation), il doit, en principe, soit en demander le rem-
boursement à la Société, soit consentir à un transfert (1).
b) Exclusion.
L'exclusion des adhérents ou sociétaires est prononcée par l'as-
semblée générale : par un vote représentant plus du tiers des
membres présents, décide l'Emancipatrice. Elle peut également
être prononcée, au moins à titre provisoire, en cas de motifs
graves, par le conseil d'administration. Dans ce cas, le prix no-
minal de sa part est remboursé à l'exclu, sous déduction des
pertes et sans qu'il puisse faire valoir aucun droit sur le fonds de
réserve.
Les trois motifs d'exclusion communément prévus sont les sui-
vants : ne pas faire d'achats à la Coopérative pendant une cer-
taine période (en principe, les paiements sont au comptant, con-
formément au principe rochdalien), l'impolitesse à l'égard des
employf!s, les actes de nature à troubler la solidarité entre coopé-
rateurs.
c) Orgmiisalioii inlérieiire.
Le mécanisme administratif de chaque Société coopérative
comprend normalement trois rouages : l'assemblée générale, le
conseil d'administration, la commission de contrôle ; souvent un
quatrième : le gérant.
1) L'assemblée générale
L'assemblée générale est théoriquement le rouage central :
c'est d'elle que vient l'impulsion. En principe, il y a une as-
semblée générale par an (La Prolétarienne, de Soissons, L'Union
ouvrière, deFloing^ La Ménagère, de Monthermé), le plus souvent
une fois par semestre (L'.4î<rore sociale, d'Oyonnax, la Bressane,
de Bourg, la Fraternelle, de Saint-Quentin, V Avenir, du Haut-
Montreuil, les Persévérants, de Saint-Denis, Wihiion, d'Amiens),
(1) L'Union coopérative de la rue Christine ne payait un intérêt qu'aux
actions prises au dessus du minimum statutaire d'actions.
A Rochdale, cliaque sociétaire doit possédei' cinq actions de vingt-cinq
francs chacune ; et le maximum est fixé à deux cent quarante actions.
CHAPITRE 11. — FORMATION DES COOPERATIVES 701
très rarement à des dales plus fréquen les : à Rochdale, tous les
trimestres.
Convoquée, conformément aux formalités légales, par le cou»
seil d'administration, elle est valablement constituée lorsque les
sociétaires présents forment le quart du capital social, sauf lors-
qu'il doit y avoir vole sur la modification aux statuts, dissolution
de la Société, augmentation du capital social.
Elle nomme son bureau.
L'ordre du jour est établi par le conseil d'administration.
Les votes ont lieu, en général, à mains levées. C'est un prin-
cipe (en France aussi bien qu'en Angleterre) 1\ que chaque so-
ciétaire n'a qu'une voix, même si les statuts l'autorisent â possé-
der plus d'une action (art. 4 des statuts.)
A la Verrerie ouvrière (qui n'est pas, au sens propre, une Coopé-
rative, mais s'en rapproche) (2), chaque sociétaire a un nombre
de voix qui varie avec le nombre d'actions qu'il possède : De 1 à
2 actions : une voix ; de 3 à 6 actions : deux voix : de 7 à 14 ac-
tions : trois voix ; de iîj à 30 actions : quatre voix; de 31 à 62
actions : cinq voix ; de 63 à 126 actions : six voix ; de 127 à 254
actions : sept voix ; de 253 à 510 actions : huit voix ; de 511 à
999 actions : neuf voix ; de 1.777 actions et au-dessus : dix voix.
Ce n'est qu'en ypparence que cette règle a un caractère individua-
liste, car à la Verrerie ouvrière, ce sont des organisations ou-
vrières qui sont propriétaires des actions (3).
L'article 43 des modèles de statuts de l'ancienne B. C. S. déter-
minait dans les termes suivants les attributions de l'assemblée gé-
nérale : « 1 " L'assemblée générale ordinaire entend les rapports
des administrateurs et de la commission de surveillance sur la
situation de la Société, sur le bilan et sur les comptes ; 2" elle
discute et, s'il y a lieu, approuve les comptes; 3"^ elle autorise
tout emprunt avec ou sans hypothèques ou tout placement de
(1 C'est ua des principes de l'Ecole de Rochdale, initiatrice du mouve-
meut coopératif.
(2) Le fondateur de la Fédération des Bourses du travail, Pelloutier, est
un des fondateurs de la Verrerie. V. E. Alibert, La Verrerie ouvrière
d'Albi [Mouvement socialiste, 1899, n» 19).
(3) La Verrerie était adhérente à la Confédération des Coopératives socia-
listes. Elle a pris part au Congrès de Calais (1911).
702 LIVRE VI. LES SOCIÉTKS COOPERATIVES
fonds, en fixe les conditions ; 4° elle nomme les administrateurs
à remplacer et les commissaires de surveillance pour l'exercice
suivant.
(( Elle délibère et statue souverainement sur toutes questions
qui ne sont pas du ressort du conseil et lui confie tous les pou-
vsirs suj)plémenlaires qui seraient reconnus utiles. »
Aux ternies de l'article 4 des statuts unitaires, ne peuvent être
admises à la Fédération nationale les Sociétés « qui ne confèrent
pas la souveraineté à l'assemblée des sociétaires. »
11 appartient au Comité confédéral et, en appel, au Congrès, de
décider si telle Société donne ou non la « souveraineté, au sens le
plus large, à ses actionnaires, conformément à celle règle volée en
conformité d'une proposition insérée dans le pacte d'unité.
2) Le conseil d'administration
Dans les conditions déterminées par l'assemblée générale, il a
tous les pouvoirs d'achat, vente et gestion commerciales. « Il pour-
voit, dit l'art. 30 des modèles de statuts, à l'établissement, à l'amé-
nagement et à l'approvisionnement des magasins sociaux, à la
préparation, selon les procédés qui paraissent les plus conve-
nables, des denrées et marchandises destinées à la répartition, il
règle le mode, les conditions et le prix de répartition de chaque
objet. Il peut traiter, transiger, donner tous désistement, main-
levée avec ou sans puemenl et accepter fous legs ou toutes do-
nations qui pourront être faits à la Société. Il convoque l'assem-
blée générale, arrête les comptes à lui soumettre et propose, s'il
y a lieu, la répartition des trop-perçus. Il représente la société
en justice, tant en demandant qu'en défendant. »
Le Conseil nomme et révoque les employés.
Il suspend ses membres qui nuiraient moralement ou maté-
riellement à la Société.
Les fonctions d'administrateur sont, en principe, gratuites. A la
Bellevilloise, les administrateurs reçoivent des jetons de présence
dont le taux est fixé à 3 0/0 des recettes jusqu'à un chiffre
d'affaires de 60.000 francs par semaine.
CHAPITRE II. FORMATION DES COOPERATIVES 703
Aux termes d'une décision du Congrès confédéral d'Amiens
(1906) les Conseils d'administration devraient être composés de
membres élus par l'assemblée générale parmi les sociétaires pro-
priétaires, d'une part, et, d'autre part, de délégués des Syndicats
groupés à la Bourse locale du travail, enBn de délégués des em-
ployés. Ce système est admis très exceptionnel lement : par les
Coopératives de consommation de Saint-Claude, de Mon tataire, d'An-
gers, d'Amiens, de Cherbourg, d'OuUins. « Composé de cette façon,
avait-il étédit au Congrès confédéral d'Amiens, un Conseil ne peut
administrer arbitrairement, chacun ayant à répondre de ses actes
devant son Syndicat (l). »
De nombreuses Sociétés exigent que les administrateurs, choisis
parmi les sociétaires ou employés, soient syndiqués confédérés,
tout au moins choisis parmi les adhérents de cercles d'études
ayant pour objet la suppression du salariat.
Voici comment il est procédé à l'Union d'Amiens. Ce sont les
Syndicats groupés à l'Union locale de Syndicats qui désignent les
administrateurs, ainsi que les contremaîtres, mais ces désigna-
tions doivent être ratifiées par l'assemblée générale de la Coopé-
rative. Une préférence est accordée au Syndicat des employés qui
désigne trois délégués, « parce que, dit une notice, plus d'apti-
tudes co'ntnerciales » (2).
En principe, les administrateurs sont élus ou délégués pour un
an, le minimum légal étant de six ans, mais de nombreuses socié-
tés les renouvellent tous les ans pour habituer tous les ouvriers,
pensent quelques militants, à faire œuvre administrative : cette
mesure, d'autres militants, tels Xavier Guillemin, pensent que si
elle est « démocratique », elle a l'inconvénient de faire des
chambres coopératives un champ d'expérience, ce qui a pour effet
de l'empêcher de prospérer. A l'Emancipatrice, ils sont nommés
pour deux ans, à la Verrerie ouvrière d'AIbi et à la Paix
(1) Compte rendu du Congrès, p. 43 ; cf. Latapie. Les Coopératives
{Le Socialiste, iy05, n» 138. p. 87 et suiv.l.
(2) a Dans chaque Coopéralive (belge, il y a deux employés attachés au
comité exécutif ; ils ont droit de vote au Conseil, et nous ne craignons
rien, puisque ce sont des camarades que nous avons choisis parmi nous. »
Léonard, député de Charleroi au Congi'ès coopératif de 1900, Compte
rendu, p. 182.
704 LIVRE VI. LES SOCIÉTÉS COOPERATIVES
de Roubaix, pour trois ans, à la Maison du Peuple de Bordeaux,
pour un an, à la Bellevilloise, pour dix-huit mois renouvelables
par liers tous les six mois. Celle dernière société adnnet la réégi-
bilité. mais en fait aucun administrateur sortant ne se repré-
sente immédiatement pour une nouvelle période. Grâce à cet
usage, il y a conciliation entre hs deux systèmes, l'un qui exagère
la permanence, l'autre la mobilité des conseils administratifs (1).
La Bellevilloise, la Revendication de Puleaux, d'autres Coo-
pératives encore ont perfectionné ce système administratif par
l'institution de « Cercle de coopérateurs ».
Le Cercle désigne souvent (dans la région parisienne, par
exemple; les administrateurs et contrôleurs, ainsi que les membres
de diverses commissions techniques : l'assemblée générale (2) ra-
tifie ensuite ces désignations.
Au Congrès de Calais, Delmas a appelé les Cercles a les mo-
teurs moraux des sociétés (3) ».
(( Cette organisation, d'après les renseignements fournis par une
feuille de propagande, se recrute parmi les ouvriers, salariés, syn-
diqués, ou pour ceux qui ne pouvant être syndiqués, appartien-
nent à un groupe d'études sociales ayant pour but la suppression
de l'exploitation capitaliste et la transformation de la propriété
individuelle en propriété collective. Toutes les questions d'ordre
général sont étudiées dans le Cercle el les décisions (4) qui y sont
(1) A Rochdale, les statuts prévoient l'élection d'un président, d'un tré-
sorier et d'un secrétaire tous les trimestres. Il y a trois administrateurs
et cinq directeurs.
(2) Compte rendu, p. 53.
(3; Humanité, n° du 30 mars 1910 (art. de Poisson) et du 3 avril 1913.
(4 Le Conseil de la Fédération des Coopératives de la région parisienne
a défini dans les termes suivants le rôle de ces cercles :
« Les cercles remplissent, au point de A'ue de la coopération, le même
office que les groupes au point de vue politique, se réunissant une ou
deux fois par mois avec une commission administrative préparant le tra-
vail. Le rôle des cercles de coopérateurs peut se diviser en trois parties:
i° l'éducation coopérative ; 2° l'éducation administrative ; 3° la fondation
et l'organisation d'œuvres d'éducation et de solidarité sociales.
Le cercle des coopérateurs ne devra jamais perdre de vue que l'idéal
coopératif consiste en la réunion entre les mains des consommateurs, par-
ticulièrement des travailleurs qui y sont intéressés, des moyens d'échange
et d'organiser la production par les consommateurs eux-mêmes. Le cercle
doit, cojiséquemment, étudier sous toutes ses faces le problème de l'échange
CHAPITRE IL — FORMATION DES COOPERATIVES 70o
prises sont transmises au conseil d'administralion qui les cnor-
donne et les met en pratique ». C'est le Conseil des Anciens (1).
et de la production, connaître le fonctionnement des organismes qui sont
"cliargés de les mettre en pratique et qui peuvent être considérés comme les
bases de la société de demain. C'ast aussi son devoir de propager les prin-
cipesdela coopération parmi tousles travailleurs, au milieu desquels il existe,
que l'ignorance seule peut retenir en dehors des sociétés coopératives.
L'éducation admiolstrative ne pouvant être obtenue que par la pratique
des affaires, le cercle devra donner à tous les camarades la possibilité
d'acquérir l'expérience nécessaire en les déléguant dans les commissions
statutaires, en les conseillant, en les soutenant dans les conflits inévi-
tables dans les assemblées générales. Mais, en retour, chaque camarade
doit se souvenir qu'il est responsable de ses actes devant le cercle et doit
s'incliner devant les décisions prises, car s'il est permis à chacun d'avoir
une conception spéciale des choses, lorsqu'il s'agit de la mise en pratique,
l'avis général doit prévaloir. Cette discipline morale est absolument néces-
saire et l'e.xpérience prouve que c'est dans les sociétés où l'on en a le plus
tenu compte que les résultats ont été les meilleurs.
C'est également devant le cercle que devront être portés tous les con-
flits intéressant la Société, c'est lui qui doit pousser la direction dans les
grandes lignes, sans cependant trop diminuer l'initiative des commissions.
En ce qui concerne les œuvres d'éducation (pupilles, chorales, groupes
artistiques, etc.), il est incontestable que le rôle du cercle est de s'occuper
de leur fondation et de leur gestion, mais cette question ayant été déjà
résolue par la Fédération, nous n'en parlerons que pour mémoire, chacun
étant bien convaincu que c'est par l'éducation de l'enfant que nous pour-
rons réaliser notre idéal d'émancipation sociale.
Mais comme le résultat de la coopération socialiste est de créer dans
toutes les sociétés un milieu social nouveau, nous devons y développer
toutes les œuvres de mutualité et de solidarité, afin que ceux qui sont des
nôtres trouvent un appui, un réconfort contre toutes les vicissitudes de
l'existence ouvrière. Là, le champ d'expériences et de réalisations est im-
mense et peut permettre à tous les membres du cercle d'apporter leur
collaboration, quelles que soient leurs aptitudes.
Le programme d'action que nous venons d'indiquer est déjà immense,
cependant ce n'est rien, car c'est la vie entière qui peut être englobée
dans la coopération.
Quant au recrutement des membres du cercle, il nous semble qu'ils ne
doivent être acceptés qu'autant qu'ils donnent toutes garanties à l'orga-
nisation. Dans la plupart des cercles de la région parisienne on exige que
les adhérents soient syndiqués ou qu'ils appartiennent au Parti socialiste ;
mais les milieux coopératifs sont tellement variés, que nous ne voulons
pas indiquer de règles trop absolues, laissant aux militants de chaque
Société le soin de fixer les conditions d'admission suivant le milieu dans
lequel ils se trouvent. » [Revue nocialiste, 1910, n° 304). Cf. Poisson,
A propos des cercles syndicalistes Humanité, n°du 30 mars 1912).
(i) Compte rendu, p. 52 et s. (1912j.
Maxime Leroy 45
70(1 LIVRE VI. LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES
En principe, il ne doit exister qu'un Cercle par Coopérative :
deux (( cercles syndicalistes » furent rejelés par la Fédération de
la Seine pour canse de superfétation (avril 19l2j.
Le Congrès coopératif de Calais (I9M) essaya de diminuer,
djns une mesure appréciable, les prérogatives de ces Cercles en
leur enlevant le droit d'envoyer des délégués particuliers dans les
Congrès (1 ■ ; mais ce vote ayant causé un grand mécontentement,
lecomité confédéral décida, « conformément à l'esprit deceltedé-
cisiou », que les cercles « couiinueraient à figurer sur les con-
trôles de la Confédération et auraient voix consultative dans ses
délibérations ».
Ils n'ont que voix consultative dans les Congrès (art. 18).
Le nombre des aduiinislrateurs est variable : 9 à la Verrerie ou-
vrière et à la Ruche S 'Janaise, 7 à i'Emancipatrice, 18 à la
Bellevilloise, 21 dans le projet de Coopérative de l'usine et des
champs de Lyon, .32 à l'Union dWmiens, 21 à la Maison du
Peuple, de Bordeaux, 15 à la Cordonnerie ouvrière, de Paris, et à
la Paix, de Roubaix.
Le Conseil se réunit : tous les moi^, à l'Avant-garde du pro-
grès, de Rocroi, à l'L'nion, de Tromelennes; toutes les semaines,
à la Prévoyante, de Sorendal. à La Famille, de Sevrésy, à La La-
borieuse, de Froyes, à l'Avenir, du Haut Montreuil, à l'Avenir so-
cial, de Saint-Denis ; deux fois par semaine à La Bellevilloise, a
l'Egalitaire du X'= arrondissement (Paris) ; tous les 15 jours à la
Maison du Peuple, de Mohon, à La Mortaise, à la Fraternelle
du XVIIP arrondissement (Paris), à la Syndicale, de Vincennes ;
au moins tous les trois mois à la Verrerie ouvrière.
Dans certaines Société-, le conseil se réunit par s[)écialités à
des dates différentes : la boulangerie, tel jour, les tissus, tel jour,
l'épicerie, tel autre jour. Ce système est admis, par exemple, par
les coopéraleurs de Sainte-Savine.
Les incompatibilités suivantes sont admises, en général, entre
les fonctions d'administrateur et les situations suivantes : être
1) Humanité, n" du 24 janvier 1912 (La kédération parisienne a décidé
que les Sociétés adhérentes auraient voix délibératives à ses assemblées).
CHAPITRE 11. FOKMATION DES COOPERATIVES 7l)7
commerçant, èlre proclie parent ou allié des employés, n'avuir
pas consommé un certain minimum à la Société.
Aux termes d'une décision du Congrès confédéral d'Amiens
I (1906) (l), chaque conseil d'administration devrait rendre
compte de sa gestion, tous les six mois, devant les bureaux des
Syndicats locaux assemblés à cet effet.
3i La commission de contrôle ou de surveillance
De même que le conseil d'administration, la commission de
surveillance est un organisme prévu par les lois. Ses membres
sont nommés dans les mômes conditions que ceux du conseil
d'administration.
Comme son nom l'indique, elle contrôle et surveille la gestion
administrative de la Société : elle a donc le droit de prendre com-
munication des livres, de vérifier la concordance des entrées et
des sorties.
A la fin de chaque exercice, elle fait un rapport dont lecture
est donnée à l'assemblée générale.
Elle peut, en cas de besoin, convoquer directement l'assemblée
générale.
Il y a lieu de noter que des incidents fréquents se produisent
entre les administrateurs, les employés et les contrôleurs, parce
que ceux-ci ont tendance à sortir de leurs altiibulions Itgalcs et
statutaires : ils essaient de diriger au lieu de se borner à sur-
veiller. On peut se demander si ces exagérations irrégulières ne
tiennent pas à la nature même du pouvoir de contrôle : l'exemple
des Parlements rapproché des mudesles commissions coopératives
inclinerait à faire proposer une réponse pessimiste à cette ques-
tion.
4) Autres commissions
En oulre de ces conseils, les Sociétés coopératives compren-
nent presque toutes une commission de propagande, quelques-
(1) CompU re-iidu, p. 192 et s.
708 LIVRE VI. LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES
unes, des commissions de vente, d'achat, de solidarilé et de ré-
partition des bénéfices, soit l'une ou l'autre de ces commissions,
telle VA^o'ore Sociale, d'Oyonnax, La Pros'périté, de Gui«e,
La Fraternelle, de Saint-Claude, L'Emancipatrice, de Paris.
Ces coniinissions n'appellent aucune observation particulière.
5) Employés ict ouvriers
Les employés sont embauchés par le Conseil d'administration,
en principe, après concours, du moins dans les grandes Coopéra-
tives, lorsque l'emploi a un caractère technique (comptables, cais-
siers, etc.). Ils peuvent être choisis en|de!iors des sociétaires : dans
la théorie, ce sont des « associés » et non pas des subalternes
« salariés i>. Guillemin disait au Congrès coopératif de 1900,
« que les employés des Coopératives doivent être considérés
comme des collaborateurs et non comme des salariés » (\).
Les emplovés doivent être affiliés (la règle n'est pas toujours res-
pectée) au Syndicat confédéré de leur profession (2 , et, de même
qu'en Angleterre, il leur est défendu de constituer des Syndicats
spéciaux (3). Sur ce point, le Congrès confédéral d'Amiens a
confirmé la règle posée par les Congrès antérieurs des Coopéra-
tives socialistes, à Nantes (1905), à Troyes (1907), à Monthermé
(1909) (4). Les employés étant représentés au conseil d'adminis-
tration, il n'y a pas, en principe du moins, d'opposition entre
leurs intérêts et ceux de l'administration de la Coopérative (5).
(1) Compte rendu, p. 78.
(2) Compte rendu du Congrès de Calais (1911), p. 67.
(3; La Fédération des Coopératives socialistes de la région parisienne re-
fusa de discuter, en 1911, avec un comité intersyndical du personnel des
Coopératives (V. l'ordre du jour inséré dans VHumanité, n° An il ']\i\n
i9il).
(4) Compte rendu du Congrès d'Amiens, p. 194; Compte rendu du
Congrès de Troyes, p. 147 et s. V^. Almanack de la Coopérative socialiste
pour 190i, p. 31 ; pour 19U, p. 96.
5 Alt)ert Thomas a publié, dans Vllunuoiitédu 8 novembre 1909, la dé-
claration de principes des ouvriers de la Verrerie ouvrière d'Albi ; elle
fournit une utile indication sur l'esprit des ouvriers et employés des
Coopératives :
« Les ouvriers de la Verrerie Ouvrière, comprenant la nécessité d'une
CHAPlTRt; 11. — FORMATION DKS COOPfîiiATIVES 7Ul)
En 1911, la Dellevilloise a exclu un de ses administrateurs
pour avoir essayé de provoquer une grève parmi les employés.
La commission d'enquête de la Coopérative déclara dénier le
droit aux employés de faire grève, car dans une Coopérative il
n'y a ni patron ni ouvrier ; il n'y a que des associés qui doivent
chercher à s'entendre (1).
Cependant il y a souvent des difficultés entre employés et ad-
ministrateurs. Ces difficultés (auxquelles il a élé fait allusion
déjà), on en aura l'écho dans les quelques lignes suivantes em-
pruntées à une protestation publique des employés de la Belle-
villoise : elles y sont toutes reproduites :
Partout, dans les Coopératives, c'est un concert de plaintes
contre le personnel. Les employés sont les pelés, les galeux, à qui
on fait endosser toutes les fautes, celle des administrateurs et les
leurs propres, mais, par contre, ils ne sont jamais à l'honneur
lorsque vient le succès, qui est pourtant dii presque toujours à leurs
efforts.
Ainsi, à la Bellcvilloise, on frappe toujours sur les employés ; au
discipline volontaire indispensable à la prospérité de l'œuvre qui lui est
confiée ; conscients de la part de responsabilité qui incombe à chacun
d'eux, s'engagent à maintenir partout et toujours, par des discussions cour-
toises, la bonne harmonie qui ne doit cesser d'exister entre les citoyens
ayant subi les mêmes peines, travaillant au même but, pénétrés des sen-
timents de mutuel respect et d'affection que se doivent des hommes de
cœur, des citoyens conscients, dont l'attitude en toute circonstance doit
être une force pour ceux qui les détendent, un démenti pour ceux qui les
attaquent.
« Quelles que soient les circonstances et la situation de l'usine, ils ne peu-
vent, sous peine de trahison, oublier qu'ils sont les mandataires du prolé-
tariat organisé.
« Celui qui, sous prétexte de lilterté, se livre à des abus, manque ou né-
glige son travail, injurie sans motifs ou accuse sans preuves un camarade
de travail proclame par cela ra^me qu'il est indigne des principes d'indé-
pendance dont il se réclame.
« C'est un inconscient on un traître ! Dans les deux cas, c'est un auxi-
liaire du patronat qui doit être rigoureusement chassé de l'usine.
« Une telle attitude ne peut exercer qu'une action démoralisante sur les
jeunes ouvriers et les nouveaux admis à l'usine. Loin de permettre des
améliorations, les travailleurs conscients seraient chaque année astreints à
de nouveaux sacrifices, et la Verrerie acculée insensiblement à la plus
malheureuse des faillites : La faillite >norale ».
(1 Voi.v du Peuple (àpropos d'un conflit), 1911, n" 582.
710 Ln'RE VI. LES SOCIRTKS COOPERATIVES
Cercle des Coopérateurs, c'est, riiabituelleritournelle, ù ce point que
la plupart des employés l'ont quitté ou le quitteront certainement.
Si les employés de la Bellevilloiac ont un salaire assez rémunéra-
teur, chacun ne sait-il pas que, quel que soit leur travail, leur an-
cienneté et leur dévouement à la Coopérative, aucune garantie
n'existe pour eu.\. Ils sont livrés à l'arbitraire le plus complet et
qui n'est tempéré par rien, puisque le Cercle des Coopérateurs, ce-
pendant composé de syndiqués, ne se sert de sa puissance que
pour mieux mater les indépendants.
Aussi, à la Bellevilloise, on n'ose plus discuter, tellement les em-
ployés, qui ont droit statutairement à deux places dans le conseil,
ne veulent plus ou plutnt n'osent plus présenter de candidats, par
crainte de représailles.
A ce sujet, le cas de notre camarade Guillon est typique. Ce ca-
marade délégué par ses collègues employés pour les représenter au
conseil d'administration, vient d'être suspendu de ses fonctions
d'administrateur, par décision du Cercle, et radié de celui-ci, pour
avoir pris part à la grève des préparateurs en pharmacie qui eut
lieu ces temps-ci, à la pharmacie de la Bellevilloise, et ce malgré
que ce camarade ne fit grève que sur rinjonction du Syndicat et
qu'une entente fût intervenue entre le Syndicat et la phar-
macie (1).
La difficulté relative au salaire (2) pose une des questions les
(1 La Bataille sym/icalisle, n° du 21 mai 1911 {La vie coopérative. A
lu Bellevilloise). — Sur le conflit de la Fédération des Coopératives de la
Seine avec le Syndicat des employés d'épicerie, voir la protestation de cette
dernière organisation dans la Bataille syndicalisie du 9 octobre 1911, et
la réponse Be point de vue des Coopératives, par C. Mutschler), dans le
n" du 11 octobre 1911. Cf. Eug. Laval, Employés et coopératives ^Bataille
syndicalisie, n" du 14 novembre 1911 ; Le Bellevillois (llenriet , Syndiqués
et coopérateurs [Bataille syndicaliste, n" du 10 novembre 1911 l
(2) En 1910, de graves difficultés se sont élevées entre le Syndicat des
boulangers parisiens et la Fédération des Coopératives parisiennes relative-
ment au travail de nuit Celui-là en demandait la suppression (V. Huma-
nité. n°' des 6, M, 22 et 24 avril, 8 mai i91Û; Guerre sociale, n" du
27 avril ; Bulletin de la Bourse des Coopératives socialistes, 1910, n° 131 ;
la Bellevilloise (Paris) a établi un rouleiuent tandis que la Fraternelle
(Paris), fondée par le Syndicat des boulangers, maintenait les anciens
usages. — Ces difficultés se sont renouvelées en mai 1913 : le Syndicat des
boulangers parisiens a imposé la mise-bas aux services de boulangerie des
Coopératives de la région parisienne, sauf à une, comme si elles étaient
des institutions patronales V. la protestation de la Fédération nationale
des coopératives dans V Humanité, n"» du 8 et du 11 mai 1913.
CHAPITRE 11. FORMATION DES COOPERATlVtS 711
plus délicates de l'action ouvrière. Les Coopératives, qui salarient,
sont exposées adonner des salaires soit trop élevés, soit trop bas :
dans le premier cas, elles créeraient une aristocratie d'ouvriers,
qui, en définitive, bénéficieraient injustement de la solidarité des
consommateurs, salariés comme eux, mais alors à des taux infé-
rieurs ; dans le deuxième cas, elles s'exposeraient à être accusées
d'exploiter des camarades, sous le prétexte de propagande syndi-
cale, au bénéfice des consommateurs, salariés comme eux, mais
alors à des taux supérieurs. De ces deux dangers, celui-ci est le
plus proche.
Dans le courant de l'année 1910, la Fédération des Coopéra-
tives socialistes de la légion parisienne a publié une étude statis-
tique sur les conditions de travail dans vingt Sociétés de Paris et
de la banlieue. Il est intéiessant de la reproduire :
Le chiffre de salaire a été ramené pour toutes les Sociétés et
pour toutes les catégories d'employés à la journée de travail, soit
6 jours par semaine, puisque toutes les Sociétés observent le repos
hebdomadaire. Une Société ne fait faire à --es répartitrices que
.5 h. 1/2 de travail par jour. Une Société ne paie le salaire définitif
qu'après un stage de six mois à un taux inférieur ; c'est le tarif dé-
finitif qui a été retenu. Les salaires mensuels ont été divisés par 25,
nombre moyeu de journées de travail.
i° Epiciers. — Dans quatre Sociétés, les salaires sont de /francs,
une de 7 fr. 15, deux de 7 fr. 50, une de 7 fr. 67, une de 8 francs.
Moyenne : 7 fr. 34.
. 2° Chefs de raijons ou de dépôt. — Une de 7 fr. 80, deux de 8 francs,
deux de 8 fr. 33, une de 8 fr. 90, une de 10 fr. 80. Moyenne :
8 fr. 60.
3° bouchers. — Une de 8 fr. 33, deux de 9 fr. 33, deux de 10 francs,
une de 10 fr. 63. .Moyenne : 9 fr. 30.
4» Chefs bouchers. — Une de 10 fr. 63, une de 12 fr. 50, une de
13 fr. 33. Moyenne : 12 fr. 15.
.5° Cavistes. — Quatre de 7 francs, trois de 7 fr. 50, une de 7fr. 70,
une de 8 francs. Moyenne : 7 fr. 35.
fj° Chefs de caves. — Une de 8 francs, une de 8 fr. 50. deux de
10 francs. Moj'enne : 9 fr. 12.
70 Charcutiers. — Une de 7 fr. 50, une de 8 francs, une de 8 fr. 33,
une de 8 fr. 60, Moyenne : 8 fr. 10.
712 LIVRE VI. LES SOCIÉTKS COOPERATIVES
8° Chefs charcutiers. — Une de 9 fr. 16, une de 11 fr. 65. Moyenne :
10 l'r. 40.
9° Employés aux vêtements. — Une de 5 fr. 83, une de 6 francs,
une de 7 fr. 70, une de 8 francs. Moyenne : 6 fr. 59.
10" Chefs dp rayons de vêtements. — Unede 9 fr. 16, une de 10 fr. 10.
Moyenne : 9 fr. 58.
11» Comptâmes et Chefs. — 6 francs, 7 fr. 70, 8 fr. 40, 8 fr. 83,
9 fr. 60. 10 francs, 11 francs, 12 francs. Moyenne : 9 fr. 20.
12° Bouldnyers. — Deux de 8 fr. 15. Moyenne : 8 fr. i5.
13° Pâtissiers. — Une de 8 francs, une de 8 fr. 15. Moyenne :
8 fr. 07.
14° Répartitrices. — Une de 3 fr. 25, une de 4 fr. 25, une de 4 fr. 60,
une de 4 fr. 75, une de 5 francs, une de 5 fr. 50, deux de 5 fr. 83.
Moyenne : 4 fr. 88.
Dans plusieurs Sociétés, les répartitrices sont payées au même
tirif que les lioinmes.
Banlieue.
observation. — Les Sociétés de banlieue occupent proportionnel-
lement un plus grand nombre de répartitrices que les Coopératives
parisiennes. Dans un certain nombre de Sociétés, elles ne font que
<S heures ou 7 lieures de travail Ue Uaix des salaires est très variable,
en raison surtout de la différence d'importance des Sociétés.
Salaires.
.N'ous ne trouvons en réalité, dans les Coopératives de banlieue,
que trois catégories : répartiteurs, cavistes, répartitrices.
Voici, d'après notre enquête, les salaires payés ;
i" Répartiteurs. — Un employé a un salaire de 6 francs, un de
6 fr. 40, un de 6 fr. 65, trois de 7 francs, un de 7 fr. 20, un de
7 fr. 50. .Moyenne 6 fr. 85.
2° Cavistes. — Un de 6 fr. 66, deux de 5 francs. Moyenne : 5 fr. 50.
Un caviste est porté comme étant payé 1 franc de l'heure, mais
nous ignorons s'il fait sa journée complète. Une Société paie le rin-
çage de ses litres aux pièces, à raison de 1 franc le cent.
3° Répartitrices. — 7 sont payées de 3 à 4 francs ; un à 4 fr. 75 ;
un à 4 fr. 80 ; un à 5 francs ; un à 5 fr. 85. Moyenne : 3 fr. 85.
CHAPITRE 11. FORMATION DES COOPERATIVES. 713
Comme nous le disons plus haut, certaines répaititrices font des
journées de 7 ou 8 heures seulement.
4° Comptabilité. — Est faite généralement par le M. D. G. au prix
de 35 francs par mois fl).
Non moins délicate esl la question du temps de travail. De l'en-
quète à laquelle sont empruntés les renseignements ci-dessus, il
résulte que la moyenne de travail dans les Coopératives de Paris
et de la banlieue est de 9 heure» 12; que dans les restaurants
coopératifs cette moyenne monte à 11 heures 40.
Comme l'a fait remarquer le coopérateur Mulschler, le pro-
blème ne peut pas être résolu empiriquement, au gré des admi-
nistrateurs et des employés et ouvriers, mais conformément à la
méthode syndicale, par exemple à celle emplovée en Alle-
magne (2) : par des contrats ou tarifs collectifs discutés entre ou-
vriers, organisés au titre de consommateurs dans leurs Coopéra-
tives, au titre de producteurs dans les Syndicats groupés à la
G. G. T. (3) « Comme nous sommes consommateurs et produc-
teurs en la même personne, nous sommes obligés, pour ne pas
vivre en état de conflit avec notre propre conscience à deux faces
d'intérêts, à trouver une base d'entente que nous ne pouvons
trouver que dans l'organisation collective et scientifique des in-
térêts en présence, où ce ne sera plus l'arbitraire ou la force qui
décident, mais les lois et calculs d'une technique impersonnelle
devant lesquels la raison des uns et des autres s'inclinent volon-
tairement comme devant une équation mathématique ou une
comptabilité bien tenue (4). »
En Angleterre, les employés et ouvriers de Coopératives reçoi-
vent le salaire le plus élevé de la localité, tel qu'il a été fixé par
(i) Bulletin de la B. G. S., n» juillet 1910.
i2) L'Office du Travail de l'Union centrale des Coopératives allemandes,
qui chargé de veiller à l'application de ces contrats collectifs est composé
à la fois de représentants de Syndicats et de Coopératives, a été trans-
formé : 5 membres au lieu de 2 ont droit d'assister aux débats avec voix
consultative pour le secrétaire de l'Union des Coopératives et celui de la
Commission générale des Syndicats {Bull, de la B. C. S., 1909, n» 121, p. 10).
(3) Dans le même sens. Il Brujuet, Coopération et socialisme {Bulletin
de la B. C. S., n° janvier 1910).
(4 G. Mdtschler, Les employés des Coopéraliies Bulletin de la Bourse
des Coopératives Socialistes de France, 1909, n^s 119 et 121;.
714 LIVRE VI. LES SOCIÉTÉS COOPERATIVES
le Syndicat. S'ii y a des difficultés, elles sont portées devant un
comité d'arbitrage formé par le comité parlementaire des Trade-
Unions et le comité exécutif des Coopératives.
En attendant que des contrats de ce genre ou des comités d'ar-
bitrage I) puissent être élablis, les Coopératives paient les
employés au tarif syndical, du moins en général, les journées de
repos hebdomadaire et de congé n'étant pas défalquées. Par
exemple, à l'Union, d'Amiens, les salaires sont fixés par le Svn-
dicat auquel appartient chaque eni|)loyé. Le V11I« Congrès socia-
liste international (Copenhague, 1910) a décidé dans ce sens que
les « Coopératives socialistes ont pour devoir de lutter dans leurs
Sociétés... 2' pour que les conditions de salaire et de travail des
Coopératives soient réglées d'accord avec les Syndicats » (2 .
Le droit au label (affiche délivrée aux commerçants payant
leurs ouvriers au laiif syndical; a été fixé pour les Coopératives
par une délibération de la section des Fédérations de la C. G. T.,
à la suite d'un rapport d'Emile Pougel : n*v auraient droit que
les Coopératives créées par des Svntlicats et ouvertes aux seuls
syndiqués. D'autre part, le label devrait être délivré par l'intermé-
diaire de la Fédération du métier dont dépend la Coopérative (.3).
Cette règle n'est pas mise en pratique.
Une autre difficulté vient de l'inégalité des situations et des
salaires.
Toutes les Coopératives n'appliquent pas le principe de l'éga-
lité, tout au moins de l'équivalence des fonctions : les ouvriers
et emplovés n'v reçoivent pas des salaires égaux; la durée du
travail e.-t variable; les gérants louchent des plus-values (par
exemple à la Bellevilloise) (4). Les hommes et les femmes ne sont
pas toujours pavés au même tarif en violation du principe syn-
dical : à travail égal, salaire égal.
« Quel que soit sa fonction ou son sexe, lit-on dans une cir-
culaire de l'Emancipatrice, chaque camarade dépensant sans
(1) E QuiLLEKT, Conseils arbitraux Humanité, n° du 27 janvier 1913).
(2 Compte i endu, p. 483.
3, Voix du Peuple, 1903, n» 121.
(4) Sur un essai de réglementation des profils, voir La Verrerie ou-
vrière. R'ipports du Conseil d'administration Procès verbaux des As-
semblées générales des 19 et 20 mai 1903 ^1904^ p. 41.
CIIAI'ITHE 11. FORMATION DES COOPKRATI VES 715
compler tous ses efforts el toute son énergie pour la prospérité d3
l'œuvre commune, qu'il soit employé de bureau ou compositeur,
brocheur ou conducteur, il recevra la même rétribution. Les
travailleurs de l'Emancipatrice se déclarent solidaires les uns des
antres et quelles que soient les fondions que certains d'entre
eux pourront occuper par voie d'élection, ils déclarent (|ue tous
ont les mêmes droits et les mêmes devoirs ; ils veulent que tous
travaillent avec la même ardeur et les mêmes espoirs (1). »
Quel est l'avenir de l'organisation égali'aire de l'Emancipa-
trice ? Daudé-Hancel, l'un des secrétaires de la Fédération natio-
nale des Coopératives, a écrit que « le coopératisme tend vers le
communisme absolu (2 ».
6) Le
Ouelques Coopératives ont un administrateur-délégué; les
autres n'ont qu'un emplové principal, le plus souvent appelé
gérant, agent sans grande initiative sous la direction immédiate
du Conseil d'administration.
(1 E. Guereau a écrit sur la question ces quelques lignes qui résument
bien la question :
« L'on ne peut, à mon avis, appliquer à une catégorie de camarades,
qui ne sont que l'infime minorité de la classe ouvrière organisée, le ré-
gime communiste sans léser gravement et pécuniairement, dans son déve-
loppement, l'organisation qui prendrait cette décision a priori, ainsi que
la majeure partie de ses membres obligés de subir de longs cliômages et
de maigres salaires parce qu'inorganisés ou pas encore assez fortement
pour obtenir une amélioration à leur sort.
L'on no pourra, sans créer une cla?se privilégiée d'individus au sein
même de la classe ouvrière, établir ce régime qu'au fur et à mesure que
notre classe forcera le patronat à augmenter les salaires et diminuer les
heures de travail Faute de cela, l'on mettrait dans l'obligation les cama-
rades organisés coopérativement, et qui, de ce seul fait, détiennent une
parcelle de patronat, à ne profiter d'aucun des avantages de l'organisa-
tion, mais seulement d'en supporter toutes les charges.
En effet, notre devoir est, nul ne le contestera, de payer nos employés
plus largement que ne le fait le patronat, de leur payer le repos hebdo-
madaire et une partie de leur salaire en cas de maladie, etc., etc., en exi-
geant toutefois de leur part un dévouement comparable. » {Bull, de la
B. C. S., 1900, n° 127, p 4 .
[2i Le Coopératisme 1901 , p 08.
71G LIVRIC VI. — LIÎS SOC[i':tÉS COOPÉRAllVIiS
En Angleterre, les gérants des diverses succursales se groupent
en (I managers councils » : rouage important à (jui esl reconnu un
certain droit d'iniliilive administrative et commerciale, nolani-
ment celui de présenter des propositions au conseil d'adminis-
tration. Son rôle esl double : éviter les froissements entre gérants
et administrateurs ; faire profiler chaque association de l'expé-
rience du principal employé ainsi moralement intéressé à son
bon fonctionnement (1).
g) Trop-perçii ou ristourne.
L'écart entre le prix de vente au détail et le prix de revient
constitue un profit — le profit du vendeur, les frais généraux
déduits (y compris les réserves pour parer sux fluctuations du
marché, l'amortissement du capital, enfin les cotisations statu-
taires) : les Coopératives le distribuent à leurs membres au pro-
rata de leurs achats sous le nom de boni, de trop-perçu ou de ris-
tourne. L'invention de cette règle revient à un des pionniers de
Rochdale, le chartiste Charles Howarth.
Quelle est la nature de la ristourne?
Quelques théoriciens- considèrent que la ristourne n'est qu'une
sorte de redressement de compte, en fin d'année, après le bilan.
Elle ne constituerait donc pas un enrichissement pour celui qui
la reçoit, à la façon d'un dividende, mais la simple réparation
d'une sorte d'erreur voulue en partie, par prudence commer-
ciale. Au fond, ce serait sa date de distribution et l'importance
de la somme qu'elle représente qui dissimuleraient sa vraie na-
ture et la feraient inexactement considérer comme un bénéfice
de rentier. Le fait que la fixation du prix véritable des denrées
n'intervient définitivement qu'en fin d'année, au moment du
bilan, ne saurait pas plus modifier son caractère restitutif que le
fait de la totalisation annuelle de tous les trop-perçus jour-
naliers.
Les partisans de ce système disent alors que la ristourne pro-
fite au consommateur de la môme manière que le client d'un
grand magasin bénéficie de l'abaissement général des prix et de
l'allocation de primes restilutives, grâce à une meilleure organi-
1) Ollivier, Gérance et commandite {Bat. Si/ndicaliste, n" du
S avril 1913 ; B. Lavebgnk, La fusion coopérative et la gérance responsable.
CHAPITRE II. FORMATION DES COOPKRATIVES 71T
sation intérieure; il y aurait seulement plus grand profit, mais
non point autre profit à aller dans la Coopérative où les prix se-
raient simplement j)lus justes. En somme, ce serait en tant
qu'acheteur que le coopéraleur toucherait son boni annuel ; [)as
de rente, une épargne.
On peut faire des objections à cette oj)inion qui n'est qu'en
partie exacte : on croit que le profit va au coopéraleur, simple
acheteur, parce que l'on n'a pas détaillé les diverses opérations
qui précèdent son achat dans la boucherie ou la boulangerie
communes. A l'analyse, on voit qu'il n'est pas un simple ache-
teur, mais aussi un spéculateur au sens commercial du mol. Le
langage courant qui ne retient du coopérateur que sa qualité de
consommateur a fait oublier sa dualité économique.
La Coopérative est un groupement de personnes qui se sont
concertées en vue de la consommation. Cela s'entend de soi ;
mais comment procéder? On réalisera, par exemple, cet objet en
achetant en commun à des détaillants libres : dans une pareille
organisation les bénéfices faits par les associés seront très limités ;
ils n'affecteront que le prix d'acquisition au détail, sans faire
de prélèvement sur le gain propre des marchands. Supposons
maintenant un groupement moins simple : les associés ont acheté
en gros, puis ils se sont partagés en détail les denrées,
suivant certains calculs. Dans ce cas, les associés n'ont pas été de
purs acheteurs comme dans l'espèce précédente : il y a spécu-
lation ; une opération commerciale a précédé le contrat civil
d'achat. Une administration, des magasins, une comptabilité
sont alors nécessaires : c'est la Coopérative de consommation,
rivale du commerce libre, commerçante elle-même. Le coopé-
rateur, qui abandonne le service des achats en gros et des ventes
au détail à des administrateurs et à des employés, ne voit que le
second acte de l'opération, l'acte de la ménagère allant faire ses
emplettes, acte civil de simple consommation ; d'où la croyance
que la ristourne va au consommateur dans les mêmes conditions
qu'à un client du commerce à riui l'on remet, après chaque achat,
des bons donnant droit à des primes restitutives. Il y a eu plus,
dans la Coopérative. En réalité, le boni représente à la fin de
l'année non seulement une épargne civile, mais encore le bé-
718 LIVRE VI. I-ES SOCIÉTÉS GOUPKRATl VliS
néfice du commerçant, qui a acheté en gros à de lionnes
conditions, une dîme parasitaire, comme disent les théoriciens
socialistes; par conséquent, beaucoup plus qu'une prime,
simple charge des frais généraux qui n'aiîecte nullement^ en
principe du moins, le bénéfice de l'intennédiaire ; beaucoup plus
enfin qu'une économie d'achat.
Le coopérateur touche un fort bénéfice, parce qu'utie spécula-
tion heureuse sur les prix du marché l'a permis ; il le touche en
tant que spéculateur, sans travail propre, rien que par le jeu des
lois économiques utilement et adroitement mises à son service.
Il y a par conséquent dividende, au sens capitaliste du mot, bé-
néfice d'actionnaire, arrérage de rentier, le fait d'être partagé
entre plusieurs peisonnes ne pouvant avoir pour' effet de trans-
former le caractère du gain réalisé grâce à une opération »jui, éco-
nomiqueinent et juridiquement, n'est pas dilTérente en soi de
celle d un marchand ou d'une société anonyme ordinaire. Si la
ristourne représente eu partie l'abaissement de prix dû à une
bonne organisation ou une simple éconon)ie, elle représente aussi
et en même temps ce bénéfice de spéculation; elle a donc un
double caractère civil et comnjercial et, dans celle mesure, le
coopérateur fait figure de capitaliste.
La part de la tradition reconnue, il y a lieu de rechercher si cette
répartition n'est pas cependant, par son objet, étrangère à 1 idée de
dividende. Dans une société anonyme, tout le profit va aux action-
naires : dans une Coopérative une partie va statutairement à des
œuvres de solidarité. Première différence: l'esprit des acheteurs-
vendeurs coopérateurs est solidariste ; ils ne se bornent pasii faire
des gains matériels ; ils ont des ambitions inorales : réglementer
la consommation suivant certaines lois de justice ; améliorer le
confort de la vie; rendre la concurrence économique moins
âpre ; augmenter les besoins, rendre plus facile leurs satisfac-
tions ; pour tout dire, i'is visent à « l'organisation d'une sociélé
harmonique » (t . Celte ambition de désintéressement (partiel)
est marquée précisément dans leur vocabulaire : ils appellent
leur dividende un troj) perru pour écarter d'eux (et ils lécarteut
(l) V. la Déclaration de principe votée au Congrès coopératif de Calais
(1911). Compte rendu, p. 115.
CHAPITRE II. FORMATION DES COOPERATIVES 711)
en partie, sincèrement) l'idée d'un bénéfice illégitime. On aurait
tort de n'attacher aucune importance à cette nuance expressive
de langage : si, juridiquement, le mot est en partie inexact, il a
moralement une valeur certaine.
Mais voici une différence plus profonde. Si la ristourne est de
nature commerciale, si elle est partagée en fin d'exercice aux
coopéraleurs en taat que spéculateurs, ce n'est pas commercia-
lement qu'elle leur est distribuée : c'est le chitïre de la consom-
mation de l'adhérent qui, on l'a vu, fixe sa part dans le profit.
Ce mode de calcul de la répartition, voilà la grande originalité de
la coopération rochdalienne ; par lui est voilée l'idée capitaliste ori-
ginaire. Déjà égaux dans les assemblées générales, quel que soit le
nombre de» actions possédées par eux. les actionnaires sont encore
maintenus dans l'égalité, idée chère au prolétariat, au moment
du partage des bénéfices : vis-à-vis du bilan ils ne sont que des
consommateurs «ans distinctions d'ordre capitaliste. Ici le
coopératisrae rejoint le syndicalisme.
Ce n'est que très exceptionnellement que les Coopératives se
refusent à distribuer une partie de leurs bénéfices à leurs
membres (l : la concurrence du commerce leur fait une obliga-
tion de ne pas faire appel qu'aux sentiments désintéressés des
consommateurs. « Pas de ristourne, a écrit Eugène Fournière,
pas de coopérateurs, même socialistes (2i. » Elles leur distri-
buent donc une partie des gains (3); et le reste va aux œuvres
de solidarité et de propagande sociale dans des proportions va-
riables.
Les statuts modèles édités par l'ancienne B. C. S. décidaient,
à l'article 41J, que les « trop-pendus, déduction faite des frai» gé-
néraux et autres charges sociales, seraient répartis comme suit :
iOO 0 0 à tous li's >uciétaires ».
{) Le Voruit de Gand ne distribue pas d'argent, mais des jetons de
marchandises. Ce système est également suivi par la Lutèce sociale, coo-
pératiA-e parisienne
(2 E. FocRNiKRE, L' unité Coopérative, p. 52. Cf. ce cjuc dit Ponard de
Saint-Claude au IV^ Congrès coopératif. Compte rendu, p. 69.
(3) En 26 années, la Bellevilloise a distribué sur une vente s'élevant à
79.709. 6S1 francs) 3. 508.964 fr. 15 de trop perçus à ses membres. Pour
1912, le montant des trop-perçus s'éleva pour 8.594 membres, au
21 juillet) à 199.293 fr. 50 (V. La Belle cilloise, n» du 10 novembre 1912).
720 LIVRE VI. LES SOCIÉTÉS COOPERATIVES
En voici le commentaire par un ancien secrélaire de la
B. es.
« L'article des statuts qui fait la répartition des trop-pen;us à
100 0/0 est le seul logique, puisque ces trop-perçus à distribuer
doivent être nets et déj^'agés de tous les prélèvements statutaires.
Kxemple : Si les bénéfices bruts qui découlent de l'exercice annuel
sont de 10.000 francs [les frais généraux déduitsi et que l'on prélève
d'après les décisions statutaires ou autres :
10 f/o au fonds de réserve, soit 1.000 i'v.
10 o/(, à la solidarité, soit 1 000 .
10 o/q à la propagande générale, soit 1.000 »
10 f Q au fonds de développement, soit .... 1 000 »
10 " ù aux amortissements ordinaires, soit . . . 1.000 »
5.000 .
il restera donc 5.000 francs nefs à partager entre les sociétaires
au prorata de leurs achats, à raison de 100 0/0 (1).
Au.x termes de l'article 33 des statuts de la Verrerie ouvrière
d'Albi, 60 0/0 des bénéfices sont attribués aux actions, à titre de
dividende, et 40 0 G au personnel, mais ces 60 0/0 sont distribués
collectivement, sous forme de pensions de retraites et secours pour
invalidité ou cbôniage, et, en fait, on l'a vu plus bant, les ac-
tions, qui sont nominatives, ne sont que détenues par ceux au
nom desquelles elles sont inscrites, les organisations actionnaires
ont pris l'engagement d'attribuer « les bénéfices de l'usine du
prolétariat à des œuvres de défense ou d'action ouvrière (2).
L'Emancipatrice, a imprimerie communiste » parisienne, dé-
cide, à l'article 34 de ses statuts, que les bénéfices ne peuvent
être employés qu'au développement des affaires ou à celui
« d'œuvres de solidarité ou de propagande sociale, a Elle sup-
prime donc la ristourne. Ainsi qu'il est dit au commentaire des
statuts, les ouvriers associés ne pourront jamais, sous aucun pré-
texte, demander dans leur intérêt une partie quelconque des bé-
néfices de rimprinierie communiste » (3). La Bellevilloise sur
(1 X. Glillemim, L'orr/anixation coopérative, p. 42,
2 La Verrerie ouvrière. Rapport du Conseil d'administration, Pro-
cès-rerbaux des assemblée.! générales des 19 et 20 mai i 905 (1904),
p. 47.
(3 L'Emancipatrice. Statuts. Organisation générale (1901-1905 , p. 23.
CHAPrTRE 11. FORMATION DES COOPÉRATIVKS 721
216.000 francs de bénéfices nels, en 1909, a allribué
55.000 francs à diverses œuvres (I).
'3) L'Humanité, n° du 7 novembre 1909.
'Voici, d'après un placard de propagande, la liste des œuvres créées ou
aidées par cette Coopérative qui, à cette époque, comprenait, rappelons-le,
7.383 membres :
Education. — 1» Un patronage pour la coéducation pour les enfants de
8 à 16 ans, comprenant promenades et jeux divers, le dimanche, cours de
solfège, chant, violon, mandoline et diction;
2" Une symphonie mixte pour adultes ;
3» Une société chorale mixte pour adultes;
40 Un groupe sportif ;
5» Un groupe artistique;
6" Une Université populaire La Semaille, faisant deux conférences par
semaine sur tous les sujets ;
7» Une l)ibliothèque de prêt gratuit de livres à domicile, tenue par les ca-
marades de La Semaille ;
8° Subvention à l'o?uvre d'éducation La Ruche, de Sébastien Faure ;
9° Subvention à l'œuvre d'éducation L'Avenir social, de Madeleine "Ver-
net ;
10° Un cours d'espéranto ;
Mutualité. — i° Pharmacie Mutualiste (Vente de médicamenis au prix
de revient) ;
2° Service médical : consultations gratuites 9 consultations par semaine)
pour tous les sociétaires et leur famille ;
3° Une caisse de prêt gratuit avançant sur la seule demande du socié-
taire 40 0 0 de son action sans intérêts ;
A° Une caisse de solidarité accordant, après enqut'-te, aux sociétaires
nécessiteux, un don en marchandises, sans obligation de remboursement;
50 Une caisse de décès donnant à la veuve ou compagne d'un sociétaire
une somme de 100 francs;
6° Subvention à la caisse des malades des employés de la BeUevilloise.
Propagande et solidarité sociale. — Cotisations statutaires ; subvention
à la propagande coopérative (environ 500 francs par an) ; à la Caisse de
grève de la Confédération générale du Travail (1.000 francs par an) ; à
l'Union des Syndicats de la Seine (ôOO francs par an) ; obole aux grèves
pour une somme d'environ 500 francs.
La Société accorde le lait et le pain gratuit aux sociétaires grévistes, sur
présentation de leur carte de grève.
Elle cède à prix coûtant les denrées nécessaires aux soupes communistes
en cas de grève ; elle fournit gratuitement le uiatériel et prête ses locaux.
Concours pn-té par les groupes récréatifs (chorale, symphonie groupe ar-
tistique) aux organisations ouvrières.
Œv,vr es philanthropiques. — Sont également subventionnés :
La Caisse des Ecoles du XX« arrondissement ;
Le Dispensaire antituberculeux ;
Le Restaurant des Mères nourrices;
Les crèches laïques de Belleville, Saint Fargeau, Père Lachaise.
Maxime Leroy 46
il'l LlVRb) VI. LES SOClirrKS COOPERATITES
Autres exemples i)ris dans l'année 1909 : l'Economie, de Nantes
(1.43Tmembres)siir un chitTre d'alîaires se montant à 470.041 fr.20
a atU'ibuésur 9.95U fr. 2U detrop-perçus : 50 0 Oà la caisse de so-
lidarité, 40 0/0 à la caisse sociale destinée à venir en aide aux
Cooi)ératives et aux revendications sociales ; en 1911, sur
3'.i4.167 fr. 95 d'affaires, elle a fait 8.642 fr. 42 de trop-perçus
sur lesquels elle a attribué o 0/0 à la propagande générale, 10 0/0
à la solidarité, 977 francs aux grèves ; l'Union, de Marseille
(7.300 membres), sur un chiffre d'affaires se montant à 1.700.000
a attribué sur 256.000 francs de trop-perçus, 17.700 à la pro-
pagande socialisie, 32.275 à la solidarité, 800 francs aux grèves ;
je^ Vignerons libres, de Maranssan (Hérault) (207 membres), sur
un chiffre d'affaires se montant à 1.251.438 fr. 20 (les trop-per-
çus se montant à 1.186 fr. 65) ont attribué 6.050 fr. 4o à la pro-
pagande et aux œuvres sociales.
En 1911, la Productrice (Paris), sur 80.000 francs de ventes an-
nuelles, a distribué 2o 0/0 de trop-perçus, versé 33 0/0 au fonds de
réserve, 25 0/0 au fonds de la solidarité et 15 0/Oaux grèves ; l'Eco-
nomie caudanaise (Morbihan), sur 216.000 francs de ventes an-
nuelles, a versé 7.976 fr. 60 de trop-perçus, 10 0/0 à la propagande
générale, 20 0 0 à la sclidarité.
Ce n'est que dans la mesure où elle supprime ainsi au regard
de ses adhérents la notion du profit commercial que la Coopéra-
tive e-l syndicaliste, socialiste, prolétarienne. « Pour nous, disait
Lucas au IV'' Congrès de la coopération socialiste, ce qui carac-
térise la coopération socialisie, c'est la suppression du bénéfice
individuel, car tant que celui ci existera, soit sous forme de pré-
lèvement direct sur le travail, soit sons forme de prélèvement in-
direct sur le produit, ou de toute autre manière détournée, il y
aura exploitation capitaliste » (1).
(1; Q.tiatrièmc Congrès de la Coopération sochiliste, i,'03, p. 50. Cf.
Cil. GciEYSSE, Prnprièl'i et riatourne dans les Coopératives (Mouvement
socialist'', 1903, n» 112, et Explications {eod.loc, 1903, n» 120, p. 124,etc.)
CHAPITRE III
Les obligations.
î. Les obU'jalio7is des coopérateurs.
a) Obligalion d'achat. — La première obligation des membres
des Coopératives de consommation, c'eslde faire tous leurs achats
à la Société dont ils sont adhérents. On conçoit assez qu'une
adhésion nominale à une Coopérative" n'aurait aucune valeur,
moins de valeur encore que l'adhésion à un Syndical d'un ouvrier
qui se bornerait à cotiser, l'existence de l'association dpjjendant
de sa vente autant que de la valeur de ses administrateurs. On a
vu que l'abstention systématique d'achats est une cause d'exclu-
sion.
La moyenne de consommation (au-dessous de laquelle on ne
doit pas descendre, en principe) peut être fixée au chiffre de
300 francs (1).
b) Le coopérateur a |)our obligation d'assister aux assemblées
générales, de paver ses cotisations, d'indiquer ses changements
d'adresse.
Cl Dans les Coopératives de production, en particulier dans
celles où le travail est organisé égalitairement, chaque coopéra-
teur a l'obligation de bien travailler, celle de travailler pour les
associés malades ou absents, sans pouvoir prétendre à une rému-
nération supplémentaire.
Obligation des ouvriers en cas de grève à l'égard d'une Coo-
1) Y. à titre d exemple, le relevé de cousoiumation des membres des
commissions statutaires de la Bellevilloise (dont le chiffre dépasse de
beaucoup cette moyenne; dans la Bellecilloise, n» du 10 novembre l'Jl2,
p. 97.
m LIVRE VI. LES SOCIKTES COOPERATIVES
péralice. — Quelle doil être la conduite des ouvriers appartenant
à une corporation en grève professionnelle générale à l'égard d'une
Coopérative remplissant les obligations réglementaires.
La question fut posée par la Bellevilloise, Coopérative pari-
sienne de consommation, au Comité confédéral qui rendit la sen-
tence suivante, à la demande de GritTuelhes, secrétaire géné-
ral (1) : « Déclare s'en rapporter aux organisations syndicales
p jur tenir compte dans leur lutte de tout élément de succès que
peut leur procurer une Coopérative donnant satisfaction à ses ou-
vriers sur les points, objet de la grève, par des avantages maté-
riels, sous forme de soupes communistes et autres concours » (2).
A la suite d'un Congrès confédéral extraordinaire contre la
guerre, fin 1912, une grève de vingt-(juatre heures fut décidée pour
le Itj décembre. La Fédération des travailleurs de Talimentalion
demanda à laCommi.>sion unitaire coopérative, qui, à la veille de
la fusion des deux organismes coopératifs centraux, jouait le
rôle de Comité fédéral, de prendre toutes mesures pour per-
mettre le chômage du personnel coopératif. La Commission s'y
refusa par une délibération qui constitue une décision de principe
pour tous les cas de grève :
Constatant que si légitimes que soient ces manifestations, quel
que soit le devoir de tous les coopéraleurs syndiqués d'y participer,
l'orf^anisation coopérative ne saurait en souffrir ;
Constatant que ce jour les travailleurs ont besoin de trouver
leur nourriture quotidienne indispensable et ne doivent aller la
chercher qu'à la Coopérative, propriété collective et organe entre
leurs mains de leur émancipation ; qu'ils ont même le devoir de
profiler de celte circonstance pour y conduire les travailleurs non
coopéraleurs ;
Constatant qu'il serait aussi absurde de fermer ce jour-là les
Coopératives que de fermer les Bourses du travail et de donner
congé aux fonctionnaires des organisations syndicales;
(1) Covipte rendu du Co'ugrès co7ifédêral d'Amiens (l90ô>, p. 10. Cf.
Rapport sur le rôle de la Coopération en temps de grève, au Congrès Coo-
pératif de Monthermé (1909 , Compte rendu, p. 163.
(2) Pendant la grève des ouvriers boulangers de 1906, le Syndicat des
boulangers fil défense de continuer le travail même dans les Coopératives
qui payaient le tarif syndical. (E. Fourmère, U Unité Coopérative, p. 66).
— Cf. supra, note 2, p. 710.
CHAPITRE m. — LES OBLIGATIONS 725
Constatant que la Coopérative, cellule sociale de la société nou-
velle et organe de paix par excellence dans son but et ses moyens,
ne peut être atteinte par des actions dirigées contre les institutions
capitalistes, génératrices de guerres et de coni]its ;
Considérant que le devoir de solidarité des employés producteurs
dans les sociétés doit s'exercer pour soutenir ceux qui luttent au
dehors dans les usines et magasins capitalistes, mais sous une
autre forme, car ils n'ont pas à faire grève contre eux-mêmes,
contre leurs camarades, prolétaires comme eux, et contre un or-
ganisme, propriété de tous, refuge souvent et asile pour les vic-
times de l'exploitation, de l'oppression et de la vindicte capita-
liste ;
Compte dans toutes les sociétés sur l'idéal de transformation so-
ciale des corporateurs employés pour rester à leur poste et pour
favoriser et aider par ailleurs leurs camarades en lutte (1).
Il y a lieu d'observer à l'appui de cette décision que les Coopé-
ratives se considèrent comme tenues de venir en aide aux mouve-
ments de grève. Elles votent, à peu près toutes, des crédits
annuels pour les subventionner ; quelques-unes font des distri-
butions gratuites de vivres (pain, lait), par l'intermédiaire des
Syndicats intéressés, enfin organisentdes soupes communistes(2).
On peut noter à ce sujet que certains Syndicats interviennent di-
rectement et font délivrer à leurs membres, sur bons délivrés
par eux (dits bons de solidarité) des marchandises de première né-
cessité ; et lors du règlement, ils ont (3) droit à une ristourne,
qui atteint souvent 10 0/0.
(1) Humanité, 11° du 13 décembre 1912. (La Bellevilloise (qui est la
plus importante Coopérative parisienne) avait décidé de fermer ses lo-
caux, le 16 décembre. A la demande du personnel, la fermeture des maga-
sins n'eut lieu qu'à midi ; quant aux locaux du café, ils restèrent ouverts
toute la journée, ce qui permit l'organisation des réunions.)
(2) Le XII» Congrès de l'Union fédérale de la métallurgie (1905 invita le
comité fédéral à « organiser des Coopératives de consommation à base
syndicaliste, qui donneront, dans une large mesure la faculté d'organiser
des soupes communistes. Compte rendu, p. 153 et s. Cf. Rapport de la
Commission d'études sur le rôle de la Coopération en temps de grève.
Compte rendu du Congrès coopérateur de Monthermé (1909,', p. 163.
(3) Le Congrès coopératif de Monthermé (1909) a décidé que les secours de
grève devaient être inscrits non pas au budget propagande, déclaré statu-
tairement obligatoire, mais au budget solidarité, statutairement facultatif.
(V. E. FouRHiÈRE, L'Unité coopérative, p. 57).
726 LIVRE VI. LES SOÇIRTKS COOI'ÉR ATlVEs
La Prolétarienne, de F^aris, a organisé une « caisse de prévoyance
destinée à soutenir les sociétaires en grève ». En voici les sta-
tuts :
•Art. 2. — Pour avoir droit à l'indemnité de grève, le cama-
rade devra apporter à la Commission de prévoyance sa carte de
grève ou une pièce justifiant de si qualité de gréviste. (Cette
carte ou pièce devra émaner de l'organisation ouvrière en con-
flit.)
La Commission pourra faire une enquête sur le bien fondé de
la demande.
Art. 3. — Le camarade invoquant le bénéfice de U caisse de
grève, devra avoir un an de présence à la Société et une consom-
mation annuelle de 200 francs minimum.
Art. 4. — L'indemnité sera calculée sur la consomraaiion
mensuelle de l'année précédente. Provisoirement, et à titre d'essai,
elle est fixée à la moitié de cptte consommdtion. Elle sera-disiri-
huée en bons de marchandises à prendre dans nos magasins. Ces
bons seront hebdomadaires ; il ne sera délivré ni vin, ni al-
cool.
Art. 5. — Au cas où de fausses déclarations [)oiir obtenir l'in-
demnité de grève se produiraient, la Commission de prévoyance
en aviserait le Conseil d'administration, qui prendrait les mesures
nécessaires. (Suspension du sociétaire et demande de radiation à
la prochaine assemblée générale.)
.\rt. 6. — Si, par suite de malheureuses circonstances, les dis-
ponibilités de la Caisse de prévoyance descendaient an tiers de
l'avoir du précédent bilan, le service de lindemnilé de grève ces-
serait à moins que le Conseil d'administration ne puisse subvenir
à cette dépense.
IL Les obligations des Coopératives. — Les Coopératives, qui
doivent être légalement constituées aux termes d'une décision
du Congrès de Monthermé, 1909) ont pour obligations d'adhé-
rer à leur Fédération régionale, à la Fédération nationale des
Sociétés de consommation, au M. D. G., d'aflect^r une partie des
trop pergus à des œuvres de propagande coopérative, d'enseigne-
ment ou de solidarité sociale, de payer leurs cotisations fédé-
rales, de ne faire d'achats qu'au M. D. G. sinon (et avec l'autorisa-
CHAPITRE UI. LIS OBLIGATIONS 727
lion du M. D. G.) à des industriels payant les ouvriers au tarif
syndical, c'est-à-dire à des industriels ayant droit au label.
Aux termes de l'article 4 des statuts, ne peuvent être fédérées
(' les Sociétés qui imposent à leurs membres Tadliésion à une or-
ganisation politique ou confessionnelle; les Sociétés capitalistes
ou patronales, c'est-à-dire celle qui allouent un dividende au ca-
pital-actions en sus d'un intérêt limité ou qui limitent le
nombre des actionnaires, ou qui donnent à leur* membres un
nombre de voix proportionne! au nombre d'actions, ou qui ne
confèrent pas la souveraineté à l'assemblée des sociétaires. »
a) Obligation d'adhérer à la Fèdéralion régionale, (art. 5
des statuts). — Le 22 mai 1910, le comité confédéral de la Bourse
des Coopératives de France a volé le principe de cette obligation jus-
qu'alors abandonnée à la bonne volonté des Sociétés : « A l'avenir,
aucune adbésion de Société coopérative ne pourra être acceptée à
la B. S. C qu'autant qu'elle sera adhérente à sa Fédération régio-
nale. Les Sociétés actuellement non fédérées doivent adhérer à la
Fédération de la région lu plus voisine, à moins qu'elles ne
puissent en fonder une dans leur propre région. Dans le cas où
aucune initiative ne se pro luirait, malgré la décision du comité
confédéral, relui -ci devra envoyer un délégué dans toutes les
Sociétés susceptibles de faire partie d'une Fédération à créer afin
d'expliquer aux militants de ces Soriétés le but. rutili^éel le fonc-
tionnement des organismes fédéraux et d'en convoquer h's dé'é-
guéi à refï^-l de fonder définitivement la F'édération » (1).
Le Vlll" Congrès des Coojiéralives a confirmé ce vote (2).
A l'inverse, c les Fédérations sont tenues d'admettre toutes les
Sociétés organisées dans leur ressort, conformément aux principes
et aux statuts de la Confédération » (art. 1, § 6 .
L'utilité d'ime telle adhésion est double : elle diminue les frais
d'achat en faisant profiter chaque Société adhérente du pri^c du
gros ; elle étend la solidarité des consommateurs ouvriers au delà
(1) Humanilé, n° du 27 mai 1910. — Les Coopératives du Aord qui ne
voulurent pas admettre la règle de la cotisation au Parti socialiste — règle
impérativement imposée aux Sociétés adliérentes par la Fédération du "SovA-
furent autorisées à adhérer à une autre Fédération, à la plus voisine
[Compte rendu du Congrès de Calais, p. 54 .
(2j Compte rendu, p 52 et s. (Art. 1 et 2 des statuts .
728 LIVRE VI. LES SOCIÉTÉS COOPERATIVES
de la localité que dessert chaque Société, ce qui a pour objet de la
maintenir dans sa fidélité aux principes. Les Sociétés associées
se secourent, se surveillent, s'entr'aident mutuellement pour
éviter la débâcle morale et financière.
L'article 6 ilécide :
La Fédération régionale aura pour but d'organiser la propagande,
de susciter la création de nouvelles Sociétés, d'établir un lien moral
entre toutes les Sociétés existantes, d'assurer la discipline coopéra-
tive dans sa région, notamment en assurant la concentration des
forces coopératives, et la réalisation des décisions du Congrès et du
comité confédéral. Elle devra soumettre ses statuts au comité con-
fédéral.
Elle facilitera, par tous les moyens, la tâche de la Fédération na-
tionale en lui fournissant particulièrement fous les renseignements
statistiques et économiques, en lui donnant tous les ans un rapport
sur son activité et sur l'emploi des fonds versés par le M. D. (j. qui,
exclusivement, doivent être réservés à la propagande.
Elle se fera représenter directement par un de ses membres à
chaque réunion du comité confédéral et au Congrès, après avoir
examiné l'ordre du jour.
La Fédération régionale pourra être chargée par le comité cou-
fédéral de recueillir, pour le compte de l'organisation centrale, la
cotisation prévue à l'art. 5, § 2 (1).
Les Fédérations régionales peuvent organiser des Congrès édu-
catifs et administratifs ; mais elles sont tenues d'en aviser la
Fédération nationale et, conformément à une décision de l'an-
cien Comité confédéral (avril 1911). de lui faire parvenir les rap-
ports et bilans.
Le Congrès unitaire de Tours a fixé le lerriloiredes Fédérations
régionales ; mais il ne s'agit que d'une fixation provisoire que
l'expérience permettra de modifier:
1" Région : Seine, Seine el-Oise^ Eure-et-Loir.
2^ — Nord.
H* — Somme, Oise.
(1; Il s'agit de la cotisation due i;ar chaque Coopérative à la Fédération
nationale.
CHAPITRE m. — LES OBLIGATIONS 72Î)
4^ — Ardennes, nord de la Meuse et de la Meurlhe-
et-Moselle.
5° — Vosges, sud de la Meurthe-et-Moselle.
6' — Pas-de-Calais.
7® — Seine-Inférieure, Eure.
S" — Aube, Yonne, Côte-d'Ur, Haute-Marne.
9® — Dou!)s, Haute-Saône, Jura, Ain, Belfort,
10* — Marne, Meuse, Aisne.
H® — Seine-et-Marne.
12*^ — Deux Savoies, Isère.
13'^ — Saùne-et-Loire, Nièvre.
14e — Indre-et Loire, Loiret, Loir-et-Cher, Indre, Cher,
15" — Calvados, Manche, Orne, Mayenne, Sarthe.
16* — F'inistère, Côles-du-x\ord, Ille-el- Vilaine, Loire-
Inférieure, Morbihan, Maine-et-Loire.
17* — Bouches-du-Rône, Var, Alpes-Maritimes, Vau-
cluse, Basses et Hautes-Alpes.
18* — Aveyron, Haute-Garonne, Tarn, Tarn-et-Garonne,
Lot, Ariège.
19' — Gironde, Landfs, Basses et Hautes-Pyrénées,.
Gers.
20* — Gard, Héiaull, Aude, Pyrénées-Orientales, Lo-
zère.
21* — ' Deux Charentes, Vendée, Vienne, Deux-Sèvres.
22* — Haute-Vienne, Corrèze, Creuse, Dordogne.
2.3* — Loire, Allier.
24* — Haute-Loire, Puy-de-Dôme, Cantal.
25* — Rhône, Drôme, Ardèche.
L'article 8 prévoit une exception à cette règle : a En dehors des
Fédérations régionales, des sous-groupements de Sociétés ne pour-
ront être constitués que s'ils ont un caractère provisoire, s'ils sonl
terrilorialemenl délimilés et organisés pour un but déterminé, et
que le comité confédéral et les Fédérations en aient reconnu
l'utilité. »
On doit noter ici que les divisions régionales établies par la Fé-
dération des Coopératives, les Unions de Syndicats divers et les
Fédérations professionnelles ne coincident pas. Pour les Unions,
730 LIVRK VI. LES SOCllhÉS COOPKRATlVlS
l'unité, on l'a Vu, est le dépaiiement, pour les Fédéralions pro-
fessionnelles décentralisées (le Bàtiinenl, le Livre, etc.) (l), et la
Fédération des Coopératives, la région, mais sans que ces grands
groupements nationaux aient encore pu fixer une base de délimi-
tation unitaire à leurs divisions interdépartementales si diverses.
Aussi la carte ouvrière présenle-l-elle des complications ana-
logues à celles qu'a connues l'ancienne France, d'autant plus gê-
nantes que les rapports entre Unions et Fédérations deviendront
plus fréquents et plus nécessaires; mais on doit espérer, il est
vrai, que Fexpérience meltra tôt ou tard une certaine uniformité
dans ce désordre administratif, soit [)ar l'établissement de divi-
sions communes, soit par l'institution de rouages de liaison.
b) Obligation d' adhère V à la Fédération nalioyiale des Sociétés
de consommation. — Les Coopératives de production et de con-
sommation sont reliées les unes aux autres par deux organismes
centraux, la Fédération des Sociétés de consommalion, qui est un
«organe moral», et le Magasin de gros des Coopératives de
France (M. D. G.), qui est un « organe économique ».
Des organismes économiques analogues existent dans les autres
pays; les plus anciens ont été créés en Angleterre (2j.
« Etant donné, a décidé le Congrès international socialiste de
Copenhague (1910), que les services que la coopération peut
rendre à la classe ouvrière seront d'autant plus grands que le mou-
vement coopératif lui-même sera plus fort et plus uni... les Coo-
pératives de chaque pays... doivent former une seule Fédéra-
tion » (3).
A) Une Bourse des Coopératives socialistes a élé fondée en 1 895 :
comme Ta écrit Henriet, « elle devait être le pendant de la Bourse
du travail de Paris » (4). Son siège social est à Paris, 18, rue
Fagon. En 1911, elle a pris le nom de Confédération des Coopé-
(i) V. L. II, ch. IV, p. 388.
(2 II y a lieu de noter ici que les Coopératives de production ont, en
France, un organisme central spL'cial, « la Chaniltre consultative des asso-
ciations ouvrières de production », fondée en 1883 : il n'en est pas question
dans ce chapitre, parce qu'elle est indépendante de la classe ouvrière orga-
nisée. V. Les associations ouvricres de production (Publ. de l'Office du
travail), p. 114 et s.
(3) Compte rendu 483.
(4) Almanach de la coopération socialiste pour 1911, p. 115.
CHAPITRE IH. LES OBLIGATIONS 731
ratives socialistes et ouvrières (Congrès de Calais) : à par-
tir de cette date, elle n'a plus accepté que raffiliation des Coopé-
ratis'esde consommation ou des Coopératives de production dans
la dépendance des celles-ci.
Depuis 1912, elle a pris le nom de Fédération nationale des
Sociétés de consommation.
Le Congrès coopératif de Paris (1900) avait décidé que pour
adhérer à la Bourse les associations devraient être « foncièrement
ouvrières » : texte abrogé par le Congrès unitaire de Tours (191^).
De plus, elles devaient déclarer accepter les principes fondamen-
taux du socialisme international lels qu'ils avaient été formulés
par les Congrès socialistps : lutte de classes, socialisation des
moyens de production et d'échange ; entente internationale des
travailleurs ; enfin verser leur obole à la propagande socialiste
dans la forme qui leur plaisait (1).
L'adhésion au Parti, soit même aux principes socialistes ne
fut jamais exigée en pratique (2) : l'obligation aux principes
disparut même des statuts au Congrès de Calais (^1911), suppres-
sion maintenue par le Congrès unitaire de Tours (1912). Quanta
l'obligation de participation aux œuvres socialistes, elle a été
transformée par le Congrès de Tours en un devoir d'ordre pure-
ment coopératif : les Sociétés, décide l'article 0, sont tenues de
« consacrer au minimum par an et par membre 10 centimes à la
propagande coopérative ». L'article ajoute: « Cette propagande
peut se faire par conférences, causeries, létes, brochures, jour-
naux, allocations à tous les groupements d'émancipation des tra-
vailleurs. »
Corrélativement, le même article (4°) oblige les Sociétés à
<{ réserver une part de leurs frop-perçus tant pour les œuvres
(1 Le Congrès coopératif de Monthermé (190'.'; avait décidéque «chaque
organisation conserve toute initiative pour remploi des fonds de propa-
gande socialiste qui peut se faire notamment par conférences, causeries,
fêtes, Ijrochures, journaux, allocations diverses aux groupementsdëmanci-
pation prolétarienne : coopératives sœurs, consommation et production.
Syndicats, universités populaires, cercles d'études ». En 1911, à cette énu-
mération, avaient été ajoutés les groupes du Parti socialiste S. F I. 0.
art. 2 des statuts).
(2 V. le rapport du comité confédéral au Congrès coopératif do Calais
'1911). Coynpte rendu, p. 113.
732 LIVHE VI. LES SOCIKTKS COOPKRATIVES
sociales créées on à créer que pour la formation de réserves
collectives devant servir à la réalisation du programme coopé-
ratif >).
L'adhésion à la Fédération nationale implique enfin le paie-
ment d'une cotisation. Cette cotisation n'est pas unitaire : i!
appartient au Congrès annuel d'en fixer le quantum proportion-
nellement au chiffre des alTaires, sans qu'elle puisse d'ailleurs
être inférieure à dix francs. Elle doit être versée dans le courant
du premier trimestre (i) (art. 5, 2°).
A l'Union Coopérative et à la Confédération des Coopératives
socialistes la cotisation était proportionnelle au nombre des adhé-
rents. Si l'on a modifié ce système (qui a fait ses preuves, en
Allemagne principalement) c'est parce qu'il paraît plus facile
de connaître exactement le chitTre des affaires que celui des
membres.
Aux termes des statuts de l'unité, la Fédération a pour but :
a) Le ^'roupement et l'organisation des Sociétés de consommation
constituées d'après la déclaration de principe de l'L'nité, en vue
de la défense de leurs intérêts communs par la réunion de leurs
forces et de leurs activité :
6) Le développement et la prospérité Je la coopération en France ;
c La sauvegarde des consommateurs en général ;
dj La substitution au régime compétitif et capitaliste actuel d'un
régime où la production sera organisée en vue delà collectivité des
consommateurs et non en vue du profit ;
c L'appropriation collective et graduelle des moyens d'échange
et de production par les consommateurs associés, ceux-ci gardant
dorénavant pour eux les richesses qu'ils auront créées.
Art. 3. — La Fédération nationale cherche à atteindre ces buts :
a) Par la publication d'organes de presse, l'élaboration de statis-
tiques, l'édition de publications en vue du perfectionnement de l'or-
ganisation et de l'extension de la sphère d'activité des Sociétés
adhérentes ;
b) Par l'établissement de rapports suivis avec les Unions coopé-
ratives nationales étrangères et l'Alliance coopérative internationale ;
(1) Cette cotisation a été fixée pour 1913 à trois centimes « par 100 francs-
déchiffre d'affaires ». V. A. DACDi-B.\«cEL et E. Poissox, La cotisation au
Congrhs (Bulletin de la Fédératioti nationale des Coopératives, 1913, n°l}.
CHAPITRE III. LI£S OBLIGATIONS 733
c Par uu service juridique, les conseils accordés aux Sociétés
adhérentes dans ce qui intéresse leur activité coopérative, ainsi
que l'organisation de cours d'enseignement coopératif;
d) En prêtant son appui à la création de nouvelles Sociétés de
consommation et en vulgarisant les principes de la coopération.
Aux termes des anciens statuts, la (îonfédération (1) était admi-
nistrée par un conseil, dénommé commission permanente, com-
posé de 15 membres élus pour deux ans par les Congrès natio-
naux, et par une commission de contrôle, composée de trois
membres et de deux suppléants nommés par la Fédération pari-
sienne des Coopératives.
Le comité confédéral était composé delà commission perma-
nente et des délégués des Fédérations (art. ô des anciens statuts .
(1) D'après les anciens statuts elle avait pour but : « 1° De propager,
soutenir et défendre les principes de la coopération socialiste, au moyen
de livres, journaux, circulaires, rapport?, conférences, etc. ;
« 2" De contribuer à l'extension de la coopération entons ses objets, sous
la forme de la consommation et delà production ;
« 3» De constituer un Conseil judiciaire pour renseigner les Sociétés sur
toutes leurs opérations, marchés, baux, etc., etc., au point de vue de la
correction et de la légalité, et pour les assister dans les procès et affaires
litigieuses ;
« 4° De créer des moyens d'action collective par l'installation d'un siège
social oii seront centralisés et mis à la disposition des Sociétés tous les
renseignements les intéressant autant pour les relations entre elles que
pour toutes transactions commerciales avec les fournisseurs, producteurs,
et où les membres délégués pourront se réunir et échanger leurs vues ;
« 5° De venir en aide pécuniairement aux Sociétés ouvrières qui se trou-
veraient momentanément gênées. »
Son programme était ainsi libellé :
« l" Considérant que le Prolétariat ne pourra conquérir son émancipa-
tion qu'autant qu'il s'organisera d'abord économiquement, politiquement
ensuite, la Bourse des Coopératives Socialistes pense qu'il y a lieu de
constituer des embryons d'organisation de production et d'échange qui,
apportant des satisfactions immédiates à la classe ouvrière, feront entre-
voir à cette dernière les avantages du groupement ;
« 2" Dans un ordre d'idées plus élevé, il y a lieu de fédéraliser, par
régions géographiques, les organismes d'achats et de renseignements afin
d'arriver insensiblement à limiter la production par la consommation, et
d'établir ainsi la véritable organisation du travail ;
«•3" D'influencer, par des démonstrations pratiques, les populations gravi-
tant dans leur orbite, afin de donner une orientation aux pouvoirs publics
et faire substituer au système spéculatif actuel (commerce) le système
coopératif (coopératisme . »
734 LIVIIK VI. LES SÛCIKTKS CÛOPHRATIVES
Aux termes de l'arlicle 4 des statuts volés par le Congrès de
Calais (1911) « pour être éligible à la commission permanente,
les membres » devaient « être des coopéraleurs etîeclifs et être
présentés par une Société adhérente ; ils devaient « être syndi-
qués, s'ils sont syndicables, à un Syndicat adhérent à la C. G. T.
ou membres du Parti socialiste (S. F. I. 0.) (1). »
Le conseil nommait son bureau (jui était com|)osé d'un secré-
taire et d\in trésorier (art. 4, 5 et 6 des statuts).
Une assemblée des Sociétés adhérentes à la Bourse avait lieu
tous les six mois. Chaque Société pouvait y envover autant de
délégués qu'elle le jugeait nécessaire, mais un seul d'entre eux
avait voix délihérative.
L'n Congrès avait lieu tous les deux ans, ainsi (jue l'avait décidé
le Congrès coopératif de Nantes (1905). Aux termes de l'article H
(voté au Congrès de Calais, 1911) les Sociétés avaient droit à une
voix par 1.000 membres ou frai lion de l.OOÙ membres.
Les fondateurs de la B. S. avaient prétendu donner à cette
organisation un caractère aussi collectif que possible. On en
aura la preuve à la lecture de celte citation empruntée aux « con-
sidérants » votés par le Congrès constituant de Paris, en 1895 :
{( Le fonctionnement de la Bourse coopérative a été l'objet d'une
élude minutieuse et approfondie dont le résultat le plus remar-
quable est l'élimination complète de toute mesure pouvant per-
mettre à une ou plusieurs personnalités d'acquérir une influence,
un prestige, une prépondérance quelconque au détriment de la
collectivité » (2 .
La Fédération a conservé ces règles dans leurs grandes lignes:
issue du Congrès unitaire de Tours, elle comporte plusieurs
rouages : un comité confédéral, un conseil central, une commis-
sion de contrôle, une commission mixte, une commission d'arbi-
trage, un office technique, enfin un secrétariat.
1 ) Le Comité coîifé'léral est composé par les délégués des Fé-
dérations régionales et par les 21 membres composant le conseil
central.
Aux termes de laiticle iO, le Comité est o chargé de la pro-
(1) Compte rendu, p. 57.
(2) Compte rendu, p. 201.
CHAPITRE ni. LhS OBLIGATIONS 735
pagande eu général, de poursuivre la réalisation îles résol'ulions
des (iongrès nationaux et internationaux; il prend toutes les me-
sures exceptionnelles fj'ie peuvent exiger les circonstances ».
il élit son bureau : deux secrétaires (1). L'un des secrétaires
est chargé plus spécialement de la propagande, l'autre de ladmi-
nislrali'.iu et de la tré.-orerie (2).
H « se réunit normalement trois fois par au, non compiis la
réunion qui a lieu la veille du Congrès» (art. 1.3).
2) Le Conseil central, qui remplace l'ancienne commission per-
manente de la Confédération, est composé de vingt et un
membres.
Aux termes de Tarticie 12, pour être candidat, il l'aul u être
sociétaire à une Coopérative de consommation adhérente à la Fé-
dération nationale el avoir le minimum de consommation imposé
par la Société ». D'autre pari, « il devra être présenté par une
Société Ci), avoir siégé |)endanl un an dans une commission sta-
tutaire ou avoir lait partie du bureau d'un cercle de coopéra-
teurs » (ij.
Le ('omité central est élu « par le Congrès au scrutin de liste
et, en cas d'absence d'accord, à la représentation proportionnelle »
(art. 9).
L'artitle H organise celte représentation dans les termes sui-
vants :
<> Au cas de repiéseiitatioti proportionnelle, les listes présentées
au Congrès comprendront obligatoirement 21 noms et aucun can-
didat ne peut être inscrit sur plus d'une liste.
(1) Les statuts unilaires ne donnent aucune indication sur les fonction-
naires de la Fcd(''ration. Les statuts de la Confédération et de la B. C. S.
présentaient la m(''me lacune.
(2) Sur la comptabilité, v. le rapport de la Commission de contrôle au
Congrès de Calais (19lly. Compte rendu, p. 100.
(3) La Prolétarienne (Paris) demanda vainement que les candidats fussent
présentés obligatoirement par la Société à laquelle ils étaient adhérents [Ac-
tion coopérative, n° du !«'' janvier 1913j.
(4j Sur la proposition d'Alexandre, il fut entendu par le Congrès de
Tours que les meml^res des Comités centraux des deux anciennes Fédéra-
tion> seraient considérés comme satisfaisant aux obligations de l'article 12
{Action coopérative, n" du 1^'' janvier 1913).
730 LIVUE VI. LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES
« Cliacuii des votants marque sur la liste l'ordre de préférence de
ses candidats.
« Le panachage est interdit. La répartition se fait sur la base du
quotient électoral. Les sièges restant à pourvoir sont répartis sui-
vant le procédé des moyennes.
« En cas d'accord préalable sur une seule liste, cinq suppléants
seront nommés par le Congrès. »
Le Conseil centra! se réunit au moins une fois tous les mois.
Trois absences consécutives sans excuse entraînent la démission
du délégué.
Il (( est chargé de la gestion (de la Fédéralion) pendant l'inler-
valle des réunions du Comilé confédéral ».
L'ancienne Commission permanente s'était divisée en deux
sous-commissions : la Commission administrative et la Commis-
sion de propagande, celle-ci chargée du journal fédéral, de la pré-
paration des affiches, brochures, etc. Les nouveaux statuts n'in-
terdisent pas au conseil central de reprendre cet usage.
3) La Commission de C07itrôle est nommée par le Congrès.
Elle est composée de 5 n)embres et de 2 suppléants.
Elle est chargée de la surveillance des opérations financièresdu
comité et du conseil.
4) La Commission mixte. Le pacte d'unité voté au Congrès de
Paris (1912) cornprenailce paragraphe : « Un Comité mixte entre
le Magasin de gros pt la Fédération nationale assurera l'unité
d'action du mouvement coopératif en France à l'intérieur et à
l'extérieur en établissant des rapports constants et permanents
entre les deux organismes ».
Cette Commission a été organisée par l'article 16 des statuts
unitaires : elle comprend 6 membres élus par moitié par les deux
organismes. Ses principes et son but sont ainsi formulés :
« Emanation des deux organismes delà coopération et des même*
Coopératives par la nécessité de la double adhésion, la commission
mixte devra assurer l'unité d'action du mouvement, chaque orga-
nisation conservant l'autonomie nécessaire pour mener à bien la
tâche qui lui est confiée.
B Si la Commission le décide, un de ses membres pourra être
CHAPITRE m. LES OBLIGATIONS 737
désigné pour assistera une réunion Je l'un ou l'autre des conseils
des deux groupements.
« Sur la demande de l'une ou l'autre des deux organisations, la
commission sera appelée à discuter de toutes les questions d'inté-
rêt général intéressant le mouvement coopératif.
« De toutes façons, la commission devra se réunir une fois au
moins tous les trois mois pour examiner la situation coopérative
générale.
« Il ne pourra être pris de résolutions, dans l'une ou l'autre des
deux organisations, sans entente préalable, sur les points suivants :
« a) Revision des .Statuts ;
« b) Organisation et rôle commercial des Fédérations, conformé-
ment à l'art. 7, modifications aux circonscriptions territoriales des
Fédérations ;
« c) Organisation d'entrepôts régionaux ou d'entreprises de pro-
duction ;
« (/) Ordre du jour, lieu et date des Congrès et assemblées géné-
rales ;
« e) Questions internationales. »
5) La Commission d'arbitrage. C'est sur la proposition de
l'Union économique d'Auray qu'elle a été instituée par le Congrès
de Tours.
Elle est constituée librement par le Comité confédéral, qui
n'est lié par aucune indication dans les statuts. Son rôle est de
« régler tous différends pouvant naître entre des groupes adhé-
rents à la Fédération nationale ».
La C. G. T. a également établi (Congrès du Havre, 1912) une
Commission analogue dans la dépendance du Comité confédéral :
il est intéressant de rapprocher ces deux institutions qui indiquent
nettement la tendance du mouvement ouvrier vers la centralisa-
tion. Les difficultés d'ordre statutaires ne sont pas abandonnées
au libre examen soit des groupements primaires, soit même des
groupements fédéraux : le corps central revendique la sur-
veillance et la direction de l'ensemble do l'organisme au nom de
la solidarité générale.
6) Office technique de la coopération.
Il est organisé par l'arlicle 15 :
Maxime Leroy 47
738 LIVRE VI. — LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES
L'n oftice technique de la coopération cliargi' d'étudier toutes les
questions de législation, de droit, de statistique, d'histoire et d'in-
formation étrangère et d'éducation coopérative, est constitué au
sein de la Fédération nationale. Il est placé sous la direction et le
contrôle du comité confédéral. Il est composé : d'actuaires, de ju-
ristes, de parlementaires et d'hommes de science désignés par le
Comité confédéral.
L'organisation intérieure de l'Office et ses relations avec le Co-
mité confédéral sont réglées par ce dernier.
Un office technique existait à la Confédération des Coopéra-
tives.
Congrès. — Les slaluls prév^oient (art. 17) qu'un « Congrès
annuel aura lieu aux mêmes dates et au même lieu que l'assem-
blée du M. D. G. »
Chaque Coopérative doit s'y faire représenter et y a autant de
voix qu'elle verse de fois cent francs de cotisation à la Fédération
nationale. « Au-dessus decechilTre, elles auront droit à un suffrage
pour 100 francs ou fraction de tOO francs (1 1. »
Conformément à la règle admise par les derniers statuts de la
Confédération des Coopératives socialistes, l'article 17 décide que
« les Fédérations, Cercles et Groupes d'éducation et de propagande
pourront être représentés au Congrès par un délégué avec voix
consultative )>.
Le Congrès a les pouvoirs les plus étendus; notamment, il a
seul compétence pour reviser le> statuts, après accord avec la
Commission mixte prévue par Tarticle 16, sous la condition que
la demande ail été déposée sur le bureau du Comité confédéral.
six mois avant sa réunion (art. 19).
Les décisions des Congrès sont définitives au regard des com-
missions fédérales. « Les résolutions de Congrès, décide l'article 17,
ne peuvent êire modifiées que par un Congrès. » Cette règle était
déjà admise par les statuts de la Confédération des Coopératives
socialistes (art. 9).
Dissolution : « En cas de dissolution, les fonds doivent aller
,1) L'article 8 des anciens statuts avait prévu une règle très différente .'
« Les Sociétés ont droit à une voix par 1.000 membres ou fraction de
1 000 membres. »
CHAPITRE UI. LES OBLIGATIONS 730
au M. D. G. ou, en cas d'impossibililé, à l'Alliance internalio-
nale » (art. 21).
L'' Assura7ice ouvrière contre Vincendie. — Dans la dépen-
dance de la B. C. S., a été fondée au Congrès coopératif de
Nantes (1905) une Société dite Assurance ouvrière. Son siège so-
cial est à Paris, 38, rue Notre-Dame de Nazareth.
Un prospectus de propagande en résmiie dans les termes sui-
vants l'organisation et les principes :
« Administrée et contrôlée par des déléj,'ués de Syndicats et de
Sociétés coopératives, l'Assurance ouvrière est la seule apparte-
nant au prolétariat organisé et ses bénéfices sont réservés à la
création et au développement d'oeuvres sociales.
« Tous les travailleurs doivent adhérer à l'Assurance ouvrière.
« Ceux qui ont des contrats en cours sont priés de prendre ne te
que, pour faire cesser l'effet de leur police, ils doivent aviser hx
mois au moins à l'avance et par lettre recommandée la Compagnie
avec laquelle ils sont engagés.
« L'Assurance ouvrière s'occupe également des assurances de
toute nature, accidents du travail, bris des glaces, chevaux et voi-
tures, mortalité des animaux, vie, rentes viagères, etc., etc. » (1).
B) Le M. D. G. a été fondé en 1905, à la suite du Congrès
coopératif de Nantes (1905} par la Bourse des Coopératives socia-
listes (2), sous la forme d'une Société anonyme à capital et per-
sonnel variables. La Coopérative de gros des Sociétés françaises de
consommation (fondée en 1909; a fusionné avec lui (mai 1913), à
la suite du Congrès unitaire de 1912.
Ainsi que l'indiquent les brochures de propagande, < il joue
pour les Coopératives de consommation le même rôle que ces der-
nières jouent pour leurs adhérents : il a charge de faire en gros
les achats de marchandises qu'il répartit ensuite aux Coopéra-
tives. C'est une Coopéralis'e des Coopératives »,
Aux termes des anciens statuts art. 13) les bénéfices nets, dé-
Ij La Chambre Consultative dos associations ouvrières de production
a également fondé un service d'assurances contre l'incendie et les acci-
dents.
(2) Siège social, 20S, rue Saint-Maur ; Entrepôt, 84, rue Barrault ; chaix
de vin, 63 rue Doria, à Paris ; Magasins généraux, à Gharenton (Seine).
740
LIVRK VI.
LES SOCIETES COOPERATIVES
duction des frais généraux, amortissements et toules charges so-
ciales volées par l'assemblée générale, étaient répartis ainsi qu'il
suit : « 5 0,0 au fonds de réserve légal ; 3 0/0 à la caisse de soli-
darité de la B. G. S. ; 40 0/0 au fonds de développement ; 20 0/0
à la propagande coopérative (1) ; 10 0/0 à la disposition de
l'assemblée générale ; 20 0 0 à répartir au prorata des affaires de
chaque Société. Les sommes attribuées à la caisse de solidarité et à
la propagande sont versées au comité de la B. G. S. » Règles qui
ont été modifiées ainsi : 5.000 francs pour la Fédération nationale,
10.000 francs à distril)uer par les soins de la Fédération aux Fé-
dérations régionales ; les bénéfices nets sont répartis, avant le
tirage des bénéfices nets : la moitié aux amortissements ou ré-
serves ; l'autre moitié divisée en 100 parts dont 10 0/0 au fonds
de réserve légale, 40 0/0 au fonds de développement, 50 0 0 au
prorata à chaque Société sur leurs achats.
L'assemblée générale tenue par le M. D. G. en 1910 a décidé de
verser annuellement une somme de 25.000 francs pour la propa-
gande, 10.000 francs devant être distribués aux Fédérations
régionales (1),
Le M. D. G. est ouvert à toutes lesGoopératives, qu'elles soient
ou non actionnaires.
Les rouages du M. D. G. sont analogues à ceux de la Fédéra-
tion : un comité directeur, correspondant au conseil central, un
(i) Fondé avec un capital versé de 15.000 francs sur 25.000 francs sous-
crits, le M. D. G. a fait les chiffres suivants d'affaires :
Capital
souscrit
1906-1907.1 47.025 »
1907-1908.1 53.550 »
1908-1909.
1909-1^10.
1910-1911.
1911-1912.
65.500 »
70.700 »
80.875 »
Ventes
BéiiéGoes
bruts
Amorti.-sse-
meiil
BénéHces
nels
1.877.781 60 57 687 25 5.778 6d| 15.236 10 8 543 09
3.789.323 05 202.519 66| 66.435 25j 11.500 »! 10.178 04
5.404.044 80J496.920 I9|i48.061 41i 45.000 »j 11 263 11
7.488.77180 669.569 17,231.696 31 51.000 »! 12.410 39
10.498.112 50 663.525 78 83.872 99
83.751.50 10.610.742 15 638.448 82 37.847 85
I I I
83.872 99 167.745 98
37.847 79 75.695 64
(1) Sur les 75.695 fr. 64 de bénéfices pour 1912,1a moitié, soit 37.847 francs,
a été versée au fonds de garantie destinée à parei aux pertes 'Magasin
de gros des Coopératives de France 1912), p. 9^.
CHAPITRE 111. LES OBLIGATIONS 741
conseil d'administration corresporklant au comité confédéral, une
commission de surveillance.
Les délégués à ces divers comités sont nommés par l'assemblée
générale, qui a. lieu annuellement, sur la présenlalion des Fédé-
rations régionales.
Les Fédérations sont représentées à l'assemblée générale cha-
cune par un délégué ayant une voix. Les actionnaires individuels
y sont représentés par un délégué pour leurs actions. Tous les
actionnaires y ont voix consultaliv^e (art. il),
c) Obligalion cV adhérer à V Alliance coopérative iiilernatio-
nale. Les groupes coopérateurs ont le devoir d'adhérer à cette Fé-
dération par l'intermédiaire et sur la présentation de leur Fédé-
ration régionale ou nationale.
Fondée à Londres, en 1895, elle a pour but, aux termes de
l'article 3 des statuts :
a) La détermination et le programme des principes coopératifs ;
h) le développement de la coopération dans tous les pays ; cj l'éta»-
blissenient de relations amicales entre les membres de l'Alliance ;
d) l'établissement et l'unification de statistiques coopératives ;
e) de donner des reiiseij.'nements et encourager des études concer-
nant la coopération ; /) le développement des relations commer-
ciales entre les organisations coopératives des différents pays. »
La cotisation des groupes est proportionnel au chiffre de leur
adhérents : 12 francs jusqu'à 3000 membres ; 30 francs jusqu'à
10.000 membres ; 50 francs an dessus de 10.000.
Les a organes » de l'Alliance sont (art. 20) le Congrès, le
Comité central, le bureau directeur, le secrétaire général.
CHAPITRE IV
Les lelatiûns syndicales et socialistes des Coopératives.
\. Rapport des Coopératives avec le Parti socialiste unifié. —
L'organisation centrale des Coopératives n'a de rapport stalu-
taires ni avec la C. G. T. ni avec le Parti socialiste unifié.
La Fédéralion issue du Pacle d'unilé signé par la Confédéra-
tion et rCnion (1912) a perdu le nom officiel de socialiste : au
Congrès de Tours, les Coopératives adhérentes ont été déclarées
ouvertes à tous et neutres, politiquement et confessionnel lernent.
C'est dans ce sens que s'étaient déjà prononcés le VU" Congrès
socialiste national, tenu à Paris, en 1910 t), et le IX" Congrès de
la Confédération des Coopératives socialistes, d'accord sur ce
point avec le Congrès de l'Union Coopérative, conformément au
système admis en Allemagne, en Autriche, en Suède, mais con-
train^menl à celui suivi en Belgique où Coopératives et groupe-
ments socialistes sont réglementairement alliés.
Il y a lieu de rappeler qu'en fait la Confédération des Coopéra-
tives et le Parti unifié n'avaient pas de rapports fixes et nécessaires,
même avant l'unité scellée au Congrès de Tours : le régime
d'autonomie institué à la suite de la fusion de la Confédération et
de IT'nion n'a donc pas inauguré, en 1912, une neutralité origi-
nale. Avant celte époque ladhésiou au Parti socialiste n'était pas
exigée des coopéraleurs ; d'autre part, très peu nombreuses étaient
les Coopératives qui avaient inscrit une cotisation obligatoire au
Parti dans leurs statuts: au Congrès coopératif de Calais (lUll ,
(1 Ilicmaniié, n° du 25 novembre 1910.
CHAPITRE IV. — LRS RELATIONS SYNDICALFS 743
fut rejetée une motion tendant à généraliser celle pratique loca-
lisée dans le Nord. La coopération ouvrière élail, en somme»
beaucouj) plus neutre que son titre ne l'indiquait.
La neutralité des Coopératives était devenue un principe inter-
national, depuis le Congrès international de Copenhague (1010).
Héliès, l'un des directeurs du Magasin de gros, y défendit la
thèse de l'autonomie administrative et financière : elle prévalut,
mais il fut tenu comple de la collaboration de fait qui rapproche
socialisles et coopérateurs. Thèse qu'il avait déjà fait adopter
con Ire Guesde, au Congrès national du i)arti socialiste (1), tenu
quelques semaines auparavant, à Paris (2) : « Les Coopératives,
avait dit le député de Roubaix, ne valent que pour battre mon-
naie, pour fournir des armes et des munitions au Parti de la
classe ouvrière (^3).
'vlais en affirmant le principe de l'autonomie, le Congrès de
Copenhague ne prétendît nullement émanciper la coopération des
conclusions théoriques et des revendications pratiques du socia-
lisme : il n'a entendu affirmer qu'une autonomie administrative
et financière : « Considérant porte, en eiïet, la motion volée, que
la coopération à elle seule serait impuissante à réaliser le but
poursuivi par le socialisme, qui est la conquête des pouvoirs pu-
blics, pour l'appropriation collective des moyens de travail, le
Congrès, tout en niellant les travailleurs en garde contre ceux
qui soutiennent que la coopération se «uffit à elle même, déclare
que la classe ouvrière a le plus puissant intérêt à utiliser dans
sa lutte de classe l'arme coopérative )). C'est étroitement, qu'il
faut donc inter[)réler le mot autonomie : au point de vue de la
lutte des classes, la coopération reste donc subordonnée aux idées
socialisles dans les conditions indiquées précédemment.
La collaboration entre Coopératives et Parti, le Congrès en posa
le principe, mais sans lui fixer d'élendue : « 11 appartient aux
diverses Coopératives, dans chaque pays, de décider si et dans
quelle mesure elles aideront directement de leurs ressour(es le
(i) En 1910, le Parti socialiste a tenu denx Congrès, l'un à N'imes, en
février, l'autre à Paris, en juillet fV. le discours d'HÉuÈs, Conij.te rendu,
p. 142).
(2) Compte rendu, p. 54 et s.
(3 Compte rendu, p. 125.
744 LIVRE VI. LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES
mouvement polilique et syndical... » Le Congrès « déclara, en
outre, que la classe ouvrière, dans sa lutte contre le capitalisme,
a le plus grand intérêt à ce que les Syndicats, les Coopératives et
le Parti socialiste, tout en conservant leur autonomie et leur
unité propres, soient unies par des relations tous les jours plus
intimes » (1).
(l) Compte rendu, p. 481.
Au Congrès national du Parti socialiste (Paris, 1910) les deux motions
suivantes (Seine et Haute-Vienne résument les deux courants qui par-
tagent assez inégalement les socialistes français sur cette matière. La
motion, dite de la Seine, qui fut adoptée, était ainsi conçue :
« Le Parti socialiste, fidèle à ses déclarations antérieures, rappelle
« qu'il reconnaît l'importance essentielle de la création et, du développement
des organismes ouvriers de lutte et d'organisation collective » et qu'à ce
litre, il place la coopération au nombre des « éléments nécessaires à la
transformation sociale ». Il lui assigne donc une valeur propre dans
l'effort général d'éducation et d'organisation des prolétaires.
« Elle les protège dans leurs moyens de subsistance contre favidité sans
scrupules d'intermédiaires onéreux. Elle leur offre de puissants moyens
d'action pour améliorer leurs conditions de vie, de travail et de lutte
et pour se rendre aptes eux-mêmes à la lourde et complexe tache de l'ad-
ministration collective.
fi Elle est d'autant plus féconde en résultats bienfaisants, qu'emportée
par son principe même vers des formes plus amples, elle élargit sans cesse
son domaine et s'élève par degrés au groupement des individus jusqu'à la
Fédération générale des forces coopératives.
0 En dirigeant dans ce sens la puissance de consommation, la classe
ouvrière atteint dans ses œuvres vives le parasitisme commercial, se crée,
Contre la concurrence capitaliste elle même, des débouchés vastes et cer-
tains pour une production organisée par elle, et se ménage d'importantes
réserves en prévision des crises économiques.
« Elle est encore, pour les producteurs agricoles, un précieux instrument
de défense contre la spéculation et de progrès technique par l'achat et
l'emploi en commun des instruments de travail.
« Le Parti socialiste, parti de la classe ouvrière et;de la Révolution sociale,
a donc, comme tel, le devoir défavoriser le libre développement de la
coopération. Il lui appartient d'en signaler, par sa propagande, les avan-
tages incontestables. Mais désireux d'éveiller les institutions ouvrières à
la conscience de leurs intérêts de classe et de faire rayonner en elle la
pensée libératrice du socialisme, il est conduit, en même temps qu'il con-
vie les salariés à l'action corporative, à leur en marquer les limites impo-
sées par la concurrence capitaliste elle-même, afin qu'avertis par lui des
difficultés complexes du combat social, ils ne négligent pas l'effort inces-
sant que leur réclament aussi l'action syndicale et l'action politique
« Fondé pour servir la classe ouvrière et non pour s'en servir, le Parti
socialiste contracte l'obligation d'apporter aux groupements prolétariens
une aide fraternelle et vigoureuse, sans avoir à réclamer le paiement de
CHAPITRE IV. LES RELATIONS SYNDICALES 745
11. Rapports des Coopératives avec les Syndicats et la C.
ses bons offices. Formuler à leur charge des obligations à son égard, ce
serait susciter dans l'action coopérative des dissensions qui auraient un
retentissement funeste au cœur même du Parti. Ce serait, en outre, s'alié-
ner des recrues possibles. Sans s'interdire à lui-mr^me de recevoir pour son
action autonome des ressources librement offertes, il diminuerait la sienne
propre, s'il faisait dépendre, ne fût-ce qu'en partie, son équilibre budgé-
taire de leur prospérité.
« 11 invite donc les militants socialistes à donner sans restriction leur
concours à la coopération, certain d'en tirer pour lui même un précieux
avantage, puisque ses membres, protégés par elle contre les exactions des
spéculateurs, allégés ainsi d'une part des charges qui pèsent sur leur
existence, apporteront une force accrue au combat général du prolétariat
contre la classe capitaliste. »
MOTION DE L.V HAUTE-VIENNE
« L'association coopérative, qui n'est qu'une des formes de la société
anonyme réalisables dans le système de production capitaliste, ne contient,
en elle-même, rien qui en fasse nécessairement et obligatoirement une
organisation de classe, comme l'est, par exemple, l'organisation syndi-
cale.
« Cette forme d'organisation peut être et est, en effet, utilisée, suivantles
lieux et les moments, par tous les partis, dans l'intérêt de leur propa-
gande et de leur action.
« Sa valeur pour chacun dépend de l'usage qui en est fait.
« Les travailleurs ont été amenés par le désir d'améliorer leurs conditions
d'existence en diminuant le prix de la vie, à former, eux aussi, des asso-
ciations coopératives, principalement des Coopératives de consommation,
où les ouvriers et les salariés sont en grande majorité.
(1 D'autre part, la création de Coopératives, soit de consommation, soit de
production, dans les branches d'industrie qui n'exigent pas de capitaux
énormes, a offert aux organisations ouvrières un moyen de mettre quel-
ques-uns de leurs militants à l'abri des persécutions de la classe ennemie,
leur assurant, en même temps qu'un gagne-pain, une occupation utile.
« Dans la Coopérative, le travailleur peut apprendre à se rendre compte,
par un exemple partiel, de ce que serait une Société collectiviste, où les
antagonismes de l'ordre social actuel entre vendeurs et acheteurs, entre
capital et travail, étant supprimés, chacun travaillerait et produirait pour
le bien de tous.
« Toutefois :
« 1. Les antagonismes ne sauraient disparaître dans une limite étroite,
tant que la propriété de tous les moyens de production et d'échange reste
entre les mains d'une classe dont l'expropriation au profit de la collectivité
reste le but et le moyen du socialisme ;
« 2. L'abaissement du prix des objets nécessaires à l'existence, s'il se
généralisait par la coopération, aurait pour effet une tendance h la réduc-
tion du prix de la vie, et, par conséquent, soit à la stagnation, soit à
l'avilissement des salaires.
« En cottséquence déclare :
74()
LIVRE Yl. — LES SOCIKTKS COOPERATITES
G. T. (1) — Assez hostiles les uns aux autres, Syndicats et
Coopératives ont cherché à se rapprocher. Au Congrès confédéral de
Paris, en 1900, une commune bonne volonté s'affirma dans la
résolution suivante : « Considérant que la classe ouvrière doit
employer tous les moyens d'action mis h sa portée pour arri-
ver à son émancipation ;
« Que la Coopérative, qui est une forme d'organisation, peut lu»
|)rocurer des avantages immédiats au point de vue matériel ;
(( Qu'au point de vue moral elle est un milieu propice pour la
propagation des idées de solidarité et des connaissances néces-
saires pour l'administration de la société future ;
« I^e Congrès décide de se déclarer partisan des Coopératives
nettement ouvrières, basées sur des principes communistes et
impersonnels (2). »
Celte commune bonne volonté resta latente. La tentative de
0 1. Oue le Parti socialiste peut et doit encourager le mouvement coopé-
ratif, né dans la classe ouvrière en dehors de lui, et qui ne saurait, sans
inconvénient, être confondu dans sa propre organisation ; mais il doit
mettre les travailleurs en garde contre l'illusion utopique qui leur ferait
voir la possibilité de rémancipation de leur classe dans l'extension indé-
finie de la forme coopérative appliquée à la consommation ou — dans la
mesure réalisable — à la production ;
«2. Les socialistes ont à pénétrer dans les Coopératives ouvrières, pour y
rejoindre les liommes de leur classe que leur intérêt y groupe pour la
première fois ;
« 3. Ils ont à faire comprendreaux travailleurs qu'ils y rencontrent l'im-
possibilité où ils se trouvent de se sauver par la seule coopération, et à
leur montrer le salut dans 1 action politique ou prolétariat prenant le pou-
voir pour reprendre collectivement les moyens de production et d'échange :
« 4. Ils s'efforceront de convaincre les travailleurs qu'ils ont besoin, pour
cela, du Parti socialiste et que leur intén't de classe est, en fournissant au
Parti des ressources et des moyens d'action plus puissants, de faire servir
la Coopération même à hâter l'heure de l'affranchissement du travail. »
(Humanité, n° du 17 juillet 1910).
(1) A. Danrez, Syndicalisme et coopération {Voix du Peuple, 1910,
n» 532) ; A. J. Clbuet, L'action syndicale et les Coopératives (Hutnanité,
H» du 18 juin 1910).
(2) Compte rendu du Conyrts, p. 207. Le Vit* Congrès national des
Bourses du travail (ttennes, 1898) émit un vote favorable aux « sociétés
coopératives créées par les Bourses du travail ou leurs syndicats et appli-
quant, quand elles le peuvent, les articles du programme économique
élaboré par les Congrès ouvriers (V. l'Ouvrier des Deux Mondes (dont
Pelloutier était le gérant, n» du l^'' octobre 1898).
CIIAPITHE IV. LES RELATIONS SYNDICALES / W
rapprochemenl fut renouvelée aux deux Congrèsqui suivirent : la
question fui mise à l'ordre du jour du Congrès de Bourges M 904),
mais le temps manqua pour la discuter. Le Congrès confédéral
de 1906 « invita tous les syndiqués à devenir coopérateurs et à
n'entrer que dans les Coopératives qui affectent une part de leurs
bénéfices à des œuvres sociales tendant à la suppression du sala-
riat ». Mais il est vrai qu'il déclara rejeter « toute entente défini-
tive entre la C. G. T. et la B. C. S. » 1).
Mais voici un plus sérieux effort, à la Conférence des Bourses
tenue à Toulouse en 1910, à l'issue du Congrès confédéral :
€ Considérant que le subventionuisme est une entrave au libre
développement du syndicalisme ; que le syndicalisme se doit, afin
de conduire à bien son œuvre de tronsformation sociale, de se
libérer de tout ce qui peut f,'êner sa marche ;
« Considérant que le prolétariat doit lui-même, dans la plus large
mesure possible, travailler à son affranchissement intégral ; qu'i
doit, pour cela, compter surtout sur son propre etTort ;
« Attendu que la Coopérative de consommation, en même temps
qu'elle supprime des intermédiaires parasites, laisse aux consom-
mateurs la libre disposition des sommes considérables qui peuvent
senir au développement des œuvres syndicales ;
c La quatrième conférence ordinaire desBourses, invite les Bourses
du travail ou Unions à faire la propagande nécessaire pour que se
créent dans leurs centres desCoopératives de consommationàbases
communistes dont les syndiqués deviendraient, non seulement les
adhérents, mais encore les gérants et les bénéfices réalisés, les
fonds nécessaires pour créer des « Maisons du Peuple » où les
Syndicats ouvriers seront véritablement chez eux et où ils pourront
créer en toute indépendance des œuvres d'émancipation ;
« La quatrième Conférence déclare qu'il est du devoir des cama-
rades syndiqués d'adhérer à ces Coopératives qui aideront au déve-
loppement des œuvres syndicales aux fins de transformation sociale
ou de faire évoluer dans ce sens les Coopératives à bases capita-
listes (2). »
La question de ces relations est dominée par un problème
(1' Compte rendu, p. IGO et 197.
(2; Compte rendu du Conffrts de Toulouse', p. 40i).
748 LIVRE VI. — n:s sociÉTt:s coopkrativks
général qui fail l'objet de controverses passionnées dans les
milieux ouvriers : est-ce aux consommateurs, groupés dans les
Coopératives, ou aux producteurs, groupés dans les Syndicats, à
diriger et à régulariser la production? Il a été spécialement dis-
cuté par les coopérateurs à leur Congrès de 1903, à Solteville-
les-Rouen, et de 1909, à Monthermé, dans les Ardennes.
Le Congrès de 1903 :
« Considérant que la coopération socialiste a pour but l'appli-
cation intégrale des principes du Parti (socialiste), notamment la
réalisation de la propriété collective et la suppression du bénéfice
individuel ; engage les coopérateurs à créer, partout où ils le
pourront, des sociétés de production, sous forme de services
fédéraux ou interfédéraux, sous la gestion des organisations
ouvrières ».
Par celte décision, les coopérateurs se ralliaient au système le
plus communément admis par les syndicalistes : direction de la
production par les producteurs groupés dans leurs associations
professionnelles. Mais ce système, vite critiqué dans les milieux<
coopératifs, fut rejeté dès 1903(1).
Au Congrès de Nantes (1905), on décida qu'en principe la pro-
duction devait être « fédérale » (2), c'est-à-dire gérée par le grou-
pement central des Coopératives de consommation et de produc-
tion. Dans le même sens, le Congrès coopératif de Troyos (1907)
décida que « la production doit être régie par la consommation (3) ».
Plus précis, le Congrès coopératif de Monthermé (1909) promulgua
qu' « à l'avenir, aucune association de production autonome ne
devra être admise à la B. S. C. ». Et statuant sur la situation des
Sociétés affiliées :« Les associations de production autonome»,
actuellement adhérentes, devront prendre l'engagement d'être re-
prises par le M. D. G., quand il jugera le moment opportun ».
Au mois d'août 1910, le Comité confédéral rallia, conformément
à celle décision, vingt-trois associations qui n'avaient pas ac-
cepté d'être « reprises » (4). Ainsi tout droit à l'autonomie est
(t) Compte rendu, p. 99.
(2) Compte rendu, p. 282.
3 Compte rendu, p. 200.
(4) Rapport moral de la B. C. S. au Coagrès coopératif de Calais (1911
Compte rendu, p. 74
CHAPITRI;: IV. LES RELATIONS SYNDICALES 741>
dénié à la production par les groupements de consommateurs.
« L'association autonome de production, a déclaré la Fédération
de la région parisienne par la plume du secrétaire fédéral
Paul Alexandre, ne supprime ni la propriété individuelle, ni
l'anarchie de la concurrence ; elle n'a donc aucune utilité sociale
et les etîorts qu'on lui consacre sont des efforts perdus (I). »
A l'appui de ce système, on peut faire valoir que les Sociétés de
production dévient toutes, et facilement, de leur but: avec le
succès, elles ont tendance à se dissoudre pour partager les bé-
néfices entre associés ; en cas d'insuccès, aussi bien que de succès,
elles ont également tendance à user des procédés de la concur-
rence bourgeoise, notamment à diminuer les salaires des ou-
vriers. « Leurs tentatives, disait Héliès au Congrès coopératif de
1909, s'insèrent pour ainsi dire dans la Société capitaliste, sans
en atteindre le fonctionnement. Elles naissent et meurent de
l'anarchie productive, de la concurrence, et leur concurrence ou-
vrière revêt exactement les mêmes formes que la concurrence pa-
tronale (2). » C'est précisément pour obvier à ces inconvénients,
que les coopéraleurs, d'ailleurs enseignés par l'exemple des pays
étrangers, ont voulu donner la direction à celui qui a toujours
intérêt à la continuation de la solidarité à laquelle est lié le main-
tien de son bénéfice : au consommateur (3).
Dans le même sens, il y a d'autres arguments, d'un carac-
tère plus immédiatement pratique. On fait observer que la Coopé-
rative de lonsommation doit, en bonne administration, précéder
la Coopérative de production: combien seraient imprudents les
ooopérateurs qui ne se seraient pas assurés des débouchés avant
de se mettre au travail. 11 y a là une nécessité que l'expérience a
démontrée ; et Ponard, administrateur de l'importante Frater-
nelle, de Saint-Claude, l'a énoncée au cours de la discussion d'un
rapport de Lucas, au Congrès de 1903, sans avoir soulevé de con-
tradictions (4).
Moins les coopéraleurs seront isolés, ajoutait-il, moins ils au-
1 Vie ouvri'-re, 1912, no 79, p 53.
:2) Compte rendu, p. fi6.
i3 V. ce que dit Lucas au Congrès coopératif de 1903. Compte rendu
du Congrès, p. 49 et s.
(4i Quatrième Congrès de la coopération socialiste (1903;, p. 68.
7o0 LIVRE VI. LES SOCIÉTÉS C OOPÉliATlVES
ront lenlalion d'oublier leur but. H y a là une sorte de loi socio-
logique, jjorsqu'il y a un grand nombre de Sociétés associées en
Fédérations, les éléments de perturbation sont, en elîet, plus fa-
cilement neutralisés. D'autre part, cette union subordonnée
permet de contrecarrer la tendance qu'ont les producteurs aban-
donnés à eux-mêmes à s'octroyer de trop bauts salaires, ce qui a
causé la ruine de bien des tentatives de coopération : o Trop
nombreux, disait encore Ponard, sont ceux qui, parmi les tra-
vailleurs qui s'associent, songent à s'octroyer des salaires qu'ils
ne gagnent pas, en même temps qu'ils négligent leur travail. »
On comprendrait mal ce système si on croyait qu'il s'oppose
spécifiquement, autant qu'il le parait au premier abord, aux ten-
dances du syndicalisme. En effet, Ponard a bien précisé que la
direction technique et l'organisation du travail devaient rester
entre les mains des producteurs associés : « Le domaine de la
production, a écrit le secrétaire confédéral Joubaux, est et doit
rester entre les mains de la technique I). o A la Coopéralis'e de
consommation ne resterait donc que ce rôle : demander et répar-
tir les produits.
L'observation des faits actuels et les délibérations des Congrès
permettraient de prévoir (sous l'exagération des formules coopé-
ratives), l'évolution vers un système économique où la circula-
tion et la tarification des produits seraient assurées par les So-
ciétés de consommation, tandis que la technique de la fabrication
et la discipline professionnelle seraient réglées par les produc-
teurs eux-mêmes. Les tendances coopératives et syndicales, qui
semblent antagonistes et irréductibles, ont déjà fusionné, en effet,
sur quelques points avec le concours de la C. G.ï. : par exemple, à
Saint-Claude et à Amiens, oîi l'on rencontre des Coopératives im-
portantes dirigées par les délégués élus des Syndicats profession-
nels auxquels sont adjoints des délégués du personnel et des con-
sommateurs. Là, il n'y a i)lfus lutte, mais collaboration entre
produ<iteurs et consommateurs, sans autre distinction entre eux
que celles qui résultent de la compétence et des aptitudes, selon
la loi de la division du travail (2). Poussant à leur extrême ces in-
1; Vie ouvrière, 1912, n° 79, p. 56.
(2) En 1911, le comité de la C. G. T. et les Syndicats ouvriers ont paili-
CHAPITRE IV. LES RELATIONS SYNDICALES 731
téressantes coiubinaisous esquissées par la pratique, Xavier Guille-
min a même prévu une éventuelle fusion des Coopératives avec les
Syndicals(l): verrons-nous jamais la formation de ces groupes syn-
thétiques d'épargne et de lutte, organes d'un nouveau mutuellisme
ouvrier, socialiste et révolutionnaire, où se fondraient, sans atté-
nuations, les deux tendances traditionnellement rivales du proléta-
riat français ?
Sans vouloir faire état, plus qu'il ne conviendrait, de cette pré-
diction d'une rénovation syndicaliste et coopérative, on peut tout
au moins la retenir, venant d'un militant de l'ancienne B. G. S.,
comme un signe suggestif de l'inquiétude ouvrière vers des insti-
tutions où s'apaiseraient les vaines compétitions et les émulations
stériles entre militants pour le plus grand profit de deux ten-
dances qui tiennent à la diversité du génie ouvrier lui-même. Le
mouvement de conciliation ne se fait d'ailleurs pas unilatérale-
ment, rien que par l'etfort coopératif: est-ce que par le viaticum,
par le Sou du soldat, par les caisses de chôn.age et de grève,
ceuvres mutuellisles, les Fédérations professionnelles les plus
révolutionnaires ne se rapprochent pas elles-mêmes des Coopé-
ratives qui, de leur côté, grâce à l'épargne ouvrière, par le moyen
de soupes communistes, de crédit et de subventions favorisent
des entreprises corporatives qui leur sont cependant spécifique-
ment étrangères? S il y a alliance des tendances, pourquoi n'y
aurait-il pas un jour fusion ? (2)
Subordonnées, les Coopératives ont une grande utilité pour la
classe ouvrière : elles sont une école de solidarité. Elles four-
nissent aux Bourses du Travail des ressources qui remplacent les
«ipé, en conformité d'une décision votée par la Conférence des Bourses du
travail {Voix du Peuple, 1911, n'' 576j à une agitation contre la vie chère
pour essayer de régulariser le cours des vivres. Dans certaines localités,
les groupements, ont constitué des Syndicats de consommateurs, notamment
à Beauvais (V. Humanité, n" du 2 décembre 1911).
(1: X. GuiLLEMiN, Les Syndicats agricoles et la. Coopération {Humanité,
n^du 29 mars 19l0j.
(2; A la suite d'une conférence tenue à Manchester ffévrier 1912; les Coo-
pératives, les Trades-Unions et le Labour Party ont décidé, en principe, de
fusionner» pour donner plus d'essor au développement matériel et intellec-
tuel de la classe ouvrière » {Humanité, n° du 10 février 1912).
752 LIVRE VI. LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES
subventions municipales ; elles les abritent. Grâce à elles, d'im-
porlanfes sommes d'argent peuvent être consacrée?, chaque
année, à la propagande socialiste et syndicaliste, aux œuvres
d'enseignement et d'assistance. Elles constituent d'excellentes
écoles d'administration ; elle» expérimentent les réformes syndi-
cales : journée de huit heures, suppression du travail à la
tâche, etc., etc. (1). « La Coopérative, même de production, a
dit Bourderon au Congrès coopératif de Calais (1911), réalise déjà
un peu de socialisme (2). »
Aucun des essais coopératifs n'est indifférent au point de vue
prolétarien, quoique nous sachions, ou nous nous imaginions
savoir, qu« leur extension n'accomplira pas la révolution écono-
mique, comme les ouvriers l'ont cru si longtemps, à la suite des
théoriciens de 48. Très rares sont ceux, en etîet, qui, à l'exemple
de Sellier, oseraient encore retenir l'espoir de Pelloutier écrivant
que les Coopératives « créent un capital de main-morte laïque
qui rendra peu à peu au Travail, considéré comme personne
morale, la totalité de la richesse publique » (3).
(Ij En 189â, sur 215 Coopératives, 110 avaient supprimé le travail à la
tâche, d'après Pelloutier. [Histoire des Bourses du Travail, p. 145;.
(2) Compte rendu, p. 27.
(3) Pelloutibr, Histoire des Bourses du Travail, p. 147.
CHAPITRE V
La commandite (1).
I. Généralités. — On appelle marchandage, la convention par
laquelle un sous-entrepreneur, dit ynarchandeur ou tâcheron,
embauche des ouvriers pour faire le travail qu'il asous-entrepris:
ces ouvriers, indépendants de l'entrepreneur général, constituent
une équipe autonome sous la direction exclusive de ce sous-en-
trepreneur.
Ce système de travail est rejeté par l'unanimité des Congrès
ouvriers, parce que le marchandeur, qui est un ouvrier, réalise
son bénéfice en réduisant le salaire des camarades qu'il emploie :
c'est r « exploitation de l'ouvrier » par l'ouvrier, comme il est
dit dans le décret du 21 mars 1848, qui Qt du marchandage un
délit correctionnel.
(l) Bibliographie. Chambre syndicale typographique parisienne. Essai
de la co-inmandite à V Imprimerie nationale (1899) ; A. Hameu.-», La corn-
7nandite en typographie {Mouvement socialiste, 1901, n» 62): L. BocDEr,
La commandite et son rôle social (Mourement socialiste, 1905, n" 153);
Association des syndiqués de l'Imprimerie nationale partisans de la com-
mandite égalitaire, La vérité sur le commissionnement (1905 ; Union
fédérale des ouvriers métallurgistes de France, Rapport de la Commission
d'études au Congrès de VUnion fédérale (1905~ ; articles de la Voix du
Peuple (1905, n"^ 233, 234, 267); Union syndicale des ouvriers et ouvrières
delà voiture de la Seine, La commandite érjalitaire généralisée; J. Frox-
TiBR, La cominandile égalitaire i906j ; Boudet, La commandite, véritable
travail à la journée {B. 0. de la Chambre syndicale tijpogr. parisienne,
n° mars 1907); Les Associations professionnelles ouvrières Publ. de
l'Office du Travails t. I ^1899), p. 733; Paul Charmaat, Lettres d'un com-
manditaire [Typogr. franc., ti°* i^' avril 1911, 1^'" mai, !«'■ juin, l^r juillet
1911 . .1. B.-A. Etude sur les divers systètnes de travail {Typogr. fr., n»* 16
septembre, 1«'' octobre 1911).
Maxime Leroy 48
/Ot LlVRli VI. LKS SOCIKTKS COOPERATIVES
D'autre part, le marchandeur, variété de contre-maître, dispose
sur ses camarades d'une autorité incompatible avec l'égalité
entre tous les ouvriers posée en principe par les statuts syndi-
caux.
La commandite transforme et adapte le marchandage à l'orga-
nisation syndicaliste : elle comporte un entrepreneur général et
un sous-enlre[)reneur, mais les bénéQces, au lieu de profiter
exclusivement à ce sous-enirepreneur, sont répartis également,
suivant certaines règles, entre tous les membres de l'équipe.
Quant à ce sous-t ntrepreneur, dénommé chef d'équipe, il est dé-
signé à l'élection par ses camarades.
Organisation partiellement autonome, la commandite laisse la
direction technique et commerciale au patron, par l'intermédiaire
du chef d'équipe qui, par rapport à lui, mais à lui seulement, est
assimilable à un contremaître ou à un sous-entrepreneur. Le
chef de la commandite a donc deux responsabilités, l'une vis-à-
vis des camarades qui l'ont élu, l'autre vis-à-vis du patron qui a
accejjié son intermédiaire, à la dilTérence de ce qui se passe dar.s
les Coopératives ouvrières autonomes où les divers fonctionnaires
n"assu nient une responsabilité qu'envers le groupe qui les a
mandatés.
La commandite est dite généralisée, lorsqu'elle comprend plu-
sieurs équipes de spécialités dilîérentes, chacune ayant son chef.
« Pour donner tous les avantages que l'on en attend, la comman-
dite, enseignent ses théoriciens, doit englober tout le personnel
utile d'une maison. Il ne doit pas y avoir autant de comman-
dites que de métiers représentés, mais une seule commandite se
fractionnant en autant d'éijuipes de métiers que les travailleurs
organisés le jugeront nécessaires » (1).
Ces explications données, on peut définir, abstraitement, la
co(nmandile : un « travail aux pièces collectif » (2), un « mar-
chandage collectif» (3), mieux encore: un travail coopératif;
1 Union fédérait^ des ouvriers métallurgistes de France. Rapijort de
la Commission d'étudts au Congrès de V Union fédérale (1905), p. 23.
(2) Coupât et Lh. Doogub, au Congrès confédéral d'Amiens 1906 . Co-npte
rendu, p. 180 et 185.
(3, Office du travail, Les associations professionnelles ouvrvres, t. I,
p. 783.
CHAPITRE V. LA. COMMANDlTt: / J.J
OU, plus (lescriptivenienl : « Torganisalion autonome et égalitaire
de l'atelier par les Iravailleiirs eux-mêmes » (1).
Datant idcologiqiîement de 184i (son premier théoricien serait
le typographe Coiitonl), aj)ph'qij(''e pour la première fois en 1853,
à l'imprimerie Dubuisson Paris), défendue par la Fédération du
Livre et les organisations qui la précédèrent (1867, J868, 1876,
1877), fonctionnant aciuellement à l'Imprimerie nationale et dans
la plupart des ateliers de composition des journaux, U comman-
dite a « catle valeur capitale de reposer sur la réalité des faits
vécus, expérimenlés et contrôlés à la satisfaclion des travailleurs
qui ont le niéiite d'avoir eu le courage d'en prendre l'initia-
tive » (2).
Il y a deux espèf-e-' de commandite, la commandite égalitaire et
la commandite au prorata. La première seulp, cumme on va le
voir, peut ùlre considérée comme une création originale de la
classe ouvrière.
Dans la commandite au prorata, chaque ouvrier ref.-oit un sa-
laire proportionnel au travail fourni. Ce qui la distingue du
simple travail aux pièces, c'est qu'il peut exister nu bénéfice
collectif qui ne se confond pas avec ce salaire proportionnel.
Ainsi chez les typographes, ce Ijénéfice résulte notamment de la
conservation de textes utilisés j)lusieurs fois, ces textes déjà uti-
lisés étant payés comme s'ils étaient recomposés chaque fois.
Dans la commandite égalitaire, « chaque commanditaire, four-
nissant la même quantité de travail, touche la même rétribution
pour le même temps d'occupation. Tous les travaux étant factu-
res, on en additionne les prix, et chaque commanditaire louche
exactement la même somme par heure de temps passé à la com-
mandite » (3).
Le commanditaire reçoit donc dans ce système un salaire j)ro-
portionnel au temps de sa présence, sans plus value fondée sur
(1) L. BoL'DET, La commandite et fon rôle social {Mouvement socia-
liste, n» 103, p. 501 .
(2 Union fédérale des ouvriers mélallurgistes de France, Rappoii de la
Coinmissinn d'éludés au Congrès de l'Union fédérale [1005, p. 23.
(3) Chambre syndicale typographique parisienne. Essai de la comman-
dite à l'Imprimerie nationale (1899 , p. 4.
7of) LIVRE VI. — LES SOClÉïKS COOPERATIVES
les capacités pFofessionneUes particulières, au (aux de l'heure-
élalon.
On appelle heure-étalon le salaire moyen d'une heure de tra-
vail. Le comptable de l'équipe l'obtient en additionnant toutes les
heures de présence relevées au compte de chaque commanditaire,
puis en divisant, par le nombre ainsi obtenu, le salaire global
versé par le patron à la commandite.
Un exemple pratique : une équipe de dix ouvriers fournit dans
une semaine un total de 400 heures de travail. Le patron verse à
la commandite un salaire global do 440 francs. L'heure-étalon
sera de 440 divisé par 400, soit 1 fr. 10. Un ouvrier qui aura tra-
vaillé huit heures par jour pendant les six jours ouvrables de la
semaines, soit 4H heures de travail, touchera: 1 fr. 10 X 48 =
52 fr. 80. Un autre ouvrier qui n'aura travaillé que 20 heures
touchera 1 fr. 10 x 20 = 22 francs.
La commandite égalitaire ne tient donc aucun compte de la
production individuelle ; elle fait abstraction du sexe, de l'âge ou
des différences entre les capacités professionnelles, « chacun étant
employé à des travaux correspondant à ses aptitudes ». En se re-
fusant à laisser se « créer des hiérarchies rivales » entre eux, les
travailleurs font observer qu'ils se fondent sur le « principe » de
l'égale utilité des travaux, puisque tous indispensables : d'où
une organisation très divisée pour permettre le judicieux emploi
de toutes les aptitudes, ce « qui fait qu'il n'y a ni faibles, ni forts,
et que, sans danger, la commandite peut s'ouvrir à toutes les
initiatives » (1).
A la différence de la règle admise dans la commandite égalitaire.
les ouvriers dans la commandite au prorata sont payés propor-
lionneilemenl à leur production individuelle, sans que le temps
de temps de travail intervienne. C'est en raison de cette inégalité
que le tj'pographe Paul Charmant a pu « écrire que la commandite
au prorata n'était qu'un déguisement bâtard du travail aux
pièces (2) ».
Dans la commandite égalitaire, « des hommes, dont les apti-
(l"i Rapport de l'Union fédérale des ouvriers mêtallurçjistes, p. 24 et 27.
(2) P. Charma:*!, Lettres d'nn commanditaire {Typographie française,
n° du le"" juin 1911, p. 3).
CHAPITRE V. LA COMMANDITE VO/
ludes, pour cause d'infirmités ou en raison de leur âge, seraient
amoindries, gagnent quand même leur vie» (1). Ne pourrait-on en
dire autant des paresseux qui, dans ce système, vont bénéficier
de la plus-value résultant de la mise en commun du travail ?
C"est ainsi qu'on a objecté qu'il fallait craindre avec l'extension
de celte forme commanditaire le développement du parasi-
tisme.
Cette objection parait n'être que théorique. 11 résulte, en elîeh
d'une étude de L. Boudet que de 1900 à 1905 1a commandite
de l'Imprimerie nationale n'a eu à prononcer, pour ce motif,
que deux exclusions (2). La surveillance qu'exercent récipro-
quement les uns sur les autres les membres de la commandite
a pour effet d'empêcher suffisamment la fraude individualiste du
parasite : l'expérience a montré que chacun, dans une telle crga-
nisalion, est poussé à produire conformément à sa force et à ses
aptitudes.
Pour éviter le parasitisme néanmoins possible, les commandi-
taires préconisent le système de la pige dans certains métiers où
le contrôle est particulièrement difficile, par exemple dans la
typographie. La pige est un minimum de travail exigé de chaque
travailleur associé. Elle est fixée d'une façon expérimentale: c'est
la lâche normale d'un ouvrier moyen. En principe, les règle-
ments défendent, sous des sanctions sévères, de faire moins que
Il pige, mais ils permettent, sous certaines réserves, de la dé-
passer.
On a fait aussi l'objection inverse : on s'est demandé s'il ne
faudrait pas craindre la surproduction, cause de chômage. Boudet
a fait remarquer que le Syndicat auquel la commandite est ratta-
chée professionnellement a pour devoir de faire diminuer le zèle
des ouvriers trop productifs et de faire procéder à de nouveaux
embauchages.
On peut d'ailleurs se demander si l'intervention syndicale sera
toujours nécessaire. « Nous affirmons, ont écrit les ouvriers de la
voiture, qu'il serait impossible à un ouvrier de maintenir un
travail en surproduction pendant seuleii.ent une semaine ; du
'^1) Essai de la commandite..., p. 4.
(2) L. Boudet, art. cité, p. 514, note.
758 LIVRE VI. LES SOClÉrKS COOl'KR ATlVES
reste, le ferait-il pendant quelque temps, grâce à des facilités par-
ticulières, il ne p turrait le maintenir. Sa dépense moyenne de
force physique et m )rale se trouverait changée ; la hausse, factice,
re|)rendrait son état normal, car l'activité des hommes a des li-
mites et le plus insatiable producteur finirait par se lasser et ra-
lentir devant le travail nornrxal de ses camarades (1). » Cette obser-
vation d'ordre physiologique peut être complétée parla remanjue
psychologique suivante: «L'homme travaillant en commun,
n'ayant plus cet appât personnel du gain, qui est la conséquence
du travail aux pièces individualiste, n'a [)Ius d'intérêt à forcer
sa production. Il sait qu'en plus de sa production normale per-
sonnelle, il bénéficiera, suivant son nombre d'heures de pré-
sence, des bénéfices généraux de la commandite (2). »
A l'appui de ces diverses affirmations, on peut rap])orter le
fait suivant : « Dans une période de chômage, la commission
ouvrière de l'Imprimerie nationale avait demaiidi' à la direction
de diminuer d'une heure la journée de travail ; ce qui fut lait.
Qu'arriva-l-il alors ? C'est que la commandite produisit réguliè-
rement une heure de moins par ouvrier et par jour, tandis que
les ouvriers individuels, après calculs faits, obtinrent la même
production qu'avant celte heure de diminution (3)».
La commandite égaliiaire représente le type d'organisation le
mieux en rapport avec l'organisation syndicaliste dont le ressort
est la solidarité. Sur un rapport de P. Coupât^ secrétaire de i'ex-
Fédération des mécaniciens, le Congrès conféléral d'Amiens (1906)
reconnut, en efîet, que la commandite est un « système qui permet
de supprimer la concurrence entre travailleurs et d'utiliser l'elTorl
des pptiles mains ; il est la meilleure école de solidarité et d'édu-
ca'ion ouvrière ; il permet, par '.ine production rationnelle,
d'aboutir à la réduction des heures de travail et de préparer les
travailleurs à l'administration et à la gestion des organes de pro-
duction sooiale (i). »
(Il P. Chauham, Typ. française, n° du l^'' mai 1911.
(2) La commandite égaliiaire généralisée, p. 12.
(3) L BouDET, art cité, p. 517.
(4 Compte rendu, p ISO (pour le vole, v. p. 186 ; cf. ordre du jour de
Dooglie Synd. textile de Fourmie), Compte rendu, p. 184.
CHAPITRE V. LA COMMAMIITE
739
1) Organisation
La commandite n'est ouverte qu'aux syndiqués.
Il V a autant d'équipes, soit que de spécialités, soit que d'ap-
titudes. Celte division du travail est organisée au cours des dis-
cussions préparatoires.
Chaque équipe nomme son chef dont le rôle est de veiller à
l'exécution consciencieuse des travaux. « Ce fonctionnaire, écrit
P. Charmant, que vous l'appeliez metteur, pigeur, délégué, ou
ce que vous voudrez, ne sera pas un chef. Son rôle est plus
noble. Le chef, c'est le travail ; c'est lui seul qui com-
mande (1^. ))
Les équipes composant la commandite élisent, au bulletin «e-
cret, un conseil d'administration de quatre membres: l'un délé-
gué général, qui est, vis-à-vis du patron, le marchandeur ; 2" un
délégué-adjoint ; 3° un comptable ; 4" un complable-adjoint.
Ces élections sont, en principe, renouvelées tous les trois
mois.
Les attributions de ces divers fonctionnaires n'appellent pas
d'observations particulières, sauf celles du coinpiable, (]ui sont
très importantes.
Il est chargé : i" du tarifage des travaux faits, groupés par le
chef d'équipe et centralisés par lui sur un grand livre ; 2° des
étals de présence journaliers et hebdomadaires et de répartition ;
3° de la tixalion du prix d'heure ou Jieure-étalon.
« Le point d'honneur d'un bon comptable, a écrit Paul Char-
mant, est de voir son bordereau des heures et des salaires) ratifié
sans observation (2). »
Les équipes élisent, en outre^ dans les mêmes conditions, une
commission de contrôle composée de trois, cinq ou sept membres,
selon l'importance de la maison. Elle vérifie la production des
(1) Art. cit.
\2 Art. cité.
7G0 LIVRE VI. — LES SOCIKTÉS COOPERATIVES
commandilaires; les actes du conseil d'adminislration et deschefs
d'équipe (1).
(1) Les commandites parisiennes de typographie ont groupé dans ce
texte ]|i3 diverses règles qu'elles ont admises :
» Des réunions ordinaires ont lieu au moins deux fois par an, tant pour
la nomination des fonctionnaires que pour l'examen des propositions con-
cernant le règlement intérieur. Des réunions extraordinaires peuvent avoir
lieu sur une demande écrite et signée par le i^uart des commanditaires.
« Le premier bordereau établi par le comptable est communiqué avec
pièces à l'appui au comité syndical, qui apprécie la justesse du comptage
et la coucordance avec les prix spécifiés par le tarif.
« Les commandites sont solidairement responsables : i" vis à-vis de l'ad-
ministration pour tout ce qui concerne l'exécution des travaux qui leur
sont confiés ; 2° envers la Chambre syndicale pour toute infraction aux
prescriptions réglementaires.
« Nul commanditaire ne peut être déchu de ses droits sans un vote mo-
tivé et signé — en réunion extraordinaire — par les deux tiers du groupe
et après en avoir soumis les raisons au comité, qui juge si le confrère est
passible d'une peine aussi rigoureuse.
« Tout commanditaire quittant un groupe, par suite de diminution de
travail ou autre motif, a droit à une quote-part des travaux en cours
d'exécution sur lesquels il n'aura pas été perçu d'acomptes proportionnels.
« Les diverses contestations pouvant se produire entre les commandi-
taires et les administrations, pour des faits non prévus parle règlement,
sont soumises, par les intéressés, à l'approbation de la Chambre syndicale
qui, seule, a qualité pour rendre une décision arbitrale.
« Aucun congé ne peut être accordé à un commanditaire qui voudrait
essayer un autre travail en typographie. La Chambre syndicale seule peut
autoriser, pour des cas spi^ciaux, une commandite à accorder un congé à
un de ses membres.
« Lorsqu'un groupe en commandite est débauché par une administration,
il doit en prévenir immédiatement la Chambre syndicale, en indiquant
strictement les motifs allégués.
« Aucun syndiqué ne doit prendre place dans une équipe destinée à rem-
placer des syndiqués remerciés, sans autorisarion du Comité.
« Les groupes commanditaires sont exclusivement composés de syndi-
qués. Nul ne doit être admis à prêter son concours — à titre d'aide ou de
remplaçant — s'il ne justifie au receveur qu'il est en règle avec la caisse
syndicale.
« Les commandites doivent pourvoir, autant que possible, aux exigences
du travail éventuel par l'adjonction d'aides en nombre suffisant pour la
prompte exécution des ouvrages.
K Dès la formation d'une équipe, en observant toutefois le délai néces-
saire à connaitre les aptitudes particulières de ses membres, il est pro-
cédé à une assemblée des commanditaires ayant pour but de nommer les
fonctionnaires (metteur, pigeur, comptable, etc.); de fixer la pige qui ne
pourra être supérieure à 1.600 lettres à l'heure pour les journaux et
CHAPITRE V. LA COMMANDITE 761
2) Valeur sociale de la commandite
« Si le Syndicat est l'arme de résistance de combat, de libéra-
tion des travailleurs, la Commandite est le complément de leur
organisation économique, c'est l'école d'apprentissage du com-
munisme, c'est l'ébauche des temps futurs ; c'est pour le cas
d'une grève générale révolutionnaire, /'or^^anesaiion toute faite
de la py^oduction sur les bases du fédéralisme égalitaire, assu-
rant à toîcs, dès le Jour même de la libération, la satisfaction
de tous lei besoins ; elle réduit la période de tâtonnements,
inhére7i'e à ime transforniatio7i sociale; elle évite surtout, l'es-
camotage de Ici Révolution sociale, en lui conservant un carac-
tère purement économique, en prévenant l'immixtion du politi-
cien sauveur dans l'œuvre de réorganisation sociale, alors de-
venue inutile, et sans prise sur le mouvement ouvrier.
« C'est un des plus sûrs garants du triomphe de la Révolution
sociale (1). »
1.500 pour les labeurs ; déréglementer les heures d'entrée et de sortie, etc. :
d'établir en somme le règlement intérieur. »
(t) L'apport de la Com»iissio)i d'études au Congrès de l'union fédérale
des ouvriers métallurgiques de France (Paris, septembre 1905 , p. 37.
CHAPITRE VI
Mutualisme et syndicalisme.
Les compagnonnages de l'ancien régime, sociétés exclusive-
ment ouvrières, s'occupaient tout à la fois de discipliner le tra-
vail contre les « maîtres >? et d'organiser des services d'aide et
d'assistance mutuelles entre leurs membres. Ils remplissaient
ainsi l'office de nos Syndicats, groupes de résistance, et de nos
Sociétés de secours mutuels, groupes de prévoyance. Puissants
jusqu'au début du xi-v*" siècle, ils se dispersèrent peu à peu, mais
longtemps après les injonctions de l'individualiste Législative, en
même temps que disparaissait l'organisation du travail dans les
petits ateliers hiérarchisés sur l'habileté manuelle; et ils furent
progressivement rem[)lacés par les Sj'ndicats professionnels el
par les Sociétés de secours mutuels (1).
Le premier stade de l'évolution vers ces deux types tranchés ne
fut pas le Syndicat contemporain, mais la mutualité profession-
nelle, forme intermédiaire. Après la Révolution, les ouvriers
fondèrent des Sociétés dans le but de faire de l'aide mutuelle en
eas de maladie, de décès ou de chômage, par le moyen de cotisa-
tions prélevées sur les salaires ; mais, à la dilTérence des compa-
gnonnages, fermés aux ouvriers mariés ou non catholiques, ces
nouvelles Sociétés n'étaient ni secrètes, ni ritualistes, ni reli-
gieuses, et, loin de tendre à constituer de petites aristocraties de
(1) Il existe encore des compagnonnages, mais ils n'ont plus d'impor-
tance.
CHAPITRE VI. MLTLALISME ET SYNDICALISME 763
méliers, jalouses les unes des autres, brutalement rivales, elles
s'elïorcèrent de former des groupements aussi ouverts que pos-
sible à tous les membres d'une profession, qu'ils fus-ent in-
croyants, célibataires ou mariés. Mais, mutualistes en droit, elles
furent en même temps syndicales de fuit ; non par statuts et par
volonté, mais par nécessité de conslitulion en quelque sorte :
formées entre ouvriers de même profession ou professions voi-
sines, comment ceux-ci n'auraient ils pas été amenés, en se ren-
contrant aux réunions statutaires, à discuter de leurs intérêts de
salariés, à se concerter contre les patrons, tous poussés parcelle
obligation d'user empiriquement du contiat collectif avant même
que le régime moderne de la grande industrie en eût fait un
moyen normal d'engagement et de lutte ?
Ces mutuelles ouvertes étaient un progrès sur l'ancien sys-
tème, parce qu'elles étaient à peu près débarrassées de tout ca-
ractère religieux, tout au moins d'un formalisme désormais
puéril, et de cet esprit de rivalité qui jetaient les uns contre les
autres les compagnons de rites différents. Toutefois, progrès
partiel: le défaut principal de ces groupes venait de l'hétérogé-
néilé de leurs fonctions : sociétés mutualistes, c'est-à-dire éssen-
lielloment pacifiques en tant que propriétaires de capitaux, elles
étaient mal outillées pour la lutlede salaire, la grève; sociétés
professionnelles illégales, elles étaient constamment arrêtées dans
leur action par leurs statuts et par la suspicion judiciaire. Les
conditions du marché du travail aidant la mise en mouvement
de l'action publique par le^ parquets, cps fonctions se séparè-
rent à un momenl, durent se séparer : ;i la fin de l'Empire les
ouvriers possédaient des Sociétés qui n'étaient les unes quesj-n-
dicales, les autres que mutualistes, mais toutes accueillies, en
principe, par la célèbre Association internationale des Tra-
vailleurs.
Les formes se sont précisées : les Syndicats, de moins en moins
pacifiques, ont été de plus en plus séparés des Sociétés de secours
mutuels et la Confédéralion générale du Travail, qui a rem-
placé l'Internationale comme organe de la solidarité ouvrière,
rejette toutes les Sociétés mutualistes. StatulairemenI, elle est
composée des seuls Syndicats.
76 i LIVRE VI. LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES
Les Syndicats et les Sociétés de secours ont désormais des fonc-
tions que tous s'accordent à considérer comme distinctes : la loi
du 21 mars 1884 sur les Syndicats et celle du 1" avril 1898 sur
les Sociétés de secours mutuels ont pris elles-mêmes le soin de
sanctionner cette division, œuvre de la pratique. Mais si Syndicats
et Sociétés mutuelles ont les uns et les autres une vie administra-
tive et financière particulière, ne doivent-ils pas sinon se fondre, du
moins collaborer? On se demande si les Syndicats ne devraient
pas adjoindre, à litre de moyens de propagande, à leurs services
de luttes, des caisses de mutualité contre les risques du chô-
mage, de la maladie, en vue de l'aide aux veuves et aux orphe-
lins ?
Il a été fait deux réponses à ces questions, l'une qui est tradi-
tionnelle, l'autre qui est révolutionnaire, différentes lune de
l'autre jusqu'à être doctrinalement irréductibles.
Du mulualisme traditionnel, il y aurait beaucoup à dire, mais
rien qui n'ait été déjà dit ; il reste, au contraire, presque tout à
dire de celui qui sort des voies de cette prévoyance et de cette so-
lidarité respectueuses du passé. La mutualité traditionnelle a
pour objet de répartir entre les ouvriers les risques du chômage,
d^ l'invalidité et de la vieillesse par des prélèvements sur leurs
salaires, en vue de favoriser ce que l'on appelle la < paix so-
ciale », sans ambition offensive contre le régime du salariat ;
tandis que la mutualité syndicale ne consent à faire ces prélève-
ments que dans la mesure où ils peuvent servir les fins du Syn-
dicat révolutionnaire. La Mutuelle se borne à épargner ; le Syn-
dicat prétend lutter même s'il épargne.
Seclionnement par scissiparité de la Société de secours mu-
tuels, le Syndicat a d'abord commencé par essayer de reprendre à
son compte, sans y rien changer, quelques-unes des fonctions
mutualistes. Mais cette œuvre de séparation ne se fit pas métho-
diquement. Tandis que les Sociétés de secours mutuels avaient
créé des caisses de résistance, « pour toute cause réputée être pour
le soutien de la profession », comme disaient les statuts de la Bourse
auxiliaire de prévoyance et de secours des ouvriers fondeurs en
cuivre de Paris (1833), plus tard, le Syndicat s'annexa des services
de simple secours pour des cas de chômage en dehors de ceux ré-
CHAPITRE VI. MUTUALISME ET SYNDICALISME 765
sultant directement de la lutte contre les patrons: maladie,
vieillesse, veuvage, etc. : de même que le mutualisme primitif a
été plus ou moins oompagnonnique, le syndicalisme a commencé
par être plus ou moins mutualiste, par une sorte de nécessilé
d'étape. La loi du 21 mars 188t, qui cliercha à faire rentrer dans
la loi le mouvement ouvrier qui s'en écartait, autorisa les Syndi-
cats à créer des caisses de secours mutuels, mais en exigeant, il
est vrai, des comptabilités et des contrôles distincts. Contrariant
et facilitant tout à la fois la tradition ancienne et la pratique
nouvelle, elle poussa le souci de ces distinctions jusqu'à per-
mettre à un syndiqué démissionnaire de rester membre de la So-
ciété mutuelle annexe, celle-ci ne vivant cependant que par le
Syndicat. Les républicains libéraux espéraient faire profiter leur
parti de l'enseignement fourni par l'bisloire de l'organisalion ou-
vrière : en empêchant comme autrefois que la caisse de secours
mutuels ne servît à alimenter la caisse des grèves et de la propa-
gande syndicaliste, ils voulaient tout à la fois tarir les sources
mutualistes de la résistance prolétarienne et encourager l'épargne
pour donner aux ouvriers syndiqués et mutualistes une prudence
de petits rentiers. La vie déjoua ces prévisions.
La question des rapports entre Syndicats et mutualités a été
traitée parla plupart des Congrès corporatifs, mais aucun ne s'est
placé plus nettement au point de vue révolutionnaire que le
LK" Congrès de la Fédération de la métallurgie, tenu à Paris,
en 1903. Débat long et minutieux à rapporter comme le meilleur
document sur la matière (1).
Dans son rapport au Congrès, le comité fédéral disait : « Nous
faillirions à notre devoir si d'ores et déjà nous ne mettions pas
en garde nos camarades contre celte forme d'association, laquelle,
nul ne l'ignore, sourit beaucoup aux économistes bourgeois. »
Celle forme d'association qualifiée de bourgeoise, c'était la société
mutuelle.
Four proscrire le mutualisme, le comité fit valoir: que les mu-
tualistes, en leur qualité de propriétaires ou de rentiers, sont les
soutiens de l'ordre économique actuel ; que les mutualistes, assu-
(1) Compte rendu, p. 37, p. 101 et s.
7()() LlVUli VI. — LES Si:C:KTi-:S COOPIÎKATIVES
rés du pain quolidien pendant le temps de cliùmago, ne sont pas
pressés d'oblenir d'aulres conditions de travail ; que le Syndical est
incompatible avec la Société de secours mutuels : celui-là groupe
de résistance et de propagande c-ontre le patronat, celle-ci groupe
d'aide « transformant l'action syndicale, selon l'expression du tv-
pographe Dreyfus, en (juelque chose d'iiin(}mniable, à lasolded'un
maître, gouvernant ou patron ». La conclusion : que les Syndicats
créent des caisses de solidarité, s'ils le veulent, mais que ces
caisses restent, conformément à la loi de l8Si, en dehors du Syn-
dicat, et soient alimentées par des lolisalions spéciales.
Les uns se prononcèrent contre toute caisse de solidarité, les
autres, conformément au programme du comité lédéral, deman-
dèrent que la caisse fût simplement adjointe au Syndicat. Plu-
sieurs firent remarquer qu'en diverse^ circonstances le service de
chômage avait vidé la caisse du Syndicat : sans argent, celui-ci, de-
venu inulile, était rendu responsable de sa pauvreté trop vite
arrivée ; d'où abandon par les syndiqués.
Reisz (Synd. des oulilleurs découpaurs-estampeurs de la
Seine* fit cou naître au Congrès que son organisation s'était refusée
à créer une caisse de solidarité parce que u nous nous sommes
dit ceci : en créant cette caisse de chômage, nous allons favoriser
chez nos camarades cet esprit égoïste qui est créé par l'appàl des
caisses de chômage. Nous aurons ainsi peut-être un peu plus
d'affluence de camarades... Mais le véritable esprit syndical dis-
paraîtra. » Il est évident qu'une certaine solidarité doit être favo-
risée, mais dans des cas précis d'ordre syndical : « Je comprends
que les camarades doivent être secourus, mais c'est à la suite,
par exemple, d'un conflit avec le patronat, lors d'un renvoi in-
justifié, comme ils le sont généralement tous, pour un camarade
qui a fait acte de rébellion vis-à-vis d'un patron, en voulant
maintenir sa dignité et celle de ses camarades, devant la perspec-
tive d'une grève ou devant une grève elle-mènje» ; et Reisz con-
cluait : <L l/une fai.on permanente avoir une caisse de chômage,
je dis, camarades, que ce n'est pas entretenir dans nos organisa-
tions l'esprit (|ui doit y régner ».
Entendue dans le sens de Reisz, la mutualité n a aucun des ca-
ractères qu'a voulu lui imposer la loi de 1898: transformer les '
CHAPlTKt; \l. MLTCALISME ET SYNDICA LISM IC 7lj7
ouvriers en j)etits épargnants. Il ne s'agit plus que de solidarité
ouvrière : la caisse ne vient en aide que dans des cas d'origine
syndicale (renvoi d'un militant, grève volontaire), mais non plus
en ciiJe dans tous les cas d'accident, de chômage et de crise in-
dustrielle. La caisse a [lour objet de fortifier la lutte et non d'as-
surer l'ouvrier contre les risques du régime capitaliste. « En ce qui
touche les œuvres sociales que l'on peut créer à côté du Syndicat,
il s'agit de leur donner un caractère révolutionnaire. Nous enten-
dons par solidarité le contraire de la capitalisation, c'est-à-dire
que nous devons nous solidariser pour soutenir les camarades lé-
vcdutionnaires, c'esl-à-dire ceux qui ont agi et qui ont été vic-
times de l'aclion révolulionnaire. » Savry (Union du bronze, de
Paris) expliqua que les membres de son Syndical étaient « convain-
cus de l'impuissance des Syndicats qui ont pour principe d'avoir
des fondsde caisse pour résister au capital». Mettre le Syndicat dans
la dépendance de la mutualité pour des cas étrangers à la lutte
directe conlre les patrons, n'est-ce pas le mettre nécessairement en
état d'infériorité, jjarce qu'il ne pourra jamais être assez riche pour
prendre à «a charge tout le risque économique de l'industrie?
Rallié à l'opinion du comité, le Congrès décida que les caisses
de solidarité devaient être organisées à côté du Syndicat, en ser-
vice absolument autonome et spécial. Une telle décision ne
rompait pas tout lien entre les deux formes d'association, mais le
desserrait. Il ne s'agit plus que d'une collaboration en marge de
l'organisation ouvrière proprement dite ; non point collaboration
générale, mais dans des cas précis et déterminés, lnus de nature
syndicale.
Tout en restant sur le terrain syndicaliste, on peut se demander
si les ouvrieis organisés en sociétés de classe doivent rester tout à
fait en dehors de la mutualité au sens de la loi de 1898 : si les
secours en cas de décès ou de maladie ne sont pas des moyens
indispensables pour attirer et maintenir les ouvriers dans les Syn-
dicats.
En Angleterre, les anciennes Unions, de même que nos pre-
mières Mutuelles, mêlaient la résistance et la mutualité. La mu-
tualité y était effective parce que les colisations exigées étaient
fortes. .Mais pour que les cotisations soient fortes, il faut que les
768 LIVRE V:. LES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES
ouvriers aient de forts salaires : aussi ces Unions ne faisaient-elles,
ne pouvaient-elles faire appel qu'à une élite de travailleurs. Ce
système laissait donc en dehors de l'organisation professionnelle
ou trade-unioniste les travailleurs moins bien partagés, nom-
breuse armée à'unskilled, terrassiers, dockers, manœuvres. La
théorie syndicale-mutualiste devint assez rapidement inaccep-
table, puisqu'elle avait pour résultat de séparer la classe ouvrière
en deux prolétariats sans la communauté syndicale que nécessite
la profonde solidarité d'intérêts entre « qualifiés » et « non quali-
fiés ï) . On proposa alors que les trade-unions ne fussent plus que des
sociétés de résistance, sans toutefois leur enlever le droit de créer
djs caisses de mutualité, devenues simples annexes facultatives.
Georges Sorel (1) a estimé que les unionistes anglais ont eu
tort (et par là même les syndicalistes français) de vouloir solu-
tionner systématiquement une question aussi pratique. Si les an-
ciennes Unions ont erré en édictant une obligation inexorable,
les nouvelles Unions commettraient une plus grande faute en sé-
parant aussi complètement la mutualité et le syndicalisme. C'est
se priver d'un avantage, capable d'étendre le nombre des syndi-
qués : « 11 ne faut pas négliger trop complètement le nombre,
aussi bien dans les luttes sociales qu'à la guerre ». Mais ce ne se-
rait pas là le grand grief qu'il adresserait au syndicalisme exclu-
sif. Cet écrivain craint surtout qu'il n'ait pour résultat de « li-
vrer (le Syndicat) à l'inQuence prépondérante des démagogues
bourgeois ; c'est l'empêcher d'élaborer, conformément à sa ma-
nière propre de vivre, les principes nouveaux de droit ; c'est, en
un mot, lui refuser la possibilité de devenir une classe pour lui-
même ».
Critique devenue inutile : les Bourses et Fédérations françaises
ont créé des services qui ont un caractère mutualiste : le Sou du
soldat, pour les camarades au service; la caisse dégrève, le viati-
cum, secours de route aux ouvriers sur le trimard ; mais en pas-
sant des vieilles Sociétés de secours mutuels aux Syndicats con-
fédérés, les principes mutualistes se sont singulièrement transfor-
més: ils servent à lutter contre le patronat. Les partisans de la mu-
(1) Vavenir socialiste des Syndicats {(;à. 1901), p. 33 et s.
LIVRE VI. LES SOCItTÉS COOPÉRATIVES 769
lualité dans lesSyndicatsont repris en somme l'ancien mutualisme
professionnel, mais en l'engageant complètement, non plus par
partie et indirectement, dans la lutte spécifique des Syndicats. II
ne s'agit plus simplement de se venir en aide les uns aux autres
dans un simple esprit de prévoyance, dans tous les cas de dé-
tresse, y compris celui de chômage et de vieillesse, mais de lutter
contre les causer elles-uiômes de cette détresse. Service annexe,
mais dépendant du Syndical, ia mutualité va désormais suivre sa
fortune, servir à appliquer son programme ; elle est pénétrée de
son esprit de résistance: elle sert surtout à venir en aide aux ou-
vriers « victimes d'exactions capitalistes et gouvernementales »,
ou (jui ont « perdu leur travail pour mission ou fonction confiées
par la Fédération ou le Syndicat » pour reprendre ses expressions
à l'Union fédérale des métaux (art. 20 des statuts^
L'Union des Syndicats de la Seine a créé une caisse de solida-
rité dont les statuts expriment avec netteté la tendance de la nou-
velle mutualité syndicale. « Cette caisse, écrivait l'ancien secré-
taire de la Fédération des Bourses, Pelloulier, à la dilîérence des
caisses mutualistes n'impose à ses adhérents aucune condilion
d'âge ni de santé, parce que ses fondateurs estiment que c'est pré-
cisément à la veille de la vieillesse ou quand une débilité congé-
nitale ou acquise diminue la force-travail, que les ouvriers ont
besoin de secours. Sans doute, il a fallu élever la cotisation, su-
périeure à celle des Sociétés de secours mutuels, mais il est équi-
table que les forts donnent aux faibles l'assistancequ'ils recevront
eux-mêmes quand l'âge ou la maladie les aura épuisés à leur
tour ». Pour conclure, Fernand Pelloutier ajoutait que les Syndi-
cats ne créent pas « des moyens d'auto-protection contre les acci-
dents de la vie, mais des moyens de résistance contre la dépression
économique », conformément à cette nécessité qui conlraint les
ouvriers à a fagonner eux-mêmes les services de tout ordre dont a
besoin aujour>riiui l'homme réduit à ne vivre que s'il trouve
chaque jour un travail de plus en plus précaire et déprécié » (l).
(1) Pelloutier, Histoire des Bourses du trarail, p. lit et s.
Maxime Leroy 49
LIVRE \H
L'INTERNATIONALISME OUVRIER
CHAPITRE PREMIER
Historique.
L'anliniilitarisme et l'a-palriotisme très violents des syndi-
qués révolutionnaires posent un problème qui a soulevé les sus-
ceptibilités de l'opinion. S'il est sans doute légitime de blâmer
certains actes qui ont méconnu la complexité d'un problème de
civilisation sommairement simplifié, on aurait grand tort, sous
prétexte d'indignation, de se refuser à une étude impartiale: ce
serait une autre simplification. Nous parlerons donc de l'antimi-
lilarisme et de l'a-palriotisme ouvriers objectivement, ain-i qu'il
convient, eit suivant son développement depuis les origines,
(jonime disait Renan, qui le preminr osa étudier, d'une façon
désintéressée, l'histoire des religions, nous n'avons pas d'autre
« intention que de découvrir l'exacte nuance de ce qui est ».
Trois grandes obligations dominent la matière.
Chaque Fédération professionnelle a pour obligation d'adhérer
à un groupement qui internationalise son action : Fédéralion in-
ternationale (par exemple, la Fédération internationale de la
métallurgie) ou Secrétaiiat international (par exemple, le Secré-
tariat typographique internaiional). « La Fédération nationale,
disait, au Congrès corporatif de Paris (1900), le rapporteur de la
comniission sur l'entente internationale, doit être, au point de
772 LIVRE VII. — l'internationalisme ouvrier
vue inlernalional, ce que le Syndicat est au point de vue natio-
nal : le Syndicat est la base de la Fédération, et celle-ci doit
être la base de la Fédération internationale (1). »
D'autre part, la C. G. T. a pour obligation d'adhérer au grou-
pennent qui relie les diverses organisations centrales ouvrières,
au Secrétariat inlernalional du travail 2), fondé à la suite de la
Conférence internationale de Stuttgart, en 1902 à la même époque
que le Bureau socialiste international (1901) qui relie les divers
Partis socialistes du monde entier (3 .
Enfin, chaque Syndicat a pour devoir d'accueilli;- tous les ou-
vriers de la profession, sans distinction de nationalité.
Fédérations professionnelles internationales, Secrétariat inter-
national, admission des ouvriers étrangers dans les Syndicats de
nationaux, voilà les (rois moyens par lesquels les ouvriers de
tous les pays réalisent leur union universelle.
Les travailleurs se grou|)ent inlernationalement par métiers,
sous l'influence des mêmes nécessités qui les obligent à se grouper
professionnellemeiil dans l'intérieur de chaque pays. Coalisés
nationalement pour lutter contre la concurrence des bras qui
s'offrent au rabais dans la ville, dans la région, de ville à ville,
de région à région, c'est encore pour lutter contre une déprécia-
tion de leur main-d'œuvre qu'ils s'internationalisent. Dans ce
cas, leur coalition au lieu d'être dirigée contre des compatriotes,
l'est contre des ouvriers étrangers, non en tant qu'étrangers, mais
en tant qu'avilisseurs des salaires.
Du groupe national au grouj)e international, il n'y a pas pas-
sage d'un principe à un autre principe, mais extension d'un
même principe, développement du même intérêt de solidarité,
sous la contrainte d'une même servitude économique, c Le ca-
pital, disait le manifeste du VII^ Congrès de l'Internationale des i
travailleurs (lîruxelles, 1874 , oj)érant internationalement, les
ouvriers devaient également se solidariser interuationalement,
s'ils voulaient aboutir à quelques résultats pratiques » (4). Le,
(Ij Compte rendu, p. 63 et s.
(2) Son siège est à Berlin.
(3 Son siège est à Bruxel'es.
(1) Manifeste adressé à toutes les associations ouvrières et à tous lei
travailleurs^ par le Congrès général de l'Ass. inlern. des travailleurs
*" CHAPITRE 1. HISTORIQUE 773
Congrès international de Lausanne (1866) avait dit précédeiti-
ment que les ouvriers « avant d'èire des Piémontais ou Italiens
sont dfcs producteurs » (1). De môme que les empereurs d'Au-
triche et de Russie et le roi de Prusse s'élaient déclarés dans le
traité de la Sainte-Alliance « comjoatriotes devant se prêter en
toute occasion et en tout lieu assistance, aide et secours », les ou-
vriers de tous pays se déclarent, depuis la fondation de l'Inter-
nationale, membres d'une même u classe ».
Vieilles affirmations que les Congrès postérieurs ont reprises,
confirmées, étendues. Au Congrès national corporatif de 1900, Ni-
colas, rapporteur de la Commission sur l'entente internationale,
justifiait en ces termes cette concentration : « Le capital, sous ses
multiples formes, est international ; il est de toute nécessité que
le salariat, qui revêt le caractère d'exploitation, soit organisé de
la même façon pour opposer à la force capitaliste la force ou-
vrière... Ce qu'il faut, c est que les travailleurs unissent leurs
efforts à ceux des camarades des autres pays imitant en ce cas la
classe patronale qui, loules les fois que ses intérêts sont menacés,
n'hésite pas à faire disparaître ses principes qui ont le nom de
patrie et de drapeau pour ne songer qu'à sa sécurité et au main-
tien de sa puissance. Le but est le môme pour le prolétariat
mondial ; donc, il faut union des efforts, solidarité dans l'action
et même esprit de lutte ; en dehors de cela, il n'y a qu'impuis-
sance et faiblesse » (2).
Sous l'intluence de l'extension mondiale du marché écono-
mique, le problème du salariat est ainsi devenu international :
aux trusts et Uartells internationaux correspondent ces Fédéra-
tions professionnelles internationales et le Secrétariat ouvrier
international. Mais rinternatio."alisme ouvrier, en se dévelop-
pant, a ajouté des éléments propres aux caractères qu'il a en com-
mun avec l'internationalisme patronal. Coalisés exclusivement
eu tant que salariés, les ouvriers ont, peu à j)eu, fait prédominer
celte qualité qui a fini par annihiler en eux, dans une grande
tenu à Bruxelles du 17 au 13 septembre 1874 Brocti., Verviers, sans
date), p 6.
il) Compte rendu, p. 60.
■ '2) Compte rendu, p. (33 et s.
774 LIVRE VII. L'iNTKnNATIONALlSME OUVRIER
mesure, les sentiments patriotiques qui découlent de leur condi-
tion de membres d'une nationalité; et, eu oubliant qu'ils sont
Français, Allemands ou Anglais pour ne |)lus considérer que
leur profession et les exigences de la lutte professionnelle, l'inter-
vention de l'armée sur les champs de grève aidant, ils ont cri-
tiqué la légitimité, l'utilité des armées et sont devenus, en même
temps qu'indifférents au patriotisme ou antipatriolcs, antimili-
taristes : <i L'armée est soi-disant instituée pour défendre les
frontières conlre les empiètemenis de l'étranger ou pour empiéter
sur l'étranger. Or, ce que l'on ne confesse pas, mais ce que les
événements démontrent tous les jours, c'est qu'elle est surtout
un rempart au service des capitalistes et qu'elle est à toute occa-
sion dirigée contre nous, c'est-à-dire contre la classe ouvrière...
Et lorsqu'elle n'intervient pas directement comme police pour
réprimer les révoltes ouvrières, elle montre sous un autre côté
son rôle anii-prolétarien, elle remplace les travailleurs à l'atelier,
au chantier, aux champs... » (t).
Leur a-patriotisme, les ouvriers le fondent sur une critique de
la société, et ils en accusent les contours avec leur expérience de
grévistes : l'armée, défense et symbole de la patrie, ne sert,
disent-ils, qu'à la défense de la propriété (2); elle est la « gar-
dienne des privilèges de toute nature des capitalistes » (3) ; une
<( pépinière de jaunes » (4). « Le soldat, écrit Griffuelhes, a pour
fonction de défendre le patron contre l'ouvrier (5) » ; et, dans un
manifeste lancé par la C. G. T. à la suite de la grève générale orga-
nisée en Belgique (1902) pour l'obtention du suffrage universel :
« c'est un fait incontestable que tant que l'armée prêtera son
(Il riapport de Hancart trésorier de la Ft-dération du Verre) dont les
conclusions furent adoptées à l'unanimité par le X<= Congrès de cette orga-
nisation (iy05;. Compte rendu, p. 68 et s.
(2) Compte rendu du Congr/'s corporatif de Mnrseille (1908),
p. 176.
(3) Ordre du jour du Ville Congrès de la Fédération nationale des ports
et docks ^l'.-OSy Humanité, n° du 14 août 1908).
;4) Péricat au Congrès confédéral de Toulouse 1910). Compte rendu,
p. 193.
(5 V. Griffuelhes. Le Syndicalisme révolutiotmatre {Mouvement io-
cia'/sf^.n" du 1'^'' janvier 1905). Cf.Le* deuc méthodes syndicalistes Publ. de
la Fédération du Livre, 1905), p. 17.
CHAPITRE 1,. — HISTORIQUE 775'
appui et son concours actif aux classes dirigeantes, le peuple,..
malgré son héroïsme, sera vaincu » (1).
Voilà la Ihéorie communément admise. Cependant, c'est une-
question controversée, même parmi les syndicalistes, que celle de
savoir si l'antipatriolisme et l'antimilitarisme rentrent dans la
compélence des organisations professionnelles. Les Congrès de la
C, G. T. lonl résolue dans le sens de l'affirmative : « Toutes les
manifestations d'ordre social, a posé, en principe, le secrétaire
confédéral Jouhaux, sont du ressort de l'analyse syndicale » (2)»
Dans un article consacré à l'expulsion de la C. G. T. hors des
locaux de la Bourse du travail, la Voix du Peuple écrivait dès 1905,
que la propagande antimilitariste « n'est pas isolée de l'action syn-
dicale», que « celle-ci ne serait que peu de chose si elle ne tendait
pas à accentuer toujours l'antimilitarisme ». L'auteur de l'article
ajoutait: « Nous n'avons pas à redire ici que le rôle principal de
l'armée est toujours d'être une gendarmerie au service du pa-
tronat. En eflet, si celui-ci n'avait pas la force armée à sa dispo-
sition, il serait absolument incapable d'opposer une résistance-
même momentanée aux réclamations des travailleurs » (3).
On voit quels liens les ouvriers ont noués entre la défense pro-
fessionnelle, l'antimilitarisme et l'a-patriolisme, suivant une lo-
gique dont ils n'ont pas été les maîtres. Ils prétendent que l'action
anliuîilitariste est d'ordre professionnel, ou, comme il est dit
dans un article de la Voix du Peuple, « adéquate à la propa-
gande syndicaliste » (4). Quelques-uns croient même, paradoxa-
lement, avoir démontré qu'elle est légale : * Comme l'expérience
a prouvé qu'en maintes circonstances l'emploi de leurs congé-
nères provisoirement soldats, soit pour les remplacer au travail,
soit pour les menacer de leurs armes, avait pour résultat de faire
échouer leurs tentatives, les ouvriers en ont conclu qu'ils de-
vaient faire de la propagande auprès des leurs, rais au service de
(1) V. Compte rendu du Congrès de Moyitpellier (1902), p. 55.
(2) Léon Jouhaux, Le syndicalisme français. Contre la guerre (1912),.
p. 57.
i3 Voix du Peuple, 1905, n» 262. — Dans le même sens : Voirin (sitr
crétaire de la Fédération des cuirs et peaux , dans VOuvi-ier des cw7-s ei
peaux, n° août 1912.
(4; Voix du Peuple, 1903, n» 157.
776 LIVRE VII. — l'intiîrnationalisme ouvrier
leurs adversaires de classe. En cela ne se sont-ils pas conformés
à l'article 3 de la loi sur les Syndicats ? N'est-ce pas tout ce qu'il
y a de plus élémentaire de tenter de se préserver de ce qui peut
s'opposer à ce qu'on veut mettre en œuvre? » (1).
Déterminé par la vie économique, cet internationalisme a des
attaches bourgeoises d'ordre inlellectuel et politique fort compo-
sile>ï.
Les correspondances entre savants et philosophes français et
étrangers, les relations d'amitié entre nos écrivains et Frédéric
ou Catherine, les initiatives philosophiques de Joseph II, l'espèce
de royauté de Voltaire, l'influence de Rousseau, législateur de la
Pologne et de la Corse, avaient créé, dans la deuxième moitié du
x\'i\i^ siècle, un véritable esprit public européen. En ce temps, on
avait foi dans les décrets de la raison impersonnelle pour établir
entre les hommes une inéluctable concorde intellectuelle et po-
litique. .\ussi lorsqu'éclata la Révolution, nos initiatives poli-
tiques furent-elles accueillies avec sympathie jiar les peuples, du
moins par la portion libérale et réfléchie. Un sentiment diffus de
fraternité les anima devant les ruines dfi la Bastille. Mais il est
vrai que c'est en France que le cosmopolitisme fut particulière-
ment ardent.
Pendant un temps, il y a comme une volonté de confondre les
intérêts français avec les intérêts étrangers. Schiller reçoit le
titre de citoyen français. La constitution de 1791 déclare « que la
nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans la
vue de faire des conquêtes, et n'emploiera jamais ses forces contre
la liberté d'aucun peuple.» Le baron prussien Anacharsis Cloots,
« orateur du genre humain », membre de la Convention, rêve de
fonder une république universelle: son compatriote Kant, que la
prise de la Bastille avait si fortement ému sur son rocher de
Kœnigsberg, comme l'a raconté Michelet en une page célèbre, pu-
bliera, en 1795, un petit Traité de la paix perpétuelle. En pleine
Terreur, Robespierre osera affirmer (1793) dans la Déclaration des
droits à laquelle il a attaché son nom, que « les hommes de tous
(Ij Voix du Peuple, 1906, n" 2S1.
CHAPITRE I. HISTORIQUU ///
les pays sont frères, et que les dilTérenls peuples doivent s'en-
tr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du même Elat».
L'esprit rempli de Rousseau, le girondin Isnard demandera que la
pfilric française ne soit consentie que pour trente ans, c'est-à-dire
jusqu'en 1823 (1). D'ailleurs, qu'est-ce que la Déclaration des droits
de l'homme et du citoyen, sinon une charte internationale de la
liberté, un document universel qui doit servir au salut de tous
les peuples ?
Ces vastes sentiments, ces belles ambitions de friiternilé, les
coalitions monarchistes contre-révolutionnaires les rétrécirent
assez vite aux limites de la frontière française; el, les victoires
aidant, au patriotisme provoqué par la nécessité de faire bloc
contre l'envahisseur liberticide, s'amalgama un enthousiasme
guerrier qui modifia progressivement el profondément l'allure el
le caractère de la propagande révolutionnaire. Alors une nouvelle
nation naît, martelée par la guerre ; elle prend conscience de son
unité, maiscetlenalion, frappée au sceau de telles origines, substi-
tuera, en pleine action militaire, au cosmopolitisme philosophique
de Cloots un patriotisme bien particularisé et guerrier. Patriote
et républicain deviennent synonymes. Alors la Hépublique n'est
plus qu'aux camps. Avec l'Empire victorieux, le patriotisuie de-
vient de plus en plus militaire; il se francise, [)ent-on dire, et il
perd peu à peu son primitif caractère républicain, qu'il ne re-
trouva qu'après Walerloo, avec la légende napoléonienne du gé-
néral corse, cavalier botté de la Révolution.
Tandis que le patriotisme français naissait et prenait ainsi, nu
contact des événements, des contours nets et aigus, offetisifs, la
partie internationaliste de la tradition révolutionnaire ne dispa-
raissait pas. Elle persévéra, mais en se renouvelant, pour abou-
tir aux premières origines du mouvement syndical contemporain,
à l'Association internationale des travailleurs. Des hommes d'ac-
tion, des écrivains, des phi'osophes continuèrent, sur les textes
de Cloots ou de Robespierre, à travailler à l'avènemen t de la Fédé-
ration républicaine des peuples, aux Etats-Unis d'Europe ; et, à
«et avènement, ne travaillèrent pas seulement ces philosophes ou
(t) AuLARD, Histoire politique de la Récolution, p. 291.
//O LIVRE Ml. L INTERNATIONALISME OUVRIER
ces philanthropes bourgeois, hommes de cabinet, mais encore et
surtout les combatlants des guerres d'indépendance, ouvriers ou
petits bourgeois, et les affiliés des conspirations pour la délivrance
des nations opprimées, sous la direction du Hongrois Kossulh,des
Italiens Mazzini et Garibaldi, du Russe Bakounine, disciple de
Proudhon. Tous ces hommes participaient à une œuvre double,
tout à la fois patriotes par leur ambition nationaliste, et « démo-
crates européens » dans la mesure où ils faisaient appel au con-
cours, et l'obtenaient, des étrangers, particulièrement des Fran-
çais, pour abattre l'alliance monarchiste scellée au Congrès de
Vienne contre l'expansion des principes constitutionnels. Ainsi la
France, redevenue européenne, fut tour à tour philhellène, polo-
naise, italienne, allemande ; comme aux temps héroïques de 92^
elle étendit au delà de ses frontières des sentiments qui ne par-
venaient pas à se limiter géographiquement, à se nationaliser.
Sous le second Empire, on aimait à dire, au souvenir de ces
grandes amitiés belliqueuses, que la France était le d soldat,
du droit ».
En 48 les ouvriers chantent :
Les peuples sont pour nous des frères
Et les tyrans des ennemis.
En 1818, lorsque les Alliés évacuèrent le territoire, Bérangfr
avait déjà chanté sur l'air du Dieu des bonnes gens :
Peuples, formons la Sainte-Alliance
Et donnons-nous la main !
A ces préoccupations et mouvements cosmopolites correspon-
dirent des sociétés plus o'j moins secrètes, plus ou moins tolérées,
les unes bourgeoises auxquelles adhérèrent des ouvriers, tous les
membres réunis par la déclaration robespierrisie des Droits de
l'Homme, les autres d'un caractère assez nettement ouvrier, plus
ou moins autonomes, mais dont aucune cependant ne fut com-
plètement indépendante des traditions patriotiques révolution-
naires.
Au groupe plus spécialement ouvrier appartient l'Internationale
des travailleurs ; au groupe mi-bourgeois mi-ouvrier appartien-
nent la Société des Droits de l'Homme, la Société des Saisons, sur-
CHAPITRE I. HISTORIQUK 779
tout la Ligue internationale de la paix et delà liberté qui fut
fondée en 1867 : Garibaldi fut l'un de ses présidents d'honneur;
Victor Hugo, Barni, Michèle!, Qiiinet, Emile Acollas lui donnè-
rent leur nom ; Alfred Xaquet fut l'un de ses organisateurs ; Ba-
kounine, membre de l'Internationale des travailleurs, inspirateur
de la Fédération jurassienne, fut, j)endant quelque temps, l'un
de ses militants actifs, ainsi que Fribourg, l'un des promoteurs
du mouvement internationaliste parisien et quelques autres in-
ternationaux.
On voit à quelles collaborations se prêtaient ouvriers et bour-
geois, chacun mêlant aux souvenirs patriotiques de la République
de 1792 les intérêts de la classe ouvrière qui naissait incertaine...
C'est l'époque où, dans des œuvres admirables par leur rustique
simplicité, leur sens de la vie laborieuse, leur forme pittoresque,
la plénitude de leur sincérité républicaine. Erckmann et Chafrian
montrent les horreurs de la guerre, la faiblesse du courage mili-
taire livré à lui-même, la supériorité de l'héroïsme tranquille et
persévérant du peuple armé se défendant en corps francs contre
l'envahisseur qui menace ses champs, son travail, sa liberté, les
libertés révolutionnaires, sa civilisation. Iliade du travail et de la
paix. Vhivasion, Le Conscrit de 1813, Iliade de la guerre, mais
Iliade écrite par des hommes qui, vivant en Alsace, terre des car-
nages, ont connu les soldats de l'épopée révolutionnaire, souffert
des désastres, vu l'envers des héros... (t)
Née dans ce milieu pacifiste, héritière des traditions babou-
visles et républicaines, des délégations ouviières aux expositions
internationales, l'Internationale des travailleurs organisa, effecti-
vement, pour la première fois, les ouvriers, en ne considérant que
leur métier et leur subordination économique, j sans distinctions
de couleur, de croyance ou de nationalité », disait le Préambule
des statuts votés au Congrès de Genève (1866). Dès 1847. Karl
Marx et Engels, enseignés par la Fédération des Justes, avaient
(1) Notons ici que d'autres livres bourgeois, postérieurs à la guerre et à la
Commune, ont joué un rôle important dans la diffusion des idées antimi-
litaristes, partant internationalistes : Le cavalier Mixerey, d'Abel Hermakt
(1887), Sous-offs, de Drscaves (18?0 , Varni'-'e contre la nation, d'Urbain
GoHiER (1899).
780 livrl; vu. — l'internatioiNalisme ouvaitii
dit que « les ouvriers n'ont pas de patrie » el ils leur avaient
crié : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! » conclusion
du célèbre Manifeste communiste qui avait été volé au Congrès
de la Fédération communiste de 1847, à Londres (1). Ce cri les
ouvriers l'entendirent : c'est à son appel qu'ils se groupèrent dix-
huit ans plus tard. Le premier Congrès de rinlernationale des
travailleurs (Genève, 1866 concluait à la condamnation du sys-
tème des cirmées permanentes, à rarniemenl général du peuple
et à son instruction dans le maniement des armes. Plusieurs dé-
légués ne craignirent [las d'affirmer que <> les armées perma-
nentes arrachent les hommes aux travaux de la paix, font des
dommages incalculables à la production nationale et démorali-
sent les peuples (2) »,
L'alliance entre ouvriers et bourgeois ne dura pas.
Le premier Congrès de la Ligue internationale eut lieu à Lau-
sanne en 1867, au même moment que le deuxième Congrès de l'In-
ternationale(à Genève), l'année même où parut le lome premierde
Das Kapital, de Karl Marx. Entre les deux Congrès furent établis
des rapports assez cordiaux. Aprèsd'âpres discussions, où, comme
l'écrivait, dans Le lanps, Emile Acollas, « la politique el l'éco-
nomie politique se sont reconnues etréconciliées dans la justice »,
la Ligue vota une motion pour donner une certaine satisfaction
aux sentiments internationalistes des socialistes : « Considérant
que l'exislence et l'accroissement des armées permanentes consti-
tuent la guerre à l'état latent et sont incompatibles avec la liberté
et avec le bien-être de toutes les classes de la société, principale-
ment de la classe ouvrière... » 3,. Mais satisfaction insuffisante :
il y aura bientôt une scission. Elle ne correspondait pas aux voeux
des internationaux qui, dans leur majorité, avaient rattaché, par
la voix de Tolain, le problème de la guerre au problème social,
selon les leçons de Proudhon (4) : « Considérant que la guerre a
pour cause première et principale le paupérisme et le manque
(T V. Karl Marx et F. Esgkls, Le Manifeste communiste, introd. histo-
rique et commentaire par Charle-; Andler (1901\ t. II, p. 153.
(2) Cotnote rendu, p. 21 et s.
3; J. Gdillaume, V Internationale, t. 1, p. 41 et s.
4) La guerre et la paix. Recherches sur le principe et la constitution
du droit des (jens 1861).
CHAPITRE I. — HISTORIQUE 781
d'équilibre économique ; que pour arriver à supprimer la guerre,
il ne suffit pas de liceucier les armées, mais qu'il faut encore
modiiier l'organisation sociale dans le sens d'une répartition plus
équitable de la production, subordonne son adhésion à l'accep-
tation par le C)i)grès de la Paix de la déclaration ci-dessus
énoncée » (1).
Le troisième Congrès de l'Internationale des travailleurs tenu à
Bruxelles, en 1868, décida de rompre toutes attaches avec la
Ligue. Les internationaux affirmèrent que celte association
n'avait pas de raison d'être en présence de l'œuvre de l'Interna-
tionale H et ils l'invitèrent « à se joindre à elle, et ses membres
à se faire recevoir dans l'une ou l'autre section de l'internatio-
nale ».
De nombreux internationaux protestèrent contre la rupture, et
non les moindres : les théoriciens César de Paepe et Benoît
Alalon, les futurs communards Cluseret, Varlin, Humbert,
E. Landrin, membres de la Commission parisienne (la seconde)
de rintenialionale. Ce n'était encore que la première étape de la
scission. A ce moment, l'Internationale en devenant de plus en
plus républicaine, la Ligue en se préoccupant de plus en plus, à
chacun de ses congrès, des intérêts ouvriers, restaient beaucoup
plus rapprochées, en fait, que ces voles ne permettent de le sup-
poser. Il n'y avait pas encore un état de classe. Les socialistes, à
part une petite minorité, étaient, avant tout, des républicain»,
des adversaires de l'Empire, et ils restaient patriotes au sens
de 92.
A son Congrès de Berne (1868), la Ligue renouvela ses motions
précédentes contre le» armées permanentes : <( elles anéantissent
et corrompent les vertus civiques, produit de la liberté et de la
civilisation, en substituant à l'amour réel ce la liberté et de la
patrie la soumiàsiou et le dévouement à une dynastie, l'esprit de
corps et de caste, à la conscience de la liberté et de la fraternité
universelles ». Elle osa même conseiller la grève des impôts, voire
une sorte dégrève militaire, première ébauche de 1' a hervéïsme » :
(( Si la Ligue décide qu'elle interviendra contre une guerre, ses
(1) Compte rendit du Congi'f^s, p. 25. — Cf. .1. L. PiECir, Le centenaire
de Proudhon {Revue de la Paix, janvier 1909).
/b'J. LIVRE Vil. L internationalisme: OLVRIER
membres s'engagent à soutenir par tous les moyens en leur pou-
voir les mesures qu'elle aura prises et à ne participer d'aucune
façon à la guerre, par un travail quelconque dont le produit se-
rait destiné à la guerre, par une coopération à un emprunt avant
une destination analogue » (1). Motion quin"estpas fort différente
de celle du Congrès international de Bruxelles « invitant toutes les
sections de rAssocialion, chacune dans leurs pays respectils. ainsi
que toutes les sociétés ouvrières et tous les groupes d'ouvriers
quels qu'ils soient, à agir avec la plus grande acliviié pour em-
pêcher une guerre de peuple à peuple qui aujourd'hui ne pour-
rait être considérée que comme une guerre civile, parce que faite
entre producteurs, elle ne serait qu'une lutte entre frères et ci-
toyens: le Congrès recommande surtout aux travailleurs de cesser
tout travail dans le cas où une guerre viendrait à éclater dans
leurs pays respectifs » (2).
A la grève des capitaux préconisée par la Ligue correspondait
la grève des bras préconisée par l'Internationale ; mais ni l'un ni
l'autre de ces groiij)ements ne conseillait l'insurrection devant
l'ennemi à la ditïérence des chartisles anglais de 48 (3) et de cer-
taines fractions socialistes et syndicalistes contemporaines.
A ce Congrès de Berne, assistait Bakounine qui, trouvant in-
suffisante la fnotion antimilitariste qui lai^sait entier le fait des
nationalités, avait proposé une résolution tendant à proclamer la
(( dissolution des Etats centralisés » : elle fut repoussée à une
grande majorité. Il quitta le Congrès avec ses amis pour fonder
(1) V. Bulletin Officiel du Y« Congrè« de la Ligue de la paix et de la li-
berté, p. 220. (En annexe, sont reproduites les résolutions votées par les
cinq premiers Congrès.)
2) J. GniLLAiME, V Internationale, t. I, p. 6S, etE. Fribochc, L'Internatio-
nale, p. 178.
,2>j M. Andler, dans son commentaire t. II, p. 154, note 3 sur le Mani-
feste communiste de Karl Marx et Engels cite le passage suivant du Ma-
nifeste chartiste anglais : « Ouvriers de la Grande-Bretagne et de l'Irlande !
Pourquoi vous armeriez-vous, pourquoi comltattriez-AOus pour le maintien
d'institutions au.t avantages desquelles vous ne participez pas ? pour le
maintien de lois faites, non pour vous protéger, mais pour vous con-
traindre ? pour la protection des propriétés que vous ne pouvez regarder
que comme les dépouilles des fruits de votre travail ?... Que les privilé-
giés et les propriétaires aillent eux-mêmes combattre pour les intérêts du
privilège et de la propriété. » [La Réforme, n° du 10 janvier 1848).
CHAPITRE I. HISTORIQUE 783
i'Alliance internationale de la démocralie socialiste ({ ), puis, plus
tard, sur les ruines de la Fédération internationale romande, un
groupe international plus décisivement antimilitariste et inter-
nationaliste : la Fédération jurassienne, première et vigoureuse
ébauche du syndicalisme révolutionnaire (1871) (2i,
Celte même année 1868, les socialistes allemands réunis en
Congrès à Nuremberg votèrent, en s'appuyant sur la doctrine du
manifeste communiste, un ordre du jour dont les termes rap-
pellent, presque textuellement, les considérants des statuts de
l'Internationale : « Four que les aspirations des peuples à l'éman-
cipation économique ne restent pas stériles, par suite du manque
de solidarité, il est indispensable d'avoir un centre où puissent se
rencontrer fraternellement les représentants des classes labo-
rieuses de tous les pays. L'émancipation du travail n'est pas une
question nationale, mais un problème social qui intéressé les tra-
vailleurs de toutes les nations. Celte émancipation doit résulter
de la lutte des travailleurs eux-mêmes, et cette lutte ne doit pas
avoir pour objet la conquête de certains privilèges, mais la sup-
pression de toute inégalité. La dépendance dans laquelle se
trouvent les classes ouvrières à l'égard de ceux qui détiennent les
outils de la production détermine l'asservissement des premiers,
leur pauvreté et leur état d'oppression morale. La liberté poli-
tique est une condition indispensable de l'émancipation écono-
mique, aussi ces deux causes sont-elles étroitemenl liées. Z/'f'nîo?i
Internationale a déjà manifesté son existence en Allemagne, il
est donc nécessaire de décider l'Union générale des travailleurs
allemands (Jondée par Lassalle) à fusionner avec VUtiion inler-
natiojiale » (3).
.Malgré ces votes, quoique les membres de l'Internationale se
prêtassent appui, de pays à pays, [)endant les grèves, quoique les
diverses organisations nationales fussent reliées par un secrétariat
international sous le nom de « Conseil général de Londres » (4),
(1 Voir son programme, dans J. Gcillalme, L' Internationale, 1. 1, p. 132.
(2 Bakounine n'assista pas au Congrès constitutif de la Fédération ju-
rassienne.
:3 Cité par J. de Bloch, La Guerre 1899', t. V, p. 121.
(4 Y. le règlement du Conseil, dans le compte rendu du l^f Congrès de
lAssociation Genève, 1S66), p. 26 et s.
78 i LIVRE vu. — l'internationalisme ouvrier
où siégeaient cjes « ouvriers représenlants les différentes na-
tions faisant partie de l'association », les ouvriers reslaieiil, dans
leur ensemble, pitrioles et internationalistes, comme précé-
demment : patriotes, sous l'intluence de leurs sentiments répu-
blicains hérités de l'époque précédente, auxquels se mêlaient^
chez un grand nombre d entre eux, des seulimenls bonaj)artistes;
internationalistes, en partie sous l'influence de ces mêmes senti-
ments et sous la pres-^ion de leurs intérêts économiques.
La Commune montra combien ces deux tendances étaient pro-
fondes en eux, tandis que le Congrès de la paix tenu en 1871, à
Lausanne, après Sedan, démontrait la i)ersistance de l'ancien cos-
mopolitisme révolutionnaire dans une fraction importante de la
bourgeoisie républicaine cultivée. Malgré les faits, les deux mou-
vemenls restant mélangés, plus ou moins confondus par l'opinioi>
publique : à ce Congres de la paix, de 1871, dont la majorité était
hostile au mouvement révolutionnaire internationaliste, o;i vit
figurer l'internationaliste Fribourg, la révolutionnaire Paule
Minck, M"'' André Léo, qui venait de prendre part au mouve-
ment communaliste parisien. Victor Hugo, Louis Blanc, Michelet,
Edgar Quinet n'ont pas retiré leur adhésion sympathique au pro-
gramme de Fédération européenne et de désarmement ; et si
Gambetta décline l'invitation qui lui fut adressée, c'est avec infi-
niment de courtoisie, sans se retrancher derrière une indignation
palinodique : le tribun n'oubliait pas que le désarmement était
un des articles de son programme.
Les communeux sont des patriotes exacerbés par les dé-
faillances, les hésitations et les défaites du gouvernement de la
Défense nationale (inévitables, sans doute), bien plus que des so-
cialistes internationalistes ; avant tout, comme précédemmeni,
des républicains, des opposants à l'Empire. Certes, ils sont inter-
nationalistes, mais toujours à la manière trouble, dualiste qui^
depuis 1789, surtout depuis 1867, a marqué tous les efforts des
ouvriers et des bourgeois démocrates et républicains groupés à la
Ligue de la Paix.
Au lendemain du 4 septembre, RIanqui et ses amis lancent
une proclamation patriotique : << En présence de l'ennemi, plus
de partis ni de nuances... H n'existe plus qu'un ennemi, le Prus-
CHAPITRK I. IlISTORIQUlî 78o
sien el son com])Iice le partisan de la dynastie déchue,., » Avaient
signé avec l'Enfermé plusieurs hommes qui jouèrent un rôle im-
portant pendant l'insurrection : Eudes, Flotle, Oranger, Tri-
don (l). Le délégué à la guerre, Uossel, fut un ardent patriote.
L'international Benoît Malon donna sa démission de député dès
que l'Assemblée nationale eut ratilié les préliminaires de la paix,
se refusant h siéger dans une « assemblée qui avait livré deux
provinces, démembré la France et ruiné le pays » (2),
Voici l'autre face.
Au lendemain de la déclaration de guerre (juillet 1870), les in-
ternationaux parisiens avaient adressé « aux travailleurs de tous
pays» un manifeste oîi ils disaient « qu'ils ne connaissaient plus
de frontières » (3). Déclaration qui correspond en Allemagne aux
ordres du jour contre la guerre des meetings de Brunswick et de
Chemnitz, aux manifestes du Parti déniocrate socialiste de Berlin
et du Conseil général de Londres (4) ; à l'intervention de
Bebel, en faveur de la Commune (en 71), de ce même Bebel et
de Liebknech, membres du Parlement allemand, pour refuser
de voter en faveur de l'emprunt de guerre (juillet 1870); de
Liebknecht(juin 1871) pour prophétiser que l'Alsace incorporée à
l'Allemagne républicaniserait l'Empire féodal des Holien-
zoliern (5).
La Commune se proclama « République universelle » ; elle
accueillit des Italiens, des Polonais, des Allemands dans ses con-
seils, dans ses troupes Pour les comniuneux, bourgeois et Prus-
siens sont plus ou moins synonymes : c'est, pourrait-on pre-que
dire, en tant qu'anti-prussiens qu'ils sont internationalistes.
(1) Blanqui, La Patrie en danger (1871), page XXIX. ((le livre est la re-
production des articles de Blanqui pendant le siège de Paris).
(2j G. BouRGiN, La Commune (1907), p. 43, note
(3) Le Réceil, numéro du 12 juillet 1870. (Ce manifeste a été reproduit
dans l'Humanité, n° du 8 janvier 1913 )
(4) La Guerre. Manifeste du Conseil général aux membres de V Asso.
dation internationale des travailleurs en Europe et aux Etats-Unis
(feuille volante, 23 juillet 1870). Cf. J. Guillaume, U Internationale, t. II,
p. 65 et s., p. 137.
(5) Bebel, Liebknecht et Ilepner furent emprisonnés pour crime de haute
trahison, préventivement, de décembre 1870 à mars 1871. En mai 72, Be-
bel fut condamné h trois ans de forteresse pour le même « crime ».
Maxime Lerov 50
78(3 LIVRIC vil. l'i.NTEKNATIDNALISME OUVRII'.R
Peut-être saisîra-t-on ces nuances el les complexités de ce senti-
ment dans ce propos du hongrois Léo Fr/inkel, qui devait être un
des hommes marquants de la Commune. 11 le tint à une des réu-
nions du comité fédéral de l'Internalionale, le 26 février 1871 (la
Commune ne date que du 18 mars) : « Les clubs, les ligues n'ont
rien fait ; ils ont laissé tomber Paris el ils pouvaient le sauver.
Le Prussien va entrer, la bourgeoisie le flattera pour conserver sa
puissance et ses privilèges et elle fera peser sur nous les charges
qui vont résulter de la guerre » (I). La victoire du « Prussien »,
ce sera donc la victoire du « bourgeois ». On voit comment sont
nés et comment se sont amalgamés des sentiments qui semblent
incompatibles.
Ces quelques faits typiques rappelés, on peut dire que la Com-
mune fut tout à la fois prolétarienne, bourgeoise, patriote, inter-
nationaliste, en somme très diverse ; bourgeoise et patriote par ses
origines, par la plupart des actes qui la constituent ; prolétarienne
et internationaliste par quelques-unes de ses ambitions, par ses
etiets, surtout [jar sa légende qui depuis a simplifié ses caractères
en insistant plus particulièrement sur ses contrastes avec le régime
déchu. Ainsi de Napoléon vaincu la légende fit un héros républi-
cain. Ue nos jours, du mouvement insurrectionnel de 1871, il ne
reste dans les milieux ouvriers que le souvenir d'une révolution
qui a été prolétarienne et internationaliste ; et c'est lui seul qui,
chaque année, est comnién\oré, par les socialistes, au mur des Fé-
dérés, au Peie-Lachaise.
La guerre dispersa l'inlerjiationale ; la répression de la Com-
mune lit périr 30 à .36 000 ouvriers et petits bourgeois (2j et dis-
paraître les neuf dixièmes des groupements prufessionnels 3). Le I
mouvement fut arrêté. Cependant l'Association essaya de se sur-
vivre et se survécut en elîet, atîaiblie : grâce à elle, la tradition
inteinalionalisle et révolutionnaire ne fut jamais complètement
(1 Annales dii l'A-ntemblie nalionale, t. II, p. 150 publication de;
quelques procès-verbaux de \'[ nier nationale . |
(2i Le lassalien Hasselman flétrit h la tribune du Reichstag, eu 1874, « cet'
bandits do l'ordre, qui après trois années commandeut encore des exécu
lions et se baignent encore dans le sang ». (V. J. Glillaujik, V Inte7'naiio'
naît-, t. IIL p. iT2 . ■
3) Associativns profesi:ionnelles, t. I, p. 234.
CHAPITRE 1. HlSIOniQLE /O/
inlerrompue. En 1871, elle linl une conférence à Londres, où
assistèrent plusieurs blanquistes qui liientôt démissionnèreni) ;
des seclions se reconstiluèreiit setrètenienl à Paris, à Toulouse, à
Bordeaux ; les Jurassiens continuèrent leur action, ainsi que les
Fédérations belge, américaine, espagnole, anglaise, hollandaise,
italienne. Ln Congrès se tint à La Haye, en 1872 : les éléments
(( fédéralistes » furent expulsés de ITnternationalp par un vole
des « autoritaires » (l . Bakounine, les idées jurassiennes étaient
vaincus par Karl Marx, par le Conseil général de Londres. Ce
vote n'eut d'ailleurs aucune influence sur la doctrine inlerna-
tiunaliste : les deux partis continuèrent à la revendiquer.
Les lenJances démocratiques et socialistes persistèrent en
Allemagne et en France à se confondre de la même manière
que sous l'Empire. Ainsi, Emile Acollas, l'un des fondateurs
de la Ligue pour la Paix, fut candidat d un groupe d'ou-
vriers et d'intellectuels, parmi lesquels figurait M. Gabriel
Devillc, futur membre, de la section toulousaine de L'Internatio-
nale (1877) (plus tard il devait traduire Karl Marx) aux élections
législatives de 187*3 : Emile Acollas était considéré par l'interna-
lionalisle Benoît Malorj, en 1872, comme l'un des promoteurs du
collectivisme en France.
L'année précédente, le Congrès socialiste de Gotha (1875) avait
déclaré que le « parti socialiste allemand n'agit, pour le moment,
que dans les limites de la ualionalité allemande, mais il consi-
dère (jue le mouvement doit avoir un caractère inlernalional. Ce
parti s'engage, en conséquence, a remplir toutes les obligations
résultant de l'idée de fraternité et de solidarité entre les ouvrieis
de tous les pays ».
Sous l'inspiration des jurassiens, l'Inlernationale Unt encore
des Congrès : à Genève, en 187.3 (2), où fut recommandée « l'orga-
(t) V. Mémoire présenté par la Féderalion jurassienne de l'Associa-
tion inUi'nntionale des travailleurs à toutes les Fédérations de Vlnteryta-
tioiiale 1873 , p 258.
2 Ce Congrès reçut d'une assamblée ouvrière forte de 6.000 personnes,
réunies à Berlin, l'adresse suivante : « Nous, ouvriers, nous condamnons
tonte liaine nationale et voulons la fraternité des peuples, afin que laclasse
ouvrière de toutes les nations s'émancipe du joug de la réaction et de la
puissance du capital. » [Compte rendu du Congrès, p. 63.)
/Ob LIVIIE VII. — L INTERNATIONALISME OUVRIER
nidation inlenialionale des corps de métiers » (1) ; à Bruxelles, en
1874, et à Ber'ie en ISTli (2). A ce dernier Congrès, fut décidée la
convocalion d"un « Congrès universel » du prolétariat pour
1877 (i). 1877, année des événements connus sous le nom de
16 m.ii, « tristes pages de l'histoire, écrivirent les rédacteurs du
Congrès national de 1878, qui, pendant plusieurs mois, para-
lysèrent toutes les inspirations et suspendirent les justes revendi-
cations du prolétariat » (i). A partir de ce moment, d'une façon
très visible, tous les etîorts ouvriers vont tendre ii une reconsti-
tution, sur un |)lan plus vaste et plus méthodique, de l'ancienne
Internalionale et d'un conseil central unifiant l'action de toutes
les nationalités.
C'est à Gand, que se tint, en 1877, le Congrès « socidliste uni-
versel » décidé à Beriie.S y firent représenter plusieurs Fédéra-
tions de l'Internationale (Genève. Espagne, Belgique), les réfugiés
communards de Londres, de nombreuses Chambres syndicales
françaises : il avait été organisé par la florissante section gan-
toise de l'Association (5). La motion suivante y fut volée qui, en
renouant les tradiiioni de l'Internationale, pré|iarait l'organisa-
tion contemporaine : « Le Congrès déclare que, dans la lutte
éconoaiique contre la classe possédante, il est nécessaire que l'on
fédère internationalement les corps de métier et engage ses
ine.ubres à faire leurs efforts dans ce but » (6). I^a constitution
d'un « bureau général de correspondance et de statistique des
ouvriers socialiste-* >•> lut décidée (7) (la ville de Verviers dési-
,1) C'est ce Congrès qui déclara déchu de ses droits le Conseil général de
l'Association.
(2; Le parti socialiste allemand délégua officieusement à ce Congrès,
Vahlteich. député au Reichstag. Il dit que ses camarades « reconnaissaient
le caractère international du mouvement ouvrier et étalent résolus à remplir
tous les devoirs qu'impose aux ouvriers oe caractère pour que la fraternité
de tous les hommes devienne une vérité. » Compte rendu du Congrci. p. 44 .
(3 Compte rendu du VII I" Congrès de l'Internationale (i87»î , p. 80.
^4; Compte rendu, p. 5.
(5'^ V. le rapport de la Fédération belge au Vltl« Congrès de l'Interna-
tionale, à Berne, iS76 Compte rendu, p. 35 .
(0) Compte rendu (non officiel des séances du Congrès socialiste tenu
à Gand du 9 au 16 septembre 1877, p. 2o.
(7) Cette création avait été rejetée au Congrès de Genève (t873). V. Compte
rendu, p. 53 et s.
CHAPITRE I. HISTORIQUE 78Î)
gnée comme siège social) : « considérant, disait la motion consti-
tutive, que la lutle contre toute domination des classes possé-
dantes n'est ni locale, ni nationale, mais universelle et que le
succès dépend de l'entente et de la coopération des différents
pays » (1).
Organisé par une section de l'Internationale sur le vote d'un
Congrès général de l'association, mais composé d'éléments
adhérents et d'élômenls étrangers à ses Fédérations et sections,
ce Congrès universel de Gand représente la transition entre les
congrès issus du mouvement de 1864 et les Congrès internatio-
naux modernes: à partir de 1877 l'Internationale disparaît
comme organisation centralisée, comme nom. Elle avait tenu
son dernier Congrès particulier quelques jours auparavant, à
Verviers, mais sans grand éclat.
Le mouvement internationaliste restait faible (2). Le contact
entre ouvriers des divers pays ne s'était maintenu, en dehors des
Congrès peu nombreux et peu fréquentés de llnlernalionale, que-
par les délégations ouvrières au.x Expositions universelles de
Vienne (187.3) et de Philadelphie (1875) et par quelques amitiés
particulières des socialistes français avec les socialistes étran-
gers. On va juger de cette faiblesse. En 1876, se tint le premier
Congrès ouvrier de la série actuelle : le mandat du délégué Fel-
lesse, né en France d'un père belge, fut rejeté dans la crainte où:
furent les congressistes d'être suspectés d'internationalisme.
Le 2' Congrès ouvrier tenu à Lyon, en 1878, décida la tenue
d'un Congrès international à Paris, à l'occasion de l'Exposition
universelle (o) : ainsi se fit l'éviction de l'Internationale ; cepen-
dant, comme on va le voir, ce sont deux anciens internationaux
qui vont prendre la direction du nouveau mouvement socialiste
internationaliste et militer dans les nouveaux groupements i
Brousse et Guesde.
(1 Compte rendu (non officiel), p. 30 et s.
(2 Les conseils de guerre fonctionnaient encore en 1875 contre les com-
muneux : cette année, fut fusillé un soldat accusé de la mort d'un agent
jeté dans la Seine au moment des manifestations sur la place de la Bas-
tille, avant les événements du 18 mars (Georges Bourgin, Histoire de la
Commwne 1907), p. 189).
(3) Compte rendu, p. 587 et (JIO.
790 LIVRE Vil. — l'internationalisme ouvrier
Le Congrès fut interdit, l^es délégués passant outre déci-
dèrent de se réunir au domicile de M. Isidore Finance (1). Ils
furent dispersés ou arrêtés par la police. Trenle-neuf d'entre
eux furent déférés à la 10'' Chambre correctionnelle sous Tin-
culpation « d'association non autorisée » (2) : vingt furent
condamnés, |)Our violation des articles 291 et 292 du Code pénal,
desarliclf's 1 et 2 d^^ la loi du 10 avril 1834. C'était le délit qui
par trois fois avait été relevé contre les membres de l'Interna-
tionale, sous l'Empire. M. Dufaure, qui avait fait voter par l'Assem-
blée nationale la loi du 23 mars 1872 (dite loi Dufaure). qui
dissout rinlernaliouale et établit des peines très sévères contre
ses adhérents, était président du Conseil et M. Albert fiigol,
préfet de police.
L'échec du Congrès fut assez retentissant en raison de ces cir-
constances. C'est l'international Guesde qui avait pris l'initiative
d'organiser le Congrès, les Syndicats ouvriers s'v étant refusé,
aprèsque le gouvernement eut fait connaître, par unenote officieuse
dans les journaux, sa volonté de ne pas l'autoriser : devant la
10® Chambre, il exposa le programme du socialisme interna-
tional, eu réponse au ministère public qui lui reprochait, à lui
el à ses co-inculpés, d'appartenir à l'Inlernalionale qui venait
de tenir un Congrès à Verviers (1877) où, disait avec mépris ce
magistrat, s'était fait représenter une « Fédération française ».
Il y eut un écho de ces nouvelles tendances au Congrèî socia-
liste de Marseille, en 1879. Bernard y lança celte déclaration
bien accueillie dans une ville qui venait de faire une réception
enthousiaste aux amnistiés de la Commune revenus de la Nou-
velle Calédonie : « Notre patrie à nous ce sont nos frères, ce sont
tous les travailleurs ; nos ennemis, cesoLt tous les oisifs... Vive
la révolution sociale et universelle ! »
Un vole favorable à l'abolition des armées permanentes et
l'armement général du peuple (retour au programmede la Ligue
pour la Paix) fut recueilli par le P. 0. F. (guesdistes) qui, en
il) J. GuiLLAtME. L' [yiternalionale, t. IV', p. 2ô7 et s.
(2i Le Congrès ouvrier international socialiste devant la 10^ Chambre*
(1979). Cf Le Collectivisme devant la 10^ Chambre, défense collective
présentée au nom des précenus... par le prévenu J. Guesde [i^l^].
CHAPITRE l. HISTORIQUK 7ÎM
toutes occasions, en rappellera les ternies : « Les armées modernes
ne regardent pas vers la frontière, disaient J. Guesde et P. La-
fargue, mais vers l'atelier... leur but, leur raison d'être, c'est la
défense delà bourgeoisie capitaliste et dirigeante » (l).
Le Congrès international de Coire (1881) reconnut que « la
lutte pour l'émancipation est une lutte internationale des classes
et non une lutte nationale » (2 ,
En 1886 (3 , sur l'initiative de Cbabert, de IJuniay et d'Her-
binet, se tint à Paris, à l'occasion d'une Exposition ouvrière,
une « Conférence internationale ouvrière ». Elle n'eut pas grande
importance: « Devant le mouvement ascensionnel, lit-on, dans
l'avant-propos du recueil des procès-verbaux, qui se manifes-
tait dans le monde ouvrier en faveur des idées internationales,
les ministères qui se succédèrent au pouvoir durent se montrer
un peu plus tolérants et deux conférences internationales purent
avoir lieu à Paris ». (4) Ce Congrès, qui avait des tendances
interventionnistes, émit le vœu que les divers Etais fussent mis
en demeure d'élaborer une législation internationale protectrice
du travail (o), et, sur la proposition de César de Paepe, il vota
les trois vœux suivants:» Le Congrès international se déclare
contre toutes les lois existant dans tous les pays pour empêcher
les travailleurs de s'unir inlernationalementeten demandelabro-
gation ; 2" Il 5' a lieu de reconstituer l'associalion internationale
entre les travailleurs de tous pays; 3° Il y a lieu de créer des
groupes corporatifs nationaux et internationaux. »
Le mouvement s'accélère. Au Congrès organisé à Bordeaux, en
1888 (6j, par la Fédération nationale des Syndicats (fondée au Con-
(1) GoBSDB et P. Lapargce, Le programme du parti ouvrier. Ses considè-
ranti,ses articles (6^ éd. 1902 , p 44.
(2) Compte rendit annexé au compte rendu du Congrès national de
Reims (1881), p. 188.
3 Cette même année, se tint à Lyon le Congrès syndical qui a créé la
Fédération des Syndicats.
{il Procès-verbal officiel de la Conférence (1887 , p. 5.
5) Id. p. 70 et s. ; p. 132 et s.
6) Le Congrès vota cette résolution, qui le rattache à rinternatiouale ;
<■ Considérant que pour résister à l'entente nationale et internationale des
patrons et des employeurs, les Syndicats ont besoin de sortir de leur iso-
lement local en se fédérant nationalement et internationalement, le 3^ Con-
792 LIVRE VH. l'internationalisme OUVRIKR
grès corporatif 'de Lyon, en 188<5, à tendances guesdistes) fut dé-
cidée la réunion d'un Congrès inlernalional, pour 1889 (1), à l'oc"
casion de l'exposition universelle de Paris. Un premier Congre*,
sorte de réunion préparatoire, eut lieu, en 1888, a Londres, la
ville accueillante aux réfugiés |)olitiques de tous les pays, ville
classique des réunions internationales où était née, en 64, l'Asso-
ciation internationale des travailleurs : il conlia à la Fédération
des travailleurs socialistes (fondée au Congrès national, de Paris,
en 1883, à tendances broussistes) la mission d'organiser un Con-
grès international également pour 1889, mission qu'elle avait
déjà reçue de la Conférence internationale de i'aris (I8861. Deux
groupements en rivalité se trouvèrent aussi mandatés pour le
même objet. C'est ainsi qu'il y eut deux Congrès internationaux à
Paris, cette année 1889, l'un dit marxiste, l'autre dit possibilisle,
tous deux à tendance socialiste parlementaire.
A partir du Congrès ouvrier de Marseille 1 1879), où, sur le
vieux syndicalisme coo])érateur, prudent et respectueux de la lé-
galité, remporta le blanquisme belliqueux revenu de Londre^
avec l'amnistie, les Congrès ouvriers eurent lous ces mêmes ca-
ractères, qu'ils fussent marxistes, broussistes ou allemanisles, jus-
qu'au Congrès de Paris de 1893, convoqué sur l'initiative de la
Fédération des Bourses du travail : premier Congrès en vue
d'une union ouvrière exclusivement corporative qui aboutira en
1895 à la création de l'internationaliste etantimilitariste Confédé-
ration générale du travail.
Rue de Lancry, se réunit le Congrès oi'ganisé par la Fédération
possibiliste. V assistèrent les délégués de Belgique, d'Espagne,
de Portugal, de Danemark, de Pologne, d'Italie, de Hollande, des
Etals-Unis, d'Angleterie, d'Autriclie-Hongrie, de Suisse, soit
grès national donne mandat aux Conseils locaux, régionaux et nationaux
h l'effet de prendre toutes les mesures nécessaires pour faire al^olir la loi
de 1872, interdisant les Fédérations internationales reconnues nécessaires.
Rèsol. votées en séance publique du 3^ Congrès national le 4 novenibr-
188S, p. 3,.
Dans une autre résolution, la loiDufaure est qualifiée d' « infâme » (7rf.,
p. 10,.
1) 1889, année de la fondation du Secrétariat typographique internatio*
nal.
chapitre; 1. THKORIE V.id
612 délégués, enfin les délégués de la Bourse du travail de Pari&
el les groupements sous l'influence d'Allemane (l).
Hyndman, délégué du Comité général de la Social démocratie
anglaise, fédération de Londres, demanda que deux bureaux de
correspondance fussent constitués dans chaque pays, l'un par \e&
Chambres syndicales, l'autre par les partis socialistes, dont les
comités se fussent réunis tous les trois mois. A la demande
d'Allemane, cette motion ne fut pas mise aux voix, parce qu'elle
ne paraissait pas conforme aux principes de l'autonomie des na-
tionalités et à sa place furent volée?, sur le rapport du vieil inter-
nationaliste Verrycken, les décisions suivantes : 1° invitation aux
chambres syndicales à se fédérer nationalement et internationale-
ment ; 2" création d'un bulletin international ; 3" création, dan&
chaque pays, de coniilés « pour entretenir des relations interna-
tionales dans l'ordre corporatif et dans l'ordre politique et social».
Les deux motions, en fait, étaient semblables, mais Verrycken
avait eu soin de réserver expressément « l'autonomie des grou-»
pements nationaux » (2).
L'autre Congrès, qui comprenait 391 délégués, dont 170 étran-
gers, tint ses réunions rue Rochechonart, à la salle Pétrelle : le
Parti ouvrier (guesdtste), la Fédération nationale des Syndicats,
le Comité révolutionnaire central (bianijuisles) l'avait préparé^
« Congrès urganisé, écrivit plus tard Allemane. par la coa-
lition hoiilaiigéo-révoliitionnaire, mais où dominait rélémenl
marxiste » (3). La délégation allemande y eut une influence pré-
pondérante, « C'est l'AIIeniagne ouvrière et la France ouvrière
qui s'unissent en te mouieni, dit Liebknecht. Ce n'est pas un
Congrès d'idéologues, c'est un pacte d'alliance que nous contrac-
tons et qui aura son elTel dans le monde entier. »
Le Congrès décida que le !"■ mai aurait lieu chaque année une
manifestation internationale, en faveur de la jcuinée de huit
(1 Compte rendu, ç.l'i et s. 'En 1890, les groupements allemanistes for-
meront un partL distinct).
(2 Compte t-etidu, p 73 et s., p. 79. 'A noter un vcru « souhaitant une
organisation universelle du i'arti ouvrier socialiste révolutionoaire en as-
sociations corporatiACS de résistance ». Compte rendu, p. li).
(3) J. Allemase, Le sccialisme de France 1900 , p. 26.
704 LIVRE TU. l'internationalisme OLVIUliR
heures (1), « attendu, dii-ail la résolution, qu'une semblaljle ma-
nifestation a déjà été décidée pour le l"*" mai 1890 par l'American
Fédération of labor dans son ConL'rès de décembre 1888, tenu
à Saint-Louis, celle date est adoptée pour la nianifestalioii inter-
nationale » (2).
La démonslralion du t-"" mai 1890 fut très importanle: le rap-
port du Parli ouvrier français (guesdisles au Congrès inlernalio-
nal de Bruxelles (1891) (3) a fait observer qu'elle fut « la pre-
mière mise en action de la solidarilé internationale » 4 ).
Aucun des Congrès internationaux qui ont suivi inimédiate-
ment la Commune n'a eu l'importance de ceux qui l'ont précé-
dée : le premier qui les rappelle par le nombre des délégués, le
retentissement, l'utilité et l'unité fut le « Congrès international
ouvrier socialiste », tenu à Bruxelles, en 1891. C'est le fidèle mi-
litant de l'Internationale, Laurent VerrvcUen, qui prér^ida !a pre-
mière séance : il avait été, ave^ César de Paepe, l'un des secré-
taires du conseil général de la Fédération bruxelloise de
rinlernationale, et c'est lui qui présida les séances du VI" Congrès
international (Genève, 1873). Rien que par sa présence, il re-
nouait la tradition et son élection marquait combien elle était
resiée efficace. Lorsque le gendre de Marx, Aveling, déclara à une
des séances du Congrès que l'Internationale était encore vivante,
des « applaudissements enthousiastes », porte le compte rendu,
éclatèrent sur tous les bancs (5).
Les rédacteurs des procès-verbaux comprirent cette impor-
tance du Congrès et la firent remarquer dès les premières
lignes de leur introduction. Pratiquement, c'est à 1891 qu'il
1 J.-B. (;oRioLA>- et J. MoRT.viR, Le i^r „jai et la journxèe de S heures,
préface de Jules Guesde (sans date) ; Le 1^' mai (art. historique) {Voix
du Peuple, 1901, n° 23) : Jules Dèl-morez, Le i'^'' mai. Historique Paris.
1891) ; G. Deville, Histoire du 1" mai {Devenir social, avril 1896), Vicoi-
Rou.v, La concentration des forces ouvrières dan^ l'Amérique du Nord
(1899) ; La manifestation internationale du /«■■ mai (Publication du bu-
reau socialiste intern. Bruxelles (1906).
(2) V. Protokoll des international en Arbeitercongresses zu Paris (1890".
notamment p. 123.
'3) Coynpte rendu du Congrès de Bruxelles, p 141.
'4) V. A. Zevaès, Aperçu historique sur le Parti ouvrier français ,1899),
p. 44
(5) Compte rendu, p. 53.
CHAPITRE 1. HISTORIQUE 7î)o
faut faire remonter linternalionalisme socialiste actuel qui, de-
puis 1902, a son cadre dans le Secrétariat fondé au Congrès de
Paris (1). L'année 1891 fut d'ailleurs éoalennenl très féconde au
point de vue de l'internationalisme professionnel ouvrier : de
cette année date les débuts de l'union internationale entre mé-
tallurgistes, entre ouvriers textiles, entre ouvriers du bois, entre
marins (2).
Ce Congrès décida la fondation, dans chaque pays, d'un se-
crétariat national chargé de centraliser les renseignempnis et
l'action pour la lutte internationale. « Les nationalités n'existent
pas pour nous », dit le Français Groussier (^). « L'ennemi du
travailleur allemand, dit l'Allemand LiebUnecht, n'est pas le ci-
toyen français, c'est le bourgeois allemand » (4). Et le Belge Vol-
ders s'écria, dans un «tonnerre d'acclamations », que les ouvriers
n'ont « qu'une seule patrie : l'humanité, un seul ennemi, le ca-
pitalisme » (5).
Les congressistes, qui ne se mirent d'accord qu'après de longues
discussions, avaient voulu créer, à défaut d'un organisme central
unique (en attendant que les législations le peruiissenl pour toutes
les nationalités), une institution d'attente « afin, disait la résolu-
tion, que dès qu'un conflit se produira quelque part entre le ca-
pital et le travail, les travailleurs des difTérentes nationalités
puissent en être avertis et mis en deiiieure d'aviser » 6 .
En demeure d'aviser: le Congrès n'osa pas proclamer le droit
à l'insurrection dans sa résolution relative au militarisme, mais,
au fond, c'est à elle que pensaient, semble-t-il un g^rand nombre
des congressistes. C'est du moins ce que l'on peut inférer, sans
1) En 1890, sur l'initiative de l'Empereur d'Allemagne, fut réunie à Ber
lin une conférence pour la protection des travailleurs. Elle fut l'objet d'un
vote défavorable de la part du Congrès de Bruxelles. Compte rendu, p, 39.
(2 Le Xe Congrès du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire Paris, \ii9i)
émit le vœu « ([u'une entente préalable ait lieu avec les socialistes des
autres nations, pour s'opposer à la guerre par l'abstention ou la ré-
volte ».
i3) Compte rendu, p. 46.
(4 Compte rendu, p 62
(ô Compte rendu, p. 77.
'6 Compte rendu, p. 61. Le Secrétariat devait « s'occuper non seule-
ment de la statistique corporative, mais également de la correspondance et
des renseignements politiques s. Compte rendu, p. 90).
70(> LIVRE Vil. — l'internationalisme ouvrier
lro|) de témérité, du discours de Vaillant qui se lerminail par la
[jromesse a qu'au jour d'une déclaralion de guerre les socialistes
feraient leur devoir » (1), et du discours de Domela Nieuwenhuis
qui, au nom de la délégation hollandaise, demanda qu'un vote
précis décrélàt (il eut sur ce point l'adhésion de la délégation an-
glaise) (2) comme un devoir (|u'à une déclaration de guerre les so-
cialistes « répondissent par un appel au peuple pour proclamer la
grève générale ». Des raisons d'opportunité firent seules écarter
cette motion. Reprise au Congrès international de Zurich (189.3)
par Dejeante, elle sera de nouveau rejetée.
Renouvelant une décision du Congrès international de 1889
salle Rochechouarl), le Congrès vota une résolution en faveur du
chômage annuel du 1^'' mai par tous les pays avec ce double objet :
revendication de la journée de huit heures, affirmaiion de la lutte
de classe (3). En même temps que l'organisation socialiste se
précise, l'action corporative devient pratique ; et on voit, par
cette motion, comment la défense des conditions professionnelles
amena la class-e ouvrière à la promulgation d'une tactique inter-
nationale (4).
Celte tactique, qui venait d'Amérique, était plus ancienne que
ne l'avait cru le Congrès de 1889 : elle avait été formulée en 1885
par les Chevaliers du travail et par la Fédération des Chambres
syndicales, et appliquée en 188G. Le l" mai 1886 fut à Chicago
l'occasion d'une émeute, puis de la condamnation à la pendaison
de quatre militants socialistes (1887). « Le [>restige des résultats
obtenus en Amérique influa beaucoup sur le choix : le 1" mai
nous arrivait auréolé de triomphes et il avait l'avantage de mettre
en concordance l'agitation européenne et celle des Etats-Unis (3). »
Le V^ Congrès national des Syndicats (Marseille, 1892) déli-
béra sous l'impres-ion (ju'avait laissée « l'admirable Congrès de
Bruxelles », selon l'expression de Coulef, secrétaire général de la
(1) Compte rendu, p. 64.
^2) Compte rendu, p. 74.
(3/ Compte rendu, p. 86 et suiv.
(4) En 1891, le gérant du Pn-e Peinard fut condamné pour injures à
l'armée ; Jean Grave pour excitations à la désobéissance.
5, Le 1" mai et la journée de S heures. (Bibl. d'études syndicalistes^
p. 7.
CHAPITRE 1.
THEORIE
7'J7
FéJéralion nationale des Syndicats (1). Antoinarchi, délégué de
la Fédération du Livre, déclara que <( los travailleurs sont séparés
par une frontière factice » (2) ; Boisson (Bourse du Travail de
Nîmes) que « pour l'ouvrier il ne doit pas y avoir de frontières» (3).
Le Parti ouvrier (guesdisle) s'était chargé d'organiser le secré-
tariat nalioniil décidé à Bruxelles: constitué le 15 décembre
1891, à la suite du IX^ Congrès national, il fut composé de délé-
gués de tous les groupements centraux, socialistes ou corpora-
tifs (4). 11 n'eut qu'une vie atténuée (5). Après le grand etîort
d'une enquête sur le chômage (6), il disparut en fait en 1896, à
la suite du cinquième Congrès de la Fédération des Bourses, tenu
cette année à Tours (7). Un de ses membres rédigea uu raj)port
pour le Congrès international de Londres qui se tint cette année
1896 : il n'y fut pas même lu.
Au X'' Congrès national du Parti ouvrier, qui se tint à Mar-
seille, en 1892, Liebknecht déclara : « Vous êtes internationa-
listes, nous le sommes: pour nous, socialistes, il n'v a ()as de
question de nationalité, nous ne connaissons que deux nations :
la nation des capitalistes, de la bourgeoisie, de la classe |)ossé-
dante. d'un côté, et, de l'autre, la nation des prolétaires... Nous
sommes une même nation ; les ouvriers de tous les pays forment
une se jle nation qui est op[)Osée à l'autre nation. » Court extrait
d'une longue déclaration qui, écrivirent les rédacteurs de l'Al-
manach du Parti Oicvrier, est « l'évangile du socialisme inter-
national » (8).
(1) Compte rendu (édité en 1909), p. 23.
(2) Compte rendu, p. 25.
(3) Compte rendu, p. 29
(4 l'édération des Bourses, Fédération des Syndicats et groupes corpora-
tifs, Comité révolutionnaire central, Parti ouvrier socialiste révolution-
naire, Fédération des travailleurs socialistes de France, Parti ouvrier
français. Socialistes indépendants, Fédérations nationales de métiers, grou-
pements divers art. 5 des statuts).
(5) Son premier secrétaire général fut Delcluze, conseiller général du Pas-
de-Calais
(G) V. le rapport de Renou, Le 'chômage, ses causes, sa durée et ses
effets dénoncés par les Chambres syndicales de France et d'Algérie
(Paris, 1893).
(7) Compte rendu, p. 56 et suiv.
(8) Ahnanach du Parti ouvrier pour 1893, p. 51. Cf. J. Goesde et P.
LAFAUfiUE, La démocratie socialiste allemande devant Vhisloire (1893).
708 LIVRE \[i. — l'inter:vationalisme ouvrier
Le Congrès inlernalional socialiste suivant se tint à Zurich,
en 1893 (1) en même temps que plusieurs Congrès professionnels
internationaux, suivant cette tendance qui s'était déjà manifesiée
lors du Congrès de Bruxelles : ouvriers des bois, métal lurgis-tes,
textiles, verriers, cheminots.
Sur le rapport de C. A. Gibson, l'assemblée adopta, sans dis-
cussion, le principe de laciéalion d'un comité international per-
manent avec un secrétaire responsable : i! fut décidé qu'il
siégerait à Londres. Lne motion fut votée tendant à la <( su|>
pression simultanée des armées p;'rinauenles et à l'armement
général du peuple, à linstilulion d'un tribunal arbitral chargé
de régler pacifiquement et sans appel les rontlits entre nations. »
L'ancien programme persévérait (2).
En 1900, il y eut à Paris un Congrès international (peu impor-
tant) qui ne fut que corporatif (3), sous les auspices de la C. G. T.
Quelques jours auparavant s'était tenu un Congrès confédéral
qui, à la suite d'une longue disciission, avait décidé, vœu inspiré
par le Congrès des Bourses de Paris (1900) (4), que les Bourses
du travail devraient organiser des relations suivies avec les syn-
diqués devenus soldats en vue d'une propagande syndicaliste
et antimilitariste. C'est en exécution de cette délibération que
furent institués par les Syndicats et les Fédérations profes-
sionnelles les (( Sous du Soldat », caisses destinées à fournir des
c( subsides » aux jeunes soldats (5). « Au régiment, dit Souléry,
(1) Le Congrès anarchiste international, tenu en 1893 à Chicago, émit le
vœu que la grève générale lût déclarée en cas de guerre.
(2) Le cinquième Congrès allemaniste P. 0. S. R. , tenu à Paris en
1896, vota une résolution en faveur de la suppression des armées perma-
nentes, « école de la paresse, du vice et des crimes ». Le Congrès corpo-
ratif de Rennes 189S vota une résolution en faveur du désarmement, sur
la proposition du typographe Hamelin. l'un des fondateurs de la verrerie
ouvrière [Compte rendu, p. S/SV
(3) En même temps : Conférences internationales du Bâtiment et des Che-
minots, Congrès internationanr des eraplovés et des transports, etc.
(4) Compte rendu du Congrès de Paris, p 121 et suIa'. — Vœu repris
par le Congrès confédéral de Lyon (1901). Compte rendu, p. 201 (Louis
Maurice était rapporteur
(5 Coynpte rendu, p. 82 et s. ;p. 195. Cf. Léon Lacour, Le soit du soldat
{Vie ouvrirre, 1911, n" 49) ; Le sou du soldat, (Humanité, n° du 25 oc-
tobre 1911): Le Procès (An son du soldat), (Bataille syndicaliste, n° du
11 janvier 1912).
CHAPITKE I. THKUlilE 799
les congrégations religieuses recrutent les jeunes soldats pour
leurs cercles, leur offrant des avantages: jeux, correspondance
gialuitp. H laiit que le-i Bourses du travail fassent une œuvre
contraire à celle-là (r ».
So'ilérv, secrétaire delà Bourse d'Alger, relut un rapport qu'il
avait d('^j?i déposé sur le bureau du VHP Congrès des Boursesqui
venait lie se terminer (2 . Il y préconisait la création do Syndicats
par iiatiou et l'entente entre les nations par le moyen d'un secré-
tariat international du travail, dont le but n'eût pas été la statis-
tique, mais la « |)réparation de l'union internationale des tra-
vailleurs en vue de l'émani-ipation du prolétariat des deux
mondes ».
Oue devait èlre ce secrétariat ■? La discussion manqua de net-
teté (3) et n'aboutit à aucun projet ferme. «Aujourd'hui la pa-
trie, dit le délégué de l'L'nioti des Syndicats de la Seine, Nicolas,
est devenue dans sa détinilion le protecteur naturel du puissant
contre le fnible; elle est devenue l'emblème de la spéculation,
de l'exploitation et le restera tant que les travailleurs se laisse-
ront prendie aux sophismes bourgeois qui la lui présentent
comme 1 image de la famille, comme l'expression du sol... ; ce
qu'il faut, c'est que les travailleurs unissent leurs efforts à ceux
des camarades des autres pays, imitant en ce cas la classe pa-
tronale qui, toutes les fois que ses intérêts sont menacés, n'hésite
pas à l'aire disparaître les- absurdités qui ont le nom de patrie et
de dr.ipeau (4). » Le Congrès se borna à « donner l'ordre à la
Confédération générale du travail de se mettre en rapport immé-
diatement avec les organisations étrangères à seule iin qu'au
prochain Congrès international, la création d'un secrétariat in-
ternati(jnal scit un fait accompli o). »
I90l) marque le début de la campagne antimililai iste dite
hervéisle, d'abord dans le journal hebdomadaire de la Fédération
socialiste de l'Yonne : Le (ravailleii.r socialiste (sous la signa-
(1) Compte rendu du Congrès des Bourses, de Pans '1900), p. 121.
(2' Compte rendu du Congrès inlernattonal, p. 15 et s. V. rapport de
la Commission, p. 53.
(3) Coinple rendu, p. 53 et s.
(4) Compte rendu, p. 57.
(5 Compte i endu, p. 53.
SOO LIVRE VU. — l'intehnatio.nalismd ouvrier
ture : « Un saus-patrie »), puis dans un journal édile lous les
ans à Toccasion du départ des conscrits : Le piowpiou de
r Yonne 1). Gustave Hervé, professeur agrégé au lycée de Sens,
fit paraître ainsi ses prt^niiers articles qui devaient aboutir à sa
iniseen disponibilité (2 , à la suite d'une procédure devanlle
€onseil académique de Dijon et le Conseil supérieur de l'Instruc-
tion publique.
Hervé a recueilli l'antimilitarisme révolutionnaire dont les pro-
mières origines remontent, comme on l'a vu, à l'Inlernalionalc,
plus particulièrement au Congrès international de Bruxelles
(1891), endn aux tentatives de Domela Nieuweuhuis et Dejeanle
aux Congrès internationaux de Bruxelles et de Zurich. « Dans
ces articles, lit-on dans les Cahiers de la Quijizaine (3), le
« Sans-patrie b s'oubliait au point de traiter le patriotisme de
religion sanglante tt imbécile. Il disait que les pairies actuelles
sont des agglomérations de gens réunis sous les mêmes lois, |)iir
le hasard ou la conquête, eux ou leurs ancêtres, sans qu'on leur
ait demandé leur consentement ; que dans toutes les patries il y a,
quel que soif le nom du gouvernement, une classe de gras, qui
jouit, parfois sans travailler, de tous les avantages d'une civilisa-
lion raffinée, et une classe de maigres, très nombreuse, qui vit
dans la gène ou la misère après avoir accompli toute.-^ les be-
sognes ennuyeuses ou répugnantes... »
L'hervéisme est un mélange d'antip£.*iriolisme et d'aritimilitu-
risMie. 11 est résumé dans la motion suivante qui fut présentée au
Congrès socialiste international de Stuttgart (1907) par Hervé
lui-même, au nom de la Fédération socialiste de l'Yonne, or-
gane, en l'occasion, écrivit-il plus lard, de la « fraction insurrec-
(1) G. Hervé publia des articles animés du même esprit dans la Revue de
renseignement primaire, en 1903, mais peu longtemps. Sa campagne, il
la poursuivit depuis lors dans La Guerre sociale. Il y a lieu de noter qu'il
apporta, fin 1912, quelques changements à sa pensée. V. la sténographie de
la conférence qu'il fit à la salle Wagram à Paris , à sa sortie de prison,
dans la Guerre sociale, n° du 2-8 octobre 1912.
(2) V. un commentaire de cette décision: Jean Jaurès, La suite Petite
République, n° du 10 décembre 1901).
(3) V. ces articles dans : Mémoires et dossiers pour les libertés du per-
sonnel enseignant en France {Cahiers de la quinzaine, 2^ et S*' série). —
Cf. G. HEavÉ, Leur Patrie (1905; ; V Internationalisme (1910).
ciiapitrl; i. — thkorie <SOl
tionnelle et presque antiparlementaire du parti socialiste
français » :
« I.e parti socialiste,
« Considérant que peu importe aux prolétaires l'étiquette natio-
nale et gouvernementale des capitalistes qui les subjuguent ;
« Que l'intérêt de classe des travailleurs est sans diversion pos-
sible la lutte contre le capitalisme international ;
« Répudie le patriotisme bourgeois et gouvernemental qui affirme
mensongèrement l'existence d'une communauté d'intér^•ts entre
tous les habitants d'un même pays ;
« Et devant les faits diplomatiques qui, de divers eûtes, menacent
de troubler la paix européenne invite tous les militants à répondre
à toute déclaration de guerre, de quelque côté qu'elle vienne, par
la grirve des réservistes et l'insurrection » (I).
Le Congrès admit, dans une mesure fort appréciable, cet anli-
mililarisme insurreciionnel, mais en lermes assez sybillins. par le
vole de la résolution suivante : « Au cas où la guerre éclaterait,
ils (les socialistes) ont le devoir de s'entremettre pour la faire
;i, G. Hbrvé, U Internationalisme, p. 148. Au Congrès socialiste de Li<
moge8(1906, Compte rendu, p. 260;, puis au Congrès de Nancy {Compte
rendu, p. 214 , tenu quelques jours avant le Congrès de Stuttgart, Hervé
avait déjà présenté cette motion, mais avec quelque modification. A Stutt-
gart, il supprima ce paragraphe, suppression qui n'altérait pas le sens
général : « Affirme que le devoir des socialistes de tous les pays est de ne
se battre que pour défendre le régime collectiviste et communiste »
(Compte rendu, p. 214.) La motion fut rejetée. Reprenant la motion, dite
de la Seine, votée en 190o, ce Congrès rappela que la politique antimilita-
riste et uniquement défensive du parti socialiste lui commande de pour-
suivre, à cet effet, le désarmement militaire de la bourgeoisie et l'arme-
ment de la classe ouvrière par l'armement général du peuple » et enfin, il
« invita la classe ouvrière à empêcher la guerre par tous les moyens
jusqu'à la grève générale ouvrière et à l'insurrection ». (Compte rendu,
p. 315 .
En 1898, la Guerre sociale publia une enquête sur la question suivante:
En cas de mobilisation, les révolutionnaires doivent-ils ou ne doivent-ils
pas aller à la caserne ? Voici la substance de la conclusion : imnossibilité
de s'arrêter â une tactique unique ; les propagandistes et les militants trop
en vue ne doivent pas aller à la caserne ; la grève générale doit être dé-
claré* avant l'ouverture des hostilités (V. Guerre sociale, n° du 6-12 mai
1912, où cette enquête est rappelée : « Plus qu'en 1908 peut-être cette con-
clusion mérite d'être prise en considération par tous les révolutionnaires »).
Maxime Lerov 51
802 LivRK vu. — l'internatioxalismi:: ouvrier
cesser proniplemenl el d'uliliser de (outes leurs forces la crise
économique et politique créée par la guerre pour agiter les
couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la
domination capitaliste ».
Parrallèlemenl, se développait l'antiniilitarisnie syndical.
Le Congrès de la Fédération des Bourses, tenu à Nice en
1901 (1), invita le comité fédéral à organiser à Londres un mee-
ting contre ia guerre, et décida de boycotter les organisations ou-
vrières qui n'admettraient pas les ouvriers étrangers en qualité
de membres adhérents. Ce meeting (2) eut lieu en juin : à ce mo-
ment, les relations entre la France et l'Angleterre étaient tendues
à la suite des incidents dits de Fachoda.
Le Congrès des Bourses tenu à Alger, en 1902, donna mandat
au comité fédéral d'éditer une « brochure de propagande an(i(ni-
litariste » (3) : alors fut publié le Nouveau Manuel du soldat,
destiné, lit-on dans l'avant-propos, « à apprendre aux fils du
peu|)le de tous les pays qu'ils sont faits pour s'entendre el non
paur s'enlre-tuer ». A la conclusion, les conscrits étaient mis en
demeure de choisir lune ou lautre de ces solutions : soit dé-
^serter, soit aller au régiment pour faire de « la propagande de ré-
volte (i) J).
Cette mên^e année 1902, laC. G. T. envoya, par l'intermédiaire
des Bourses, « aux camarades de la caserne », une circulaire qui
se terminait par ces recommandations : « Souvenez-vous de ce
que vous étiez avant d'être au régiment.
« Songez à ce que vous serez lorsque vous le quitterez.
;' Syndiqués ou non. amenez-nous de vos camarades de la ca-
serne, lisseront bien reçus et voudront revenir » (o).
Ces votes divers, plus doctrinaux que pratiques, ne reçurent un
(1) Compte rendu, p. 79 et s.
(2) Voir le compte rendu de ce meeting dans la Voix du Peuple, 1901,
no 30
(3) Compte rendu, p. 17 et s.
(4) Cette broctiure signée au nom de Comité fédéral des Bourses, par
son secrétaire Georges Yvetot, a été tirée, en plusieurs fois, par paquets de
10.000 ou 20.000, à 100.000 exemplaires.
(.5; La circulaire est reproduite en entier dans le rapport du secrétaire
fidéral au Congrès des Bourses 'Alger, 1902}, v. Compte rendu, p. 115.
CHAPITRE I. TH£:0R1E 803
commencement d'applicalion qu'au mois dejuin 1902 (1 : alors
fut constitué un Secrétariat international du travail. Depuis la dis-
parition, en ^89^î, du Secrétariat national du travail, les Syndicats
français n'avaient plus de centre de correspondance commun
avec les Syndicats étrangers.
La Commission générale des Syndicats allemands convoqua, à
cette date, les secrétaires des organisations syndicales centrales
desdillérenls pays à une conférence qui se tint à Stuttgart. Douze
nationalités répondirent à l'appe! : l'Allemagne, l'Angleterre,
l'Autriche, la Dohême, le Danemark, l'Espagne, la France, la
Hollande, l'Italie, la Norvège, la Suède et la Suisse (2).
A l'ordre du jour avaient été inscrites les questions suivanles :
création d'un bureau international, secours de grève, publica-
tion (Je statistiques sur la situation des Fédérations de chaque
pays, publicalion des lois ouvrières avec rapport sur leur apj)li-
cation.
D'accord avec la résolution du Congrès international de Paris
(1900 , la conférence décida la création d'un bureau int^^rna-
lional qui, selon les expressions du rapport confédéral, « serait
un canal de transmission ayant charge de recueillir les éléments
adressés par chaque organisation centrale pour être traduits en
trois langues et communiqués à chacune d'elles (3).
A l'unanimité moins deux voix, la réunion décida que les rela-
tions corporatives internationales auraient lieu non par de- Con-
grès de Fédérations, mais par des conférences de secrétaires des
organismes centraux. L'Allemagne, sur la proposition de laquelle
fut i)rise celte décision, fil valoir que des Congrès d) Svndicats
feraient double emploi avec les Congrès socialistes. « La France
et la Hollande objectèrent, lit-on dans le compte rendu, que
« chez elles, il y a une situation particulière : les Syndicats vi-
vent d'un-e vie propre, indépendante, ont une théorie, des idées
(Il V. Compte rendu du Congrès de Montpellier (1902), p. 63 (rapport du
Comité confédéral)
2) Sur l'histoire du nouveau Secrétariat international, v. Pierre Mosatte,
Le secrétariat international contre V internationalisme {Vie ouvrière,
1909, n° 6).
(3 11 fut stipulé que, pour les rapports internationaux, les langues à
en^loyer seraient l'allemand, l'anglais et le français.
804 LIVRE vil. — l'inïkrnationalisme ouvrier
générales et ne s'ont inféodés à aucune école socialiste politique. »
Il ne fut pas tenu cooipte de l'objection. Répétée ultérieurement
par les syndicalistes français, sans plus de siiccès, elle sera une
des causes du malentendu qui pendant les premières années em-
pêchera la C. G. T. de fournir au Secrétariat international une
collaboration active et cordiale.
De ce malentendu initial, il y eut un écho au Congrès corpo-
ratif de Montpellier (1902. La commission de l'evision des sta-
tuts proposa et fit voter cet article : « Dans le but de favoriser
la création d'une entente internationale du travail, la Confédéra-
tion entretiendra des relations avec les organisations ouvrières et
Bourses du travail des autres pays » (art. 56). C'était contredire
et annihiler, dans une mesure appréciable, le vote de Stuttgart.
Pour éviter un grave conflit, Pouget (Syndicat des employés de
commerce et d'industrie de Rouen), fit voter, d'accord avec la
commission mieux éclairée, l'amendement suivant qui enleva à
ce vote le caractère agressif que les autres nationalités n'auraient
pas manquer d'y trouver : « La Confédération est adhérente au
Secrétariat international corporatif (i) »).
La troisième conférence syndicale eut lieu à Dublin, en 1903.
« A celte troisième conférence, est-il dit dans le rapport confédéral
au Congrès corporatif de Bourges (190't), on se borna à com-
pléter les résolutions de Stuttgart. » Les décisions suivantes y fu-
rent prises (2) :
a La publication annuelle d'un rapport sur le mouvement ouvrier
de chaque pays qui, traduit en trois langues, serait adressé aux
autres nations ; l'envoi hebdomadaire, durant une grande grève ou
un Jock-out, d'un état sur la situation afin de renseigner les orga-
nisations étrangères et d'éviter l'efTet des lausses nouvelles lancées
par la presse ; la constitution indépendante du bureau international
qui avait été tenu par la Confédération allemande et dont le siège
reste à Berlin.
« La demande du secours de grève, institué à Stuttgart, doit être
accompagnée de renseignements portant sur le nombre de gré-
(1) Compte rendu, p. 185.
{2) Compte rendu, p. 5.
CHAPITRE l. THÉORIE 80o
vistes, sur le nombre des ouvriers organisés, sur celui des tra-
vailleurs organisés dans l'industrie de la corporation en grève et
sur les ressources dont dispose le pays. »
Ces votes acquis, la colisation des centres nationaux fut fixée
à (32 cenlimes 12 par an et par millier de membres adLiérenIs ;
et il fui arrêté que les conférences se réuniraient teus les deux
ans.
La C. G. T. avait décidé de déposer sur le bureau de la Confé-
rence une rapport sur l'antimililarisme et la grève générale : il
ne fut ni lu ni distribué (i).
Dans ce document était exposée la doctrine du syndicalisme
français: indifférence politique, pression sur les pouvoirs publics
et non pénétration dans les chambres électives, expropriation du
capitalisme, grève générale, enfin antimilitarisme : « L'Etat n'ob-
serve jamais la neutralité. Au moindre confiil, pour de simples
menaces de grève, il mobilise l'armée et l'envoie sur le théâtre
des événements contre les travailleurs. L'antimilitarisme doit
être mis au premier rang des préoccupalions des travailleurs
organisés. C'est une besogne aussi indispensable et aussi urgente
que celle qui consiste à rallier au Syndicat les camarades in-
conscients ».
Les délégués de la C. G. T. revinrent fort mécontents : c'était
la veille de la rupture.
A la fin du Congrès confédéral de Bourges (1904) (2), Spirus-
Gay, délégué de l'Union syndicale des artistes lyriques, fit voter
un ordre du jour de « réprobation contre la guerre, cet ignoble
vestige des époques de barbarie, ce moyeu lâche et cruel d'asser-
vissement de l'homme par l'homme ». Cette friction débutait par
la déclaration suivante : « La guerre et l'antimilitarisme n'étant
pa< des questions d'ordre corporatif, mais le principe de l'entente
internationale des salariés de toutes professions étant admis par
tous nos Syndicats nationaux... » On comprend assez mal l'ordon-
(1^ Il a été reproduit dans la Voix du Peuple, 1903, n» 141.
i2 Compte rendu, p. 231. (En 1904, à la suite du Congrès anarchiste
d'Amsterdam, fut fondée une éphémère Asssooiation internationale anli-
militariste Voir : L'A. I. A. Son but, ses moyens, son action, broch.
1906.;
80(> LIVRE Vif. — l'intkrnatio.nalismk ouvrier
nance de cet ordre du jour, conlradictoire, puisque la suppres-
sion du militarisme^ déclarée question non corporative, était
cependant demandée au nom do l'entente internationale des sa-
lariés.
Une proposition d'Ennile Pataud (Syndical des industries élec-
triques de la Seinei contre la guerre volée presque immédiale-
menl après celle-ci, n'a pas supprimé celle conlradiclion : elle
affirma le caractère corporatif de l'antimilitarisme, en flétrissant
la guerre russo-japonaise comme « un dérivatif aux réclamations
ascendantes du prolétariat ».
Persévérant dans sa manière de voir, la C. G. T. demanda en
avril 1905, l'inscription des trois questions suivantes à l'ordre du
jour de la quatrième Conférence qui devait se tenir à Amsterdam
au mois de juin : l'antimilitarisme, la grève générale, la journée
de huit heures (1 i.
C. Legien, secrétaire du Secrétariat international, en même
temps que député socialiste au Reichstag et président de la Com-
mission générale des Syndicats d'Allemagne, répondit par un
refus, parce qu'à son avis, « la Conférence des Centres sj'ndicaux
n'était point l'endroit pour une (telle) discussion. » Sur l'insis-
tance de la Vj. g. T. c'est Pouget qui tenait la plume), il revint
partiellement sur son refus en soumettant la proposition fran-
çaise au référendum des nations. A une faihle majorité, les
centres ronsultés répondirent par nn avis favorablesur la journée
de huit lipures et la grève générale ; mais, n'ayant pas été infor-
mée à temps de ce résultat (2 , la C. G. T. s'abstint de participer
à la Conférence,
La Conférence d'Amsterdam (où d'ailleurs fut approuvée l'atti-
tude du secrétaire international) adopta celle décision :
(( Ne sont pas de la compétence de la Conférence toutes les
questions théoriques, ni celles qui regardent les tendances et la
tactique du mouvement national des Svndicals. »
D'après GrilTuelhes, s'en rapportant sur ce point aux informa-
(l( Compte rendu du Congres corporatif d'Amiens, p. 5 et s., p. 94
et s.
(2; Par suite du retard de la lettre de C. Legien retournée à celui-ci pour
insuffisance d'adresse.
CHAPlTRt; I. — THÉORIE 807
lions publiées par la pres-e, !a Conférence aurait voté cet autre
paragraphe, qui ne se trouve pas dans le procès-verbal officiel :
« Les premières questions doivent être traitées par les Congrès
ouvriers internationaux, les dernières doivent être décidées par
les Congrès nationaux » (1).
A une demande de renseignements et à des critiques de Keufer
et de Xiel, Griiîuelhes répondit, au Congrès corporatif d'Amiens,
que selon lui les Conférences étaient inutiles, simples bureaux de
statistique. Mais il fit connaître que la C. G. T. continuait ce|>en-
danl à acquitter sa cotisation.
L'n ordre du jour de P. Delesalle approuva la conduite du se-
crétaire confédéral ; et le Congrès, sur la proposition dePouget, y
ajouta ce paragraphe additionnel :
« Au cas où le Secrétariat international se refuserait à inscrire
les trois questions posées de nouveau par la C. G. T., s'abrilant
derrière la motion adoptée à Amsterdam, dont il ne voudrait pas
demander l'annulation à la prochaine conférence, le Comité con-
fédéral est invité à entrer en rapports directs avec les centres na-
tionaux affiliés, en passant par-dessus le Secrétariat internatio-
nal (2). »
D'autres événements accentuèrent le malentendu entre l'or-
ganisation centrale française et l'organisation centrale alle-
mande.
Au début de l'année II5O6, Griiîuelhes s'était rendu à Berlin
pour concerter, entre les Syndicats français et les Syndicats alle-
mands, une « démonstration » simultanée à Berlin et à Paris
contre une guerre que certains incidents au Maroc perii.ettaient
de redouter. Un refus accueillit cette proposition ; même refus de
la part de Singer et de Bebel, dé[)ulés au Reichstag. De l'avis
unanime des socialistes et syndicalistes allemands, une pareille
II) \. Deuxième rapport international xur le monrement syndical
1904 (publié par le Secrétariat internalional des Centres nationaux des
Syndicats) Berlin, 1906 , p. 20 et s.
2) Compte rendu du Congrès d'Amiens, p. 97. L'année précédente, en
octobre 1905. le préfet de la Seine avait pris deux arrêtés ordonnant
l'exclusion des locaux municipaux de la Bourse du travail de Paris les
deux sections de la C. G. T. en raison de leur propagande antimilitariste,
Dans l'un de ces arrf-tés était visée la publication du Manuel du Soldat
V. le texte de ces arrêtés dans le Temps, n" du 14 octobre 1905).
808 LIVRE Vil. — l'internationalisme ouvrier
démonstration' ne pouvait avoir lieu que si la C. G. T. et le Parti
socialiste de France la patronaient conjointement. Griffuelhes se
refusa à celte alliance, en alléguant que « le Comité confédéral ne
dérogerait pas à son autonomie ».
Au Congrès confédéral d'Amiens (1906), fut votée, sur la pro-
position d'Yvetot, secrétaire de la section des Bourses, l'au-
teur du Manuel du soldat, une proposition « approuvant et
préconisant toute action de propagande antimilitariste et antipa-
Iriotique, qui peut seule compromettre la situation des arrivés et
des arrivistes de foutes classes et de toutes écoles politiqiies ».
Cette proposition avait été préférée à celle de H. Gautier, dé •
légué du Syndicat des mélallurgisles de Sainl-Nazaire, appuj-ée
par Merrheim, Luquet, l*ataud, Latapie et Galantus, qui ne fai-
sait pas mention de lantipatriotisme, mais seulement de l'anti-
militarisme (I).
La Conférence des Bourses, qui se tint à Amiens à l'issue du
Co;igrès confédéral, « confirmant ses décisions antérieures, rela-
tives à la propagande antimilitariste et antipatriotique, décida de
la continuer avec la plus grande activité et approuva l'action me-
née |)ar le Comité confédéral des Bourses » (2). La Conférence
extraordinaire des Bourses et Fédérations tenue en 1911 rappela
« l'essentiel des décisions » déjà prises : « A toute déclaration de
guerre, les tiavailleurs doivent sans délai répondre par la grève
générale révolutionnaire » (3).
La V'Conférenceinternalionale des Syndicats se réunit à Cliris-
tiana, au mois d'aoùl 1907 (4) : la C. G. T., qui n'avait fait aucune
démarche pour renouer des relations avec le Secrétariat interna-
tional, contrairement au vote du Congres d'Amiens sur l'amen-
douient Pougei, répondit à l'invitation de Legien par une de-
mande d'inscription regue trop tardivement pour être prise en
considération. Accentuant le malentendu, elle envoya à toutes
les nations une protestation contre la jirétendue mauvaise volonté
(1) Compte rendu, p. 174.
2) Compte rendu, p. 252.
(3) Humanité, n" du 2 octobre 1911.
(4) V. A. T. L'Internationale et la C. G. T. [Humanité, n° du 21 sep-
tembre 1907).
CHAPl'lRE I. — THF.ORIE 809
des fonctionnaires iolernationaux. Merrheini parut, il est vrai'
reconnaître, partiellement, quelque négligence à la charge de la
C. G. T. lorsqu'il dit que le vote d'Amiens avait été respecté
sinon dans sa forme du moins dans son fond. Quoiqu'il en soit, le
Congrès confédéral de Marseille (1910) passa à l'ordre du jour
sur l'incident en se refusant à aucun blâme.
Fermf sur ses principes, la Conférence renouvela le vote
d'Amsierdam dans les termes suivants :
I.a Conférence reproduit sa rh'solution, adoptée à Amsterdam,
d'après laquelle les Conférences internationales ont pour mission :
De discuter le rapprochement de plus en plus étroit des associa-
tions professionnelles de tous les pays, la rédaction des statistiques
syndicales uniformes, le soutien mutuel des luttes économiques,
ainsi que toutes les questions qui se trouvent en relations immé-
diates avec ^organisation syndicale de la classe ouvrière.
Mais elle exclut du débat toutes les questions théoriques, ainsi
que celles qui concernent le?, tendances et la tactique du mouve-
ment syndical dans les divers pays.
La Conférence considère les questions de l'antimilitarisme et de
la grève générale comme des objets qui ne relèvent pas de la com-
pétence des fonctionnaires syndicaux, mais dont la solution in-
combe exclusivement à la représentation intégrale du prolétariat
international, aux Congrès socialistes internationaux convoqués pé-
riodiquement — d'autant plus que les deux questions ont été réso-
lues à Amsterdam et à Stuttgart, conformément aux circonstances.
La Conférence regrette que la Confédération n'ait pas voulu
comprendre que l'attitude de la Conférence internationale des re-
présentants des Centrales nationales a été parfaitement correcte,
qu'elle ait prétexté de cette attitude pour rester étrangère à notre
organisation internationale.
La Conférence prie instamment la classe ouvrière de France
d'examiner ces questions susdites de concert avec l'organisation
politique et ouviière de son propre pays, et, par une adhésion aux
Congrès socialistes internationaux, de collaborer à la solution de
■ces questions, et, dans la suite, de s'affilier à l'organisation syndi-
cale internationale, dans le but de résoudre les problèmes syndi-
caux (I).
'1' Compte rendu du Conr/rcs corporatif de Marseille 1908), p. 20.
810 Livan Yii. — l'internationalisme ouvrier
Conformément à ses précédentes décisions, la Conférence inter-
natioTiaie maîntenait sa position à l'égard du socialisme interna-
tional : à l'enconire de la doctrine syndicale française, elle ren-
voyait au socialisme et au syndicalisme unis la solution des deux
problèmes les pliis àprement controversés de la pratique ouvrière.
Le litige sur lequel s'était grelîé un incident administratif persis-
tait donc au fond.
La question revint devant le Congrès de la C. G. T. qui se tint
à Marseille en 1908 (l). A l'ordre du jour avait été inscrite la
question suivante : « Antimilitarisme. Attitude de la classe ou-
vrière en cas de guerre. »
Avant toute discussion, la décisio i de l'assemblée pouvait être
prévue dès son vote unanime « priant le propriétaire de rétablis-
sement où se tenait le Congrès de vouloir bien retirer un drapeau
tricolore qui en ornait la façade». « Le chitlon », disait l'ordre
du jour présenté par Broutchou.x, le délégué d'un Syndicat de mi-
neurs (2).
La doctrine de la Conférence internationale parut d'autant
moins compréhensible que des Congrès corporatifs internalionaux
avaient déjà accepté de mettre à leur ordre du jour deux des
questions retenues par la 0. G. T., tels les Congrès internatio-
naux de la métallurgie et des coilTeurs qui discutèrent la grève
générale, tel le Congrès international des mineurs où Belges,
Allemands, Anglais et Français fireut de très nettes déclarations
anliniilitarisles. Il n'y avait donc pas incompatibilité de principe,
au point de vue international, entre laclion professionnelle et
l'anlipalriolisme insurrectionnel ; d'autre pari, on remarqua (no-
tamment ' alapie et Niel) que ia Conférence de Christiania avait
oulrepa-sè !>es pouvoirs, « dépassé son rôle », comme dit Merrheim,
parlant s'était mise en contradiction avec elle-même, en renvoyant
d'office la discussion aux Congrès socialistes internationaux : par
ce renvoi ne donnait-elle point une solution à une question de
lactique qu'elle prétendait n'être pas de son ressort? En somme,
par ce vole, elle obligeait les Svndicats français à sortir de laneu-
(1) CoDipte rendu, p. 60.
(2) Compte rendit, p. 3S. , Au Congrès syndical de Lyon, en 1886, Blondeau
appela le drapeau « la loque tricolore ». V. Compte rendu, p. 379.)
CHAPlTIiE 1. TllKORlE 811
tralité politique posée par les Congrès corporatifs natioDaux
comme une règle inéluctable. Unanimement, les congressistes
esllmèreiit que cette prétention n'était pas justifiable.
Le Congrès «e trouva en présence de trois solutions : adhésion
aux Conférences sans conditions, adhésion sous la condition que
les trois questions seraient inscrites à l'ordre du jour de la plus
prochaine Conférence ; remplacement des Conférences de secré-
taires par des Congrès d'organisations. On nomma une commis-
sion avec l'espoir qu'elle trouverait une formule d'action qui tint
compte de toutes ces tendances, dans la mesure du possible.
L'accord ne put se faire : elle se présenta devant le Congrès avec
deux rapports l). Au nom de la minorité, xNiel et Renard vou-
lurent démontrer que l'antimilitarisme et l'anlipatriotisme
n'étaient pas d'ordre syndical ; Merrheiin, Luquet, Bidamant,
Grandjouan tentèrent la preuve contraire au nom de la majorité,
tous réunis d'ailleurs, malgré leurs divergences lactiques, dans
un ménie sentiment d'internationalisme vigoureusement affirmé,
tous considérant que l'antimilifarismo est légitime au point de
vue syndical dans la mesure où il est une réaction, une défense,
une protestation contre l'emp'oi des armées dans les grèves, soit
pour mater, soit pour remplacer les grévistes.
Il est nécessaire d'insister sur la communauté de ces senti-
ments. Ainsi le plus connu des réformistes, Renard, secrétaire de
la Fédération du textile, est, en fait, beaucoup plus d'accord sur
le jirincipe avec les révolutionnaires que l'on ne pourrait èlre
tenté de le croire eu ne considérant ([ue son étiquette. 11 s'affirtna
antimilitariste : « Nous sommes aussi antimilitaristes que qui-
conque, dit-il ; seulement nous demandons à nos camarades de ne
pas poser ces questions dans l'ordre syndical 2) ». Dans la mo-
tion présentée par le groupe de Xiel avec Guérard, des chemins
de fer; Cleuet, des cmplovés; Liochon, du Livre, etc.j^ l'anlinii-
lilarisnie et l'antipatriolisme n'étaient rejelés que comme n'étant
pas d'essence syndicale ; et ils affirmèrent la nécessité d'unir
d'abord internationalement les travailleurs, ensuite de combattre
l'intervention de l'armée dans les confiits entre ouvriers et pa-
t Compte rendu, p. 153 et s
2, Compte rendu, p 109.
812 livrl; vu. — l'internationalisme ouvrikr
trons. Des |)hrases telles que : « ce qui constitue l'antimilitarisme i
consiste à nier l'idée de patrie », ou : « le devoir du syndicaliste, ;
c'est d'être antipalriote » (Ebers) (t) ne provoquèrent aucune in-
terruption, pas même un murmure dans l'assemblée. Ne répon- i
daienl-elles pas aux sentiments unanimes des délégués?
Au vote, la motion Merrheim qui rappelait la formule de l'In- i
lernalionale, obtint 681 voix : « Les travailleurs n'ont pas de pa- .
trie », Selon la formule bervéiste, la grève générale révolution-
naire y était préconisée dès la déclaration de guerre. Quant à la
motion de iNiel elle recueillit 421 voix, et il y eut 43 bulletins
blancs (2).
.\ la sixième Conférence internationale, ouverte à Paris en 1909,
la France reprit ses relations avec le Secrétariat auquel elle ne
tenait plus, à ce moment, que par le récent versement global de
ses cotisations en relard : les délégués français ne purent faire
accueillir leur motion tendant à remjilacer les Congrès de secré-
taires par des Congrès d'organisations et à substituer au Secréta-
riat international une C. G. T. internationale. Cet échec s'ex-
pliqua moins pour des raisons de fond que pour des motifs tirés
des législations prohibitives des Etats en matières d'association
et d'internationalisme, notamment de l'Allemagne (3). Un mee-
ting monstre contre la guerre clôtura les travaux (4).
En 1910, le Congrès confédéral de Toulouse maintint la doc-
trine adoptée en 1908, sur la proposition du secrétaire conlédéral i
Jùubaux. Et Péricat fit adopter cet amendement qtji rejoignait les |
■décisions prises aux Congrès de 1900 et de 1901 :
« Le Congrès charge le Comité confédéral de prendre toutes les i
dispositions nécessaires pour organiser méthodiquement et d'une <
façon continue cette propagande dans le sens indiqué par l'ordre j
du jour. En conséquence, les Syndicats sont engagés à constituer 1
(1) Compte rendu, p. 176 et 177. — Au Congrèsde Toulouse (1910), il n'y
«ut pas davantage de protestations lorsque le secrétaire de la section con- .
fédérale des Bourses, Yvetot, dit que la patrie est une « blague », un
« mensonge ». une « vieille religion ». Voir Compte rendu, p. 227.
(2) Compte rendu, p. 112 (motions , p. 215 votes).
3] Voix du Peuple, 1909, n"' 467 et 46S.
i4 V. le discours de Gompers, président de l'American Fédération of
labor dans la Voix du Peuple, 1909, n° 462.
m}
CHAPITRE 1. THl'oiUE îl I -i
une caisse du Sou du soldai. Les Syndicats devront dresser une
liste de membres au régiment, avec loules les indications uliles, le
double de cette liste devra être envoyé au secrétaire de la section
des Bourses, à la C. G. T. Le secrétaire de celte organisation devra,
à son tour, dresser une liste des soldais syndiqués par centre ou
région el adresser celle liste aux Unions des svodicals intéressées.
Les soldats sont invilés à fré(|uenter les Bourses du travail. Les
secrétaires de Bourses auront à viser les caries confédérales des
soldais. Les organisations confédérées ont pour devoir d'intensi-
fier la propagande par l'organisation de réunions, [>ar brochures,
journaux, papillons et tous les autres moyens (1,. »
En 1910, il v eut un meeting contre la guerre, à Londres,
dans la inanièie des meetings qui préparèrent la fondation de
l'Internationale. Des délégués de lous les pays vinrent affirmer
la fraternité des prolétariats : u Le jour, dit l'Allemand Molken-
buhr, où les prolétaires d'Angleterre et de France feront appel à
eux, ils peuvent être assurés qu'ils répondront présents (2). » Un
meeting analogue eut lieu Tannée suivante, à Paris, quelques
jours avant la Vil" Conférence internationale, avec le concoursde
la G. G. T., du Parti socialiste, de la Fédération communiste ré-
volutionnaire (anarchiste) et des Coopératives. « Contre la
guerre, put-on lire, à ce moment, en manchette dans la Voix dic
Peuple. Los ouvriers n'ont pas de patrie (.3). »
La Conférence internationale de Budapest vola le principe
d'une caisse internationale de grève; quanta la création d'une
C. G. T. internationale et à la tenue de Congrès internationaux
des centres nationaux, ces deux questions furent renvovées à
l'étude des diverses organisations (i). U n'y avait plus veto : on
consentait à examiner le point de vue français.
[Ij Compte rendu, p. 3i3 motions), p. 333 (votes .
(2) Voix du Peuple, 1911, n°3 574, 575, 576.
(3) Humanité, n» du 11 décembre 1910. Dans une conférence faite à la
Maison du Peuple de Bruxelles, Sassenbach, membre de la Commission
générale des Syndicats allemands, disait dans le même esprit, un an plus
tard 20 décembre 1911) :« Concernant les travailleurs étrangers, je peux
affirmer, sans craindre la contradiction, qu'il n'existe pas une nation d'un
caractère plus international que la nation allemande. » L. Jouhacx et
Sassenbach, Les tendances syndicales, Bruxelles p. 41.
(4) Voix du Peuple, 1911, n" 567 ; Cf. n° 576. Daprès l'organe conser-
814 LIVHE VU. L'iXTERNATlONALlS.Mt: OUVRIER
Le 22 novembre 1909, le garde des sceaux (Barlhou) du ca-
binet Briand, avait déposé à la Chambre des députés un projet de
loi pour réprimer les insuUes failes au drapeau (1 : il faut se de-
mander dans quelle mesure ce projet ulteste le succès de la pro-
pagande internationaliste et antimilitariste dans la classe ou-
vrière. De l'expjsé des motifs il résulterait qu'elle a louché tous
les groupes ouvriers, ceux des villes aussi bien que ceux dos
campagnes, certains fonctionnaires pul^lics (2), toutes les frac-
vateur Post, il y aurait en Allemagne 375 Jeunesses socialistes comprenant
125 bibliothèques ; et on évaluerait à 500.000 « les libelles autimilitaristes »
distribués à ces groupements \. Le Temps, n° du 8 janvier 1910). —
Sur rantimilitarisme en Allemagne, v. J. Dectsch, Les documents du pro-
grès, n° d'octobre 1909;. Sur l'antimilitarisme en Angleterre, v. Sorgle.
L'Angleterre du drapeau rouge, dans VHuinanité du 6 mars 1910. En
janvier 1913, le comité exécutif du Parti socialiste britannique a adopté
une motion aux termes de laquelle « il se dégage de toute propagande
pour l'accroissement des dépenses navales », « considérant que les armées
et les flottes des Etats capitalistes modernes ne sont entretenues et em-
ployées que dans l'intérêt de la classe capitaliste de ces Etats. » (Huma-
nité,n° du 10 janvier 1913 . — En mai 1913, le Comité du Parti du travail
anglais « adressa aux camarades du Parti socialiste allemand ses félicita-
tions les plus cordiales pour la lutte décidée contre le militarisme et pour
la paix mondiale. » (Huniaiiilé, n° du 4 mai 1913). En juillet 1912, le
Congrès socialiste italien exclut du Parti les députés partisans de la
guerre italo-turquc.
(1) Lf. Proposition de loi tendant à réprimer les outrages au drapeau
national présentée par M. Pugliesi-Conti à la séance du 19 octobre 1909
(Chambre des députés, Doc. parlem , n» 2 777) — Les grands procès anti-
militaristes remontent à 1902 :1e 3t décembre 1902, Hervé, Gohier, etc.,
furent condamnés par la Cour d'Assises delà Seine à la suite de l'affichage
d'un placard pour l'appel de la classe, en octobre. C'est la mé^ne année
que le Conseil de l'Ordre des avocats du barreau de Paris refusa d'ins-
crire au stage Gustave Hervé en raison de ses opinions internationalistes
et antimilitaristes, en retenant en particulier, dans son arrêté, ces deux
phrases de l'affiche : « Vous tirerez sur les soudards galonnés qui oseront
vous donner de pareils ordres » (ordre de tirer en cas de désordres ou
d'émeuteS;, et : « Vous ne marcherez pas. Toute guerre est criminelle. A
l'ordre de mobilisation vous répondrez par la grève immédiate ou par
l'insurrection » (V. Bulletin officiel de la Ligue des Droits de L'Homme,
1905, p. 1590. V. Tableau des poursuites contre les révolutionnaires
dans la Liberté d'opinion (Etudes trimestrielles, sous la direction de
Jacques Bonzon , n° de janvier-février 1906 .Cf. dans la Gazette du Palais
n° du 11 janvier 1911 et s. le compte-i'endu du procès du Sou du soldat.
f2) Le Congrès des bûcherons de 1910 vota une motion en faveur de la
propagande antimilitariste Voix du Peuple, 1910, n" 523 et le VI^ Con-
grès horticole et agricole « engagea tous les travailleurs de la terre à ré.
CHAPITRE I, THEORIE
815
lions syndicalistes, les réfurmistes aussi bien que les révolu-
tionnaires.
D'après M. (Charles Hunibert, sénateur de la Meuse, il y avait,
au 31 décembre 1909, 70.000 manquants à l'appel dans les corps
de troupe, chiffre comprenant déductioii faite des amnistiés de
1904 et 1906) 57.000 insoumis et 13.000 déserteurs (1) ; d'après
M. Messimy, ce chiffre serait monté en 1911 à 80.000(2).
Statistiques exactes ; mais qu'il faut interpréter, sans les dra-
pondre -à une déclaration de guerre parla grève générale révolutionnaire»
[Voix du Peuple, iy09, n-^ 577).
A sou Congrès de Chambéry (août 1912,;, la Fédération des Syndicats
d'instituteurs vota cette décision : « Afin de maintenir les relations exis-
tant entre les camarades syndiqués soldats et leur groupement, il est ins-
titué dans chaque Syndicat une œuvre syndicale dite « Sou du soldat »
destinée à leur venir en aide moralement et pécunairement. Dans les
Bourses de Travail où existe le « Sou du Soldat » les syndiqués devront
adhérer à cette organisation. » — A la suite de ce vote (qui fut considéré
comme une manifestation antipatriotique) le ministre de l'Instruction
(Guist'heau) invita les Syndicats de la Fédération à se dissoudre (P. Mo-
BATTE, La dissolution des Syndicats d'instituteurs ; A, Salabelle, Le
Congrès de Chambéry. [Vie ouvrière, 1912, n° 71j.
La Fédération des Syndicats protesta : elle déclara qu'il s'agissait d'une
œuvre de solidarité, et non d'une manifestation antipàtriotique, ni même
antimilitariste ». La Fédération des amicales joignit sa protestation :
a Les instituteurs groupés dans leurs associations corporatives ne sont pas
antipatriotes. » Elle affirma « un patriotisme réglé par le sentiment de la
justice » {Vie ouvrière, i'èi2,xi'^ 73, p. 76; E. Glay, Le gouvemonent et les
Syndicats d'instituteurs (Revue de l'enseignement primaire, n" du 8 sep-
tembre 1912j : Le procès du Syndicat de la Seine eod. loc, n° du 3 no-
vembre 1912). — Sur la proposition du secrétaire confédéral Jouhaux, le
Congrès confédéral du Havre (septembre 1911 vota un ordre du jour en
faveur des instituteurs où les poursuites intentées contre eux étaient
dénoncées comme une « flagrante injustice » Temps, n" du 18 sep-
tembre 1912).
A la session tenue eu 1911 par le Bureau international des Fédérations
d'instituteurs (fondé en 1905, à Liège, il comprenait en 1911, 19 Fédéra-
tions représentant 4'JO.OOO affiliés réparties en 36 pays), son président,
l'instituteur belge M. llossignol disait que l'un des « principes pédago-
g'iques » du Bureau avait été formulé au xvin'^ siècle par Basedow, en ces
termes: « La culture du sentiment patriotique doit se faire en dehors de
toute nationalité » Il disait encore : « Jl nous faut des hommes mondiauxl
L'école doit se préparer des hommes mondiaux non seulement par le tra-
vail, mais aussi par la pensée et le sentiment. » (Bureau intera... Ses-
sion de 1911. Héunion de Berlin, p, 9 et <3.)
(1) Le Journal, n° du 11 février 1910.
(2y Journal Officiel, n» du 30 novembi*e 1912.
iMG LIVRE VII. — l'internationalisme ouvrier
matiser. Comme l'a fait remarquer Jaurès à la tribune de la
Chambre, il }-' a lieu d'observer l'influence directe de la loi mili-
taire du 2i mars 1905 sur révolution de ces chilTres. Celle loi a
créé pour les réservistes et territoriaux le délit d'insoumission
qui, sous la législation antérieure, ne frappait que les réfractaires
récidivistes; elle a, d'autre part, supprimé la dispense de service
accordée aux jeunes gens résidant à Tclranger : d'où le grossis-
sement des cbilTres par le jeu de la loi, ?ans que l'on puisse
scientifiquement établir un lien de causalité avec la propagande
confédérale. Kn 1900, il y a, en efTet, 3.000 insoumis; en 1905,
7.800 ; après cette date, on « saute » à 10.000 ; en 1909, à 10.400.
M. Messimy a dû convenir qu'il fallait imputer à la première de
ces causes environ 2.000 insoumissions, à la seconde environ
400 (1). L'influence de la propagande apparaît donc assez faible.
Voici, tout au contraire, un fait qui semble suggestif. Lors de
la grève des cheminots, en octobre 1910, le gouvernement lança
un ordre de mobilisation pour empêcher les défections ; d'après
le journal rHicma7iilé, il y aurait eu 15.000 insoumis rien que
pour le réseau du Nord (2). Celte rébellion doit évidemment cor-
riger la conclusion négative de Jaurès ; mais on ne saurait dire
avec précision dans quelle mesure. Quoiqu'il en soit la propa-
gande ouvrière continua avec la même virulence.
Le Congrès confédéral du Havre (1912) a confirmé les doc-
trines antimililaristes dans des circonstances politiques qu'il y a
lieu de rapporter.
Aux termes d'une loi du 30 mars 1912, modifiée légèrement le
6 décembre suivant (dite loi Berry-Millerand i, qui aggravait les
dis{)Osilions de la loi du 11 avril 1910, doivent être exclus de
l'armée les individus condamnés pour diffamation ou injures
envers l'ariuée, provocation à la désobéissance ou à la déser-
tion ; d'autre part, doivent être incorporés dans les bataillons
d'infanterie légère d'Afrique les individus condamnés pour
certains délits de droit commun (filouterie d'aliment, at-
tentats aux mœurs, violences sur les enfants, etc.), ainsi que
(1) Journal Officiel, n° des 10 el 11 décembre 1912. — Cf. J. Jaurès,
Les erreurs de M. Messimy. (Humanité, n" du 30 novembre 1912).
2 Huma'.ilé, n° du 18 octobre 1910.
CHAPITRE I. — HISTORIQUE 817
pour délits de grève (ait. 309 et 31 1 du Code pénal) (IV « Leur
place, disait l'Exposé des riiolifs de G. Berrv, est parmi les ex-
clus de l'armée, entre les criminels de droit commua et ceux
qui ont été condamnés j)our espionnage. » Celte loi qui, avec
une critique insuffisante, rapprochait les violences en temps de
grève et les délits les plus vils, tels que les attentats aux mœurs
et les violences sur les enfants, provoqua une extraordinaire émo-
tion dans la classe ouvrière : elle se manifesta par des meetings
et des articles de journaux. On s'en assurera eu feuilletant la
collection de la Voie du Peuple ou de la Bataille syndicaliste (2).
La Fédération du Livre, qui n'a jamais adhéré aux motions aii-
limilitaristes et antipatriotiques, se fit remarquer par son âpre
hostilité contre celte loi, dite « loi dinfamie», « loi scélérate »,
en préconisant la généralisation du « Sou du Soldat », dont la
nature est antimilitariste (3).
Le mécontentement de la classe ouvrière se révéla dès les pre-
mières heures du Congrès confédéral. Sassenbach, délégué
des Syndicats allemands (secrétaire de la Fédération inter-
nationale des selliers et maroquiniers), fit applaudir, « avec
frénésie » (a écrit le Teinps), cette déclaration imprégnée d'inter-
nationalisme : '■<■ Camarades, les gouvernants et les classes réac-
tionnaires essaient souvent de dresser les uns contre les autres
les travailleurs des diverses nations. C'est surtout le cas pour les
prolétaires de France et d'Allemagne. Ces etîorls seront déjoués,
car les ouvriers savent bien ((ue ce serait une folie d'ainiLT mieux
la classe opprimante de son propre pays que les frères de travail
placés au delà des frontières. Us savent bien aussi qu'ils ont des
(1) A Dg.nois, Les antimilitaristes aux Bat'' d'Af Vie ouvrière, 1912,
n° 67). Cf. l'article de M .\lmereyda dans la Guerre Sociale, n° du 29 mai.
(2) V. notamment la protestation de l'Union des Syndicats de la Seine,
dans la Voix du Peuple, 1912, n" 627 Cf. La loi Milleranl, pamphlet
puljlié par le Comité d'entente des Jeunesses syndicalistes. — Un comité
féminin de protestation s'est fondé à la même époque (V. sa déclaration
dans le Réveil anarchiste ouvrier, 1912, n" 2').
•3^ La Typographie française, bulletin de la Fédération du Livre, a pu-
blié dans son n° du 16 février 1913 un article antimilitariste sous les ini-
tiales A. B ) qui contient une déclaration affirmant que « l'antimilitarisme
comme éducation est adéquat au syndicalisme qu'il complète ».
Maxime Leroy 52
l]U5 LIVIŒ VU. I. INTERNATIONALISME OUVIUf'R
intérêts communs et qu'il faut se souîenir les uns les autres » (l).
11 dit encore : « La frontière n'exisle pas pour les ouvriers alle-
mands » i2).
Le secrétaire de la Fédération de la mélalltirgie, Merrheim,
pro])Osa un ordre du jour rédigé d'accord avpc le secrétaire con-
fédéral Jouhaux et avec Desplanques : c'était une âpre critique de
la loi iMillerand. Il rejelait la désertion qui d'ailleurs n'a jamais
été admise officiellement par les Syndicats confédérés, contraire-
ment aux allégations produites au cours de la discussion de ce texte,
ni même jamais conseillée d'une façon systématique (3). Ce qui
est vrai, c'est que l'insoumission a été défendue par une infime
minorité de militants ouvriers, |)ar les partis exlrénies dans la dé-
pendance de certains milieux anarchistes ou des socialistes insur-
rectionnels (4) ; enfin incidemment dans le Manuel du Soldat.
Voici la motion Merrheim :
'( Le Cungrès, iiprès examen de la loi Berry-Millerand dans sa te-
neur f^'énérale et en ijarticulier dans le paragraphe créant des pé-
nalités nouvelles contre les délits politiques par l'envoi aux « oxclus
de l'armée '> des jeun^is hommes condamnés pour faits d'anlimili-
tarisme, constate que celte nouvelle législation constitue une aggra-
vation dont le. eiïets sont surtout dirigés contre la classe ouvrière
et contre la propagande syndicaliste, en frappant les jeunes gens
ayant subi une condamnation de trois mois de prison pour provo-
cation à la désertion ou k l'insoumission, ou deux condamnations au
moins d'une durée totale de trois mois pour diiïamations et injures
envers l'armée et provocations adressées à des militaires. De cette
(1) V. Temps, numéro du 17 septembre 1912. Dans le compte rendu
de la Voix du Peuple 1912, n° (327), ce texte est sensiljtement abrégé.
— En une autre circonstance, Sassenbacti a affirmé que « concernant les
travailleurs étrangers » « il n'existe pas de nation d'un sentiment plus in-
ternationaliste que la nation allemande « J . S.\ssekb.4cii et L. Jouhalx,
Les tendanees syndicales 1912 , p. 41.)
(2) Voix du Peuple, 1912. n° 627. —Cf. déclanvlions analogues de Sciiei-
demann, député socialiste, au Iteichstag, reproduites dans V Humanité,
n" du 20 décembre 1910.
(3 An procès Gareau, Violette et Marceau (poursuivis pour e.Kcitalions à
la désertion . Delpech, secrétaire du Syndicat des bijoutiers, déclara, en
qualité de témoin, que « laC. G. T. est opposée à la désertion ». Le Droit,
n» du 11 juin 1910.
[\] L'iniurrecdon coni re la guerre Guerre sociale, 1912, n" 45 .
CHAPITRE I. HISTORIQUE t] 1 9
première disposition il résulte que les jeunes militants déjà frap-
pés pour avoir, en exécution des décisions de nos Congrès corpo-
rali's, f.arlicipéà la propagande antimilitariste, sont menacés d'une
double peine dont la seconde n'est rien de moins que le bagne mi-
litaire. Le Congrès considère que le second dispositif de cette loi
aggrave la législation antérieure en prévoyant l'envoi aux bataillons
d'Afrique des jeunes gens ayant subi deux condamnations d'une
durée totale de trois mois de prison pour coups et blessures, ré-
bellion et violences envers les agents de la force publique.
" Désormais les délits considérés jusqu'ici comme d'ordre politique
sont passibles de pénalités telles que des délits de droit commun,
comme l'attaque à main armée, le cambriolage, l'assassinat, on tpourdes
jeunes gens de vingt ans des conséquences infiniment moins graves
que la propagande syndicaliste. ~
" De plus, en raison du deuxième dispositif, toute'personne qui, à
un moment donné, soit au cours de son travail, soit à l'occasion de
n'impoile qu(!lle manifestation de la vie ordinaire, est susceptible
d'être entrainée à des voies de fait, tombera comme celle poursuivie
à l'occasion des incidents de grève sous le coup des articles de cette
loi.
<■ Cette loi e.st un danger public. Aucun jeune bomrae ne peut pré-
tendre ne pas en être victime.
« Le Congrès constate qu'en édictant de pareilles mesures répres-
sives qui excluent de l'armée régulières des jeunes gens qui n'au-
raient pas songé à se soustraire à l'incorporation, gouvernement et
Parlement poussent eux-mêmes à des résolutions désespérées, telle
l'insoumission.
u En conséquence, le Congrès croit deson devoir d'indiquer qu'en
>\''. telles alternatives, il ne reste aux organisations confédérées qu'à
prendre tontes dispositions pour que les jeunes gens victimes de ces
mesures réactionnaires puissent etfectivement compter sur la soli-
darité ouvrière.
« Enfin le Congrès donne mandat au Comité confédéral d'organiser
une vigoureuse action pour amener l'abrogation de ces disposi-
tions (M. »
Comme .m l'aura lemarqné. il n'est fait aucune declaralion
i Sur \c.i condilioiis du vole ila motion recueillit 1 080 mandats sur
1.060 votants , V. Temps, u" dn 21 septembre 1912, Voix du Peuple,
1912, n° 629.
820 LIVRE vil. L'iiNTERNAllONALlSMlî OUVRIER
anlipalriotique (1) dans celte motion. Questionné sur cette omis-
sion, Merrheim fit voter un ordre du jour complémentaire pour
« confirmer les résolutions des Congrès antérieurs sur l'anlimili-
tarisme » ; mais sans « les répéter inutilement », comme dit Yve-
tot, secrétaire de la section confédérale des Bourses, dans son
compte rendu du Congrès publié par la J'oix du Peuple (2).
De ces deux voles, on ne peut inférer une légère inversion dans
l'orientation doctrinale du syndicalisme confédéral. Toutes les cir-
constances ont, en tout cas, fait ressortir, à ce moment, avec plus
de relief, lantimilitarisme traditionnel. « L'antimilitarisine, dit no-
tamment Péricat, secrétaire de la Fédération du Bâtiment, est in-
dissolublement lié à la question syndicale (3). » Et, comme pour
ne laisser place à aucune incertitude, le Congrès « invita chacune
des Fédérations appartenant à la C. G. T. à instituer le Sou du
soldat.... (4) »
Au reste, il est intéressant de rap|)rocher ces faits de la nou-
velle attitude du protagoniste de Tanti patriotisme, Gustave Hervé,
qui, dans un meeting mouvementé, à la salle Wagram (Paris),
le 25 septembre 1912, quelques jours par conséquent après le
Congrès du Havre, corrigea ses anciennes idées. H réprouva l'in-
soumiasion — sauf pour ceux qui <» tombent sous le coup de l'in-
lànie loi Millerand-Berry » : « A mon avis, déclara l'auteur de
Leur Patrie, ma plus grande erreur est de m'êlre laissé affubler
du litre d'antipatriote. J'entendais seulement alors que la patrie
capitaliste et bourgeoise n'était pas la nôtre (5) ». De fait, il est
vrai que dans la motion liervéïsle, dite de l'Yonne (du nom de
la Fédération socialiste dont il était le délégué aux Congrès so-
cialistes), Hervé avait demandé au Parti de <( répudier le patrio-
tisme bourgeois et gouvernemental qui affirme mensongère-
(1) Dans une déclaration intitulée Notre position, Jouhaux, Griffuelhes
Voirin, Savoie et Bled ont protesté contre « l'anlipatriotisiue, sans expres-
sion et sans objet (qui) tentera d'éliminer l'antiniilitarisme ouvrier, affirmé
par le Congrès confédéral de 1900. » Bataille syndicaliste, n° du
20 août 1915 .
(2i Voix du Peuple, 1912, n" 624.
(3; Voix du Peuple, 1912, n» QIS.
(4) Voix du Peuple, 1912, n» 629.
(5; Guerre sociale, 1912, n" 40. Cf. Temps, n° du 27 septemijre 1912,
ompte rendu de ce meeting par M. Charles Dulot.
CHAPlTRt I. HISTORIQUE 821
nient l'exislence d'une communauté d'intérêts entre les habitants
d'un même pays (t) »>, et non pas le patriotisme tout court.
Il est difficile d'apprécier le sens exact de celte évolution ; et
sans doute serait-il imprudent d'en conclure qu'elle atteste
une modification fondamentale dans l'attitude dune partie du
prolétariat à l'égard de l'idée de patrie: ce que l'on peut seulement
affirmer avec certitude, c'est le progrès de l'antimilitarisme et
de l'inlernalionalisme parmi les confédérés (2).
En somme, depuis son origine, le mouvement ouvrier a eu
tendance à s'organiser professionnellement, à formuler des doc-
trines, à préconiser des tactiques en dehors des cadres nationaux ;
le syndicalisme est a-patriote et internationaliste par une tradi-
tion de la classe ouvrière dont les débuts, on l'a vu, remontent à
la Révolution française.
Issu de la philosophie et des mœurs du xviu*' siècle, précisé par
les premières guerres de la Révolution, utilisé après 1813 par les
démocrates de toutes les nations contre la Sainte-Alliance du Ccm-
grès de Vienne, accru et renouvelé par l'Internationale des tra-
vailleurs et la Ligue de la Paix sous l'influence des facilités de
communication, l'internationalisme a survécu aux désastres de
l'Année terrible ; il s'est accusé, se brutalisant même, tandis que
le patriotisme s'exacerbait, lui aussi, sous le nom de nationa-
lisme : deux courante opposés, reliés l'un à l'autre par le tiers
parti éclectique, prudent, plus conservateur que révolutionnaire,
connu sous le nom de pacifisme. Les idées de désarmement, de
fédération universelle des peuples, très vieilles idées, s'expriment
ainsi par des voix très diverses ; et leurs défenseurs ignorent,
dans l'ardeur des luttes, quels liens historiques les réunissent;
ils ne voient pas que, parlant du farouche antimililarismed'Yve-
tot, s'étagent des idées moyennes, progressivement modérées,
1) G. Hervé, L' Internationalisme (1909,, p. 145.
(2) Au Congrès confédéral extraordinaire» Contre la guerre » l^ret 2 dé-
cembre 1912), une motion, rapportée par Merrheim, invita les confédérés à
répondre par la « grève générale révolutionnaire » à l'ordre de mobilisa-
tion [Voix du Peuple, 1912, n" 636). — Au meeting qui eut lieu Contre
la guerre, au Près-Saint-Gervais, à Paris, le 17 décembre 1912, Scheide-
mann, député de Solingen au Reichstag, déclara à ses auditeurs : « Ils (les
Allemands) ne veulent pas tirer sur vous. •» [Humanité, n" du 18 no-
vembre 1912; Cf. Ternis, n° du 19 novembre 1912).
822 LIVRE vu. — l'intkrnationalismi: ouvrier
jusqu'à M. Fer linand Buisson i|iii fut menihre de la Ligup de la
Paix, M. d'Eslournelles de Couslant, M. Frédéric Passy, voire
jusqu'à M. Paul Deschanel. V.n fait, les imcifisles ne font
qu'adapler en France, en Allemagne, en Anglet-^rre, rendre sup-
portables pour la sensibilité nationale, les programmes ouvrierr-
dont les points extrêmes leur font actuelIemenL horreur. Allilutles
bien explicables.
En suivant l'histoire de chaque |)ays, l'hisloire de ses rapports
avec les autres puissances, on voit qu'il n'y a pas deux mouve-
ments inilépendants, l'un, nationaliste, l'autre, internationaliste.
Ils se rejoignent sur certains points. Les grandes puissances mo-
dernes, mosaïque de tribus, de provinces irréconciliables, de na-
tions et de races diverses, avec leurs langues et leurs habitudes,
leur petit patriotisme, présentent chacune une sorte de phéno-
mène dinternationalisation. Chaque pays, vis à vis des races,
des provinces, des villes, des villages -ju'il asservit est une unité
qui a absorbé mille nationalités; c'est sur un cimetière de menus
patriotismes, quelquefois même de grands patriotisme^, qu'il a
éiifié sa civilisation centralisée, amalgame de plusieurs langue^,
de plusieurs races et de souvenirs hostiles les uns aux autres.
Nous assistons aujourd'hui au développement accéléré de cet
internationalisme qui déborde les frontières des grandes nationa-
liiés que l'on a cru, à un moment, être les créations d'une né-
cessité sur lesquelles le temps n'aurait qu'une prise sans force. La
centralisation s'étend, de pays à pays, sous l'influence des mêmes
faits que l'on trouveà l'originede chaque nationalité : les moyens
■de communication ont enchevêtré les intérêts économiques au
point que, malgré les protections douanières, les pays sont tri-
butaires les uns des autres. Des rapprochements administratifs
(nou*s ne parlons pas des alliances politiques sont devenus né-
cessaires pour unifier les services tuitionaux qui ont dû franchir
les frontières pour rendre toute leur utilité : d^où ces traités du
droit international privé et public relatifs aux institutions civiles,
à l'arbitrage, à la poursuite des criminels, aux postes, aux che-
mins de fer, aux monnaies, aux poids et mesures. Une autre
centralisation de nationalité à nationalité se fonde ainsi sous nos
yeux, analogue à celle qui lentement se dés'^eloppa sous notre
CHAPITRE 1. — HISTORIQUE U23
Ancien Hégirne pour aboutir au cri orgueilleux, brutal et utili-
taire des Conventionnels : la République est uueel indivisible ! (I)
Economie d'efforts et d'argent, simplification des services, fa-
cilité de déplacements, protection sociale, parlant plus grande ci-
vilisation, voilà donc ce que l'on trouve à la base de toute centrali-
sation ; et ainsi peu à peu les hommes reconnaissent l'idenlité de
leurs intérêts et oublient leurs différences historiques. L'interna-
tionalisme moderne, qu'il soit rude ou insinuant, qu'il soit défendu
par le citoyen Yvetot on M. d'Estournelles de Constant, ne pose
donc, ne résout en fait qu'un problème administratif : il n'est que
la voix nouvelle des besoins accrus de ceniralisalion qui ont an-
ciennement rendu nécessaire l'idée de patrie. L'idée s'internatio-
nalise, ti l'un pfMitdire : « Les pairies, lit-on dans un Manifeste du
P. 0. F. (juin 1893), lorsqu'elles se sont constiluées, ont été une
première et nécessaire étape vers l'unité à laquelle nous tendons et
dont l'internalionalisme, engendré par toute la civilisation mo-
derne, re|)résente une nouvelle étape, aussi inéluctable. Et de
même que la patrie française ne s'est pas organisée contre les
différentes provinces qu'elle arrachait à un antagonisme caduc
pour les solidariser, mais en leur faveur et pt)ur leur plus libre
et large vie, de même la pairie humaine que réclame l'état social
de la production de l'échange et de la science, ne s'opère pas,
ne peut s'opérer aux dépens des nations de l'heuie présente,
mais à leur bénéfice et pour leur dévelopj)ement supérieur » (2).
H existe un internationalisme et un anlimililarisme bourgeois;
il y avait utilité à en montrer les concordances avec li-'iternatio-
nalisme et l'anlimilitarisme ouvrier, mais, à trop insister sur elles,
on masquerait les divergences qui les séparent.
La différence entre lantimilitarisme et l'internationalisme ou-
vrier et l'antimilitarismeet l'internationalisme bourgeois est dans
la conception sociale à laquelle chacun d'eux est lié. Pour les
(1 « L'idée de patrie, s'est demandé le professeur Duguit, est-elle le sum-
mum de l'évolution psychologique de l'tiomme? Nous ne pouvons le pen-
ser... ridée de patrie a fait couler trop de larmes pour que nous puissions
y voir le dernier stade de l'évolution sociale. » (L. DucniT, L'Etat. Le droit
objectif it la loi positive :'i90ij, p. 78 .
(2 XI^ Congrès national du Parti ouvrier tenu à Paris du 7 au
9 octobre 1893 Lille, 1893), ConqHe rendu, p. 1.3,
82i i.ivRK VU. — l'internationalisme ouvrier
pacifistes, il ne s'agit que d'une réduction des arnncments dans le
statu quo économique, les plus hardis désirant la substitution
des milices aux armées permanentes. Pour les ouvriers, « toutes
les tentatives avant pour objet l'abolition du militarisme ne sau-
raient être qu'nto[)iques et imouissantes, si elles n'atteignent pas
les sources économiques du mal (1) ». L'anlimilitarisme et l'in-
ternationalisme ouvriers sont socialistes et révolutionnaires. Plus
de frontières, plus d'armées permanentes, plus de patrie, plus
d'Etat centralisé : voilà les diverses affirmcitions de cette doc-
trine dont le principe fondamental est la lulte de classes, inter-
Uiition liste par essence, ciir c'est par elle qu'on ler.te de désa-
gréger le bloc national. Ma patrie, c'est ma classe, disent les ou-
vriers ; et, au delà de cette affirmation, apparaissent les divers
systèmes de reconstitution sociale. Pas de patrimoine, pas de pa-
trie, disent-ils encore. « Rien n'est plus absurde, a écrit Emile
Pouget, qu'un patriote sans patrimoine » (2).
Aux yeux des syndiqués, l'organisation de la production a pour
armature l'Et it et sa biérarcbie, pour moyens de défense et de
protection l'armée et les douanes ; pour symbole d'unité, le dra-
peau et pour morale supérieure, le patriotisme : l'armre va sur
les champs de grève pour empêcher toute entreprise sur la pro-
priété ; elles tribunaux complètent par des condamnations ci-
viles et correctionnelles celte besogne de sauvegarde, ainsi mise
sous l'égide des lois. « La seule réalité qu'il j)arait y avoir dans
les définitions qu'on nous donne de la patrie, écrit Graizelv, se-
crétaire de la Bourse de Besancon, est celle qui la montre comme
un ensembled'liommes obéissant aux mêmes lois ;cequi revientà
dire, en somme, que la patrie, c'est l'Etal » (3). Anti-étatisme, anii-
patriotisme, anti militarisme, les trois notions se touchent donc
dans laconceptionsyndicalisle:elIes sont alimentées par une même
source de sentiments moraux et d'observations économiques; Ihis- '
toiresvndicale lésa liées et la pratique quotidienne les confond (4).
t\) Ordre du jour, voté au Congrès international ouvrier socialiste de
Bruxelles 'iS'jr. Compte rendu, p. 64.
2) Les bases du si/ndicalisme, p. 15.
(3) Le Mouvement socialiste, 1905, n"^ 166-167, p. 326.
(4) Sur ces liaisons, v. ce que dit Yvetot au Congrès confédéral de Tou-
louse 1910 , Com2>te rendu, p. 227.
CHAPITRE II
Les obligations internationales.
II. Les obligations internationales ijroynulguées par les Con~
fèrejices internationales {\). — Les organismes inlernalionaux
ne sont pas encore réglementés d'une façon aussi précise que les
organismes nationaux (2j. Il n'y a pas de Congrès des Centrales
nationales ; pas de label international commun ; les caisses de se-
(1' Il est iatéressant de noter (£ue les ouvriers font des efforts pour pro-
pager la langue auxiliaire Espéranto ; quelques-uns se sont ralliés à
Vldo. On peut faire remonter les premiers de ces efforts au II« Congrès
de l'Internationale des travailleurs ; Lausanne, 186(5 . Des vœux ont
été votés par les Congrès confédéraux de Marseille (1908j, de Toulouse-
(1910) et du Havre (1912) en faveur de l'Espéranto. Quelques organisations.
Syndicats ou Bourses, ont organisé des cours d'espéranto, notamment
l'Union des Syndicats de Meurthe et-Moselle.
En faveur de l'ido, v. Voix du Peuple, 1911, n° 537 ; en faveur de
l'Espéranto (art. de J. Haltertj VoLv du Peuple, 1911, n« 537.
« Une Fédération internationaliste des Espérantistes d'aA-ant-garde » a été
fondée en 1909. (V. les statuts, Voi.v du Peuple, 190li, n» 447. i
Une « ligue espérantisle contre le militarisme, les religions, les préjugés »■
— a été fondée en 1910 iV. les statuts dans le B. 0. de la Chambre ty-
pogr. jiarisienne, n" de mai 1910).
V. Le V 111° Rapport iyiternationnl sur le mouverneut syndical en
1910 ;i911). p. 46 et s
i2j Les statuts sont assez sommaires. En voici les lègles principales :
Chaque organisation nationale conserve son autonomie ; l'administratio»
est assurée par la Fédération nationale du lieu où la Fédération interna-
tional a son siège social ; des Congrès sont prévus à date fi.xe, ainsi
qu'une cotisation. Les organisations internationales connais-ent, comme
les Fédérations nationales, les difficultés en matière de sériation profes-
sionnelle métier ou industrie . V. par exemple, la discussion au VI« Con-
grès national de la Fédération française des cuirs et peaux (1909,i, Compte
rendu, p. 35 et s.
82G LIVRK yil. [/iNTERNATlONALlSMIi OUVRIER
cours pour le-chômage ou la grève ne fonctionnent que dans
quelques professions ; on n'est pas encore parvenu à éliminer les
(' renards «étrangers ; enfin le boycotlage de nation à nation n'a
pas encore donné des résultats appréciables. D'autre part, les
tendances inlernationalistes sont encore très étroitement condi-
tionnées, dans chaque pays, par les inslit;/tions politiques tradi-
tionelles, voire parle palriolisme national. Il y a autant d'inler-
nationalismes que de nations; et la démonstration que M. Andler
a faite 1) pour l'Allemagne impérialiste (en exagérant très
inexactement, croyons-nous, les survivances) on pourrait la re-
prendre pour la France ou l'Angleterre ; mais de ces lacunes ou
de ces tempéraments, on aurait tort de conclure k l'inexistence
pratique de la doctrine inlernationalisie ouvrière, déjà nette et
supérieure aux particularités locales, ou à l'inutilité des œuvres
de réciprocité basées sur cette doctrine.
Les Conférences internationales ont établi un certain nombre
de règles qui sont appliquées. En voici le texte :
a) Relativement aito^ relations interiialionales :
« Vu la nécessité urgente decrèerdes liens étroits et une union
plus forte entre les Fédérations nationales du monde entier et
attendu ([iie la meilleure garantie d'une telle unité est la connais-
sance intime du mouvement dans les diflerenls pays, les organi-
sations représentées à celle Conférence décident d'envoyer un
rap[)ortannuel sur le mouvement syndical dans leur pays au Bu-
reau de la Conférence. Ces rapports, qui devront se borner à cons-
tater des faits, seront expédiés par le Secrétariat a toutes les Fé-
dérations affiliées à raison de deux exemplaires ». (Adopté à
Dublin, 1903.)
<( La Conférence internationale des secrétaires des Centres na-
(l) Ch. Akdler, Le socialisme impérialiste dans l' Allemagne contempo-
raine 'Action nationale, N°3 des 10 novembre et 10 décembre 1912 . Pour
la critique de cette étude, qui souleva une très vive émotion dans les mi-
lieux socialistes syndicalistes, v. art. de Guillaume, dans les Temps Xou-
veaux (10 mai 1913 , de V^'. Tcberkesof (eocl. loc, n° du 17* mai', M. Neiilau
{eod. loc, n°* des 19 avril, 3 et 24 mai), de J. Stelner {Guerre sociale,
n°' du 5-11 mars) ; de Jaurès et d'AnDLER, dans Vllumanité, n''^ des 2 et
18 avril.
CHAPITRE 11. LES OBLIGATIONS INTERNATIONALES 827
lionaux des Syndicats désignera un secrétaire international qui
aura le droit d'entretenir la correspondance avec tous les Centres
nationaux et de la faire parvenir aux Centrps affiliés, traduite
dans les trois langues officielles (en anglais, français et alle-
mand). » (Adopte à Dublin. 1903.)
« La Conférence recommande aux Centres nationaux de prépa-
rer les statistiques de grèves d'après une rnétliodc uniforme.
Dans les pays où celte statistique est préparée par les autorités,
on demandera qu'elle soit faite d'après les mêmes principes. »
(Adopté à Paris. 1909.)
« Un seul Centre national des Syndicats sera reconnu pour
chaque pays, et seul il sera admis aux Conférences internatio-
nales. » (Adopté à Stuttgart, 1902.)
« La Conférence décide que tout document, (juelle que sjitson
origine, dans lequel un Centre national affilié au S. L sera atta-
qué, sera transmis aux repré.-enlants officiels du Centre mis en
cause. Le Secrétariat international devra conserver les réponses
reçues à ce sujet. Si le Centre mis en cause proteste formellement
contre la publication du dit document, le Secrétariat devra le re-
tenir et le soumettre à la prochaine Conférence internationale,
qui pourra décider que tous les documents, ainsi que l'avis ou le
jugement émis par la Conférence, seront distribués aux Centres
nationaux. » (Adopté à Buda|)esl, 1911.)
(I La cinquième Conférence internationale dps Syndicats ou-
vriers est d'avis, pour des raisons générales de solidarité et en
considération de la forte coalition toujours croissante du patronat,
que tous les Syndicats ouvriers doivent >'Linir dans les Fédéra-
tions nationales de leur profession et que celles-ci, pour tes mêmes
raisons, doivent s'affilier au Centre national des syndiqués de leur
pays.
K Ce premier devoir rem])!!, la Conférence recommande aux
Fédérations professionnellfs de s'unir avec les organisations cor-
respondantes des autres pays. Ainsi on pourrait, en casde grandes
luttes, organiser un secours plus efficace que celui que peut
fournir le Centre syndical d'un seul pays. C^ serait un moyen de
828 LIVRE vu, l'internationalisme OUVIîHlR
plus pour dé\'elopper la solidarilé active internationale et pour
exprimer les bonnes et étroites relations et la fralernilé des tra-
vailleurs Jetons les pays. » Adopté à Christiania, 1907.)
« Devant la ceniraiisution patronale sans cesse croissante, la
nécessité de l'unité ouvrière s'ifnpose partout. Les représentants
des organisations syndicalesdont la missiori est de défendre les in-
térêts généraux du prolétariat ne peuvent sincèrement souhaiter
voir se perpétuer éternellement les divisions ouvrières actuelle-
ment existantes.
'( Pour réaliser son objet définitif, le syndicalisme doit grou-
per sur le terrain économique de la lutte de classe, l'ensemble
des salariés, à quelque tendance qu'ils appartiennent.
« C'est d'accord avec ce principe que les délégués de la C. G. T.
française proposent aux représentants du prolétariat mondial,,
réunis à l'occasion de la septième conférence internationale, de
prendre l'engagement de travailler de fous leurs elTorls, en de-
hors de toute question de personnalité, à la réalisation de l'unité-
ouvrière, dans leurs pays respectifs. » (Adopté à Budapest,
1911) (i).
« La Conférence internationale de Budapest, confirmant le de-
voir des organisations d'adhérer à leur Centre national respectif,,
comme il a été décidé en 1907, à Christiania, invite les Secré-
(1) Voici, corrigée sur le contrôle de 1912, d'après le cinquième rapport
international sur le mouvement syndical (1909), la liste des organisations
internationales: secrétariat international des boulangers Hambourg), des
mineurs Manchester), des sculpteurs iBerlin), des relieurs (Berlin), des
imprimeurs et compositeurs (Stuttgart , des ouvriers de transport (Berlin),,
des ouvriers de fabrique Hanovre , des coiffeurs 'Berlin), des ouvriers des
services municipaux (Berlin), des employés de commerce (.Amsterdam),
des verriers Berlin, des potiers .Berlin . des ouvriers du bois (Berlin),
des chapeliers Altenbourg , des pelletiers (Berlin), des lithographes-
(IJerlin , des ouvriers sur métau.x (Stuttgart , des porcelainiers Charlot-
lenbourg), des tailleurs (Berlin), des ouvriers de la pierre i,Zurich), des-
paveurs (Berlin), des ouvriers des tabacs (Brème), des ouvriers de l'indus-
trie textile (Colne, en Angleterre), des charpentiers (Hambourg), des-
selliers (Berlin), des ouvriers de la chaussure Nuremberg), des brasseurs
Berlin), du bâtiment (Hambourg), des employés d'hôtels (Berlin), (Appen-
dice, p. II). Cf. Annuaire de la vie internationale (1910-1911), p. 1137
et s ).
CHAPITRE 11. LES OBLIGATIONS INTERNATIONALES 82'J
tariats el Fédérations de métier ou d'industrie internationales, à
n'admettre que des Syndicats adliérents à leur Centre national et
à at^ir éventuellement sur ces Syndicats pour qu'ils adhèrent au
Centre national de leur pays. » (Adopté à Budapest, 19H.)
« La Conférence émet l'avis que les membres des Syndicats
adhérents au Centre national des Syndicats de leur pays ont le
droit, en arrivant dans un autre pays ^affilié au Secrétariat inter-
national d'exiger leur affiliation aux Syndicats de leur profession
respective de ce pays, pourvu qu'ils soient munis d'attestations
certifiées par l'organisation de leur pays d'origine.
« S'il n'y a pas de conventions entre les organisations profes-
sioniielles pour régler ce transfert, les oonditions suivantes seront
obligatoires (t) :
(1; Voici, par exemple, quelques règles admises pour ces cartes par le
Secrétariat typograpliique international communication du secrétaire in-
ternational P. StaulneP) :
« Si le livret de quittances d'un sociétaire est rempli, a été perdu ou volé,
celui-ci reçoit un duplicata. Mais dans les différentes Fédérations l'on pro.
fesse des opinions divergentes sur la question de savoir qui a le droit ou
le devoir de dresser le nouveau livret ; et cependant de bonnes raisons
militent, en faveur de l'unification de la façon de procéder. Le Secrétariat
ayant été informé à diverses reprises des inconvénients qui résultent de la
diversité existant sous ce rapport, nous avons demandé leur opinion aux
comités de quelques grandes Fédérations, à la suite de quoi nous avons
acquis la conviction qu'il est nécessaire de recommander aux comités cen-
traux de procéder comme suit : Lorsqu'un livret de quittances est rempli, a
été perdu ou volé, le sociétaire en question doit s'adresser à sa société-
mère. Le fonctionnaire qui dresse le livret doit inscrire sur la page de
titre : « Deuxième livret ». Eventuellement, le premier livret doit être con-
servé par l'administrateur qui étatjlit le deuxième. De même, il faut indi-
quer sur le livret, à un endroit approprié, le motif qui a nécessité son éta-
blissement. Le fonctionnaire qui dresse un duplicata est tenu de publier,
dans l'organe de sa Fédération et dans celui de l'organisation sur le terri-
toire de laquelle le livret de quittance a été égaré, la déclaration de nullité
de ce dernier, ainsi que les marques distinctives du double remis au socié-
taire (numéro, date de l'établissement, etc.). Si un confrère a perdu son
livret, il doit se procurer une attestation des cotisations qu'il a aventuelle-
ment versées dans le rayon de la Fédération étrangère et remettre cette at-
testation à sa société-mère, pour que les fonctionnaires de celte-ci transcri-
vent ces chiffres dans le nouveau livret, à moins qu'il ne préfère envoyer
ce dernier aux sociétés où il a versé des cotisations, pour que l'on ajoute
ici les inscriptions qui manquent. »
Voici, d'autre part, ce qu'il dit sur le label syndical.
« De divers côtés l'on mande au Secrétariat international que la marque
830 nvKb vil. — l'internationalisme ouvrier
n) Le droit d'entrée payé dans l'organisation d'origine sera mis
en compte ; la nouvelle organisation pourra réclamer la dilTé-
rence si son droit d'entrée est plus élevé.
b Le droit aux secours et aux autres avantages sera propor-
lionnpl aux cotisations pavées et à la durée de cotisation dans
l'organisation d'origine, le temps de cotisation dans l'organi-
sation d'origine ne pouvant dépasser le temps de cotisation de ce
membre dans sa nouvelle organisation.
« Les délégués présents s'engagent à soumettre ces conditions
de transfert à la prochaine séance de leurs organisations respectives
et à en recommander l'adoption. » (Adopté à Christiania, 1907.)
« La Conférence internationale recommande aux Centres na_
tionaux de tous les pavs l'éluiJe do la question de l'organisation
d'une « Confédération internationale du Travail », sans loucher à
l'fndépendance du mouvement ouvrier de chaque pays. Le but
de cette Fédération serait de défendre et de sauvegarder les droits
et les intérêts des travailleurs de tous les pays et la création dune
fraternilé et d'unn solidarité internationales. » (Adopté à Buda-
pesi, 1911.)
b) Relalicemenl aux Conférences i?ifernatio)iales.
a Une Conférence des secrétaires des Centres nationaux affi-
liés au Secrétariat international ou des délégués des Syndicats
adhérents aux centres nationaux aura lieu tous les deux ans.
« Chaque Centre national aura le droit d'y envoyer deux dé-
inUrnationale de connaissement est employée diversement. Nous rappe-
lons que cette marque ne doit être collée qu'une fois dans un livret de
quittances, sur la page de titre, mais non chaque fois que le sociétaire se
rend à l'étranger. Si l'oa agit de cette dernière façon, les marques de con-
naissement inutiles peuvent être détachées et apposées dans un livret
quelconque, dont le porteur ne serait nullement membre d'une organisa-
tion en réciprocité. Des forfaits de ce genre ont déjà été découverts.
Si on ne suit pas nos conseils, le l>ut que Ion se proposait d'atteindre
par l'adoption de la marque internationale de connaissement n'est pas
réalisé ; au contraire, la perception illégale du viaticum se trouve faci-
litée Nous invitons donc instamment les comités centraux à veiller à ce
qu'il ne soit collé dans un livret de sociétaire aucune autre marque en
dehors de celle qui se trouve sur la page de titre » Tijpograj^hie fran-
çaise, u° 16 janvier 1910 .
CHAPITHE II. LES OBLIGATIONS INTLRNATIONALI'.S 831
légués aux maximum. Le but de ces Conférences est de délibérer
sur les moyens d'arriver à une forte coalition des Syndicats de
tous Ips pays, sur l'uniformisalion des statistiques, sur les secours
mutuels des Syndicats dans les liitles économiques, enfin d'exa-
miner toutes les questions relatives à l'organisation syndicale des
ouvriers.
(( i\e sont pas de la compétence de la Conférence les questions
théoriques et celles qui traitent des tendances et de la lactique du
mouvement national des Syndicats )> (Adopté à Amsterdam,
1905.)
c) Relativement à In Solidavllê internationale.
a) Le Secrétariat international ne participera aux actions in-
ternationales de solidarité, que dans le cas où plusieurs Fédéra-
tions d'industrie ou de métier d'un pays seront tellement enga-
gées dans une lutte industrielle que les moyen? financiers né-
cessaires ne pourront être fournis ni par les organisations de
leur pays ni par leur Internationale professionnelle.
« Le Secrétariat international [)0urra, par exception, organiser
une telle action si le nombre d'ouvriers d'une seule corporation
engagée dans un mouvement est si grand que les moyens finan-
ciers nécessaires ne pourront être fournis ni par les organisations
de leur pays ni par leur Internationale professionnelle.
« b) Une telle action Internationale de solidarité ne sera engagée
que sous les conditions suivantes :
« 1) Le Centre national dont l'organisation affiliée requiert se-
cours devra adresser une demande motivée au Secrétariat inter-
national dont elle dépend. Celte demande contipndia nn bref
rapport sur les causes et le développement du conllit, sur la
force numérique et les ressources financières des organisations
réclamant le secours international ;
<? 2) Les organisations requérant secours devront être affiliées à
nn Centre national représenté an Secrétariat syndical interna-
tional, pourvu toutefois que cela ne soit pas rendu impossible
pas suite de la situation politique de leur jiays ;
« 3) Toute action de solidarité internationale ne sera continuée
qu'en faveur des organisations qui, régulièrement, informeront
«i32 livrl: vu. — l'internationalisme olyrier
le Secrétariat international de la marche du mouvemenl et qui
accepteront l'obligalion de publier un compte financier des frais
de la lutte.
« c) Si les conditions ci-dessus sont remplies, le Secrétariat in-
ternational organisera une action de solidarité. L'appel qui sera
adressé aux Centres nationaux devra contenir un bref exposé des
motifs, l'avis du Secrétariat international et, si cela paraît pos-
sible, des propositions pratiques sur la manière la plus pratique
de donner suite à un tel appel.
« d) Le Secrétariat international devra, pour les mouvements de
longue durée, prendre des mesures pour que les Centres nationaux
qui ont fourni leur assistance pécuniaire, soient de temps en
temps renseignés sur la situation et qu'un compte financier leur
soit transmis aussitôt que possible, la lutte terminée.
« e) Tous les fonds seront adressés au Secrétariat international
qui publiera, le mouvement terminé, un compte rendu finan-
cier. » Adopté à Budapest, 19H.)
d) Relativement à l'immigration des ouvriers élrangers.
« La Conférence déclare que le but du mouvement ouvrier
de tous les pays est de faire tous les efforts pour empêcher l'im-
migration des ouvriers d'un pays dans un autre en temps de dé-
pression économique, en temps de grève, ou lorsqu'un pays est
menacé de luttes entre les travailleurs et le patronat. Il est du
devoir des représentants responsables du mouvement ouvrier de
chaque pays de tenir au courant le Secrétaire international qui
à son tour entrera en communication immédiate avec les repré-
sentants de la classe ouvrière de chaque pays. ?> (Adopté à Buda-
pe4, 1911.)
e) Relativement à Vimportation des sarrazins.
« La Conférence condamne les ouvriers et les groupes d'ou-
vriers qui, en cas de conflit, se rendent dans les pays où les ou-
vriers sont en lutte, y prennent les places des grévistes ou des
lock-oulés. Les patrons capitalistes usant maintenant de celle
méthode qui consiste à aller chercher des ouvriers Iraîtres dans
CHAPITRE II. LES OBLIGATIONS liNTERNATlONALES (]33
les autres P'^ys. la Conférence recommande aux représentants des
organisations syndicales d'attirer sur ce point l'attention des
Centres nationaux des pays et propose de publier les noms des
sarrazins allant à l'étranger pour y trahir leurs frères de travail.
En outre, ces sarrazins étrangers devront être traités partout
comme ceux originaires des pays où ils se sont rendu.
« La Conférence demande ensuite (jue les députés socialistes
des pays où il y a des représentants socialistes soumettent aux
Parlements des lois empêchant l'exporlafion des sarrazins et des
ouvriers engagés par contrat par des patrons étrangers. »
(Adopté à Chrisliana, 1907) (1).
« La Conférence condamne l'atlilude de fous ces ouvriers qui
ont été embauches par des Syndicats internationaux de patrons
pour influencer les luttes à l'étranger, car cette attitude est di-
rigée contre les pro|)res intérêts de la classe ouvrière même et
elle aide à détruire l'esprit de solidarité entre les travailleurs. La
Conférence condamne aussi l'action des ouvriers maritimes qui,
en temps de lutte, ont exécuté le travail des ouvriers des ports.
« La Conférence encourage les tentatives du Parti ouvrier de
la Grande-Bretagne, en vue d'assurer l'application des principes
de la « Loi sur l'engagement pour l'étranger «(Foreign enlist-
mentAcl), ainsi que ceux relatifs au recruiement des sarrazins. »
(Adopté à Paris, 1909.)
f) Abolition du travail de nuit.
« La Conférence invite les représentants ouvriers dans tous les
Parlements à faire leur possible pour que le travail de nuit soit
(11 La Fédération du Bâtiment de France est entrée en rapport avec la
Fédération du Bâtiment italienne, pour étudier la question de l'immi-
gration italienne.
En Belgique, l'Union Centrale des Travailleurs du Bâtiment a conclu
une convention avec le Syndicat central des Stucateurs, Plafonniers, Plâ-
triers et Métiers similaires d'Allemagne, convention réglant les droits et
devoirs des membres qui vont travailler d'un pays dans l'autre.
Une convention mutuelle analogue a été conclue entre l'Union Centrale
des Fondeurs d'Autrictie et l'Union des Fondeurs américains (Interna-
tional Molders Union of North America). Voix du Peuple, 1910.
Maxime Leroy 53
834
LIVRE VU,
L INTERNATIONALISME OUVRIER
aboli par la loi, pour toutes les industries qui n'ont pas absolu-
ment besoin de ce genre de travail. » (Adopté à Budapest, 1911.)
g) Travail à doiniciJe.
c( La Conférence est d'avis que, à l'instar des législations régle-
mentant le travail des fabriques, une législation réglementant le
travail à domicile, soit à bref délai mise à l'étude. » (Adopté à
Paris, 1909.)
h) Cotisation.
La cotisation des organisations affiliées au Secrétariat inter-
national a été fixée, par an et par 1 .000 adhérents, à 50 pfennig, à
Dublin (1903 , à 1,00 mark, à Amsterdam (1903), et à 1 m. 50 à
Christiana(1907).
L1\RE Mil
LE FÉDÉRALISME PROFESSIONNEL
CHAPITRE PREMIER
D3 la démocratie au fédéralisme professionnel.
Les syndicalistes français ont en commun avec les anarcliistes,
leurs proches voisins, une même hostilité contre la démocratie :
l'anli-parlementarisle GrifTuelhes, auisi bien que le parlementa-
riste syndicaliste Lagardelle ont défini le syndicalisme une
« réaction contre la démocratie » (1). Tandis que les socialistes
unitiés considèrent leur doctrine comme une conséquence nor-
male de la démocratie, et restent attachés au programme de
Alillerand (1896), dit de Saint-Mandé (« Intervention de l'Etat
pour faire passer du domaine cajjitalisle dans lu domaine na-
tional les diverses catégories de» nioyens de production et
d'échange au fur et à mosure ({u'elles deviennent mûres pour
l'appropriation sociale u) (2!, les syndicalistes révolutionnaires
dénoncent une incompatibilité naturelle et historique entre le fé-
déralisme réalisé par les groupements ouvriers et toute action
socialiste prenant quelques-uns de ses poinis d'appui sur les
institutions démocratiques.
En régime démocratique, l'individu, disent les syndicalistes,
apparaît sous le triple aspect d'électeur, de gouverné et d'admi-
(1 V. GuiFFCELHES, op cit., p. 6 ; H. Lagaiidelle, dans: Syndicalisme et so-
cialisme (Recueil de conférences), p. 36.
(2) V. A. Lavy, L'œuvre de Millerand (,1902). p 426 et s , notammeH[f,
p 437 ; et A. Millerand, Le socialisme ré formiste {{903^.
836 LIVRE vin, LE FÉOÉRALISME PROFESSIONNEL
nisiré. Théoriquement souveraii), il n'est, en fait, souverain que
le jour de l'élection : tout le reste du temps, il n'est qu'un sujet,
subordonné aux lois et règlements rédigés et promulgués en
dehors de son concours cfTectif. « L'abattoir électoral », écrivait
le communard Lefrançais.
Faute d'une organisation spéciale, le peuple est incapable d'as-
surer lui-même l'admitiistralion publique, voire de la contrôler
et de la surveiller. Constitulionnellement, celte incapacité du
peuple assemblé dans ses comices s'exprime par le système de la
délégation : des députés, improprement appelés mandataires,
sont chargés du soin de décider de ses alTaires. Lui, qui ne dé-
cide lien, (jui ne vote que pour abdiquer complètement son
pouvoir de a souveraineté nationale », il n'a même pas conservé
la faculté de révoquer sou mandataire insuffisant ou infidèle,
suivant le droit commun du mandat.
Quant à ces députés, à ces délégués, seraient-ils plus compé-
tents que leurs prétendus mandants ? 11 n y paraît pas : pour tout
Ci qui n'est pas querelles de persor)nes, ils sont dans la dépen-
dance des services spécialisés qui assurent la marche tech-
nique et administrative des alîaires publiques. Le véritable pou-
voir est aux mains de cette bureaucratie non élue, inhérente au
régime démocratique aussi bien qu'au régime monarchique. Est-il
possible (ju'il en soit autrement? L'assemblée des députés ne
pouvant avoir la science universelle qui lui serait nécessaire pour
remplir sa fonction, son ignorance l'oblige à celte abdication ; et,
de plus, ses membres sont non seulement irrévocables, mais
encore irresponsables à la manière des souverains de droit divin.
Ainsi Proudhon a-t-il pu écrire que la démocratie est « une forme
de l'absolutisme d.
Absolutismi*. en bas, par l'abdication des citoyens ; à la
Chambre, par la préoccupation des députi s (jui e-t exclusive-
ment de constituer, dentietenir ou d'abattre des ministres, de
faire du pouvoir. Les citoyens se donnent mille maîtres ; ceux-ci,
à leur tour, se donnent une vingtaine de chefs plus empanachés
qu'eux-mêmes, ministres et présidents de groupes ; il y a une
stricte discipline des partis ; une jalouse discipline ministérielle ;
des foudres contre les indépendants el les dissidents ; et, par le
CHAPITRE I. DE LA DEMOCRATIE AU FÉDÉRALISME [\d~
moyen de cotnités politiques fédérés, un art savant et spécieux,
brutal, à l'occasion, d'emprisonner le pays dans celte hiérarchie
de ffouvernanis.
La volonté des gouvernants ne serait pas assez forte pour
établir et maintenir les gouvernés dans cette servilude constitu-
tionnelle, si elle n'avait un point d'appui économique. Si tous les
citoyens sont déclarés égaux devant la loi, tous également élec-
teurs, l'inégalité des facultés économiques empêche, dès son
principe, la démocratie d'être le fait de citoyens libres et égaux.
Si « la démocratie suppose, a priori, l'indépendance absolue des
citoyens » (l), tout son fonctionnement pratique et sa constitution
théorique s'opposent irréductiblement à l'établissement de cette
indépendance : la délégation des pouvoirs, le pouvoir lui-même,
nient directement le principe du gouvernement du peuple par le
peuple. 0 La représentation des intérêts, c'est la reconstitution
de l'autorité » (2).
Tout au contraire, les ouvriers groupés dans les Syndicats le-
vendiquent, on l'a vu, le droit à l'aclion directe et personnelle, et,
rejetant toute délégation, prétendent réunir, grâce au droit de ré-
vocation des administrateurs élus des organisations ouvrières et à
une vie collective continue, la triple qualité d'électeur, de couver-
nant et de gouverné en chacun d'eux: tout à la fois, gouvernés gouver-
nant, gouvernants gouvernés, les syndiqués ont l'ambition d'avoir
ainsi supprimé toute autorité entre eux. Ce sera « l'action di-
recte », ou, comme disait Proudhon, « le gouvernement de
l'anarchie », le « gouvernement de chacun par chacun », parce
que chaque homme obligé au travail et démuni de capital, fera
partie du « Producteur >•>. Disons : du Producteur, comme on di-
sait autrefois : du Souverain. «Disparaissez enfin, adjurait déjà
le Manifeste des Egaux, révoltante distinction de gouvernants et
de gouvernés ! »
Quelles sont les raisons et les causes de cette antinomie entre le
syndicalisme autarchique et la démocratie restée régalienne? (3).
1| Pboudhûx, Solution du problème social (1868), p. 70.
(2 Prouduon, Za Révolution sociale démontrée par le Coup d'Etat (^^ éd.)
p 276.
3 Sur cette question, voir G. Guy-Gr.\>d, Le Procès de la démocratie
[{3»î LlVUli VllI. — LE KKDKRALISMË PlîOFIîSSIONNEL
La démocrafie ne considère (|ue des individus « abstraits » gou-
vernés par des id''^es, desopinions, écrivent les théoriciens syndi-
calistes, tandis que les Syndicats prétendent grou|»er des lioinmes
de métiers spécialisés, des « Iravailleurs sociaux » (1). Régime
d'opinion, la démocratie ; groupements d'intérêts, les Syndi-
cats (2) ; régime de discours, la démocratie (3) ; régime de pro-
duction, les Syndicats; égalité chimérique, à la base de la démo-
cratie ; égalité effective à la hase du Syndicat, |)uisque ses
membres sont tous des travailleurs sans lilres de propriété; ré-
gime de majorité, la démocratie ; régime de minorités intelli-
gentes, le syndicalisme; là, fétichisme de la loi, ici, autonomie
contractuelle (4) ; là, dogmatisme gouvernemental ; ici, libreins-
titulion (5). Ils ajoutent que la démocratie superpose un Elatàla
société productrice, un Klat coûteux, inutile, oppressif, incapable,
tandis que dans le régime syndicaliste la société des producteurs
s'administre elle-même, en corps, sans « superfétalions » politi-
ciennes: ici, centralisation régalienne, là, fédéralisme profes-
sionnel. Pour tout dire, la démocratie concilie et confond les
classes, hostiles autant par nature que par nécessité morale et
économique, tandis que lo syndicalisme accuse et féconde leur
antagonisine en excitant les « producteurs » à l'intransigeance.
« La fiction démocratique, écrit Hubert Lagardelle, efface abs-
traitement les différences économiques qui séparent en fait les
hommes, pour ne considérer que ce caractère qui leur est commun
en droit : la qualité de citoyen » (6).
Ces oppositions qui ne paraissent que doctrinales ont l'impor-
tance capitale de poser le [>robIème du fonctionnariat ouvrier, le
(1911) et Philosophie du syndicalisme (1911); C. Bouglé, Syndicalisme
et démocratie (,1908).
ili Ed. Bertu. Esprit démocratique et esprit socialiste [Pac/es libres,
11° 171, p. 299) ; H Lasaudellr, au congrès socialiste de Nancy (1907), Compte
rendu, p. 467 et s.
(2) F. PouGET, Le parti du travail, p. 2.
(3) G. SouEL, dans la Préface à Z.e.'f objectifs de nos lattes de classe,
par V. GiiiFFUELUEs et L. Niel, p. 7.
(4) V. Grufuelhes, L'Action syndicaliste, p. 3 et 4.
(5) H. Lagardelle, dans la préface à Syndicalisme et socialisme, p. 8.
(6) Compte rendu officiel du Congrès socialiste de Nancy (1907),
p. 467. Cf. SoiiEL Introduction à l'économie moderne [2^ éd )., p. 67.
CHAl'lTRE 1. DE LA UK.MOCRATIK AU FÉDÉRALISME 839
problème de la réorganisalion des services publics : est-ce avec
le concours de l'Etal démocratique, conquis, réaménagé par les
ouvriers, est-ce par leurs libres et autonomes groupements pro-
fessionnels que ces i-ervices doivent être organisés et changés?
Vieille querelle, vieux problème qui remontent, dans les termes
mêmes où nous les connaissons aujourd'hui, à l'Inlernationale
des travailleurs.
Les démarches des ouvriers syndiqués ont fourni à ce pro-
blème une réponse empirique que la « philosophie syndicaliste »
a exprimée en formules abstraites à mesure qu'elle-même se dé-
veloppait ostensiblement dans les cadres de la C. G. T.
Dans les syndicats rouges, il est question de salaires, mais
aussi d'ime transformation totale, d'une révolution. Si l'on ne
s'y occupait que de salaires, les militants font remarquer qutj
l'on n'y ferait que du corporatisme, lequel eï^t opposé au syndi-
calisme, au sens que l'action de la C. G. T. a donné à ce mot.
Le corporatisme, c'est la préoccupation des amélioraiions immé-
diates, qui, faute d'élan vers le futur, est impuissante à donner
au travailleur une claire notion de sa servitude et de ses causes.
Des vues commentant les expériences journalières pour les
étendre et les généraliser en hypothèses vraisemblables sur
l'avenir sont néces-saires pour le faire sortir d'un présent qui
n'est que ténèbre à ses yeux ; ces explications et ces prévisions,
celte lumière qui reflète en idées abstraites et en espoirs chimé-
riquesdes conjectures et vérités mêlées, voilà la philosophie. D'où
ces tiibleaux des transformations prochaines, parles syndicalistes
commedans l'ancien socialisme, mais plus sommairement, selon les
quelques indications fournies par certains exemplesde l'actionquo-
tidienne : on trouvera une de ces descriptions aux pages 19 et sui-
vantes d'une brochure d'Emile Pouget : Le S y ndico t. Idéologie
utopique, puisque rien n'assure que les « rêves d'avenir » du pro-
lélariat se réaliseront. Des rêves. Ces rêves, ces espérances, ces
descriptions dépassent la réalité dont ils s'inspirent, et la dépas-
sent tellement que, au point de vue pratique, utilitaire, c'est
comme s'ils ne s'inspiraient pas d'elle : il y a trop de dispropor-
tion entre les indications quotidiennes et l'ampleur de la prévi-
sion ; il y aussi Irop d'incertitude ^ur le lendemain. Le syndica-
840 LIVRE Vlll. LK FKDÉHALISME PROFESSIONNEL
lisme esl donc abslrail, idéologique, utopique, mais idéologie si
prenante que c'est par elle que l'on distingue les diverses sortes
de syndicalisines : l'espérance d'une société communiste est
spécifique du syndicalisme de la C. G. T. ; elle est même statu-
taire 1). Le syndicalisme révolutionnaire fait donc des hypo-
thèses métaphysiques, comme tous les socialismes qui l'ont pré-
cédé, et c'est inéme en tant que partisans ou adversaires de la
métaphysique révolutionnaire que les ouvriers se classent en
« rouges » et en « jaunes ».
Cet « utijj)isme » du syndicalisme, certains de ses théoriciens
d'origine bourgeoise l'ont accentué (au moment même où ils le
niaient et le désapprouvaient! en donnant une place importante
aux mythes, aux allégories sociologiques. Us ont présenté au
prolétariat quc^lques grandes images idéologiques, et ils les ont
fait marcher devant lui dans un bruit de musiques guerrières
pour l'encourager, l'excitf^r à la lutte. Ces images, ils ne les ont
d ailleurs pas oflérles dans leurs livres comme des représenta-
tions de lu réalilé, mais comme des symboles se superposant à
l'expérience et destinés à remplacer les anciens mythes religieux
ou politiques. Le plus grand et le plus exaltant de ces nouveaux
mythes serait la théorie de la grève générale ; on s'en souvient. Il
n'y aura jamais, vrai='^mblablement, de grève générale dans la
forme prévue par les syndicalistes; cependant, aux yeux de
Georgps Sorel, on doit la maintenir comme la meilleure ma-
nière de représenler au prolétariat la nécessité de son unani-
niit'^. la nécessité d'un elTort collectif (2).
La loi d'airain des salaires, Edouard Berlh en fait un autre
mvthe, un « mythe spécial ». Sans être rigoureusement exacte au
j)oint de vue scienlifiiiue, cette loi, a-t-il fait remarquer, « a une
valeur symbolique, une valeur éducative, en maintenant dans le
prolétariat moderne la notion de fatalisme social, nécessaire pour
(1) L'article !«■■ décide que la C. G. T. a groupe, en dehors de toute école
politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la dis-
parition du salariat et du patronat » (Voté au Congrès contédéral de
Montpellier, en 1902;.
(2^ G. Sorel, La grève rjénêrale prolétarienns Mouvement socialiste,
1906, n° 172, p. 273 et s.)
CHAT.TRE I. D2 LA DEMOCRATIE AU FÉDERALlSMIi 8irl
le rendre fidèle à sa mission » (1): l'humanité ne vivra-t-elle ja-
mais sans mensonges accommodés aux faits suivant les recettes
de l'Ecolo florentine?
Quoiqn'en pensent les ouvriers syndiqués, il v a donc une
utopie syndicaliste : celte idéologie ouvrière échapperail-elle
spécifiquement au dogmatisme particulier à la démocratie?
Quelques théoriciens répondent affirinalivement : elle donnerait
la a primauté » à l'actioi), à l'iiclivilé pratique ; elle u'accoriJerail à
la pensée que le strict nécessaire, de la façon la plus empirique,
sans ambition doctrinale ; partant pas d'abstraction inutile, pas
de verbiage oiseux. Sans doute la philosophie ouvrière dérive-t-
elle de l'action, mais celle philosophie a-t-clle, peut-elle avoir un
caractère journalier comme le croient le-; théoriciens au point
d'éviter tout inlelleclualisme, toute spéculation doctrinale? Per-
sonne ne peut le penser sérieusement Pour être plus turbu-
lente, l'idéologie ouvrière n'en a pas moins une tendance au
stalu qiio. L'homme, qui ajoute quelque cho<e aux faits de l'ac-
tion, n'a pas le temp-;, ni le goût, de reviser aussi souvent qu'il
le faudrait ses concepts pour qu'ils soient toujours d'accord avec
ses connaissances praiiijues. Par quel miracle la philosophie ou-
■vrière échapperail-elle à l'ordinaire dogujatisme, c'est-à-dire à
la paresse de la pensée et à l'égoïsme des sentiments? De fait,
l'observation ne révèle pas un pareil miracle.
San-! doute, les Syndicats sont-ils, avant tout, des '( groupe-
ments d'intérêts », selon la formule de GrifTuelhes et de Pougel,
mais, à l'intérieur de ces groupements, les ouvriers, comme tous
les hommes, communiquent entre eux par des idées, abstraites
comme toutes les idées, malgré les elforts de ce que l'on a quel-
quefois appelé le « pragmatisme » syndicaliste ; et celle idéo-
logie, superposée à la notion presque matérielle des intérêts im-
médiats, aux suggestions de l'action journalière, apparaît, en
fait, comme nécessaire à l'entretien, à la formation de l'esprit de
lutte chez les syndiqués. Comme tous hs mouvements humains,
le syndicalisme, socialis^ie issu du professionalisme, doctri-
naire, a-priorique, constitue, lui aussi, une philosophie systé-
(1) Nouveaux aspects du socialisme, p. 18.
8i-2 LIVRE Vlll. Lli FÉDÉRALISME PROFESSIONNEL
inatique cherchant à s'imposer aux faits avec l'ambition com-
mune à toutes les phiiosophies. Un militant a écrit que « l'idéal
d'une vie plus rationnelle, d'une société plus égalitaire composée
d'huî'.i.ains moins grossiers et moins fourbes, doit être propagé
dans le inonde ouvrier au même titre que les notions d'hygiène
corporelle, que le goût du travail libre dans l'atelier ou les loge-
ments salubres (1) ».
Tous les militants font des projets ; tous ont un idéal qui les
soutient, les excite. Ils sont collectivistes, communistes ; ils luttent
pour la suppression du salariat et croient à la possibilité d'une
société coopéraliviste, sans maîtres: cette vue imparfaite delà
société future n'est-elle pas indispensable? Elle l'est, puisque
ceux-là qui protestent contre les anciennes utopies font encore de
l'idéologie. Proudhon, qui fut ouvrier, le bourgeois Pelloutier,.
qui devint employé, ont, l'un et l'autre, cherché, avec réserve,
aussi bien que les Internationaux, à percer le mystère de l'avenir:
c'est ainsi que le prolétariat donne une forme ()hilosophique à
son activité, à ses ambitions, à ses déceptions, et à son espoir in-
vincible en un avenir meilleur. V. Grilîuelhes a reconnu qu'un
certain idéal est nécessaire : il a parlé de « fins bcièvenent énon-
cées 9 (2). Au V* Congrès de la Fédération des Bourses du travail
(Tours, 1896), le rôle futur des Bourses fut examiné assez lon-
guement, quoique quebjues congressistes eussent demandé la
question préalable, « considérant (jue nous ignorons quelle sera
la situation de la société future » (.3).
Un grand nombre de philosophes contemporains se plaisent à
abaisser l'intelligence conslriictive exaltée en un livre fameux par
Renan, dern'er élève des rationalistes du xvim^ siècle : sur ce point,
quel([ues intellectuels du syndicalisme, qui se sont portés garants
de la nouveauté du pragmatisme ouvrier, n'ont pourtant fait qu^a-
dapter leur philosophie à ce scepticisme critique des penseurs
bourgeois, sans en avoir vu l'origine et la généralité, ni surtout ce
qui restait en eux d'intellectualisme traditionnel.
1; E. SoFFRAY, Si l'idéal doit toujours nous guider, il ne doit pas nous
griser {Voix du Peuple, 1910, n° 507, Cf. M. Pierrot, Sur la me-
thode (Temps Noicveaux, n° du 2 novemlire 1907, p. 2, 'i° col., note (1).
(2) L'Action syndicale, p. 4.
(3 Compte rendu, p. 103 et s.
CHAPlTRli 1 DE LA DKMOCRAÏIE AU FÉDÉRALISME i{ i3
II esl vrai que tuute la pensée scienlUique lend au scepticisme,
à des hypothèses instables et provisoires; restée excitable et
imaginative, la raison scientifique est devenue plus prudente,
|)ar une sorte de nécessité qui s'est imposée à notre esprit
assagi par l'expériinenlation et enseigné par l'histoire: la phi-
losophie n'est plus qu'une série d'essais modestes, d'explica-
tions précaires; de moins en moins une direction, un gouver-
nement.
De la science, cette règle de l'instahililé a passé dans la poli-
tiijue bourgeoise elle-même, qui, aux anciennes lois systématiques
construites pour les longs avenirs, a fait succéder la loi mobile,
à caractère réglementaire, respectable seulement dans la mesure
de son utilité, sans faste et sans immortalité.
Mais loin de disparaître, le rationalisme n'a fait que se renou-
veler richement au contact d'une réalité que l'observation et l'ex-
périence ont faite plus étendue et plus mouvante, plus diverse (|iie
jamais sous les yeux des savants. On s'est trop pressé d'inférer de
l'abandon des vieilles philosophie» dogmatiques la venue d'une
ère de sciences et d'alîaires sans philosophie. Les collections scien-
tifiques et philosophiques dirigées par MM. E. Borel et G. Le Bon
attestent l'excitation intellectuelle de notre temps, le prodigieux
avenir réservé encore à la raison imaginative des chimistes et
des naturalistes, impéniiente dans son péché renanien.
A ces tendances générales fort nuancées n'a pas échappé le
syndicalisme, pas plus d'ailleurs qu'aux lois psychologiques qui
poussent tous les hommes à mêler les rêves à l'action : il est plus
constructeur que ne le croient les adep'es de la « Nouvelle
Ecole » (1), intellectuels ou militants ouvriers, 11 semble toute-
fois que les syndicalistes ont cherché, et ils y ont quebjue peu
réussi, h corriger leur propagande de l'abus d'idéalisme que C(m-
nureiit les anciens socialistes : mais sera-ce un bien ? On peut se
demander si une trop grande despiiilualisation de l'action sociale,
sous l'inlluence de propagandistes qui seraient trop pratiques,
(1) Sur la non-concordance entre les théories de la » Nouvelle Ecole » et
les théories empiriquement formulées par les ouvriers, v. G. I'irol-, A
propos du syn'iicalhme révolutionnaires, théoricieus et militants Rente
politique et parlementaire ; n° du 10 octobre 1911).
■{]'tî- LIVRE VUI. LK FÉDÉRALISME rROFliSSIONNLL
trop mercanliiistes, n'aurait pas j)our conséquence, presque né-
cessaire, d'enlraîner la prédominance des intérêts brutaux tou-
jours prompts à l'action : aussi dans la crainte de ce mal, invo-
ionlaire effet d'une juste haine pour l'idéologie démocratique des
bavards de tribune, on se prend à souhaiter la consolidation de
l'insuccès partiel des tendances trop réalistes du syndicalisme.
iMais la crainte nest-elle pas vaine et le souhait superflu ? Dans
les difficultés présentes ne serail-il pas plus opportun de signaler
une première conciliation^ imparfaite, entre les exigences senti-
mentales et dogmatiques de l'humanité et les nécessités quelque
peu brutales d'une action positive énergique?
Le prolétariat « rêve» le travail libre dans une société égalitaire;
serait-il sage de pen'^er que ce rêve n'a aucune valeur, qu'il n'est
qti'un simple verbiage? S'il est con<^u, ne peut-on dire qu'il est
•déjà réalisé en quelque manière, chaque homme espérant, rêvant
concrètement, avec les éléments que lui fournissent ses habitudes
et ses souvenirs : il répète ce qu'il a fait la veille avec une ima-
gination qui, même folle, ne recouvre jamais qu'en partie la
réalité vécue. Retournons un mot célèbre de théologien : le pro-
létariat ne chercherait pas la liberté égalitaire et collective s'il ne
l'avait [)as déjà trouvée; car vraiment comment aurait-il in-
venté une si grande transformation si elle n'était pas déjà vi-
vante en lui, comme une espèce d'occulte vérité d'expérience?
Ainsi entendu suivant la loi de la psychologie et rattaché à la
pratique journalière, le « rêve socialiste » n'est pas négligeable:
•il devient un fait susceptible d'éclairer l'observation des institu-
tions ouvrières, à condition toutefois d'être manié avec prudence,
car rien ne serait moins méthodique que de lui accorder une effi-
cacité indépendante. Petite utilité? Grande utilité si la philoso-
phie d'un temps, si abstraite soit-elle, est vraiment une partie de
la prali(jue. Pensons qu'elle l'est vraiment. Peut-on dire qu'il y
a, d'une part, l'action, et, de l'autre, la doctrine? Les hommes
agissent et pensent en animaux doués d'un cerveau ; et même
lorsqu'ils se meuvent bassement, quels hommes n'éprouvont pas
le besoin d'une justificalion idéologique ? L'histoire des palino-
dies |)olitii[ues nous a fourni sur ce point une documentation
abondante.
CIIAPITRIC 1. DE LA DICMOCR ATI K AU FEDERALISME II tO
Nous dirons donc, sans abus, que le « rêve socialiste » prolonge
ou, si l'on peut dire, élargit le caractère collectif des institutions
ouvrières au delà des iimiles qu'une observation subalterne
aurait tendance à resserrer : cette philosophie ouvrière, trop faci-
lement dédaignée comme une superficielle et vaine métaphysique,
jette sur toutes ces institutions une lumière d'autant plus pré-
cieuse qu'elle vient, éclat concentré, de toutes les habitudes de
solidarité, de toutes les règles vécues qui constituent la coutume
ouvrière.
Examinons ce « rêve ».
Théoriquement, la philosophie du fédéralisme professionnel
procède de 1' « anarchie » de Proudhon (qui s'en croyait l'inven-
teur), pratiquement, de la Fédération jurassienne de l'Internatio-
nale. La C. G. T. a renouvelé, par la voix de ses militant^:, ces
vues doctrinales et développé en une organisation exlraordinaire-
ment vivante, l'embryon d'institution fondée par les amis et dis-
ciples de Bakounine et de Proudhon.
Dans son Principe fédératlf (dnié de 1863, paruen 1862), Prou-
dhon a eu l'intention de réformer les Etats traditionnels, non pas
abstraitement, niais sous la pression des faits et des circonstances.
Aussi rien de plus concret que ce livre, L'elTort de l'Italie cher-
chant à s'unifier avec Cavour et Garihaldi lui en a fourni l'occasion
et la Confédération helvétique le modèle. Proudhon n'a cependant
pas imaginé une Fédération des Etats dans la forme autoritaire
où ils se présentaient à son observation : leurs principes consti-
tutifs se fussent opposés à l'établissement d'une association du
type qu'il souhaitait, d'un régime commun où la liberté eût été
trop contraire à leur nature intime, à leurs règles constitution-
nelles. Fédération : c'est-à-dire accord avec des contractants
égaux ; or, « la nature de ces Etats, écrivait-il, est de com-
mander, non de transiger ni d'obéir (1) ». Les principes se coali-
sent, ils ne s'associent pas en vertu de contrats synallagma-
liques et commutatifs : ainsi l'ancienne Coni'édéralion germa-
(1) Dans son premier Mémoire de la Propriété (1840), Proudtion formu-
lait déjà sa tliéorie de l'anarcliic. — Cf. Du même auteur : De la création
de l'ordre dons l'humanité (18i3) ; Les démocrates assermentés et réfrac-
taires (1863) ; Idée générale de la Bérolution au XIX^ siècle, 1851 ; nou-
velle éd., 1868).
Sifi LIVRE VllI. LE FÉDÉRALISME PROFtiSSlONNIÎL
nique n'élait qu'une coalition entre des princes inégaux peu
soucieux de respecter mutuellement leur autonomie.
Le fédéralisme, Proudhon fut conduit par ses observations à ne
le concevoir que subordonné à une réorganisation intérieure des
Etats, à une modification profonde de l'idée de pouvoir : d'abord,
transformation de leurs fonctions politiques en fonctions indus-
trielles, de manière à faire résulter l'ordre social non de la force,
mais du « seul fait des transactions et de-; échanges » ; ensuite,
institution de la « Fédération agricolo-industrielle » (l) où, à la
différence de ce qui se passe dans tous les Ktats, en particulier
dans les Etals démocratiques, la puissance publique n'aurait eu
que des objets déterminés et limités, séquilibranl. Plus de ci-
toyens, des échangistes ; plus de sujets, des contractants ; plus de
centralisation politique, un mutuelli^stne économique; plus de
nations guerrières, des unions de Fédérations (2).
Ce qui aurait distingué la Fédération agricole-industrielle de
l'Etat traditionnel, c'est qu'aux membres fédérés eut été laissée
pleine autonomie : « les attributions fédérales ne peuvent jamais
excéder en nombre et en réalité celles des autorités communales
ou provinciales, de même (\ue celles-ci ne peuvent excéder les
droits et prérogatives de l'homme et du citoyen (3) )). Au con-
traire, dans nos Etats, plus on monte dans la hiérarchie gouver-
nementale, plus croissent et s'élargissent les prérogatives exclu-
sives des gouvernants et de leurs agents : chaque minisire totalise
cinquante spécialités ou pouvoirs.
Proudhon prévoyait la formation de groupements professionnels
qu'il appelaitdes « compagnies ouvrières « (4). Ces Coopératives
de produclion et d'échange, membres constitutifs de l'Etat auto-
nome, il n'en faisait pas, à la dilîérence de nos syndicalistes, des
organes doués par eux-mêmes d'aulonomie : il donnait à la « So
ciélé », à la bourgeoisie, un droit de contrôle sur leurs opérations;
ni de- organes exclusifs : la charité, les assurances, le crédit, les
transports et services d'entrepôts étaient des fonctions économi-
^1) Du principe fè iératif, p. 72.
(2) Du principe fédératif, p. 107 et s.
(3) De la capacité des classes ourières (éd., 1865 , p. ISl et s.
(4) Du principe fedéralif, p. 69 ; cf. De la Capacité des classes ou-
vrières, p. 164 et s. ; Idée générale de la Révolution, VI'^ étude.
CHAPlTRb; 1. DE LA DEMOCRATIE AU FÉDÉRALISME <] Ï7
ques qui devraient être rempli en dehors des compagnies ou-
vrières. Quant aux a fonctions politiques» proprement dites, qu'il
appelait des «sous-fonctions», il les subordonnait étroitement
aux économiques, sans dailleurs vouloir les supprimer : [)ouvoir
législatif et pouvoir exécutif, celui ci, subdivisé en administra-
tion, police, justice, culte, guerre. Ainsi l'Etat |)ersévérait dans
ce système non par une faute de logique, ou une contradiction,
mais par une nécessité de fait : Proudhon demandait à la bour-
geoisie de donner son concours au prolétariat parce qu'il savait
celui-ci « incapable de gérer d'aussi grands intérêts que ceux du
commerce et de la haute industrie » (1 .
On le voit, Proudhon pensait à des Fédérations qui n'étaient
pas vidées de toutes particularités géographiques ou étatiques (2).
Dans son système, il v avait donc union des principes tradition-
nels admis par les Etats avec les principes nouveaux qu'il décou-
vrit dans le processus de l'industrie capitaliste. Bien plus : il
gardait le canton, l'arrondissement, la province, chacun de ces
groupes conservant son indépendance administrative. Admirateur
de r <' indépendance cantonale » de la Suisse, il était 77iunicipa-
liste, peut-on dire, au sens que les guesdistes et les allenianistes
ont imposé à ce mol.
Ces idées dérivaient chez Proudhon de l'intelligence que ce
paysan jurassien, cet ouvrier qui connut le Irimard, avait non
seulement de la vie fédérale suisse, mais encore, et surloul, des
efforts ouvriers, publics ou secrets, dont les plus connus étaient
alors, au point de vue théorique, les utopies fédératives de Fou-
rier et le petit livre de Flora Tristan, L" > nion ouvrière (I8i3), el,
au point de vue effectif, la Fédération du Champ de Mars, les So-
ciétés républicaines inspirées ou dirigées par Blanqui et Barbés,
les compagnonnages, plus tard les Coopératives, la Fédération
ouvrière de 18i8 à laquelle Jeanne Derouin, Louise Nicaud et
Pauline Roland (<|ni souscrivit au livre de Flora Tristan) ont
attaché leur nom, puis les délégations ouvrières aux expositions
(1) Dans la Capacité des classes ouvrières {1865;, Proudhon dit qu'il faut
mettre 1' « organisme politique » dans la subordination de la puissance
productive » p. 207).
(2) Du principe fédèratif, p. 105.
848 LIVRE VlU. LE FÉDÉRALISME PROFESSIONNEL
universelles de Paris, en 1831 (dont P. Vinrart, également sous-
cripceur de l'Union ouvrière, fut le rapporteur), de Londres, en
1862 ; enfin les élections de 1864 à l'occasion desquelles i' écrivit
la Capacité des classes ouvrières.
De tous ces précédents, le plus important au point de vue doc-
trinal est (à travers Rousseau déjacobinisé et Saint-Simon déca-
tholicisé) le fouriérisme. Fourier était fédéraliste : Proudhon le
connaissait et l'appréciait, il s'en est bpaucou[) inspiré : son in-
fluence est particulièrement visible dans ses Principes d'organi-
satiofi politique. Rn toute équité, n'est-ce pasà l'imaginatil' inven-
teur du Phalansthère que l'on devrait faire remonter non seule-
ment le proudhonisme, mais encore les efforts coopératistes les
plus récents et même ceux du fédéralisme révolutionnaire? Ne
pourrait-on pas dire avec équité que le proudhonisme n'est au
fond qu'un fouriérisme épuré et simplifié? (1)
A dire vrai, pas plus que Proudhon, Fourier n'a inventé : il a
sans doute connu l'organisation des Communes médiévales, dont
cerîaines parties subsistent encore aujourd'hui ; il a certainement
été frappé par les tentatives commun listes et fédéralistes de la
Révolution.
Les travailleurs, Fourier les groupait par métiers : chacun
choisissait sa série suivant ses goûts, ses aptitudes et, dans sa
série, sa classe particulière. Ainsi des Fédérations corporatives se
.«•eraient créées spontanément et administrées d'une fagon auto-
nome. La Commune, la « Commune associée », la Commune so-
ciétaire et combinée, devait tout à la fois servir de base à ces
organisations et les réunir. « L'organisation industrielle de la
Commune : c'est là la pierre angulaire de l'édifice social 2) »,
(1 L'anarctiiste Bertoni, secrétaire des Unions ouvrières de ";la Suisse
romande, a déclaré, dans une conférence faite à Paris, qu'il fallait substi-
tuer à la formule de Marx et Engels : « L'émancipation des travailleurs
sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes >>, cette formule de Fourier
(revenue vraisemblablement à lui par le proudhonisme jurassien : « Pour
sa libération, le prolétaire exercera toujours une puissance active qui ne
sera jamais déléguée. » {Libertaire, n° du 5 juin 1910).
(2, V. CosëiDÉRAHT, Description du phalanstère (3^ éd.), p. 23, Fourier,
Nouveau monde industriel (1820 . Cf. H. Bof;fiGiN, Foiiritr, Contribution
à l'étude du socialisme français 1905).
CHAPITRE I. DE LA DÉMOCRATIE AC FÉDÉRALISME U i9
écrivait le iouriériste Considérant et, comme Proudhon plus lard,
Fourior rejeta l'intervention gouvernemenlale dans le prsent et
dans l'avenir, « l'harmonie >> devant résuller des groupements
spontanés s'instituant suivant les attractions natives des indi-
vidus.
Soit directement, soit par Victor Considérant (dont \e Matii-
feste de la démocratie devait inspirer le Manifeste tommuîiiste
(1847), ces conceptions autonomistes ont passé chez Proudhon,
puis chez les théoriciens contemporains du i-ocialisme muni-
cipal (Brousse, Ailemane), par l'intermédiaire de la prou-
dhonienne Internationale (1).
Fédéraliste par son organisation, l'Association inlernalionale
fut partagée, presque a ses débuts, en deux tendances : au Conseil
général de Londres, la tendance centraliste ou autoritaire; dans
les groupements constitutifs, la tendance fédéraliste ou anar-
chiste. Antagonistes, elles aboutirent à une scission au Congrès
de La Haye. A partir de ce moment 1H72), ce sera la Fédération
jurassienne, rejetée hors de l'unité, qui deviendra dépositaire des
idées proudhoniennes et continuera à développer, avec une fer-
meté qui ne fut exempte ni de trouble ni de contradiction, la pra-
tique fédéraliste pacifiquement inaugurée, en 1865, par ïolain et
ses amis muluellii>tes.
Le Congrès de Lausanne 1867), qui fut collectiviste de ten-
dances, exprima l'avis, par la voix du rapporteur de la 6* ques-
tion, Vasseur, que l'Etat tie doit être que la gérance sociale : « il
n'a point d'inlérêls di>lincts de la Société, puisqu'il n'a ni vie ni
existence propre, et qu'il n'est, par rapport à la nation, qu'un
signe, une abstraction » (2). Plus d'antinomie entre la Société et
l'Etat, entre le producteur et le gouvernant.
Dès le Congrès de Saint-lmier (1872; (Congrès international), la
Fédération jurassienne fit déciderque la Fédération des travailleurs
doit être indépendante de tout gouvernement politique, mais celte
organisation, il faut ajouter que les jurassiens la voyaient com-
(1) P. I\;ROPOTKI^E, L'anarchie Temps Xouveaux, n" du 25 février IPil) ;
V. TcHKRKESOF, Paçes d'histoire socialiste ; Cii. A:<dler, Le Manifeste
communiste (1911).
'2) Compte rendu, p. 126.
Maxime Leroy 54
850 LIVRE VJll. LE FÉULRALISME PROFESSIONNF.L
posée non se^jlepient des « corps de métiers », mais aussi des
« Communes autonomes » (1). S'agissait-il des communes admi-
nistratives? La pensée est douteuse. Plus tard le nom de « Com-
munes », de « Commîmes des travailleurs», sera dunné aux
groupes que nous dénommons aujourd'hui, mais avec quelques
ditîéreiices, Bourses du tr.ivail ou Unions local s de Syndicats.
Proudhoii avait |)roposé, on l'a vu, les mêmes alliances d'institu-
tions.
Au Vl" Congrès de llnlernationale la Fédération jurassienne
avait rallié les diverses Fédérations nationales), en 1873, le dé-
légué espagnol Vifias définissait l'anarchie : « l'organisation de
l'ordre économique», la o négation de l'autorité politique » ;
Brousse : « l'avènement du régime des contrats », Dave : « l'ordre
organisé » (i). C'était encore la pensée de Proudhon, mais vidée
de son contenu politique ; il ne s'agit plus des nationalités, ni des
cantons : un fédéralisme purement corporatif cherche à se for-
muler.
Au Congrès de Bruxelles (1874) (3), puis à celui de Berne
(1870) (4), furont institués les plus grands débits sur la question,
mais débats qui, en raison de leur naturn théorique, ne furent
clôturés par aucun ordre du jour permettinlde connaître l'opi-
nion de la majorité des congressistes : les jurassiens, déjà dégagés
de Proudhon, et Cé?ar de Paepe, au nom des sections belges,
proposèrent, chacun de leur côté, un système dont la fortune a
survécu à le notoriété de leurs auteurs.
Pour César de Paepe (et plus tard pour Brousse) (3), il fallait
constituer un Etat ouvrier avec les éléments fournis tout à la fois
par l'organisation bourgeoise Etal, Communes et par les orga-
nisations ouvrières a-sociatioMS ouvrières). Il prévoyait une lé-
gislation, une police, des services centiaux, modifiés profondé-
ment, sans doute, mais devant fonctionner unitairemenf. sous la
(1 J. GciLLAUME, L'Internationale, t. lit, p. 8.
(2) Comjte vendu, p. .59 et 60.
'3) V. le Compte rendu de l.i discussion du Congrès dans J. Guillaume,
L'Interaationa'e, t. ill, p. 210 et suiv.
(4 Couipte rendu du VIII'' Con-irés international, p. 53 et S. Cf. C. de
Paf.pe, Det- services publics 1874).
(5; La propriété collective et les services publics 'ISSS).
CHAIMIRE 1. DK LA DEMOCRATIE AU FÉdÉRALISiME 83 1
direclion de représenlants délégués par les groupements de mé-
lieis. En cela, le Ihéoricien belge recueillail ({uelques idées
[)rou(ihoi)iennes, mais en même temps il en rejetait l'essentiel :
ce que Proudhon avait surtout critiqué dans le pouvoir c'était son
indivision, c'est-à-dire la concentration de tous les services dans
une unité supf^rieure mêlant, sans leur fixer de limites précises,
les spécialisations et les compétences, pour le plus grand profit
du despotisme. Cette concenlralion, de Paepe la con>ervait.
Plus tard, devant le Congres jurassien de V'evey (1875)
Schwitzguebel jugeait ainsi ce ])rojet : « Dans la conception des
auteurs, le caractère autoritaire, policier, militaire, religieux,
voire politique et gouvernemental de la Commune et de l'Etat
aurait di'>i[)aru, et la Commune et l'Etat réorganisés fédérative-
ment de bas en haut ne seraient plus que les agences nécessaires
à la coordination de l'activité économique et scientifique des
peuples. Mais le mémoire bruxellois ne dit pas ce que seraient
cette Commune et cet Etat par rapporta la liberté absolue des
groupt^nienls, et il est permis, après les débals du Congrès de
Bruxelles, de supposer que cette liberté serait sacrifiée à l'ordre
social, comme elle l'est aujourd'hui (1). »
Pour éviter ce leproclie, Schwitzguebel, en 1874 (et plus tard,
lîrousse, au Congrès de 1875) proposa la spécialisation et l'auto-
noniie des fonctions, non par une vue d'ensemble, mais en par-
lant des organisations ouvrières. « La société humaine, disait-il,
se reconstituera complètement par le groupenaent libre des tra-
vailleurs d'un même métier, par la Fédération des groupes de
producteurs dans la commune et des communes dans la région. »
Les travailleurs prendront la direction des instruments de liavail
auxquels jusqu'alors ils étaient subordonnés :1e travail conti-
nuera sans décrets étrangers à ce travail lui-même et à ses agents,
juir les soins de la seule organisation professionnelle, n « La
conception d'avenir, dira James Guillaume, en 1876, au VIll" Con-
grès de l'Internalionale, est celle de la libre Fédération, des libres
associations industrielles et agricoles, sans frontières artificielles
et sans gouvernement (2). »
(i) La question des serrites publics devant rinternalional.[BTOch.s. d.).
(2) Compte rendu, p. 55.
852 LIVRE VllI. LE FÉDÉRALISME PROFlîSSlONNEL
Même précision 'au Congrès jurassien de 1880. « Pour ne pas
retomber dans les errements des administrations centralisées et
bureaucratiques, nous pensons que les intérêts généraux de la
Commune ne doivent pas être administrés par une seule et unique
administration locale, mais par ditTérentes Commissions spéciales
pour chftque branche d'activité constituées directement par les or-
ganisateurs intéressés de tel service local. Ce procédé enlèverait
aux administrations locales le caractère gouvernemental et main-
tiendrait, dans son intégrité, le principe d'autonomie, tout en or-
ganisant au mieux les intérêts locaux (1), » C'est toujours l'idée
de la sj)teiaIisation technique.
Le fédéraliste Schwilzguebel abandonnait donc, lui aussi, on
l'a vu, une partie des idées proudhonienîies ; mais il en gardait
les éléments les plus originaux. Ce fédéralisme qui fui peu de
temps après défendu par James Guillaume dans le Bulletin Ju-
rassien (2) est aujourd'hui répandu dins les milieux ouvriers dé-
pendant de la C. G. T. Fort de ce système qui abandonnait aux
intéressés le soin de s'organiser s'ils le voulaient et comme ils le
voulaient, le délégué de la Fédération jurassienne put éviter, tout
naturellement, l'écueil d'une énumération précisant quels se-
raient les services publics de l'avenir : seraient !?ervices publics
tous les services groupés en Fédération ouvrière. H échappait
ainsi à la critique qu'appelaient les vues de Proudhon et le rap-
port dri César de Paepe, tous d(Mix trop précis el insuffisamment
appuyés sur l'expérience des ouvriers groupés professionnelle-
ment.
La distinction des services en publics el en privés, Schwitzgue-
bel craignait qu'elle ne fût l'uccasion de la reconstitution d'un
Etat, d'un organe central de distribution, de classification, et par-
tant de coercition contre ceux qui violeraient l'ordre rétabli par
ses soins. L'Etat, c'est l'autorité ; « tout Etat, dil James
Guillaume, c'est un gouvernement de classe (3 ». 11 demandait
donc que l'organisation de divers services se fît librement, à la
(1) Mémoire présenté au Congres jurassien de ISSO par la Fédéra-
tion ouvrière du district de Courtelary (Genève, 1880), p. H.
(2 James Guillaume, L' Interjiationale, t. III, p. 229.
(3) Compte rendu officiel du VllI^ Congres International (1876),
p 54.
CHAPITRE I. DE LA DKMOCHATIE AU FÉDÉRALISME 853
façon d'une expérience spontanée : « ce qui est restreint s'orga-
nise d'une manière restreinte, ce qni est général, d'une manière
générale, tant dans les groupes que dans les Communes et les
Fédérations. C'est l'expérience, le développement de chaque jour
au service de la liberté et de l'activité humaine (I . »
Cette formule est admise actuellement par les syndicalistes,
mais sans le mysticisme dont quelques théoriciens l'ont obs-
curcie. Schwitzguebel parle de l'expérience des ouvriers en
termes modestes, comme il convient, puisqu'il s'agit, en fait,
d'un empirisme social au jour le jour, sans grande visée et sans
force. A quel titre donner à celte nécessité de scepticisme décou-
lant de la faiblesse et de l'ignorance, la dignité d'une sorte de
prédestination sociologique, d'une sorte de grâce psychologique
sous le nom d'intuition ouvrière ? « Plus de dogme ni de for-
mule, écrit Hubert Lagardelle ; plus de discussions vaines sur la
société future; plus de plans... d'organisation sociale; mais un
sens de la lutte qui s'avive par la pratique, une philosophie de
l'action qni donne la première place à l'intuition, et qui proclame
que le plus simple ouvrier engagé dans le combat en sait davan-
tage que les plus abscons doctrinaires de toutes les écoles (2). »
Rien de plus sage que le rejet du vieux formulaire révolution-
naire ; mais, vraiment, peut-on croire encore avec Rousseau que
« le peuple ne peut errer » ou avec l'Eglise catholique, que le
royaume des cieux est plus accessible à l'ignorant qu'au savant :
les constatation de la psychologie comparée et celles plus visibles
aux yeux de tous du sujffrage universel et du jury ont montré ce
que valait ce mysticisme renouvelé de la théologie et du vieux
jacobinisme engendré par le contrat social, engendré lui-même
à l'image de la monarchie, fille aînée de l'Eglise. Proudhon s'était
contenté de dire (3), avec plus de prudence : (( Celui qui a son
idée dans le creux de sa main est souvent un homme de plus
d'intelligence, en tout cas plus complet, que celui qui la porte
Il La question des services publics devant l'Internalionale, p. 10. Cf.
P. Brousse, Compte rendit du VIIl^ Congrès de V Internationale, p. 61.
(2) Dans V avant-propos de Syndicalisme et socialistne Bibl. du Mou-
vement socialiste, 1908 , p. 8. — Contra : M Pierrot, Sur la méthode
(Temps Nouveaux, n» du 2 novembre 1907).
;3) Les majorais littéraires (1862 ; éd. Lacroix, 1868j, p. 14.
Soi LIVRE VIll. — LE FKDRRALISME PROFESSIONNEL
dans sa télé, incajjable de l'exprimer autrement que par une for-
mule. »
Sous la Commune de 71 quelques-unes de ces idées fédéralistes
reçurent un commencement d'exécution (1). Venues de Proudhon
et de rinternationale, mêlées aux souvenirs de la Révolution et
des conspirations républicaines, ces idées revinrent ensuite à Cé-
sar de Paepe et aux divers théoriciens des Congrès postérieurs
à 71 sous la l'orme d'exemples dont l'image reste visible aux yeux
des socialisles et svndicalistes contemporains.
La Commune, assemblée élue au suffrage universel, fut divisée
(29 mars 71) en dix Commissions gouvernementale? — execu-
tive, des finances, militaire, de la justice, de la sûreté générale,
des subsistances, du travail, de l'industrie et de l'échange, des re-
lations extérieures, des services publics, enfin de l'enseignement
— réunies et coordonnées par une Commission qui fut ensuile
changée en Comité de salut public : leurs comptes devaient être
vérifiés par une Commission supérieure de comptabilité.
A la léte de ces services, il v eut des « délégués », nom donné
aux chefs, pour marquer le caractère provisoire de leur mission
toujours révocable.
D'autre part, il y eut un Comité central (2) composé des com-
missaires élus de la Garde nationale (subdivisés plus tard en onze
Commissions militaires spéciales) qui fonctionna tout à la fois
comme organe de contrôle et comme agent d'exécution, en se
substituant inconstitutionnellemeni, de plus en plus, à la Com-
mune elle-même, sorte de Convention qu'il finit par absor-
ber.
On a vu que les Internationaux, pariiciilièrement César de
Faepe, après 71, pensaient à donner aux services piiblics la forme
d'une collaboration entre les organisations ouvrières et l'adminis-
tration. Deux délégués, membres de l'inlernalionale. Vaillant, à la
Commission de l'Enseignement, et le Hongrois Frankel, à la Com-
mission du travail, Jourde, enfin, délégué aux Finances, mais ce-
(1) IvAur, Marx, La Commune de Paris (éd., Jacques, 1901), p. 39 et s.
(2) Il siégeait Place de la Corderie dans les locaux de la section pari-
sienne de V Internationale et de la Chambre fédérale des Syndicats pari-
siens
CHAPITRE 1. DE LA DEMOCRATIE AU FEDERALISME 8o3
lui-ci dans une moindre mesure, essayèrent dinsliluer une
administration ainsi décentralisée : on a pu dire une administra-
tion d'un genre syndicaliste (1). Fr;inkel eut même voulu systé-
matiser le principe en établissant un lien administratif régulier et
permanent entre l'Internationale, groupement fédéraliste des pro-
ducteurs, et la Commune, en fait assimilable à un pouvoir
central (2).
Etait-ce possible ?
L'Internationale, quiavait recueilli l'enseignement de Fourier,
était municipaliste (3) : dans son Manifeste du 23 mars (pu-
blié à YOfficiel du 27) elle disait aux travailleurs : « L'indépen-
dante de la Comcnune est le gage d'tiri contrat dont les clauses
librement déballues feront cess;^r l'antagonisme des classes et as-
sureront l'égalité sociale» ; et elle demandait « l'organisation, au
point de vue municipal, des services de police, de force armée,
d'bvgiène, de slalistique, etc. » : au peuple à s'organiser lui-
même dans SOS Communes. Les groupements de métiers leur
étaient subordonnés ; mais n'était pas fait le départ entre les
droits du cilovea et les fonctions du producteur. Ces droits et
ces fonctions, Friinkel e^saya en vain de les concilier : l'Interna-
tionale ne lui fournit pas le point d'appni professionnel dont il
avait besoin. Ceux dont il demandait la collaboration profession-
nelle n'étaient pas suffisamment organisés au point de vue cor-
poratif pour la lui fournir. L?s diverses initiatives décentralisa-
trices de la Commune restèrent donc théoriques, néanmoins fort
intéressantes à rappeler comme éléments 'premiers du syndica-
lisme postérieur.
Par un décret du 16 avril, Frankel invita les Chambres syndi-
cales ouvrières à constituer une commission aux fins d'enquête
sur la situation industrielle et de rechercher les moyens de réor-
ganiser la production en utilisant, suivant la méthode proud-
honienne, les Coopératives ouvrières (4). Les Chambres syndicales
1 G BouRGiN, Histoire delà Commune, p. 110.
(2) V. Les séances officielles de V Internationale à Paris, pendant le
Siège et pendant la Commune (1872), p. 158 et 174.
(3, Sur la tradition fouriériste dans l'Internationale, V. Kroi'Otkinb,
L'Anarchie (Temps Noui-eaitx, n» du 25 février 1911).
(4) Journal Officiel de la Commune, n" du 17 avril 1871.
856 LIVRE VUl. LE FÉDKRALISME PROFESSIONNEL
obtinrent un Içcal dans les bureaux ^u ministère des travaux
publics : la victoire des Versaillais arrêta leurs travaux. C'était
bien la collaboration entre l'Etat et les producteurs. D'autre part,
dans les ateliers du matériel d'artillerie, il y eut un essai d'organi-
salion communiste : conforméiuenl à une décision du 21 mai (1),
les ouvriers nommaient à l'élection le personnel de direction et
de surveillance.
Par décision du 18 avril, Vaillant invita les docteurs libres,
offi'jiers de santé, [ rofesseurs libres et étudiants à se concerter
pour réorganiser, sur un plan arrêté en commun, les cours de la
Faculté de médecine (2). Par un arrêté du 3 mai (.3), il nomma
un administrateur du Muséum qui devait réorganiser ce s'îrvice
avec la collaboration du directeur et des professeurs ; par autre
arrêté (4), il fit de la Fédération des artistes (dont le président
« nommé en asseinblée générale » élait Gustave Courbet, étaient
membres le sculpteur Dalou, le caricaturiste Gill) un organe
administratif; par une note insérée au Journal officiel du
17 mai il ûl connaître qu'il réorganiserait le Conservatoire de
musique aprèsentente avec les j)roresseurs ; en tin il provoqua des
réunions entre instiluleurs et parents en vue d'étudier en com-
mun les mélbodes et les programmes d'ens.'ignemenl pri-
maire (.0).
C'est à peine si ces tentatives intéressantes reçurent un vague
commencement d'exécution ; n'exagérons donc pas leur impor-
tance. Quoique ordonnées par des textes juridiques, on doit les
considérer moins conime des faits ou des règles de droit, insis-
tons de nouveau sur ce point, que comme des démonstrations
doctrinales relevant avant tout de l'bistoire des idées fédéralistes.
Délégué par la section française secrète de l'Internationale,
Hallivel reprit au deuxième Congrès ouvrier tenu à Lyon, en
1878, la critique des Internationaux, renouvelée par tons ce
efforts de fait ou de théorie, critique anti-étatique sans écho dans
cette assemblée modérce : « Ne savons-nous pas que ce qui main-
(1) Journal Officiel de la Commune, n" du 21 mai.
(2l Journal Officiel de la Commune, n° du 18 avril.
(3 Journal Officiel de la Commune, n» du 4 mai.
(4) Journal Officiel de la Commune, n" du 13 avril. Cf. n» du 22 mai.
(5) Journal Officiel de la Commune, n°^ des 6 et 14 avril.
CHAPITRE I. DE LA DKMOCHATIE AU FEDERALISME 8oT
lient (!') injustice économique, c'est l'organisatioD politique cen-
tralisée, autrement dit l'Etat, et ne devons-nous pas être anti-
autoritaires et anii-étalistes ? Les deux principes principaux qu'il
faut donc propager — sont le principe de la propriété collective
et celui de la négation de l'Etat (1). » Dernier elTort de l'Interna-
tionale, à la veille de la réorganisation syndicaliste qui aboutira
moins de vingt ans plus tard à la C. G. T.
A celle doctrine et à ces essais fédéralistes s'opposent, non sans
avoir quelques points de contact, la théorie socialiste des services
publics telle que ses principaux théoriciens, Jules Guesde et ses
arnis,ront formulée: les services publics doivent être des services
d'Etal qui seront organisés par le prolétariat non pas progressi-
vement dans les communes et les Fédérations de métier, mais
après la Révolution, c'est-à-dire après l'expropriation politique
du Gouvernement et do la bourgeoisie.
Comment s'opérera celte révolution ?
« Elle jaillira, ont répondu GuesdeetLafargue, des complications
politiques inlernaiionalesel des perturbations fatales qu'élaborent
le développement industriel de l'Europe et la concurrence agri-
cole de l'Amérique et de l'Australie. »
Une part révolutionnaire était laissée aux Syndicats dans la
préparalioii des formes futures; mais une part subordonnée à
l'action politique. Le Congrès de Roanne (qui en 1882 constitua
le l'arti ouvrier) déclara, en elTet, que les Chambres syndicales,
« embryons de l'organisation de métiers », élaboreront les orga-
nismes administratifs de la Société communislede l'avenir, « fa-
ciliteront la transformation des diverses industries privées d'au-
jourd'hui en autant de services publics » (2).
Pas de fédéralisme. Dans sa seconde Egalité (1881 , Guesde
critiquait déjà le fédéralisme, « celle dernière forme du bonrgeoi-
sisiiie..., ces idées ennemies qui, sous leur ancien nom de fédé-
ralisme, ï^ous leurs noms nouveaux de communalisme et d'auto-
1) Compte rendu du Congrès, p. 337.
;2) J. DoRMOY, Rapports et résolutions des Congrès ouvriers de 1876 à
1883, p, 32 et s.
8o}{ L1VRI-: vm. — i,e fkoi':r.\lisme professionnel
nomie, hanlent encore un certain nombre de cerveaux ou-
vriers » 1 1).
Le l'arti des travailleurs socialisles de France fut organisé par
le Congrès de Marseille (1879) sur le type fédératif, mais l'élé-
ment fondamental de la Fédération fut la région (il y en eut six)
et non pas la profession. Dans les statuts (revisés au Congrès de
Reims, 1881, et de Saint-F.lienne, 1882) était réservée l'auto-
nomie de chaque Fédération « pour ses affaires privées et les
moyens d'action locale » art. T) ; et l'arlicle 6 ajoutait que le co-
mité national ne pouvait « entraver, sous aucune forme, les rap-
ports des Fédérations et des groupes entre eux ». Elus pour
deux ans, l<'S membres du Comité n'étaient pas rééligibles.
Dans les cadres de ce régime fédéraliste établi dansi la tradition de
riulernatio[ia!e, les éléments dits a autoiitaires » renouvelèrent
les querelles qu'elles avaient connues : l'unité fut rompue. Une
autre organisation, rivale de la Fédération, s'éleva sur des prin-
cipes centralistes : ce fut le Parti ouvrier fran(,'ciis.
Entre la nouvelle et l'ancienne organisation les dilférences
d'ordre cou^titulionnel étaient importantes.
Aux termes de l'article 4 des statuts de la Fédération fondée
en 1879, le comité natioudl était formé ^ à raison de cinq délé-
gués choisis et toujours révocables par chaque région fédérale ou-
vrière, tandis que dans le Parti ouvrier (guesdiste) issu du
Congrès de Roanne (1882 le comité national, qui comptait égale-
ment cinq membres, au lieu d'être élu par chaque Fédération ré-
gionale, l'était par les groupes constitués dans la ville où se tenait
le Congrès 2) ; d'autre part, chacune de ces Fédérations neliait
pas fédérativement les groupes qui la constituaient, car chacun
d'eux correspondait directement avec l'organisme central (3).
Dans le système de 1879, la Fédéralion était la base de l'orga-
(l'i Cité par Léon Blum, Les Congrès ovvriefs et socialistes français.
t. I, p. 72.
(2) Ces statuts furent en partie modifiés parla suite: il fut décidé que le
« Conseil national serait élu par le Congrès annuel et placé sous le con-
trôle des groupes existant dans la ville où il siège » (V. Huitième Con-
gres national du Parti ouvrier, Lille, 1890, p. 25).
(3, A son deuxième Congrès (Montluçon, 1887) la Fédération des Syndi-
cats (créée au Congrès de Lyon, 1886| emprunta cette règle au Parti ou-
vrier.
CHAPITRE 1. DE LA DEMOCRATIE AU FÉDÉRALISME }]o9
nisalio?! ; dans le système de 1882, le groupe local, d'où
l'éparpillernent qui avait pour premier effet de donner toute la
direction du Parti au comité national, facilement maître d'une
poussière de groupes ; et seconde conséquence, faute île vie
fédérale, abandon de ce comité à l'influence d'un seul homme :
à Jules Guesde.
l^e,eté par les guesdistes, le fédéralisme de l'Internationale fut
recueilli, mais sans recevoir de développement, par les hroussistes
et iesallemanisles (t), ceux-là plus municipalistes, eeux-ci plus
syndicalistes : ainsi le Congrès tenu par les allemanistes en 1894,
à Dijon, confia l'organisation de la production et de l'échange
aux groupements corporatifs renfermant l'ensemble des activités
sociales (2). Le V^ Congrès allemaniste (Paris, 1896) invitales
Syndicats et les Coopératives « à réunir, dès maintenant, tous les
éléments d'étude, en prévision d'éventualités : les statistiques du
nombre des ouvriers de leur corporation, les besoins de leur ré-
gion et les moyens d(î production, enfin tout ce qui peut préparer
scientifiquement une organisation sociale dans laquelle chaque
individu, apportant sa part d'initiative et d'activité, trouvera sa
part d'existence et de bonheur » (3).
Des allemanistes et broussistes, la pensée fédéraliste pénétra,
avec la collaboration de quelques mutuellistes proudhoniens, dans
les Bourses du travail (1892), puis dans la G. G. T. (1895).
An V« Congrès des Bourses (1896) Claude Gignoux et V^ictorien
Brugnier, de Nîmes, présentèrent un rapport d'inspiration fédé-
raliste sur l'avenir des Bourses ^4 .
\ la manière des jurassiens, ils prévoyaient que la Société fu-
ture aurait une organisation professionnelle : « chaque métier
est organisé en Syndical ; chaque Syndicat nomme un conseil
;l) Le Parti des travailleurs socialistes de France, fondé au Congrès ou-
vrier de Marseille, en 1879, se divisa, en 1882, en deux fractions (la Féd.
des trav. soc , dite possibiliste, et le Parti ouvrier français, dit guesdistej ;
•en 1890, la fraction possibiliste perdit certains éléments qui formèrent le
Parti socialiste ouvrier révolutionnaire, dit allemaniste. Les possibilistes
prirent le nom de broussistes.
|2) J. Allemank, Le socialisme de France (1900), p. 45.
(3) Compte rendu, p. 149.
(4) Compte rendu, p 104 et s. Cf. Pelloutieu, Histoire des Bourses du
Travail, p. 160 et s.
860 LIVRE Vlll. LE FÉDÉRALISME PROFESSIONNEL
que nous pourrions appeler conseil professionnel du travail ; les
Syndicats sont à leur lour fédérés par métiers, nationalement et
internalionalement )>. Fuis, « les Bourses étant fédérées nationa-
lement et internationalement, de la centralisation de leurs docu-
ments résulterait la statistique exacte du travail dans tous les
pays civilisés et corporativement organisés, c'est-à-dire de leur
puissance de production et de leur faculté de consommation »
Plus lard, les Bourses, à l'aide des statistiques qu'elles auraient
dressées, feraient le tableau des besoins de leur région : pour les
établir, elles se mettraient en rapport avec les Syndicats, agents]
de la mise en mouvement de la main-d'œuvre ; les produits en
suite seraient distribués par leurs soins.
Quant aux échanges interrégionaux et internationaux, ils se fe
raient à l'aide des Fédérations nationales et internationales des
Bourses.
« Non moins prudente que hardie » (1), comme récrivit plusfi
tard Pelloutier, « la Bourse du travail de Nîmes concluait en cesi
termes : « Cet a[!erçu trop sommaire ne fait que donner aux habi-i
tués du mouvement corporatif une idée du rôle qui incombe et|
incombera aux Bourses... Rien ne servirait de hâter les décisions ;
la poursuite avec niéthode du développement de nos institutions
est suffisante pour arriver au but et éviter bien des déceptions et
des retours en arrière... C'est à nous qui héritons de la pensée et
de la science de tous ceux qui nous ont précédés, qu'il appartient
de faire que tant de richesses et de bien-être dus à leur génie
n'riboutissent pas à engendrer la misère et l'injustice, mais l'har-
monie des intérêts par l'égalité des droits et la solidarité entrfi)
tous les êtres humains ». . î
Dans un autre rapport présenté à ce même Congrès, la Bourse!
d'Alger assimila chaque Bi)urse du travailà une « Préfecture des
travailleurs ».
Le rapport de Pelloutier, secrétaire de la Fédération défi
Bourses, n'apporta pas d'éléments nouveaux. Pour lui, « la vie
sociale se réduit à l'organisation de la production », et les asso
dations ouvrières actuelles ne sont que les embryons de « l'asso-j
dation volontaire et libre des producteurs w.
(1) Pelloutier, Op. cil , p. 163.
CHAPITRE 1. DK LA DÉMOCRATIIÎ AU FEDERALISME 851
Quel sera le rôle de ces associalions ?
De même que les jurassiens, Pelloulier, lui aussi,rejelail(l ; lin-
division gouvernemeulale ; et, pour bien marquer celte pensée, il
l'exprimait dan s la forme même que lui avait donnée Proudhon dans
son livre : Du pri?2Cipe fédératif : la supériorité des sociétés ou-
vrières, Syndicats ou Coopératives, est dans le fait qu' « elles sépa-
rent dans le pouvoir tout ce qui peut êlre séparé, définissent tout ce
rjui peut être défini, distribuent entre organes ou fonctionnaires
différents tout ce qui a été séparé ou défini, ne laissent rien dans
l'indivision, entourent leur administration de toutes les condi-
tions de publicité et de contrôle >>. Et il voyait, par delà ces
groupes, '< l'association libre des producteurs » annoncée parBa-
kounine, par James Guillaume et par Schwitzguebel ;2).
Au Congrès corporatif de Montpellier (ty02), Bourchel, secré-
taire de la Fédération du Cuivre, disait qu'au lendemain de la
grève générale, la Bourse serait le « centre de l'activité
humaine ». magasin général descommunes, Boursedu commerce,
administration communale : c'est encore la tradition juras-
sienne (3). Le Congrès corporatif d'Amiens (190t) déclarera «con-
sidérer le Syndicat, aujourd'hui groupement de résistance » con)me
devant être « dans l'avenir le groupe de production et de ré|)arti-
tion, base de la réorganisation sociale (4) ». Merrheim, secrétaire
de l'Union des métaux, a dit dans le même sens que ï le droit
nouveau... ne peut sortir que des luttes ouvrières sur le terrain
économique » (5).
E. Pougel, qui fut secrétaire delà Voix du Peuple, a écrit que
les « Syndicats ont pour besogne de préparer l'avenir. Le groupe
prcductetir devra être la cellule de la société nouvelle » (6).
D'après lui, les groupes corporatifs élimineront les organismes
gouvernementaux, c la superfélation gouvernementale » ; aux
« grandes Fédérations corporatives incombera le soin de régula-
(1) F. Pelloutier, Histoire des Bourses, p. 163.
(2j F. Pelloutier, Histoire des Bourses, p. 165.
■ (3) Compte rendu du Congrès, p. 223 et s.
(4) Compte rendu du Congrès, p. 171 et s.
(5) Compte rendu du Congrès, p. 129.
(6) E. PocGET, Le Syndicat (s. d.) p. 19 et s. Cf. E. Pocget et Pataud :
Comment nous ferons là Révolution ,1909).
862 LIVRI2 VIII. LE FÉDÊRALISMK PROFESSIONNEL
riser la production et de satisfaire aux demandes de la consom-
mation » ; les Bourses du travail, dans chaque localité, se substi-
tueront aux conseils municipaux. Puis celte formule à la Sievès :
à un momeni, « le travail sera tout » (1).
Ouvrage de patience, dit Pouget. « Nous n'attendons pas les
améliorations du bon plaisir d'une puissance étrangère — Dieu
ou Etat — mais seulement de la puissance des organisations syn-
dicales, qui est la totalisation multipliée des individus qui la
constituent » (2). A ses yeux, la Révolution ne sera pas un cata-
clysme subit, mais « l'œuvre de tous les instants, d'aujourd'hui
comme de demain... une action continuelle, une bataille de tous
les jours sans trêve ni répit, contre les forces d oppression et
d exploitation » (3). Voilà comment tous les Syndicats ont, sui-
vant l'expression d'un antre niililant, (f in rôle préparalif de laRé-
volution » (4). Action légale, action pacifique, action violente des
Syndicats, suivant les cas, devant aboutir à un choc qui, on peut
le prévoir, « nese produira pas sans conflagralion révolutionnaire».
El) résumé, ie syndicalisme ne veut voir dans l'individu qu'un
producteur, un professionnel ; il néglige en lui le citoyen, à la
grande ilifîérence des théories démocratiques. C est à une révolu-
tion dans l'organisation de la production qu'il tend par des
moyens purement professionnels, à la grande dilTérence des
théories socialistes. L'organisation des services publics ne serait
que le développement dans un esprit fédéraliste des groupe-
ments ouvriers, tels que les nécessités économiques les auront
produits. H rejette l'Etat, lui déniant, à la suite de Proudhon,
(i) E. Pouget dans la Voix du Peuple, 1903, n° 147.
(2) Cf. Adrif.s Boldet, Le syndicalisme contre VEtat Bataille syn-
dicaliste, n° du 8 juillet 19li.
(3^ E. PoïïGET, Le Parti du travail (s. d.\ p. 13 et s. Cf. dans le même
sens : G. Yvetot, dans un rapport présenté au Xe Congrès de la Fédération
des Bourses, Alger, 1902 Compte rendu, p. 147) ; V. Griffcelues, Exemple
à suivre (Hu^nanité, n° du 29 octobre 1907) ; P. Monatte, dans la Vie ou-
vrière, n° du 20 juillet 1910, p. 125 et s. ; E. Mascipé, dans l'Ecole éman-
cipée, n° du 19 novembre 1910 ; Nicolet, dans un discours au IVe Congrès
de la Fédération du Bâtiment, Paris 1912 (Humanité, n° du 10 avril 1912,
A rapprocher : J, Jaurès, De proche en proche [Humanité, n° du 3 juin
1905).
(4) Voix du Peuple, 1903, n° 148.
CHAPITRE I. DE LA DEMOCRATIE AU FKDKRALISME 8')3
toute « compétence » révolutionnaire (1). A l'Etat unitaire, il
prévoit, tout au moins il espère, que se sui)stitueronl les Fédé-
rations de métiers.
Il y a toutefois un point de contact entre le syndicalisme anti-
démocratique el le socialisme démocratique : Guesde aussi bien
que Marx et Engels, d'une part, le blanquiste Vaillant, d'autre
part, enseignent qiie le socialisme tend à la suppression de l'Etat.
Le fédéralisme est donc immanent au socialisme déiuocratique
lui-même. «Cequ''on a[)pelle aujourd'hui Etat, a écrit Gu'sde.dis-
p;iraîtra avec l'exploitation capitaliste dont il n'est que lasanction
légale, admiiiistrativp. judiciaire, policière et militaire — la so-
ciété produisant elle-même et satisfaisant directement à tous les
besoins de ses membres, n'ayant jamais cessé d'être pjur nous le
dernier terme de la révolution à accomplir, en même temps que
la condilior. de toute émanci[)atiun humaine f2 . »
iMarx écrivait, en 1847, dans son Anli-Proudlion : » la clisse
laborieuse substituera, dans le cours de son di'velo;)pi'ment, à
l'ancienne société civile, une association qui excluera les classes
el leur antagonisme, et il n'yaur.» plus de pouvoir [xjliiique pro-
prement dit, puisque le pouvoir poiitijue est précisément le
résumé officiel de l'antagonisme dans la société civile (3) ». En
une autre circonstance : « les fonctions gouvernemenlales se
transformeront en desimpies fonctions administratives » 4) .
Il a encore écrit : « L'organisation du travail ne doit pas partir
du pouvoir; elle doit être spontanée». Au reste, on ne sau-
rait oublier que Marx, autant que Bakounine, admira le mouve-
ment cornmunaliste de 7 I .
Ceux qui posent ainsi la Révolution sur le terrain sviidical
(grèves-généralistes et utopistes syndicalistes) resppclptit les lois
{il Confessions d'un révolutionnaire 1850), p. 53.
(2) GcESDE, Services publics et socialisme (4^ éd.), p. 5. Cf. Laf.\rgoe, Le
communisme et révolution économique 1892), p 2o ; interview de Jean
Jaurès, reproduction dans VHumanité, n° du 15 août 1906 ; James
GciLLAUMB, Edouard Vaillant et Franc Me/vinc/ [Vie ouvrii're, 1911, n° 34,
p. 231).
(3) Misère de la philosophie (éd. Giard et Brière. 1896), p. 243
(4) Circulaire du Conseil général de l'Internationale citée par James
GciLL.vuME, L' Internationale, [. II 1907, p. 298, Cf. H. Lagai!Dei.le, Bukou-
nine [Mouvement socialiste, ii° mars-avril, 1913).
8Gi LIVUE VIU. LK FÉdÉRALISMIî PROFESSIONNEL
de la continuité lustorii|iie. Bien loin de croire à une brusque
rupture et à une calastroi)he inopinée, les syndicalistes ratta-
chent la société future à l'organisation fédérale ouvrière dé-
veloppée dans les cadres de la société capitaliste centralisée. Les
droits futurs seraient déjà dans les règles syndicales ; de même
que les socialistes légalilaires croient que ces droits sont déjà
dans les règles légales : l'ancienne thèse « catastrophique »,
sans èlre rejelée est subordonnée, à une thèse évolutioniste, con-
formément aux enseignements de la science.
A une société autoritairement organisée correspondait, par né-
cessité, sans doute, la tactique autoritaire des anciens révolulion-
naires:il faut conqu'rir le pouvoir pour imposer le communisme.
Devant un pouvoir omnipotent qui paraissait être l'initiateur in-
dispensable^ le surveillant de toutes les actions, le gardien de tous
les biens, corimient les premiers socialistes n'aiiraienl-ils pas
cru qu'en 1h conquérant ils détruiraient facilement l'origine de
tous les maux sociaux ? Leur révolulioonarisme était en fonction
de la monarchie.
Avec le régime démocratique, où l'autorité est diluée, affaiblie,
la notion de révolution s'est transformée par contre-coup et
adaptée : elle a perdu quelque chose de son caractère dictato-
rial. Il n'est plus question que de libres Fédérations et de con-
trats synallagmaliques et commulatifs. « Au lieu de pourchasser
le pouvoir, écrivait Proudhon, priez-le seulement de ne j)lus se
mêler de rien ; et apprenez au peuple à faire lui-même, sans le
secours du pouvoir, de la richesse et de l'ordre (1) ».
(1) Confessions d'un révolulioyinaive ,1850), p. 220. — Cf. Cti. Asdler,
La civilisation socialiste (1912 .
LIVRE IX
LE FÉDÉRALISME PROFESSIONNEL
CHAPITRE PREMIER
La tradition et la révolution dans le fédéralisme professionnel.
Au début de leur propagande ouvrière et socialiste, Guesde et
ses amis, aussi bien que leurs adversaires, ne voyaient pas tout
ce que le nouveau parti recelait en lui de tradition bourgeoise.
Ce parti se proclamait révolutionnaire. Révolutionnaire : ce
mol tirait à lui toute l'attention ;de la propagande, on ne retenait
que les cris de guerre contre la sociétécapitalisie ; de la doctrine*
que les prophéties collectivistes et communistes défendues ou
discutées comme si elles devaient instaurer prochainement un
régime entièrement nouveau. Aujourd'hui, nous voyons si bien
tout ce que ces nouveautés contenaient de passé que des polé-
mistes ont pu dire avec raison que Guesde ne faisait qu'assortir,
en V mêlant ses lectures et ses souvenirs de l'Internationale, les
notions bourgeoises aux intérêts de la classe ouvrière ; de même
que Marx et Engels avaient repris, presque en le plagiant, en 1847,
le Manifeste démocratique de Victor Considérant publié quelques
semaines auparavant ; et nous ajouterons : de même que les légis-
lateurs des assemblées révolutionnaires transposaient le roi dans
la loi, nouvel absolu ; de même que le rationaliste Kant a trans-
posé, sans le savoir, la mystique chrétienne dans son impératif
catégorique.
Toute action, si originale soit-elle, reproduit en partie les
Maxime Leroy 55
8(1') LIVRE IX. — LE FÉDÉRALISME PROFESSIONNKL
formes el les principes qu'elle prétend combattre. Jusqu'ici, il n'y
a pas d'exemple que des factions, des philosophies, des religions
aient échappé à la tradition au centre de laquelle ses théoriciens
ou ses partisans ont vécu, grandi, accompli tous les actes de leur
vie civile el intellectuelle. Et plus nous nous éloignons du moment
oïl ces partis, ces philosophies, ces religions se sont constitués,
mieux nous voyonsces mille maitn;s ou faits invisibles aux con-
temporains, dont le Christ, Kant ou Marx ont été les prisonniers
involontaires et inconscients. Au commencement du mouvement,
on ne voit guère que l'originalité; chaque penseur se considère
volontiers comme un « unique » ; plus tard, on signale la répéti-
tion des formes et des règles anciennes, accommodées, transformées
évidemment, mais toujours reconnaissables et bien vivantes (1 j.
Anssien suivant l'hi^loired'une doctrineou d'un parti, observera-
t-on facilement ces deux po ilions : l'une d'enthousiasme, au début,
l'autrp de dénigrement pour le « déjà vti », à la fin ; et ceux qui
dénigrent le « déjà vu » chez leurs prédécesseurs immédiats ne
manquent pa>, à leur four, de croire h leur originalité person-
nelle.
Les mouvements sociaux d'une époque sont toujours beaucoup
plus unitaires que ne le croient les hommes engagés dans l'action.
Et c'est parce que l'on néglige d'observer la longue et lourde tra-
dition qui précède les changements politiques que l'on croit à
l'explosion soudaine des faits, h l'originalité des institutions el
des doctrines, aux coupures nettes entre les temps, en un mol
à la révolution. Au sens strict, la révolution est un charigemenl
brusque et violent dans la politique et legouvernement d'un Etat,
une catastrophe inopinée, la « destruction totale » du passé.
Or la brusquerie des phénomènes politiques n'est qu'une appa-
rence des choses : pendant la tourmente, toul paraît emporté ; le
lendemain, ce n'est que déception pour les révolutionnaires, parce
que les changements ontété petits. L'homme reste semblable à hii-
mè(ne, jusque dans les moments où l'enthousiasme le transfigure.
(1) C'est ce qui est arrivé à Proudhou. « Au fur et à mesure, écrit
C. Bougie, que Proudhon précisa sa pensée, il apparaît qu'elle est beau-
coup plus près, par exemple, de celle des économistes réformateurs qu'on
ne le croyait d'abord. » [La sociologie de Proudhon (1311', p. 40,.
CHAPITRE I. — LA TRADITION ET LA RÉVOLUTION Uli7
Une proclamation éloquente, des institutions hâtives ne peuveni
le réformer : ces proclamations, de même que ces institutions trop
nouvelles, restent sur le papier, simples gestes sans lendemain,
ainsi (]u'il en fut de 1789 à 1800 et en 18i8 pour tant de lois et
de décrets.
Par la voix de ses doctrinaires, le syndicalisme révolutionnaire
s'affirme aujourd'hui en une philosophie et en une organisation
entièrement neuves qui n'auraient rien de commun avec le socia-
lisme parlementaire issu du mouvement guesdiste ; il prétend
n'avoir rien conservé, rien à conserver des institutions, des idées,
des tactiques du guesdisme, toutes qualifiées d' a effort para-
doxal «,d'« essai insensé »(1), sansse rendre comple de l'obliga-
tion, univer?ellemenl inéluctable, où Guesde et ses camarades
furent de penser et d'agir avec les éléments, tant ouvriers que
bourgeois, qui constituaient le milieu dans lequel ils vécurent.
Or, le tableau du syndicalisme aulonorne présenté par les théori-
ciens (2) ne correspond que partiellement à la réalité : il est rem-
pli de survivances ; à tel point qu'un militant a fait remarquer que
« les organisations ouvrières ne sont pas exemptes d'un certain
I esprit de rout«ie(3) ». Ce n'est donc que les yeux prophétiquement
tournés vers les stades futurs de l'évolution que l'on peut dire
pleinement original le mouvement ouvrier et le comparer à une
« armée de libres travailleurs ». Libres : on va voir comment.
« Les travailleurs, a écrit Emile Pouiret, élève sur ce point
de Blondeau, militant des débuis de la reuaissance syndicale (4),
n'attendent pas pour manifester leur volonté l'assentiment de la
totalité fie la corporation : ils pensent et agissent en son nom,
tout comme si leur bloc était réellement composé de cette tota-
lité. Par extension logique, ils sont amenés à penser et à agir
covinie s ils étaient la totalité de la classe ouvrière, le peuple en-
tier (5). » A celle citation on voit quelle part de fiction démocra-
tique est incluse dans le syndicalisme, fiction analogue à celle de
t) Ed. Berth, Les nouveaux aspects du socialisme (1900), p. 15.
(2) Ed.BuRTH, op. cit , p. 29 et s
(3 Louis GRixDiDiER, La carte confédérale iVoix du Peuple, 1910,
no 507).
(4 V. Compte rendu du Congrrs ouvrier de Lyon 1886;, p. 46
5) E. PooGET, Les ba^es du syndicalisme (2* éd.), p. 25.
868 LIVRE IX, — LE FÉDÉRALISME PROFESSIONNEL
Rousseau qui identifiai l l'opinion de la majorité avec la a volonté
générale ».
Les ouvriers commencent à s'administrer eux-mêmes, en
groupe, mais il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait plus dans la classe
ouvrière de délégués à l'image des députés, et que toute action
ait un caractère collectif. On a trop opposé la démocratie, gou-
vernement par mandataires, au syndicalisme, administration di-
recte par l'ensemble de la classe ouvrière. Tant que l'unanimité
des ouvrier» ne participera pas ù cette administration, tant (jue
le plus grand nombre des syndiqués y restera indifférent, les
fonclionnaires svndicalisles, les syndiqués conscients se superpo-
seront à la classe ouvrière un peu comme des dirigeants : attesta-
tion de l'empirisme traditionnel. Par l'apathie de la foule des in-
souciants et des inconscients persiste le gouvernement indirect ;
avec force, [)uisque le nombre de ces indifîérenls est beaucoup
plus considérable que celui des h conscients ». L' « élite cons-
ciente », c'est le gouvernement (1).
Voilà comment nous voyous, dès maintenant, se produire au
sein des organisations ouvrières le contraste entre une masse
inapte à l'initiative, incapable d'autonomie, et une poignée
d'hommes énergiques déclarés seuls aptes à la direction, à la mise
en mouvement de la collectivité. « Nous savons bien, ont écrit
Charles Albert et Jean Duchêne, qu'i l n'y a pas de société possible,
même communiste, sans certaines formes de délégation (2). »
11 V a une élite : quel est, quel sera son caractère ? Tout d'abord
on peut rejeter l'opinion de ceux qui, sans réserves ni nuances, ont
assimilé, d'une pari, les non-syndiqués et syndiqués et, d'autre
part, les fonctionnaires syndicaux élus à des gouvernants et gou-
vernés, et se sont bornés à signaler ici un simple renouvellement
de l'autorité ancienne. Mais une assimilation pure et simple contre-
dite, (m doit encore sedemander si unedifTérencia'.ion en élilecons-
cieule et masse inconscient!^, indication de l'impossibilité d'une
Ij E. PouGBT, Les bases du syndicalisme (2» éd.), p. 25. Cf. La fêle du
i»' mai. Manifeste du comité central de la Fédération du Livre
(^Typographie française, n° du le"" mai 1910).
(2) Le socialisme réoolulionyiaire et les Parlements bourgeois
(Guerre sociale, n°^ 20-30 janvier 1142).
CHAPITRE 1. LA TRADITION ET LA HÉVOLLUON Hdl)
identité entre les hommes, ne serait pas la juslificalion duiieéter-
nelle nécessité de l'autorité ? Alors se pose un plus vaste pro-
blème de méthode historique : esclaves puis serfs, enfin salariés,
devons-nous ajouter à cette liste un mot nouveau, à trouver, |)our
qualifier dans le régime futur l'inexorable asservissement de
l'homme faible à l'homme fort? a De même que les révolutions
bourgeoises du xviii*^ et du xix® siècle se sont terminées à l'avan-
tage surtout de la haute bourgeoisie, a répondu Anton Menger,
avec pessimisme, le mouvement socialiste, qui n'est, lui aussi,
qu'un déplacement de forces, sera particulièrement favorable aux
éléments les plus influents de la classe ouvrière » (1).
Si la formule des minorités a conscientes » signifiait simplement,
> ce qu'elle semble surtout affirmer, le droit de quelques-uns à
conduire le plus grand nombre, elle ne ferait que tendre à jus-
[ tifier l'établissement d'une autre aristocratie, et par là, elle tien-
drait pour nulle et non avenue toule la constitution communiste
syndicale, le principe de l'égalité des syndiqués et de l'auto-
nomie des groupes fédérés. Elle contient quelque chose de cette
signification ; son originalité n'en est pas moins certaine dans la
mesure où elle appuie cetle autre formule syndicale : il n'y a ni
majorité, ni minorité.
Que veulent, en effet, les théoriciens et praticiens ouvriers du
droit provisoire des minorités agissantes? Contraindre à la « oons-
cience»du même intérêt, à l'observation des mêmes règles, au res-
ect d'une unique discipline prolétarienne tes travailleurs inorga-
isés. a inconscients » de ce commun intérêt de classe, soit qu'ils
reçoivent un salaire inférieur au tarif syndical, soit qu'ils reçoi-
vent, pour un travail aux pièces, un salaire supérieur à ce même
tarif svndical. A une contrainte, mais à une contrainte égalitaire,
voilà à quoi tend la doctrine, qui n'est pas aristocratique dans se.s
conséquences : bien loin qu'il soit question de constituer des pri-
vilèges en faveur de ces a conscients », ces plus forts n'usent de
leur supériorité que pour égaliser les peines et les profils ; du
moins est-ce leur ambition publiquement avouée. Si la contrainte
(1) A. Mesger, L Etat socialiste (trad. franr. par Ed. Milhaud, préf. de
Andler), p. Q3.
870 LIVIÎI-: IX. Î.E FF.DKRAL1SMI-: PHOFl SSKINXUL
est violente, les Syndicats répondent que cela tient aux conditions
du milieu inégalilaire ; mais on doit ajouter que c'est aussi par
là que leur action reste traditionnelle, partant qu'elle échappe
dans une certaine mesure à l'ambition communiste. Il faut des
{< guides », disait Rousseau ; les syndicalistes le répètent après lui.
Lorsqu'il y a référendum dans les Syndicats, il est d'usage
d'ajouter au nombre le plus élevé des suffrages recueillis dans un
sens, les voix de ceux qui se sont abstenus : voilà une espèce de
représentation par voie d'autorité ; les indiiïérents sont rattachés
de force au groupe le plus nombreux et le plus fort. Et, d'autre
part, pourquoi les syndicalistes révolutionnaires sont-ils opposés
à la généralisation du référendum ? C'est précisément en consi-
dération de la classe ouvrière amorphe, sans audace, sans initia-
tive, à qui les syndiqués conscients ne veulent pas laisser la
conduite des affaires collectives : ils se substituent donc à elle et
l'entraînent, contre son avis, à sa libération, en se gardant bien
de considérer les non-syndiqués, même les syndiqués indiffé-
rents, comme des unités autonomes. Le « syndicalisme » est
ainsi très divers dans ses tendances, par suite de nécessités plus
fortes que sa philosophie égalitaire et a-gouvernementale ; il
marque une vie mouvementée et ample dont une partie, la tra-
dition, n'est rejetée sous le nom de « déviations » (comme s'il
était possible d'échapper à la tradition) que par une vue intellec-
tualiste des choses.
A coup de conférences, à coup d'appels répétés, à coup de bro-
chures et d'articles, l'armée ouvrière est arrachée à sa torpeur
par son m élite » : peut-on croire à lexaclitude des tableaux qui
nous représentent les travailleurs animés tous d'un invincible
esprit de lutte, lorsque l'on a entendu les militants au retour de
leurs tournées de propagande? Que de régions sans Syndicats,
que di^ Syndicats sans force, tnulualistes, corporatistes, que de
syndiqués moutonniers ! On peut dire qu'il n'existe pas une
classe ouvrière autonome, mais seulement qu'on la voit poindre.
Les svndiqnés sont encore hésitants à l'appel des éducateurs
sortis de leurs rangs ; ils sont cependant anxieux de l'avenir que
leurs mains préparent; et quelques œuvres déjà leur rendent té-
moignage.
CHAPITRE I. [.A TRADITION ET LA REVOLUTION B71
Ceux qui ont rudement et ironiquement dénoncé le traditiona-
lisme du socialisme guesdisle et qui, sans voir la nécessité des
{survivances, ont affirmé l'originalité du syndicalisme, n'ont pas
pu ne pas observer les parties bourgeoises de la société entrevue
des libres producteurs associés ; et c'est précisément en étudiant
par quels moyens s'elîectuerait le passage de l'une à l'autre so-
ciété qu'ils ont été amenés à prouver malgré eux la nécessité de
ces survivances. Sans doute les théoriciens prétendent-ils que
cette préparation ne laissera aucune trace du passé dans la so-
ciété communisie définitivement établie; mais que vaut une
telle affirmation ? Elle est inefficace, parce qu'elle dépasse les
données de leur observation, et qu'elle ne tient pas compte de
l'enseignement le plus certain de l'histoire.
En s'appuyant d'un temps sur l'autre, Edouard Berth a
montré que la « transformation (communiste) est déj^ préparée
par le capitalisme lui-même ; qu'il y a, à l'intérieur même du
capitalisme, une évolution qui le fait passer de sa forme surtout
■ conmierciale et usuraire à des formes de plus en plus indus-
'. trielles... (1) » 11 a fait voir que les deux classes s'enseignent mu-
' tuellement et que, de concert, elles améliorent la société indus-
trielle. Voilà des constatations qui obligent lécrivain syndicaliste
à se rendre compte plus objectivement des services rendus à la
►v civilisation par le capitalisme (là-dessus, il suit, et il le sait,
Karl Marx et Engels et en même temps à diminuer, dans une
mesure visible, l'opposition économique et technique entre la
classe ouvrière et la bourgeoisie.
Ed. Berlh écrivait au mois de mai 1907 : « Il y a deux forces
en présence, la force capitaliste et la force ouvrière; elles n'ont
pas à se préoccuper l'une de l'autre. La classe ouvrière ne se voit
nullement comme la partie d'un tout; mais elle se considère
comme étant un tout par elle-même : elle veut la ruine totale de
ses adversaires, le renversement absolu de l'ordre bourgeois et
la création dun ordre ouvrier (2) ». Quelques mois plus tard, cet
auteur accusant la continuité qui lie les deux classes a[^portait à
(1) Ed. Berth, op. cit , p. 33.
(2; Mouvement socialiste, n de mai 1907, p. 488.
872 LIVRE IX. LE FIÎDÉRALISM1<: PROFESSIONNEL
ses observations ce notable adoucissement : « le prolétariat est le
fils authentique du capitalisme, son héritier présomptif ; et, en
cette qualité, il a un intérêt majeur à ce que l'héritage qu'il est ap-
pelé à recueillir soit aussi considérable que possible. Il n'ira donc
pas compromettre la gestion de son père ; il le laissera, au con-
traire, gérer en toute liberté et selon ses principes ; et s'il exige à
sa collaboration un salaire toujours plus élevé, c'est qu'il ne veut
pas le laisser s'encroûter dans la routine... (1) ».
Ici le prolétariat s=e préoccupe de la (( gestion de son père» : il
est donc le fils de quelqu'un. S'il est le « fils authentique » du ca-
pitalisme, peut-il ne pas lui ressembler, fait par lui, faronné et
dirigé par lui depuis tant de siècles? Il s'agit bien encore de la
« création d'un ordre nouveau », mais cette création n'est plus le
résultat d'une « ruine totale », il est celui d'une collaboration. Cette
collaboration n'est, bien entendu, pas amicale ; elle est en lignes
divergentes, mais enfin il y a une collaboration, ce qui est fort
éloigné du simpliste et barbare contraste de deux classes n'ayant
rien (\p commun. Ensemble, le père et le fils travaillent à la créa-
tion de l'ordre nouveau, qui sera, quel qu'il soil, le fruit commun
de leurs deux libertés ennemies et associées tout à la fois. Peut-
on imaginer que la société productrice se développe librement
entre ces deux ennemis associés ? Elle ne vil et ne se développe
que pour eux, et par eux ; elle a donc une physionomie double.
On ne peut pas plus la supposer indépendante d'eux que n'a été
légitime l'ojiposilion (|ue Rousseau fit entre l'homme et la so-
ciélé.
Avant les sj'ndicalistes, Karl Marx et Engels ont écrit que la
révolution communiste « serait une rupture radicale avec le ré-
gime traditionnel de la propriété... avec les idées tradition-
nelles». Radicale : qu'en savaient-ils? Voilà encore une affirma-
tion qui dépasse l'observation immédiate, voire les prévisions de
ces auteurs sur l'avenir immédiat. Mais de même que leurs suc-
cesseurs syndicalistes, ils ont eux-mêmes prévu une série de
« démarches » du prolétariat, toute une évolution (( impliquant,
dans la période de début des infractions despotiques au droit
(l) Op. cit., p. 21.
CHAPITRE I. LA TRADITION ET LA RKVOLUllON 873
de pro(»riélé et aux condi lions bourgeoises de la production. Des
mesures devront être prises qui, sans doule, paraîtront insuffi-
santes et auxquelles on ne pourra pas s'en tenir, mais qui, une
fois le mouvement commencé, mèneront à des mesures nouvelles
et seront indispensables à titre de moyens pour révolutionner
tout le régime de la production (1) ».
Ces mesures transitoires répartissent sur tant d'années la révo-
lution que l'on ne peut attacher une sérieuse valeur à l'affirma-
tion d'une a rupture totale». Combion d'années, ou de siècles,
fandra-t-il pour men 'r à sa fin ce « début» ? « Le xx" siècle,
écrivait Proudhon, ouvrira l'ère des Fédération?, où l'humanité
recommencera un purgatoire de mille ans (2). » Tant de délais
sont donnés, partant possibles tant d'aléas (notamment par l'or-
ganisalion des consommateurs), tant d'occasions de bifurcation,
une telle importance est donnée à la tradition, que l'on est obligé
de penser, rien qu'avec les arguments fournis par le Manifeste,
qu'il est abusif de prétendre que la rupture puisse être totale.
La loi complicatrice de la continuité historique se vérifie ainsi
dans le syndicalisme, jusque sous la plume de ses théoriciens et
de ses précurseurs. Original, il l'est, mais il est également tra-
ditionnel ; et, ramené à ses origines, il s'étend au delà et en deçà
des bornes étroites dans lesquelles les doctrinaires veulent l'en-
fermer.
Le phénomène de la continuité historique, par lequel persiste
une partie des notions et des institutions anciennes dans tout
ordre de choses qui se proclame nouveau, n'a d'ailleurs pas pour
effet de fondre les deux classes antagonistes en une seule; ni pour
objet, directement ou indirectement, de supprimer la lutte des
classes. Ce qu'il permet ici de nier, c'est la lutte de classe posée
en absolu : il la rend à l'évolution, la montre non comme un fait,
mais comme un devenir de plus en plus précis. H n'est plus alors
question de « déviations » (3), ni de « confusions », comme si les
déviations, les confusions étaient factices. Elles sont et cela doit
ii) Le Manifeste communiste (trad. Andler), t. I, p 53.
2 Du principe fédératif (1863 , p. 109.
(3) H«ari Nivet, Qu'est-ce qu'une déviation? {Le Socialisme, n° du 17 no-
vembre 1907).
874 LlVRIi IX. LE FÉDÉRALISME PROFESSIONNEL
suffire pour nous obligera en lenir compte. Plus de critique
d'actes qui tueraient évitables, dus à la lâcheté ou à la perfidie des
uns ou à l'ignorance des autres, mais constatation d'actes divers
nous regardant avec la figure de trouble nécessité et de déplai-
sante bilaféralité qu'ont presque tous les actes humains.
On voit dans tous les pays les deux classes collaborer dans
une hostilité et une ignorance mutuelles de leur moralité, ne
pouvant pas ne pas collaborer, se séparant de plus en plus, mais
sansquel'on puisse affirmer, autrement qu'en prophètes, qu'au
jour ou il sera maître de la production, le prolétariat organisera
celle-ci sans rien garder des idées et des institutions créées par son
« père ». 11 y a ce fait : hostiles, les classes ne peuvent pas ne pas
collaborer, comme les nations d'ailleurs, auxquelles elles se com-
parent; elles n'échappent pas aux injonctions d'une certaine
communauté d'intérêts, quelle que puisse être la tension de leurs
rapports. Nous voyons donc les comités svndicalistes entrer en
relations, non pas amicales, rvidemment, mais cependant très
souvent correctes avec les patrons et les pouvoirs publics pour
trouver un terrain d'entente: les Syndicats ne se suffisent donc
pas à eux-mêmes au point de vue professionnel. 11 en est
cent exemples, sans parler du témoignage du rapport de la section
des Bourses au Congrès confédéral de Bourges (1904), dû à la
plume du secrétaire confédéral Georges Yvelot : « Chaque fois qu'il
fut sollicité par les Bourses, chaque fois qu'il crut utile une in-
tervention gouvernementale en faveur des travailleurs en conflit,
le comité désigna des délégués pour se rendre à la Chambre ou
dans les ministères. En aucune circonstance, l'attitude des dé-
légués ne futcellede solliciteurs implorant timidement un secours
ou une prise en considération, mais elle fut l'attitude de protes-
tataires venant rappeler à qui de droit les responsabilités encou-
rues à laisser faire des fonctionnaires dévoués au patronat, met-
tant à son service la justiceet l'armée » (1).
Il n'est pas question ici de reprocher aux confédérés d'user de
tous les moyens pour diminuer l'intensité des conllits provoqués
par le sur-travail et la misère ; mais de montrer simplement que
(l! Compte rendu du Congrès confédéral de Bourges, p. 30.
CHAI'lTRt; I. LA TRADITION ET LA RKVOLUTIOX 875
leur pratique ne correspond pas suffisamment aux doctrines de
classe formulées par certains théoriciens d'une façon saisissante.
Aulre inlluence du passé : les principaux théoriciens de la
classe ouvrière sont des « bourgeois ». Pelloulier, né d'une vieille
famille bourgeoise, a élé élevé par son grand-père, avocat à
Nanles(l); Emile Pougel, qui fut longtemps secrétaire do la
Voix i/7( Peu2:)le, lournAl de la C. G. T., fils d'un notaire, fut
élevé par son beau-père, employé des ponts et chaussées, ardent
républicain, et fortement infiuencé par Emile Digeon, vieux dé-
mocrate promoteur de la Commune de Narbonne ,2) ; le théori-
cien le plus éloigné de la vie ouvrière, mais aussi le plus violent et
le plus abstrait, Georges Sorel, est un ancien ingénieur des ponts
et chaussées ; les principaux rédacteurs du Moiivenient socialiste,
Hubert Lagardel le et Ernest La font, tous deux avocats au barreau de
Paris, appartiennent également à la classe bourgeoise; Ed. Berth
est employé municipal. Faut-il remonter aux grands initiateurs,
aux véritables fondateurs, à Karl Marx, à Engels, à Blanqui,
tous bourgeois, à Proudhon ? Proudhon est le seul qui soit de
souche prolétarienne ; mais le petit bouvier franc-comtois que
ne doit-il à la culture bourgeoise? Ce bachelier, ce lauréat de
l'Institut, ce pensionné d'académie, fut nourri d'économie [)oli-
tiqup, bourré d'expérience capitaliste par ses fonctions de chef
d'industrie, imprimeur à Besançon, banquier et directeur de
journaux à Paris, batelier sur le Uhône.
Que d'avocats bourgeois, que d'amis bourgeois compte la
C. G. T. I A ses appels, a souvent répondu la Ligue des Droits de
l'Homme (3), mi-bourgeoise, mi-ouvrière, espèce de grand con-
seil juridique de la démocratie, en butte à des critiques dont la
divergence marque assez nettement son effort d'impartialité entre
les deux tendances qui se partagent sa direction. Sans ces amis,
sans ces appuis que deviendraient les syndiqués? Réduits à leurs
(1 V la notice biographique de Pelloutier, par V. Dave, dans Pelloltier,
Histoire des Bourses du l'rarail.
(2) V. Emile Pouget, par Flax V. Mbbic) dans les Hommes du jour,
n° 20(1908).
(3) V. l'appel de la C. G. T. à la Ligue des Droits de l'homme à l'occa-
sion des grèves aux usines Cayez, à Neuvilly {Voix du Peup'e, 1904,
p. 192).
tî76 HVRli IX. LE FÉDKUALISME PROFESSIONNEL
seules forces,' à leur ignorance du droit, à leur méconnaissance
du milieu bourgeois, combien serait plus amère, plus doulou-
reuse leur action isolée (I). Faul-il ajouter qu'à la suite de son
€Xi)u[sion des locaux de la Bourse du Travail de Paris, la G. G. T.
trouva auprès d'un ingénieur fortuné l'aide généreuse et désinté-
ressée qui lui permit d'acheter un local indépendant (2) ?
L'erreur serait de symboliser la continuité historique par une
ligne droite unique. Si nous avons besoin d'une représentation
imagée, voyons-là sous la forme de mille lignes s'enchevêlranl,
les unes convergentes, les autres divergentes. Ainsi, en parlant de
la continuité de la société bourgeoise dans la société future (celle-ci
prévue par une sorte de postulat d'espérance) il faut évoquer un
riche réseau de ligues représentatives de très nombreuses ten-
dances. Les unes marquent le mouvement de l'histoire de la bour-
geoisie fixant sa philosophie, son économie, ses règles constitu-
tionnelles, avec l'aide de son fonds propre el des traditions
régalienneset féodales. Les autres, parties du même point et de la
même époque (à fixer si l'on veut, pour la commodité, à 1789),
d'abord confondues et vagues, révélatrices du prolétariat se
cherchant comme classe dans les compagnonnages, dans les clubs,
dans les sociétés el les insurrections communalistes ou babou-
vistes, puis progressivement divergentes du tronc commun, mais
sans jamais se détacher complètement de lui. On voit ainsi la
classe ouvrière se faire sa tradition à elle, sous l'influence de ses
maîtres, puisse particulariser, s'unifier peu à peu dans un sys-
tème à tendance homogène. Cette tradition recouvrira un jour
peut-êlre la |)lus grande partie de ses assises bourgeoises. Alors on
ne les verra plus. Mais elles n'en existeront pas moins et ce sera à
l'historien de les remettre au jour.
Parle fait que l'on reconnaît la nécessité d'un « coup de force»
pour opérer le dernier stade de la transformation sociale, on
affirme, pour ce moment, l'existence d'une in^portanle minorité
hostile, compacte et vigoureuse, partant d'une tradition : la bour-
geoisie sera forte encore h la veille de sa mort, puisqu'il faudra
l) V. un arLicle de Latapie daas l'Humanité, n° du 15 novembre
1908.
2 Le T,'mp^\ n° du 24 décembre 1908.
CHAPITRE 1. LA TRADITION ET LA RKVOLUTION 877
userconlre elle d'une violence que l'on prévoit devoirètre impor-
tante, brutale, peut-être sanglante. Or, celle défaite fera-t-elle
disparaître la bourgeoisie? A moins d'une destruction complète,
elle subsistera par ses éléments survivants : un état d'esprit an-
cien persistera donc dans les cadres de la société nouvelle qui ne
pourra être maté que par la coercition, maté dans ses manifesta-
tions extérieures seulement, car l'histoire ne fournit pas
d'exemple d'une contrainte agissant efficacement sur le for inté_
rieur. Tous ces rentiers et patrons qui auront eu le courage, ou
l'imprudence, d'afîronter une lutte désespérée contre leurs succes-
seurs, faut-il croire qu'ils cesseront de penser en rentiers et pa-
trons, qu'ils n'essaieront pas d'agir encore en rentiers et patrons?
La société nouvelle conservera ainsi en elle des éléments de pertur-
bation, des survivances qui la pénétreront plus ou moins, une
minorité qui ne pourra guère être plus vaincue que ne l'a été la
féodalité par les bourgeois de 1789 (1).
Cette minorité, d'autres que des bourgeois la composeront.
Elle comprendra aussi des ouvriers, la plèbe, les gâcheurs, les
inconscients, les paresseux. Combien seront-ils ? On peut prévoir
iju'ils seront le grand nombre, et les révolutionnaires le pré-
voient eux-mêmes, puisqu'ils remettent aux mains d'une « mi-
norité audacieuse » le sortdela révolution. Ces éléments ouvriers
inférieurs peut-on croire qu'ils seront immédiatement intégrés dès
rinslitutioii de la disci|)line nouvelle? Evidemment, ils fomente-
ront longtemps d'autres rebellions contre lesquelles la contrainte
syndicale devra s'exercer. Par eux, les assemblées générales de
métier n'auront pas d'emblée un caractère égalitaire : ce ne seront
pas Ions les producteurs qui délibéreront et décideront consciem-
ment, mais l'élite d'entre eux. Ainsi se reformerait, par une né-
cessité tenant à la production elle-même, et aux lois de la psy-
chologie humainp, une distinction politique ; il y aurait de
nouveau des gouvernants et desgouvernés dans les cadres du
fédéralisme professionnel.
(l) .faurès disait au VIII" Congrès socialiste (Limoges, 1906) qu'il faudrait
au lendemain de la grève générale triomphante, « négocier » avec les
classes moyennes, « adopter un régime, des procédés d'adaptation pour
prévenir la confusion et l'impuissance ». Compte retidu, p. 175.
878 LIVRE IX. LE FÉDÉRALISME PROb-lîSSlON'XIiL
Ce lableau des survivances achevé, ou ne peut se dissimuler la
forle cohésion des principales règles de l'action syndicale : elle
offre un «peclacle inédit d'unilé qui n'est pas sans grandeur.
Les oppositions entre réformistes (ou corporatistes) et révolu-
tionnaires ont souvent masqué cette unité profonde et originale du
mouvement syndicaliste. M.Félicien Challaye (I) a marqué les
points de rapprochements, mais sans insister peut-être suffisam-
ment sur les concordances essentielles entre les deux tendances.
Les deux belles éludes de cet observateur ont perdu quelque peu
en profondeur ce qu'elles ont gagné en large clarté ; les contrastes
lui ont permis des jeux d'ombre et de lumière trop vivement co-
lorés.
Les tendances syndicales se touchent aux points essentiels (2).
On peut en donner quelques exemples significatifs. L'un des
représentants les plus connus du réformisme, Briat, si modéré
qu'on l'a appelé le « prolétaire officiel », a fait de nettes pro-
fessions antimilitaristes : il s'est déclaré « partisan de la révolution
même violente » et de la grève générale avec « toutes ses consé-
quences )) 3) ; le comité central de la réformiste Fédération des
Irdvaiileurs du Livre, appelé a prendre part au référendum sur le
choix des quatre questions devant former l'ordre du jour du
Congrès confédéral de Marseille (1908), mit en tète de ses
propositions « l'antimilitaiisme, altitude de la classe ouvrière en
cas de guerre » (4) ; quelques jours auparavant il avait envoyé
vingt francs à des terrassiers grévistes de Draveil-Vigneux (Seine)
« avec l'expression de sa sympathie pour les malheureuses vic-
times de la fusillade des gendarmes » ('5) ; et l'importante sec-
(1) Syndicalisme révolulionnaire et syndicalisme réformiste (1909).
(2) En sens contraire : Ch. I)espla>oues, dans les Temps Nouveaux,
n° du 31 octobre 1908.
(3 Compte rendu du Congrès de la Fédération de la métallurgie, 1903,
p. 239. Ci. Compte rendu du Congrès corporatif de Toulouse (1897),
p. 113. Il est intéressant de rappeler ici que Briat est entré au Conseil supé-
rieur du travail, en 1899, par décision du ministre du Commerce Millerand).
11 n'y fut élu qu'en 1902.
4; Typogra/Jiie française, n° du 1'^'' juillet 190S.
(5) T!/po(/raphie française (ter juillet 1908 . A son Congrès de 1910, la
Fédération des travailleurs du Livre, à la suite d'une longue discussion
vota un ordre du jour de neutralité entre les deux tendances : « La Fédé
CHAPITRE l. LA TRADITION ET LA REVOLUTION 5379
lion parisienne de !a Fédération décida d'organiser un référendum
pour prendre part à une grève générale protestataire au cas où
de semblables événements se reproduiraient (1). Sur la ques-
tion fondamentale des Fédérations de métier et des Fédérations
d'industrie, Raoul Lenoir a fait remarquer que les réformistes
et les révolutionnaires ont mêlé leurs bulletins au Congrès de
Marseille (2) (1908) pour condamner l'organisation par métier ; et
Luquet, que le même fait s'est reproduit, en 1909, au comité
confédéral, lorsque celui-ci décida de s'opposer au système de la
capitalisation pour les retraites ouvrières (8). « Que les Bourses du
travail ou Unions locales, a écrit le secrétaire de la section confé-
dérale des Bourses, le révolutionnaire G. Yvetot, soient com-
posées de Syndicats dits « réformistes » ou de Syndicats dits
« révolutionnaires », il n'y aura pas motif à division entre eux
s'ils s'abstiennent de mêler l'action politique à l'action écono-
mique (4 ».
Le plus connu des théoriciens révolutionnaires, Emile Pouget,
a souvent fait des déclarations réformistes ; il a même écrit de
nombreux articles pour prouver le caractère réformiste de tout
le mouvement révolutionnaire des Syndicats ; et, sur la capacité
commerciale et civile des Syndicats, i4 pense comme Keufer, son
grand adversaire réformiste : il la repousse (o). « Les réformes
préparent la révolution, a-t-il écrit ; le bien-être engendre le
bien-être. Voilà ce qui est vrai (6). » Et il ajoutait, en un autre
article : « Acceptons donc les lois ouvrières que, de temps à
ralion du Livre, ne voulant enfermer son action dans aucune formule, soit
réformiste, suit révolutionnaire, déclare qu'elle entend rester sur un terrain
purement et nettement syndicaliste {Typographie française, n° du
l'^- août 1910 .
(1) Cf. D. SiEURix, Le rèceil des typos [Voix du Peuple, 1908, n° 406).
Cf Temps Nouveaux, n° du 28 juillet 1908 (L'évolution des idées révo-
lutionnaires chez les typographes, par Ch. De.-jplanqukss
(2) R. Leroir, Condamnation des Fédérations de métier [Revue syn.
dicaliste, 190S, n» 50).
(3) LnouET, Discutons [Humaniste, n° du 29 décembre 1908 .
(4i Rapport de la section des Bourses au Congrès confédéral d'Amiens
{Compte rendu du Congrès, p. 54 .
['■,) Typographie française, n° du 16 décembre 1907.
(6; Voix du Peuple, n°s du 5-12 avril 1903.
UOO LIVRE IX. — LE FÉDÉRALISME PROFESSIONNEL
aulre, la bourgeoisie s'avise de nous octroyer, dans l'espoir de
nous amadouer, mais gardons-nous d'en faire un idéal (1). »
L'histoire des organisations ouvrières montre leur croissante
unificalion ; aussi l'observateur a moins pour tache de signaler
les divergences que la progressive élimiuiition de ces divergences.
A la veille de 1789, il pouvait ê!re intéressant de signaler^ en
plein mouvement centralisateur, tout ce qui séparait les Gascons
des Lorrains et des Bourguignons, ou de signaler plus tard, les
contraste» entre Montagnards et Girondins; maison ne saurait
douter que la véritable élude intéressante se rapportait alors à tout
ce qui rapprochait les Gascons, les Lorrains et les Bourguignons ;
se rapportait au point commun de l'action girondine et de l'action
montagnarde. Là était la nouveauté. Progressivement, les Svn-
dicals deviennent unitaires, comme progressivement les provinces
de l'ancienne France se rapprochèrent et se fondirent. Combien
petites furent ces dilTérences, puisque les historiens déclarent au-
jourd'hui ne pouvoir indiquer quels principes séparaient les
atïiis de Vergnaud des amis de Danton el de Robespierre...
Il en est des querelles entre syndicalistes comme des querelles entre
révolutionnaires de 1793 : les deux syndicalisme» confondent
leurs forces, de plus en jilus ; leurs divergences sont superficielles,
plus superficielles que jamais depuis que la classe ouvrière a ses
cadres juridiques particuliers et sa philosophie, c'est-à-dire, ap-
proximativement, depuis le Congrès de l'uniféouvrière ienu à Mont-
pellier, en 1902. «La question de savoir en syndicalisme, a écrit
Cordier, le trésorier du Syndicat des mineur du Pas-de-Calais, où
commence et finit l'action réformiste, où commence et finit l'action
révolutionnaire, n'a jamais été résolue. Elle ne l'a jamais été en
ce sens que, en pratique, nul ouvrier syndiqué ne peut être un
réformiste sans être doublé d'un révolutionnaire (2). » Le révolu-
tionnaire A. r^uquet qui, pendant quelques semaines, assuma
l'intérim du secrétariat confédéral, avait dit avant lui : « En toute
circonstance, et à toute occasion, nous le répéterons : nous
sommes révolutionnaires el réformistes. Nous dirons plus : c'est
(1) t'oi.c tlu Peuple, n" 122. Cf. L. Niel, Les réformes révolution-
naires (Revue sj/nd. et coop., n° mai 1909, p. 2).
(2; Humanité, n» du 16 novembre 1908.
CHAPITRE 1. LA TRADITION ET LA REVOLUTION U8I
parce que nous sommes révolutionnaires que nous sommes les
seuls réformistes (1). »
Toutes lesrègles qu'institue l'action syndicale soiilconcordantes :
preuve de l'unité du syndicalisme. Toutes, organiques, ou com-
batives, elles tendent à égaliser les individus, les salaires et les
fonctions. Organiques, celles qui réglementent les rapports des tra-
vailleurs syndiqués entre eux ; combatives, celles dont l'applica-
tion est revendiquée co.itre les maîtres et les patrons, au cours de
l'action pour l'amélioration du contrat de travail. Ni maîtres à
l'usine, tii maîtres au Syndicat ; pas de direction individuelle ;
une direction résorbée dans la collectivité : voilà la volonté com-
mune telle qu'elle est révélée par l'observation. Le « maître » est
éliminé par l'action concordante des réformistes et des révolu-
tionnaires. Par la Coopérative, ils écartent le « maître » du com-
merce, par la commandite égalitaire, le contremaître, agent du
« maître » de l'usine; dans les Syndicats, ils n'accueillent que
les ouvriers et employés salariés.
Autant il serait imprudent de s'ériger en devins; autant II est
sage de ne pas méconnaître les renouvellements profonds ap-
portés, dès maintenant, par le syndicalisme dans nos manières
anciennes de penser, de gouverner, de vivre. Contre la bourgeoi-
sie, en elle, naît une civilisation ilont nous ne pouvons certes
prévoir les aboutissements, mais dont nous voyons déjà l'action,
l'agitation et les œuvres. Voilà des faits à colliger dans leurs
mille nuances, à utiliser, à systématiser au moins provisoirement.
Qu'importe qu'ils nous choquent «ouvent, que nous n'en compre-
nions pas toujours le sens vers lavenir : ils sont. Et nous voyons
qu'ils vont au delà des traditions. Cet essai d'institution d'une
administration de la production sans maîtres étrangers au travail,
presque sans délégués, sans fonctionnaires inamovibles, cette vo-
lonté de faire reposer l'ordre public sur le seul effort concerté des
travailleurs associes, celle large sentimentalité fraternelle vers les
peuples pour reconstituer une plus vaste et plus pacifique chré-
tienté, ce scepticisme gouvernemental, toute cette vie bruyante,
(1) Action directe (Revue , n° i, p. Il (Article : Pression ou pénétra-
tion).
Maxime Leroy 56
882 LIVRE IX. LE FÉDÉRALISME PROFESSIONNEL
violente et laborieuse des syndiqués asservis volonlairement à un
redoutable statut révolutionnaire, voilà ce qui donne à l'activité
des hommes groupés à la C. G. T. une originalité politique et
morale que des défaillances peuvent souvent masquer, mais
non supprimer.
APPENDICE I
STATUTS
de la Confédération Générale du Travail
CHAPITUE PREMIER
BUT KT CONSTITUTION
Article premier.
La Confédération Générale du Travail, régie par les présents sta-
tuts, a pour but :
1° Le groupement des salariés pour la défense de leurs intérêts
moraux et matériels, économiques et professionnels.
2" Elle groupe, en dehors de toute école politique, tous les tra-
vailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du Sa-
lariat et du Patronat.
Nul ne peut se servir de son titre de Confédéré ou d'une fonction
de la Confédération dans un acte électoral politique quelconque.
Article 2.
La Confédération Générale du Travail est constituée par :
1° Les Fédérations nationales d'industrie et les Syndicats natio-
naux d'industrie. Elle admet les Syndicats dont les professions ne
sont pas constituées en Fédérations d'industrie ou dont la Fédéra-
tion n'est pas adhérente à la Confédération générale du travail.
Les Syndicats admis seront groupés par Fédération d'industrie,
lorsqu'ils seront au nombre de trois, s'ils ne se rattachent pas à
une Fédération existante ;
2' Les Hourses du Travail considérées comme Unions locales ou
départementales ou régionales de corporations diverses et sans
qu'il y ait superfétation.
884 APPENDICE 1
Article 3.
Nul Syndicat ne pourra faire partie de la Confédération s'il n'est
fédéré nationalement et adhérent à une Bourse du Travail ou à une
Union de Syndicats locale, ou départementale ou régionale de cor-
porations diverses.
Toutefois, la Confédération Générale du Travail examinera le cas
des Syndicats qui, trop éloignés du siècle social d'une Union locale,
ou départementale ou régionale, demanderaient à n'adhérer qu'à
l'un des groupements nationaux cités à l'article 2.
F.Ue devra, en outre, dans le délai d'un an, engager et ensuite
mettre en demeure les Syndicats, les Bourses du Travail, Unions
locales, ou départementales ou régionales, les Fédérations diverses,
de suivre les clauses stipulées au paragraphe l®"" du présent article.
Nulle organisation ne pourra être confédérée si elle n'a pas au
moins un abonnement au journal la << Voix du Peuple ».
Article 4.
Chaque organisation adhérente à la Confédération Générale du
Travail sera représentée par un délégué.
L'ensemble de ces délégués constitue le Comité Confédéral.
Le même délégué pourra représenter, au maximum, trois organi-
sations.
Les délégués doivent remplir les conditions stipulées à l'article 3
et être syndiqués depuis au moins un an. Cette condition de stage
n'aura pas d'effet rétroactif et ne sera pas applicable aux organisa-
tions n'ayant pas un au d'existence.
Article 5.
La Confédération Générale du Travail se divise en deux sections
autonomes :
La première prend le titre diî : Section des Fédérations d'indus-
trie, de métier et des Syndicats isolés ;
La deuxième prend le titre de : Section de la Fédération des
Bourses du Travail (1).
(1) A partir du 1^'" janvier 1914, ce titre sera celui de « Section des
Uaions départementales ».
APPENDICE 1 885
En outre, elle nomme trois Commissions permanentes, ainsi qu'il
suit :
1° Commission du journal ;
2° Commission des Grèves et de la Grève Générale ;
3° Commission de Contrôle.
CHAPITRE II
COMPOSITION ET ATTRIBUTION DES SECTIONS ET DES COMMISSIONS
Section I
Article 6.
La Section des Fédérations d'industrie, de métier et des Syn-
dicats isolés est formée par les représentants de ces Fédérations et
par les représentants des Syndicats qui pourraient être admis iso-
lément. A moins d'impossibilité absolue et dûment constatée, ces
délégués devront appartenir à la Fédération qu'ils représentent et
remplir les conditions stipulées à l'article 3.
Elle nomme son bureau, composé : d'un Secrétaire, d'un Secré-
taire-adjoint, dun Arciiiviste, et fixe les attributions de chaque
membre du Bureau. Elle participe avec l'autre section à l'élection
des Trésoriers.
La réunion de ces délégués prend le nom de Comité des Fédéra-
lions d'industrie ou de métier et des Syndicats isolés.
Article 1.
La Section des Fédérations d'industrie ou de métier et des Syn-
dicats isolés a pour objet : d'entretenir des relations entre lesdites
Fédérations pour coordonner l'action de ces organisations et de
prendre toutes les mesures nécessaires pour soutenir l'action syn-
dicale sur le terrain de la lutte économique ; de créer ou de pro-
voquer la création de Fédérations d'industrie ou de métier et de
grouper en branches d'industrie ou de métier les Syndicats de
même profession ou de même industrie, pour lesquels il n'existe
aucune Fédération.
886 APPENDICIÎ I
Elle invite à adhérer aux Bourses du Travail ou L'nions locales,
ou départementales ou régionales de Syndicats divers les Syndicats
de ses organisations qui en sont en dehors, afin de compléter
l'Union syndicale.
Article 8.
La Section des Fédérations d'industrie ou de métier et des Syn-
dicats isolés se réunit ordinairement tous les deuxièmes mardis de
chaque mois et extraordinairement, quand c'est nécessaire, sur la
convocation de son Secrétaire et prend toutes les mesures indispen-
sables à la bonne marche des fonctions qui lui sont dévolues.
Section II
Article 9.
La Section de la Fédération des Bourses du Travail est formée
par les représentants des Bourses du Travail ou Unions locales, ou
départementales ou réj^ionales de Syndicats divers. Les délégués
doivent obligatoirement remplir les conditions stipulées à l'ar-
ticle 3.
Elle nomme son Bureau, composé de : un Secrétaire, un Secré-
taire-adjoint, un Archiviste, et fixe les attributions de chaque
membre du Bureau. Elle participe avec l'autre section à l'élection
des Trésoriers.
La réunion de ces délégués prend le nom de Comité des Bourses
du Travail.
Article 10.
La Section des Bourses du Travail a pour objet d'entretenir des
relations entre toutes les Bourses dans le but de coordonner et de
simplifier le travail de ces organisations; de créer ou de provoquer
la création de nouvelles Bourses ou Unions de Syndicats divers
dans les centres, villes ou régions qui en sont dépourvus; de dé-
cider les Syndicats de ces organisations non fédérés par métier ou
par industrie, à adhérer à leur Fédération respective.
Elle dresse périodiquement avec les renseignements fournis par
les Bourses du Travail ou toute autre organisation syndicale, des
statistiques de la production en France, de la consommation, du
APPENDICE I 887
chômage, des statistiques comparées des salaires et du coût des
vivres par région, ainsi que du placement gratuit qu'elle généralise
aux travailleurs des deux sexes de tous les corps d'état.
Elle surveille avec attention la marche de la juridiction ouvrière
pour en signaler les avantages ou les inconvénients aux organisa-
tions confédérées.
Elle s'occupe de tout ce qui a trait à l'administration syndicale et
à l'éducation morale des travailleurs.
Article 1 1.
La Section de la Fédération des Bourses du Travail se réunit ordi-
nairement tous les deuxièmes vendredis de chaque mois et extra-
ordinairement selon les besoins sur convocation de son Secrétaire
et prend toutes les mesures nécessaires à la bonne marche des
fonctions qui lui sont dévolues.
Commission du Journal
Article 12.
La Commission du journal est composée de douze membres, pris
à raison de six dans chacune des deux sections de la Confédéra-
tion.
Elle nomme son secrétaire chargé de la convoquer et de rédiger
les procès-verbaux. Le secrétaire de cette Commission est en outre
spécialement chargé de l'administration proprement dite du jour-
nal : abonnements, vente, expédition, correction des articles et cor-
respondance y alîérente.
Le gérant du journal fait partie de droit de cette Commission.
Article 13.
La Commission du journal a pour objet de recevoir, de classer
et de vérifier les articles et communications.
Le journal étant l'organe officiel de la Confédération Générale du
Travail ne peut être rédigé que par des ouvriers confédérés.
La Commission du journal veille à ce qu'en aucun cas l'organe de
la Confédération ne devienne la tribune de polémiques injurieuses,
de querelles personnelles ou politiques, ou entre Syndicats.
Au cas où un article demanderait rectification, elle en aviserait
l'auteur.
888 APPENDICIÎ l
Les délibéFations officielles de la Confédération, de ses sections
ou de ses Commissions sont insérées dans le journal aussitôt leur
adoption et avant tout autre article.
Les dépenses et les recettes de cette Commission sont communes
aux sections de la Confédération.
Article 14.
La Commision du journal se réunit sur convocation de sou Secré-
taire avant l'apparition de chaque numéro et prend toutes les dis-
positions nécessaires pour assurer le succès et la prospérité da
journal.
Commission des Grèves et de la Grève générale
Article 15.
La Commission des Crèves et de la Grève ji^énérale est com-
posée de douze membres pris à raison de six dans chacune des
deux sections de la Confédération.
Elle nomme son Secrétaire chargé de la convoquer et de rédiger
les procès-veibaux.
Art il le 16.
La Commission des Grèves et de la Grève générale a pour objet
d'étudier le mouvement des grèves dans tous les pays.
KUe recueille les souscriptions de solidarité et en assure la répar-
tition aux intéressés.
Elle s'efforce, en outre, de faire toute la propagande utile pour
faire pénétrer dans l'esprit des travailleurs organisés la nécessité de
la Grève générale. A cet effet, elle crée ou provoque la création,
partout où il est possible, de Sous-Comités de Grève générale.
Article 17.
La Commission des (irèves et de la (irève générale se réunit sur
convocation de son Secrétaire et envoie, si possible, aux organisa-
tions en grève qui en feraient la demande, des camarades pour
soutenir leur action.
Article 18.
Le fonctionnement de la Commission des Grèves et de la Grève
générale est assuré par un prélèvement :
APPENDICE 1 }{}]!>
1° De 50 Vo sur les cotisations perçues par les sous-Comités de
Grève générale ;
2" De 5 "/o sur les cotisations perçues par chacune des sections de
la Confédération.
Commission de contrôle
Article 19.
Le Commission de Contrôle a pour objet de veiller à la bonne
{gestion financière des divers services de la Confédération.
Chaque année, au mois de juin, elle procède à la vérification des
comptes financiers, dépenses et recettes de la Commission des
Grèves, d« la Grève générale et du Journal.
Le résultat de ses opérations est consigné dans un rapport d'en-
semble qui est soumis au Comité confédéral et publié dans le
journal de la Confédération.
Comité Confédéral
Article 20.
Le Comité confédéral est formé par la réunion des deux Sections.
Il se réunit tous les deux mois pour permettre à chaque section
d'exposer les observations qu'elle pourrait avoir à présenter et les
modifications qu'elle pourrait proposer dans l'inténH supérieur du
prolétariat organisé. 11 peut se réunir extraordinairement, en cas
de besoin ou d'urgence, ôur la décision du Bureau. Il est l'exécuteur
des décisions des Congrès nationaux ; il intervient dans tous les
événements de la classe ouvrière et prononce sur tous les points
d'ordre général.
Article 21.
Etant donné que tous les éléments qui constituent la Confédéra-
tion doivent se tenir en dehors de toute école politique, les discus-
sions, les conférences, causeries organisées par le Comité confédé-
ral ne peuvent porter que sur des points d'ordre économique ou
d'éducation syndicale et !^cienlitique.
Bureau
Article 22.
Le Bureau de la Confédération est formé par la réunion des Bu-
890 APPENDlCli l
reaux des de(ux Sections et du Secrétariat de chaque Commis-
sion,
Il prépare la réunion du Comité confédéral et veille à l'exécu-
tion des décisions prises en Assemblée générale. Le Secrétaire de
la Section des Fédérations d'Industrie et de Métier aura le titre de
Secrétaire général de la Confédération.
Article 23.
Le Bureau des Sections est renouvelé après chaque Congrès na-
tional des Syndicats : les membres sortants sont rééligibles.
Le Comité confédéral avisera les organisations adhérentes au
moins un mois avant ce renouvellement, afin qu'elles puissent se
réunir et désigner les candidats pour que les noms de ceux-ci
puissent être publiés quinze jours avant l'élection.
Article 24.
Les indemnités des fonctionnaires qui, en raison de l'importance
de leurs fonctions, pourront être rétribuées, seront fixées par le
Comité confédéral.
Les fonctionnaires de la Confédération ou les délégués à ses di-
vers Comités pourront être envoyés en délégation au nom de la
Confédération, suivant les décisions de leurs Sections respectives,
ou, en cas d'urgence absolue, sur l'initiative du Bureau confédéral.
La date et les motifs nécessitant ces délégations seront consignés
sur un registre spécial, qui indiquera également, avec les noms des
organisations visitées, les noms et organisations des délégués de la
C. G. T.
CHAPITRE m
COTISATIONS
Article 2.5.
Pour permettre à la Confédération d'assurer ses divers services
les organisations confédérées sont tenues de verser des cotisations
comme suit :
1" Les Bourses du Travail ou Unions de Syndicats divers : sept
FRANCS PAR MILLE MEMBRES ET PAR MOIS ;
APPENDICE 1 891
2° Les Fédérations d'Industrie, de Métier et les Syndicats natio-
naux : DIX FRANCS PAR MILLE MEMBRES ET PAR MOIS ;
3<* Les Syndicats isolés : cinq centimes par membre et par
MOIS.
CHAPITRE IV
RÈGLEMENT INTÉRIEUR
Article 26.
Seules, les organisations remplissant les conditions prescrites à
l'article 3 des présents statuts auront droit à la marque distinctive
appelée Label confédéral.
Article 27.
Toute organisation en retard de trois mois de ses cotisations est
considérée comme démissionnaire après une lettre d'avis restée
sans effet. Si cette organisation demandait sa réadmission, elle
serait tenue de payer ses cotisations depuis son dernier verse-
ment.
^ Article 28.
^ Pour tous les cas autres que ceux prévus à l'article précédent,
la radiation ne pourra être prononcée que par un Congrès. Toute-
fois, dans une circonstance grave, le Comité confédéral peut pro-
noncer la suspension de l'organisation incriminée jusqu'au Congrès
suivant, qui prononcera définitivement. Les cotisations versées par
les organisations démissionnaires ou radiées resteront acquises à
la Confédération.
Article 29.
Les délégués au Comité Confédéral sont tenus d'assister régu-
lièrement aux séances pour lesquelles ils sont convoqués dans l'in-
térêt même des organisations qu'ils représentent.
Lorsqu'un délégué aura manqué à plus de trois réunions sans
excuse, le Bureau de la Section respective en avisera l'organisation
intéressée en l'invitant à le remplacer.
Avec le procès-verbal de chacune des séances des divers comités
seront publiés les noms des organisations représentées, excusées et
absentes.
892 APPENDICK I
Les délégués sont tenus de ne rendre compte des décisions, dis
eussions, séances, etc., etc., des divers Comités confédéraux qu'à!
leurs organisations respectives ; toute infraction à cette clause rao-ir
tivera de la part du Comité confédéral la demande du retrait de|(
If
leur mandat. !■
CHAPITRE V
CONGRÈS ET DIVERS
Article 30.
La Confédération organise pour le mois de septembre, tous les
deux ans, un Congrès National du Travail, auquel sont invités à
prendre part les organisations qui, directement ou par intermé-
médiaire, sont adhérentes à la Confédération.
L'ordre du jour de ces Congrès sera établi par les soins du Co-
mité confédéral et adressé, au moins trois mois à l'avance, aux or-
ganisations confédérées après les avoir consultées.
Le Comité confédéral peut déléguer partie de ses pouvoirs aux
organisations confédérées ayant leur siège dans la ville où se tien-
dra le Congrès, sous réserve qu'il se sera assuré que les villes pos-
sèdent les éléments nécessaires.
Ne pourront assister au Congrès que les organisations ayant
rempli leurs obligations financières envers la Confédération Géné-
rale du Travail au moment où le rapport financier à présenter au
Congrès sera établi et qui auront donné leur adhésion à la Confé-
dération au moins trois mois avant l'époque fixée pour le Con-
grès.
N'ont voix délibérative au Congrès que les unités syndicales ; les
Bourses du Travail et les Fédérations n'y ont que voix consulta-
tive.
A l'ouverture de chaque Congrès, une Commi«'sion de contrôle
prise parmi les délégués de province sera chargée d'examiner les
comptes du Trésorier de la Confédération.
Article 31.
La Confédération Générale du Travail préparera pour chaque
APPENDICE I 893
Congrès un rapport général sur sa gestion, qui sera soumis à l'ap-
probation du Congrès.
Article 32.
Le compte rendu du Congrès sera publié sous la responsabilité
de la Confédération Générale du Travail.
Un duplicata de la minute sténographique, les rapports des or-
ganisations et des Commissions, ainsi que les propositions déposées
sur le Bureau seront versées aux archives de la Confédération.
Article 33.
Chaque organisation représentée au Congrès n'aura droit qu'à
une voix, chaque délégué ne pourra représenter que dix Syndicats
au maximum.
Les mandats arrivés au Congrès après le premier jour seront dé-
clarés nuls. Un règlement spécial des Congrès fixera les autres dé-
tails d'organisation.
Article 3'*.
Les deux Sections pourront tenir, si elles le jugent utile, des
Conférences particulières qui auront lieu à l'issue du Congrès gé-
néral du Travail.
Article 35.
Dans le but de favoriser la création d'une entente internationale
du Travail, la Confédération entretiendra des relations avec les or-
ganisations ouvrières et Bourses du Travail des autres pays.
La Confédération est adhérente au Secrétariat international cor-
poratif.
Article 36.
La Confédération Générale du Travail, basée sur le principe du fé-
déralisme et de la liberté, assure et respecte la complète autono-
mie des organisations qui se seront conformées aux présents sta-
tuts.
|f Article 37.
Le siège social de la Confédération générale du Travail est fixé à
Paris.
Article 38.
Les présents statuts ne peuvent être modifiés que par un Congrès
ï
894
APPENDICE I
à condition que le teite des propositions de modifications ait été
publié dans l'ordre du jour de ce Congrès.
Article 39.
Les présents statuts modifiés par les Congrès d'Amiens 1906, de
Marseille 1908, et du Havre 1912 sont en vigueur depuis le 1« jau-
vier 1903.
APPENDICE 11
STATUTS
de l'Alliance coopérative internationale
Section I
Nom, objet et siège de l'Alliance
Article premier,
La Société, fondée à Londres en 1895, porte le nom de :
Alliance Coopérative Internationale
{International Co-operatiie AlUiance, internat ionaler
Genossenschaftabund).
Article 2.
L'Alliance est une Fédération composée de coopératives, d'unions
de coopératives et de telles autres sociétés qui poursuivent le déve-
loppement de la coopération.
Peuvent aussi faire partie de l'Alliance les membres individuels
qui ont été admis comme membres d'honneur ou membres corres-
pondants f§§ 8 a et 15).
Article 3.
L'Alliance a pour but :
a) la détermination et la propagande des principes coopéra-
tifs;
b) le développement delà coopération dans tous les pays ;
c) l'établissement de relations amicales entre les membres de
l'Alliance ;
d) l'établissement et l'unification de statistiques coopératives ;
e) de donner des renseignements et encourager des études con-
cernant la coopération ;
/■) le développement des relations commerciales entre les orga-
nisations coopératives des diflerenls pays.
8ÎJG APPIiNDlCIi 11
Article 4.
I-'Alliance cherche à atteindre ses buts :
a) par l'organisation de congrès périodiques ;
b) par l'édition d'un journal et d'autres publications ;
c) parla collection de toutes publications, dessins, photogra-
phies, etc., concernar.t le mouvement coopératif;
dj par des enquêtes et des travaux statistiques internationaux ;
e) par l'organisation d"un service de renseignements sur les be-
soins économiques des différents pays dans le but de fon-
der une organisation internationale d'échange des marchan-
dises.
Article 5,
L'allemand, l'anglais et le français sont considérés comme les
langues à employer dans les communications entre les organes et
les membres de rAlliance, ainsi que dans ses publications.
Article 6.
Le siège de l'Alliance est établi au pays et au lieu, qui seront dé-
signés périodiquement par le congrès.
Article 1.
L'Alliance ne s'occupe ni de politique ni de religion : elle consi-
dère la coopération comme un terrain neutre, sur lequel les per-
sonnes d'opinions les plus variées et de croyances les plus diverses
peuvent se rencontrer et agir en commun.
La neutralité, sur laquelle repose l'unité du mouvement coopéra-
tif, doit être observée dans toutes les assemblées, ainsi que dans
toutes les publications et tous les organes de 1 Alliance
Section II
Des membres de l'Alliance
Article 8.
Peuvent être reçus membres de l'Alliance':
«) des sociétés coopératives ;
h) des Unions ou Fédérations des coopératives ;
c) des Fédérations d'Unions coopératives ;
APPENDICE 11 897
d) des Sociétés qui poursuivent le développement de la coo-
pération ;
e) des membres individuels qui ont été nommés par le Comité
pour s'être distingués par leurs travaux et qui sont désignés
comme membres d'honneur par le Congrès suivant jusqu'au
Congrès suivant; ils peuvent prendre part aux délibérations,
mais sans droit de vote.
Est considérée comme coopérative au sens de cet article et no-
nobstant sa constitution légale, toute Société ayant quelque affaire
commerciale ou industrielle, dont le but est l'amélioration écono-
mique et sociale de ses membres, et qui, dans la pratique de ses
affaires, observe les principes établis par les résolutions du Congrès.
Article 9.
Les associations désireuses d'entrer dans l'Alliance en qualité de
membres doivent s'adresser au Bureau directeur et envoyer deux
copies de leuis statuts, ainsi que leur dernier compte rendu an-
nuel et leur dernier bilan. Le Bureau directeur s'informera chaque
fois auprès des membres du Comité central du pays auquel ap-
.partiennent les Sociétés qui demandent leur admission.
Lfs Sociétés désignées au litt. a de l'art. 8 doivent faire leur de-
mande par l'intermédiaire de la Fédération à laquelle elles appar-
tiennent.
Dans les pays qui ne possèdent pas de Fédération, les demandes
peuvent être adressées au Bureau directeur directement.
Arlicle 10.
Si le Bureau directeur refuse d'admettre une organisation elle a
le droit de recourir au Comité central.
Article 11.
Les droits procurés par l'admission dans le sein de l'Alliance se-
ront acquis aux organisations du moment où elles se sont acquit-
tées des obligations qui leur incombent vis-à-vis de l'Alliance.
Article 12.
La qualité de membre de l'Alliance se perd :
a) par la retraite volontaire : un avis doit en être donné au
moins trois mois avant la fin de l'année d'affaire ;
Maxime Leroy 57
898 APPENDICE 11
b) par suite-de non-versement de la cotisation; un membre qur
a été averti deux fois, dans l'intervalle de deux années con-
sécutives, d'envoyer sa contribution sera radié de la liste des
sociétaires ;
c) par suite d'une décision du Comité central : peuvent être
exclus les membres qui aj^issent contrairement aux statuts
ou aux intérêts de rAUiance, et dont Taclivité est sans rap-
ports avec les principes proclamés par l'Alliance.
Article 13.
Les membres de l'Alliance ont le droit :
a) de prendre part aux Congrès et d'y présenter des motions
parles délégués, élus suivant les prescriptions des présents
statuts ;
6) d'utiliser dans la mesure des dispositions établies à cet effet,.
les institutions créées par l'Alliance ;
c) de recevoir gratuitement les publications de l'Alliance.
Article 14.
Les membres de l'Alliance sont tenus :
a) de payer une cotisation fixée d'après les règles des articles
17-19 ;
b) de fournir sans frais à l'Alliance leur compte-rendu annuel et
leurs autres publications ;
c) de s'efforcer autant que possible de fournir toutes les infor-
mations qui peuvent être demandées par les autorités de
l'Alliance.
Article 15.
Le bureau directeur peut choisir des individus comme membres
correspondants dans les pays qui ne possèdent pas une organisa-
tion coopérative développée.
Ces membres correspondants n'ont que les droits et devoirs men-
tionnés à l'art. 12 c et à l'art, 13 c.
Section III
Economie et finance
Article 16.
L'année de gestion de l'Alliance coïncide avec l'année civile.
APPENDICE II 899
Les dépenses provenant de l'activité de TAlliauce et de ses or-
ganes seront couvertes :
a) par les cotisations des membres ;
b) par les recettes provenant des entreprises de l'Alliance ;
c) par des dons volontaires et des legs éventuels.
Article 17.
Chaque membre de l'Alliance payera une cotisation annuelle
proportionnelle à son développement et à son importance écono-
mique. La fixation du montant de ces cotisations est laissée aux
membres eux-mêmes, pourvu qu'il ne soit pas inférieur au mini-
mum fixé à l'art. 18.
Les cotisations devront être envoyées à l'avance, et sans déduc-
tion de frais de poste, au bureau de l'Alliance.
Article 18.
La cotisation minimum pour toute société désignée au litt. a de
l'art. 8 sera de
15 fr. (12 8., si la société a moins de 3,000 membres
30» (24=8.1,0» » » ►. de 3001 à 10,000 »
50» (£ 2)» » » » plus de 10 000 »
Les Sociétés coopératives, dont les affaires s'étendront à un mar-
ché régional ou national, les Unions coopératives et les Fédérations
payeront une cotisation minimum de 125 "franos (i 5) si ^lles n'ont
pas plus de 10.000 membres individuels ou plus de 300 sociétés ; une
cotisation minimum de 250 francs (£ 10) si elles ont plus de
10.000 membres ou plus de 300 sociétés.
Les associations désignées au litt. '/, de l'art. 8, payeront
50 francs (i 2), comme minimum.
Article 19.
Si une Union coopérative adhère à l'Alliance avec tous les
membres qui la constituent, de sorte que chacun de ceux-ci en
acquièrent le droit de membre, exception faite, toutefois, des dis-
positions de l'art. 13 litt. c, elle doit payer en plus du minimum de
cotisation fi.xé à l'art. 17, et pour chaque membre constituant, les
charges additionnelles suivantes :
900 APPENDICE 11
2 fr. 50 (2 s.) pour moins de 300 membres dans la société, acqué-
rant ainsi le titre de membre de l'Alliance.
fr. 3. 75 (3 s.) si la société a de 301 à 600 membres
» 5. — ;4 s. » » » » » 600 à 1000 »
» 6. 25 '5 s.) » ï » » plus de 1000 »
Section IV
Des organes de l'Alliance
Article 20.
Les organes de l'Alliance sont :
a) le Congrès ;
b) le Comité central ;
c; le Bureau directeur ;
d le Secrétaire général.
Article 21.
Le Congrès se réunit, comme règle générale, tous les deux ou
trois ans. L'endroit où il se réunit est désigné, si possible, par le
précédent Congrès, ou, le cas échéant, par le Comité central.
La date de la réunion et l'ordre du jour seront fi.xéspar le Comité
central.
Les invitations au Congrès, ainsi que l'ordre du jour seront pu-
bliés deux mois avant la réunion.
Article 22.
Le Congrès est l'instance suprême de l'Alliance.
11 a en particulier les pouvoirs suivants :
a) d'élire le Comité central parmi les candidats désignés par les
délégués des différents pays;
h) d'approuver les comptes rendus et les comptes généraux ;
c) de désigner le siège de l'Alliance et du lieu du prochain
Congrès ;
d) de modifier les statuts et de dissoudre l'Alliance;
e) de fixer les principes d'après lesquels les membres devront
se guider;
/; de décider sur les propositions présentées par le Comité
central et par les membres de l'Alliance.
APPENDICE II 901
Article 23.
Le Congrès se compose :
a) des délégués des sociétés, membres de l'Alliance ;
b) des membres du Comité central.
Le Comité central a le pouvoir d'autoriser d'autres personnes à
assister au Congrès. Mais ces personnes n'ont pas le droit de vote.
Cependant, dans certaines circonstances, le Comité central peut
leur permettre de prendre part aux délibérations.
Article 24.
Les Coopératives qui font partie de l'Alliance indépendamment
de toute union coopérative, ainsi que les Sociétés mentionnées à
l'art. 8, et qui comptent moins de 10.000 sociétaires, ont le droit
d'envoyer un délégué au Congrès.
Toute Union coopérative qui représente moins de 300 Sociétés,
toute Société coopérative, dont les affaires s'étendent sur uu
marché régional ou national, et toute Société comptant plus de
10.000 membres, ont le droit d'être représentées au Congrès par
deux délégués.
Toute Union ou Fédération coopérative avec plus de 300 Sociétés
adhérentes est admise à envoyer trois délégués.
Article 25.
Une Union coopérative qui entre à l'Alliance avec toutes ses So-
ciétés comme membres, est admise à accréditer un délégué pour dix
Sociétés.
Article 26.
Les Sociétés et les Unions, qui sont admises à envoyer plus d'un
délégué, peuvent conférer le vote de plusieurs à un seul, pourvu ce-
pendant qu'aucun délégué ne puisse disposer de plus de di.\ voix.
Article 27.
Les motions des sociétaires de l'Alliance, dont le Congrès doit
prendre connaissance, doivent être présentées par écrit au Bureau
directeur au moins trois mois avant la réunion du Congrès.
Les motions de cette nature, qui ne figurent pas à l'ordre du
jour au Congrès, et qui seront introduites pendant la session, se-
002 APPENDICE II
roiit admises simplement à fin d'examen par le Corailé central.
Article 28.
Les représentants des organisations des diflérents pays, faisant
partie de l'Alliance, constitueiit le Comité central.
Les membres de l'Alliance, dans chaque pays, ont le droit d'avoir
un représentant au Comité central, s'ils payent ensemble un total
de cotisations d'au moins 250 francs.
Si ce total monte, à fr. 6Zâ ils ont droit à 2 représentants
» » » ». » » 1.750 » » » » 3 »
» » » » » » 3.750 » » » B 4 »
» j » » »• 1) 7.500 au plus » 5 ».
au Comité central.
Le Comité central décide à quel Rtat ou pays il sera accordé une
représentation spéciale.
A chaque Congrès la moitié des membres du Comité central est
sortante,, mais rééligible.
Article 29.
Le Comité central a en particulier les pouvoirs suivants :
a) de fixer l'ordre du jour et la date du Congrès et de rendre
compte à ce Congrès de toutes les motions présentées à lui,
Comité centrai ;
{') de ratifier le budget et le programme des travaux de
l'Alliance ;
c) de choisir, le Bureau directeur, le Secrétaire, général et
d'autres fonctionnaires et de fixer leur salaire ;
di de décider des appels et des doléances et de prononcer l'ex-
clusion des membres de l'Alliance ;
e) de ratifier les contrats qui imposent à IWllîance des obliga-
tions permanentes ;
f) de délibérer sur tous les objets non prévus parles statuts.
Toutes les décisions du Comité central sont prises à la majorité
des vote& émis.
Article 30;
Le Comité central s'assemble:
a) sur la proposition de cinq de ses membres, si la majorité y
consent ;
APPENDICE 11 903
b) sur la décision du Bureau directeur.
Le Comité central doit tenir une session immédiatement avant et
après chaque Congrès.
Il peut prendre des décisions par voie de correspondance.
Article 31.
Le Comité central se constitue lui-même après chaque Congrès.
11 élit dans son sein un président et un vice-président. Les procès-
verbaux sont rédigés par le secrétaire.
Article 32.
Le bureau directeur est composé par le président, le vice-prési-
dent et par trois autres membres que le Comité central élit dans
«on sein après chaque Congrès ; il peut aussi élire un président
d'honneur, des secrétaires d'honneur et un trésorier d'honneur.
Articlr 33.
Le bureau directeur a les pouvoirs suivante:
a) d'admettre les nouveaux membres dans l'Ailliance ;
b) d'élire les membres correspondants ;
c) de préparer et d'organiser le Congrès ;
d) de cojivQquer le Comité central et de préparer l'ordre du
jour de ses réunions;
€) d'établir le budget et de cœitrôler les dépenses ;
/) de dé&igiLer L'expert appelé à vérifier les comptes ;
q) de délibérer sur les objets qui ne rentrent pas dans les
attributions du Comité central.
Articles^.
Le Bureau directeur se réunit au siège de l'Alliance chaque fois
que les circonstances l'exigent.
Il peut prendre des décisions par voie des correspondance.
11 soumet chaque année au Comité central un rapport écrit sur
son activité.
Article 35.
Le Secrétaire général est chargé de la conduite des affaires cou-
rantes de l'Alliance suivant les dispositions du Comité central et du
Bureau directeur.
î)04 APPENDICE 11
Il a en particulier les obligations et devoirs suivants dont la
détermination est de la compétence du Bureau directeur:
a) de prendre part aux réunions des autorités de l'Alliance
avec la faculté de donner son avis, mais sans droit de vote ;
h) de diriger le travail du Secrétariat de l'Alliance ;
c) de faire aboutir les décisions du Comité central et du Bureau
directeur ;
d) de rédiger l'organe de l'Alliance ;
e) de choisir le personnel de bureau ;
f) d'employer les fonds selon les dispositions du budget;
g) de présenter un compte rendu annuel sur son activité.
Le Secrétaire général engage ses services pour un temps indéter-
miné. Le congé est donné respectivement 6 mois d'avance.
Article 36.
Les Comités des Unions dans les différents pays doivent être
consultés par les autorités de l'Alliance pour toute matière qui
touche leur pays.
Ils ont en particulier les obligations et les pouvoirs suivants :
fl) de proposer au Congrès les représentants pour le Comité
central, pourvu que leur pays soit autorisé à en avoir ;
h) de nommer des suppléants pour ceux d'entre eux qui se
seraient retirés avant l'expiration de leur fonction ;
c) d'agir comme intermédiaire entre l'Alliance et ses propres
sociétaires dans les questions nationales et veiller à l'accom-
plissement de leurs devoirs ;
d) d'accréditer les délégués du Congrès comme représentants de
l'organisation ;
e) de nommer les correspondants au journal de l'Alliance ;
f) de désigner les commissions nécessaires à la préparation du
Congrès et de suggérer au comité central les sujets qui
doivent être traités ;
g) de présenter un compte rendu annuel sur son activité et la
situation générale de la Coopération dans son pays.
Article 37.
Les dépenses qui retombent sur les membres du Comité central
APPENDICE 11 905
pour prendre part aux réunions, doivent être supportées par les
organisations qui envoient les membres du Comité central.
Ainsi arrêté par le VIII« Congrès de l'Alliance coopérative inter-
nationale à Hambourg, le 5 septembre 1910.
Le bureau du Congrès :
William Maxwell, président,
A. Von Elm, vice-président,
K. LORENZ,
Charles Gide,
A. Willlams.
D"^ Hans Mlller. secrétaire.
I
APPENDICE 111
STATUTS
Du Magasin de Gros des Coopératives de France.
Société Anonymk a capital variable
siège social :
208, rue SainUMaur, Paris (lO^)
TITRE PREMIER
Fondateurs — But — Dénomination — Siège — Durée
Article premier.
Entre les adhérents aux présents Statuts et ceux qui adhéreront
ultérieurement, les Sociétés et les Fédérations appartenant à la
Bourse des Sociétés Coopératives socialistes de France, il est formé
une Société anonyme, à capital variable, ayant pour objet la créa-
tion de services interfédéraux d'achat, de production, d'échange
et de crédit, sous la dénomination de Magasin de gros des Coopéra-
tives de France.
Article 2.
Le siège de la Société est à Paris, rue Saint-Maur, n° 208, ... Il
pourra être changé par décision de l'Assemblée, priseàla majorité des
actionnaires représentés. Dans ce cas, cette délibération sera dé-
posée aux greffes de la justice de Paix et du Tribunal de Commerce,
publiée dans un journal d'annonces légales et enregistrée dans le
délai d'un mois.
Article 3.
La durée de la Société est fixée à quatre-vingt-dix-neuf ans, à
compter de sa constitution définitive, avec faculté de dissolution
APPENDICE 111
907
\
anticipée ou de prorogation au delà du terme fixé, conformément
aux présents Statuts.
TITRE II
Capital social — Actions — Actionnaires
Article 4.
Le capital social primitif, tout en numéraire, est fixé à la somme
-de cinq cents francs, divisée en vingt actions de vingt-cinq francs
chacune.
Il est variable.
Il peut être augmenté par des souscriptions successives faites par
les associés ou l'admission d'associés nouveaux.
Il peut être diminué par la reprise totale ou partielle des apports
effectués ; toutefois, ces reprises ne devront, en aucun cas, être
supérieures au vingtième du capital fixé par l'Assemblée générale
annuelle.
Le cSipital social sera fixé par des délibérations prises d-'année
en année, mais chaque augmentation ne pourra être supérieure à
deux cent mille francs.
Article 5.
Les actions sont nominatives. Elles ne pourront être cédées que
par voie de transfert, signé du cédant et du cessionnaire, sur les
registres de la Société, à la condition, toutefois, que le nouveau titu-
laire soit accepté par le Conseil d'administration et l'Assemblée gé-
nérale.
Les frais de transfert sont à la charge du cessionnaire.
Chaque Société devra souscrire : une action au moins au-des-
sous de cent membres ; une action par cent ou fraction de cent
au-dessus de ce chiffre. Le dixième de la souscription, au minimum,
sera versé en souscrivant ; les autres dixièmes à un mois d'intervalle.
Les Fédérations devrunt souscrire une action par deux Sociétés ;
leurs versements seront Irimestrielst.
Article G.
Les Sociétés et Fédérations ne pourront être actionnaires que si
elles remplissent les conditions suivantes :
1)08 APPENDICE m
1° Etre admises comme sociétaires suivant une décision du Con-
seil d'administration, prise à la majorité des voix, et sous réserve
de ratification par l'Assemblée générale ;
2° Employer les bénéfices provenant de la vente au public à la
propagande coopérative ou socialiste, à des œuvres de solidarité
sociale ou d'instruction, ou à un fonds collectif et impersonnel.
Les Sociétés ne répartissant pas du tout leurs bonis en font un
emploi d'utilité sociale.
Les actionnaires individuels adhérents au Magasin ds Gros de-
vront être coopérateurs depuis trois ans au moins, soit dans une
Société de consommation, soit dans une Société de production
adhérente à la Bourse des Coopératives socialistes.
Par décision d'Assemblée générale, le remboursement des parts
individuelles s'opérera par voie de tirage au sort, aussitôt que la
situation financière le permettra.
Article 7.
L'associé qui cessera de faire partie de la Société, soit par l'effet
de sa volonté, soit par suite de décision de l'Assemblée générale,
restera tenu, pendant cinq ans, envers les associés et envers les
tiers, de toutes les obligations existant au moment de sa retraite.
Il sera tenu de libérer ses actions dans le délai d'un mois.
Le remboursement aux actionnaires démissionnaires, radiés ou
en liquidation, aura lieu dans le délai maximum de cinq ans. Ce
délai pourra être abrégé par décision du Conseil d'administration"
ou de l'Assemblée générale. Ce remboursement comprend exclusi-
vement les versements sur actions, au taux de l'émission, sauf dans
le cas de pertes ; dans ce dernier cas, le remboursement sera effec-
tué au taux fixé par le dernier inventaire annuel.
TITRE III
Administration de la Société
Article 8.
La Société est administrée par un Conseil de neuf membres au
moins, désignés par l'Assemblée générale des actionnaires.
Les administrateurs doivent être propriétaires, pendant toute la
APPENDICE m
'909
durée de leur mandat, d'une action au moins, affectée à la garantie
de tous les actes de leur gestion ; ces titres seront déposés dans
la caisse sociale pendant la durée de la gestion, et inaliénables
pendant tout ce temps.
En même temps que les administrateurs, l'Asemblée générale
nomme quatre suppléants destinés à pourvoir au remplacement
des titulaires démissionnaires ou décédés.
Le Conseil est nommé pour trois ans ; il est renouvelable par
tiers tous les ans. Toutefois, l'Assemblée générale peut toujours
prononcer le retrait d'emploi d'un ou de plusieurs administrateurs
et à toute époque. Les membres sortants sont rééligibles.
Le Conseil nomme son Bureau d'après un règlement intérieur
admis par l'Assemblée générale. 11 se réunit au siège social aussi
souvent que l'intérêt de la Société l'exige, et au moins une fois par
mois. La présence de cinq membres est nécessaire pour la validité
des délibérations. Celles-ci sont prises à la majorité des voix. En
cas de partage égal des voix, et après deux tours de scrutin, la
voix du plus ancien membre du Conseil est prépondérante.
Les délibérations sont constatées sur un registre de procès-ver-
■baux tenu au siè^e de la Société, et signées par les conseillers
présents.
Le Conseil a les pouvoirs les plus étendus pour l'administration
des biens et affaires de la Société ; l'Assemblée générale des action-
naires fixe un chiffre au delà duquel le Conseil ne peut emprunter
sans son autorisation spéciale. Le Conseil arrête les comptes qui
doivent être soumis à l'Assemblée générale, et propose l'emploi des
bonis dans les limites statutaires.
L'administrateur-délégué du Conseil d'administration représente
la Société en justice, tant en demandant qu'en défendant ; en con-
séquence, c'est à sa requête ou contre lui que doivent être inten-
tées toutes actions judiciaires.
Le Conseil peut déléguer ses pouvoirs à un ou plusieurs direc-
teurs élus par lui. Il peut aussi les déléguer à un ou plusieurs admi-
nistrateurs, pour des objets déterminés et pour un temps limité.
Il est en outre permis au Conseil de se substituer un mandataire
étranger à la Société, dont il est responsable, et pour un objet dé-
terminé.
1)10 APPENDICE 111
Les administrateurs répartissent l'indemnité allouée au Conseil !!
d'adniiuistration par l'Assemblée générale.
TITRE IV
Direction
Article 9.
Les directeurs (ou le directeur unique) choisis par le Conseil
d'administration sont chargés de l'exécution des décisions du Con-
seil. L'Assemblée générale déterminera les clauses du contrat
entre la Société et les directeurs placés sous le contrôle du Conseil,
et révocables par lui, dans les termes du dit contrat.
Tous les actes quelconques engageant la Société, tous billets, en-
dossements, transfert et mandats doivent porter la signature de
l'administrateur-délégué et du directeur.
Le ou les directeurs proposent au Conseil la nomination ou la ré-
vocation des employés sous leurs ordres. En cas d'urgence, ils y
pourvoient jusqu'à décision du Conseil.
Le Conseil d'administration délimite les pouvoirs des fonction-
naires nommés par lui.
TITBE V
Des Commissions de surveillance
Arlicle 10.
il est nommé chaque année, en Assemblée générale, parmi les
associés ou délégués des Sociétés, cinq commissaires chargés de
remplir la mission de surveillance prescrite par la loi.
Les premiers commissaires sont nommés par l'Assemblée .géné-
rale constitutive.
Les commissaires se réunissent au siège social toutes les fois
qu'ils le jugent convenable, dans le courant de l'exercice, pour
prendre communication des livres et examiner les opératiojis de la
Société. Us vérifient l'état, qui doit être dressé chaque semestre,
de la situation active et passive de la Société. Ils peuvent opérer,
chacun de leur côté, les vérifications qui leur sembleraient utiles.
APPENDICE m 911
A la fin de l'exercice annuel, les commissaires font un rapport à
l'Assemblée générale sur la situation sociale, sur le bilan et sur les
comptes présentés par les administrateurs. Ils doivent remettre ce
rapport au Conseil d'administration, de façon que celui-ci puisse,
quinze jours avant la réunion, remettre à chacun des actionnaires
copie de ce rapport et du bilan résumant l'inveiitaire.
Il est alloué, à la Commission de surveillance, une indemnité
qui sera fixée par l'Assemblée générale,.
TITRE VI
Des Assemblées &énérales
Article 11.
L'Assemblée générale, régulièrement constituée, représente
l'universalité des actionnaires. Elle peut être convoquée par le Con-
seil d'administration et aussi, en cas de nécessité, par les commis-
saires de surveillance.
Les Sociétés adhérentes seront représentées aux Assemblées
générales par un ou deux délégués au plus. Jusqu'à cent adhérents,
elles auront droit à un suffrage ; au-dessus de ce chiffre, elles
auront droit à un suffrage par cinq cents sociétaires en plus, en
prenant pour base le dernier bilan des Sociétés.
Les Fédérations seront représentées chacune par un délégué ayant
une voix.
Les actionnaires individuels seroni représentés par un délégué
pour cent actions.
Tous les actionnaires ont voix consultative.
Les actionnaires se réuniront en Assemblée générale au moins
une fois par an, vers août. La convocation et le bilan seront adressés
par la poste à tous les actionnaires, quinze jours au moins à
l'avance.
Cette réunion est valablement constituée lorsque les actionnaires
réunis, représentent au moins le quart du capital ; en cas contraire,
il serait procédé à une seconde convocation, après laquelle les ac-
tionnaires présents pourraient valablement délibérer sur les affaires
portées à l'ordre du jour de la première réunion. Dans toutes les
9 12 APPENDICE 111
Assemblées générales, il est tenu une feuille de présence indiquant
les actionnaires, le nombre et le numéro de leurs actions.
Le Conseil d'administration élabore l'ordre du jour : en outre, les
commissaires de surveillance peuvent aussi faire portera l'ordre du
jour les questions qui leur semblent utiles.
Les membres du Conseil d'administration ne pourront avoir voix
délibérative.
Pour être délégué à l'Assemblée générale, il faut faire partie
d'une Société actionnaire.
L'Assemblée générale est présidée. par un administrateur désigné
par le Conseil à cet effet. En cas d'absence, l'Assemblée désigne un
autre administrateur ou, à défaut, un des actionnaires présents.
L'Assemblée désigne deux assesseurs. Le Bureau choisit son secré-
taire.
Les délibérations sont prises à la majorité, sauf dans les cas pré-
vus par la loi ou les statuts. On ne peut voter que sur les questions
portées à l'ordre du jour envoyé aux actionnaires.
L'Assemblée entend et approuve, s'il y a lieu, le rapport des com-
missaires sur la situation de la Société, sur le bilan et sur les
comptes présentés par les administrateurs.
Elle vote l'emploi des bénéfices dans les limites statutaires. Elle
nomme les administrateurs et les commissaires. Elle délibère et
statue souverainement sur tous les intérêts de la Société, et confère
au Conseil d'administration tous les pouvoirs supplémentaires qui
seraient reconnus utiles.
Les délibérations de l'Assemblée générale sont constatées par des
procès-verbaux inscrits sur un registre spécial et signés des mem-
bres du Bureau.
Les actionnaires devront aviser le Conseil, au moins trois mois
à l'avance, des questions qu'ils voudraient voir figurer à l'ordre du
jour.
Les copies ou extraits des procès-verbaux des délibérations de
l'Assemblée générale, pour tout usage autorisé par le Conseil, sont
certifiés par les administrateurs ayant la signature sociale.
APPENDICE m 913
TITRE VII
Situations — Inventaires
Article 12.
L'exercice commence le premier juin et finit au 31 mai Le Con-
seil d'administration dresse, chaque semestre, l'inventaire conte-
nant l'indication des valeurs mobilières et de toutes les dettes ac-
tivas et passives de la Société. Ces inventaires sont mis à la dis-
position des commissaires.
Les inventaires sont présentés à l'Assemblée (générale, et tout
actionnaire peut en prendre connaissance à l'avance au siège social,
ainsi que de la liste des actionnaires.
TITRE VIII
RkPARTITION des IHOP-PKRÇCS OU BKNKFICES
Article 13.
Avant le tirage des bénéfices nets, il sera prélevé annuellement
comme charge sociale :
A. — 5.000 francs pour la B. C. S.
B. — 10.000 francs à distribuer par les soins de la B. C. S. aux
Fédérations régionales.
Les bénéfices nets, déduction faite des frais généraux, des prélè-
vements ci-dessus et toutes charges sociales votées parles assemblées
générales, seront répartis ainsi :
1» La moitié aux amortissements ou réserves.
2° L'autre moitié divisée en cent parts, dont :
10 au fonds de réserve légal;
40 au fonds de développement;
50 à répartir aux Sociétés clientes au prorata de leurs achats. La
part revenant aux Sociétés non actionnaires sera versée au fonds de
développement .
Toutefois, avant la distribution des sommes ainsi réparties,
celles-ci seront versées à fonds de garantie, indivis, en aucun cas
répartissable, à la formation duquel chaque Société devra participer
Maxime Leroy 58
!)14 APPENDICE m
à raison de 400, francs par cent membres de l'effectif des Société»
actionnaires, et ce, à dater du l*'" juin 19lu.
TITRE IX
Fonds de réserve
Article 14.
A l'aide des dix pour cent prélevés chaque année sur les trop-
perçus ou bénéfices, après la réserve pour amortissements, il est
formé un fonds de réserve destiné à parer aux pertes, à garantir le
remboursement des actions au taux d'émission, et à supporter, si
besoin était, les frais de liquidation.
Les présentes ont été enregistrées le 2 décembre et déposées au
greffe de la Justice de paix du 10^ arrondissement sous le n° 1129,
récépissé 6402, et au greffe du Tribunal de Commerce, le 3 décembre,
sous le n" 1130, récépissé 1644.
Modifications aux statuts
Article 15.
L'Assemblée générale, convoquée exlraordinairement à cet effet,
peut apporter aux Statuts les modifications dont l'utilité sera
reconnue.
Les modifications peuvent même porter sur l'objet de la Société,
mais sans pouvoir le changer, ni l'altérer : Le but essentiel de la
Société est de remettre entre les mains des consommateurs, c'est-à-dire
de la collectivité, la propriété et radministration des moyens de consom-
mation, de production et d'échange. Toute modification allant à ren-
contre de ce but ne pourra être présentée ni votée à l'Assemblée
générale des actionnaires.
Les modifications, pour être valables, devront être votées par les
deux tiers des membres présents, ceux-ci devant représenter la
moitié au moins du capital social.
TITRE XI
Dissolution — Liquidation
Article 16.
En cas de perte des trois quarts du capital social, les administra-
APPENDICE m DIo
teurs devront convoquer l'Assemblée générale de tous les action-
naires, à l'eiTet de statuer sur la question de savoir s'il y a lieu de
prononcer la dissolution de la Société.
La résolution est, dans tous les cas, rendue publique au moyen
du dépôt et de l'insertion prescrits par les articles 55 et 56 de la loi
de 1867.
L'Assemblée est régulièrement constituée lorsque la moitié du
capital social est représentée par les actionnaires présents.
Le vote a lieu à la majorité des actionnaires présents votant par
tête.
La convocation est faite parle Conseil d'administration ou, à son
défaut, par des commissaires de surveillance.
A l'expiration de la Société, ou en cas de dissolution anticipée.
l'Assemblée générale règle le mode de liquidation et nomme un ou
plusieurs liquidateurs.
Pendant la liquidation, les pouvoirs de l'Assemblée générale se
continuent comme pendant l'existence de la Société.
Toutes les valeurs de la Société sont réalisées par les liquidateurs,
qui ont à cet effet les pouvoirs les plus étendus, et le produit,
après le prélèvement des frais de liquidation, en est réparti aux
actionnaires.
Les liquidateurs peuvent, avec l'autorisation de l'Assemblée géné-
rale, faire apport ou vente, à une autre Société, des biens, droits et
obligations, tant actives que passives, de la Société dissoute.
TITRE XII
Contestations
Article 17.
Le fait d'être titulaire d'une action entraîne, pour les action-
naires, dans leurs contestations avec le Magasin de Gros, attribu-
tion de juridiction aux tribunaux compétents du département dont
dépendra le siège social, tant en demandant qu'en défendant.
Les actionnaires s'engagent, en outre, à soumettre au préalable
leurs différents concernant la Société à une Commission arbitrale
nommée par l'Assemblée générale.
Les rapporteurs :
L. LccAS. L. Héliès.
916
APPENDICE 111
Par décision cie l'Assemblée générale dn 6 octobre 1907 :
1° Le capital social est porté à la somme de cent mille francs,
divisé en quatre raille actions de vingt-cinq francs chacune (modi-
fications à l'article 4).
2° (Adjonction à l'article 8). — Le Conseil d'administration
pourra comprendre des employés de la Société, toutefois, le
nombre de ceux-ci ne dépassera jamais le tiers du nombre des
autres administrateurs.
Le Président, Le Secrétaire,
L. Lucas. Tixikr.
APPENDICE IV
STATUTS
de la Fédération Nationale des Coopératives de consommation,
organe d'émancipation des travailleurs.
Adoptés au Congrès unitaire de Tours, les 29 et 30 décembre 1912.
Article premier.
Entre toutes les Sociétés coopératives de consommation fran-
çaises adhérentes aux présents Statuts, il est constitué une asso-
ciation qui prend le titre de : Fédération Nationale des Coopératives
de Consommation^ organe d'émancipation des travailleurs.
Article 2.
La Fédération Nationale a pour but :
a) le groupement et l'organisation des Sociétés de consomma-
tion constituées d'après la déclaration de principe de l'Unité,
en vue de la défense de leurs intérêts communs par la réu-
nion de leurs forces et de leurs activités;
b) le développement et la prospérité de la coopération en
France ;
c) la sauvegarde des consommateurs en général ;
d) la substitution au régime compétif et capitaliste actuel d'un
régime où la production sera organisée en vue de la collecti-
vité des consommateurs et non en vue du profit;
e) l'appropriation collective et graduelle des moyens d'échange
et de production par les consommateurs associés, ceux-ci
gardant dorénavant pour eux les richesses qu'ils auront
créées.
Article 3.
La Fédération Nationale cherche à atteindre ces buts :
a) Par la publication d'organes de presse, l'élaboration de sta-
tistiques, l'édition de publications en vue du perfectionne-
Î)I8 APPENDICE IV
ment de l'organisation et de l'extension de la sphère d'acti-
vité des Sociétés adhérentes ;
b) Par l'établissement de rapports suivis avec les unions coopé-
ratives nationales étrangères et l'Alliance Coopérative Inter-
nationale ;
c) Par un service juridique, les conseils accordés aux Sociétés
adhérentes dans ce qui intéresse leur activité coopérative,
ainsi que l'organisation de cours d'enseignement coopératif;
d)En. prêtant son appui à la création de nouvelles Sociétés
de consommation et en vulgarisant les principes de la coo-
pération.
Article 4
Seront acceptées toutes les Sociétés constituées conformément à la
Déclaration commune d'Unité coopérative ; en conséquence, ne pourront
être admiscfi : les Sociétés qui imposent à leurs membres l'adhésion à
organisation politique ou confessionnelle, les Sociétés capitalistes ou pa-
tronales, c'est-à-dire celtes qui allouent un dividende au capital-action
en sîts d'un intérêt limité ou qui limitent le nombre des actionnaires,
ou qui donnent à leurs membres un nombre de voix proportionnel au
nombre d"* actions, ou qui ne confèrent pas la souveraineté à l'Assemblée
des sociétaires.
Article 5.
Pour faire partie de la Fédération Nationale, les Sociétés devront
remplir les obligations suivantes :
1° Adhérer aux Fédérations de leur région territorialemcnt déli-
mitées d'après le tableau annexé aux présents Statuts;
2° Verser une cotisation, fixée à chaque Congrès annuel, propor-
tionnellement au chiffre d'affaires. Sur cette cotisation, il sera pré-
levé 1 centime pour la Fédération régionale et la part de cotisation
pour l'adhésion collective à l'Alliance internationale. La cotisation
ne pourra être inférieure à 10 francs. Elle devra être versée dans
le courant du premier semestre ;
3" Consacrer au minimum, par an et par membre, 10 centimes
à la propagande coopérative. Cette propagande peut se faire par
conférences, causeries, fêtes, brochures, journaux, allocations à
tous les groupements d'émancipation des travailleurs;
APPENDICE IV
1M9
4° Réserver une part de leurs trop-perçus tant pour les œuvrei so-
ciales créées ou à créer que pour la formation de réserves collectives
devant servir à la réalisation du programme coopératif ;
5° Joindre à leur demande d'adhésion un exemplaire des Statuts,
accepter le pacte d'Unité et les décisions des Congrès. Chaque
année, elles devront fournir à la Fédération Nationale leurs bilans,
rapports et renseignements statistiques demandés par l'organisa-
tion centrale.
Article 6.
La Fédération régionale aura pour but d'organiser la propagande,
de susciter la création de nouvelles Sociétés, d'établir un lien moral
entre toutes les Sociétés existantes, d'assurer la discipline coopéra-
tive dans sa région, notamment en assurant la concentration des
forces coopératives, et la réalisation des décisions des Congrès et
du Comité confédéral. Elle devra soumettre ses Statuts au Comité
confédéral.
Elle facilitera, par tous les moyens, la tâche de la Fédération
Nationale en lui fournissant particulièrement tous les renseigne-
ments statistiques et économiques, en lui donnant tous les ans un
rapport sur son activité et sur l'emploi des fonds versés par le
M. D. (t. qui, exclusivement, doivent être réservés à la propa-
gande.
Elle se fera représenter directement par un de ses membres à
chaque réunion du Comité confédéral et au Congrès, après avoir
examiné l'ordre du jour.
La Fédération régionale pourra être chargée par le Comité con-
fédéral de recueillir, pour le compte de l'organisation centrale, la
cotisation prévue à l'art. 5, § 2.
Article 7.
Les Sociétés coopératives devant concentrer leur puissance d'achat
et organiser leur force de production, ce rôle incombe essentielle-
ment au M. D. G.
Toutefois, les Fédérations régionales pourront, là où le M. D. G.
n'a pas d'entrepôts régionaux, créer des liens d'achat en commun ;
ces organismes devront en tous cas demander préalablement, avant
de traiter leurs marchés et de faire des achats, les conditions au
920 APPENDICE IV
M. D. G. qui 'aura la préférence aux conditions de prix et de
qualités égales. Il pourront encore traiter ou produire des objets
auxquels le M. D. G. ne peut encore s'intéresser; néanmoins ils
ne pourront écouler leur marchandise sans l'assentiraent du M. D. G.
en dehors de leurs limites territoriales.
Le Comité mixte devra, d'accord avec eux, fixer les conditions de
reprise éventuelle de leurs entreprises de vente et de production
par le M. D. G.
Article 8.
En dehors des Fédérations régionales, des sous-groupeinents de
Sociétés ne pourrront être constitués que s'ils ont un caractère pro-
visoire, s'ils sont territorialement délimités et organisés pour un
but déterminé, et que le Comité confédéral et les Fédérations inté-
ressées en aient reconnu l'utilité.
Article 9.
Dans l'intervalle des Congrès, l'administration de la Fédération
Nationale est confiée au Comité confédéral. Il est constitué par les
délégués des Fédérations et par un Conseil central de 21 membres
nommés par le Congrès, au scrutin de liste et, en cas d'absence
d'accord, à la représentation proportionnelle.
Article 10.
Le Comité confédéral est chargé de la propagande en général, de
poursuivre la réalisation des résolutions des Congrès nationaux et
internationaux ; il prend toutes les mesures exceptionnelles que
peuvent exiger les circonstances. Il élit son bureau.
Article 11.
Au cas de représentation proportionnelle, les listes présentées au
'Congrès comprendront obligatoirement 21 noms et aucun candidat
ne peut être inscrit sur plus d'une liste.
Chacun des votants marque sur la liste l'ordre de préférence de
ses candidats.
Le panachage est interdit. La répartition se fait sur la base du
quotient électoral. Les sièges restant à pourvoir sont répartis sui-
vant le procédé des moyennes.
En cas d'accord préalable sur une seule liste, cinq suppléants se-
ront nommés par le Congrès.
APPENDICK IV 921
Trois absences consécutives sans excuse au Conseil central en-
traîneront la démission du titulaire.
Article 12.
Il faut, pour être candidat au Conseil central, être sociétaire à
une Coopérative de consommation adhérente à la Fédération Na-
tionale et avoir le minimum de consommation imposé par la So-
ciété.
Le candidat devra être présenté par une Société. Il devra avoir
siégé pendant un an dans une Commission statutaire ou avoir fait
partie du bureau d'un cercle de coopérateurs.
Article 13.
Le Comité confédéral se réunit normalement trois fois par an
non compris la réunion qui a lieu la veille du Congrès. Le Conseil
central se réunit au moins une fois par mois. II est chargé de la
gestion dans l'intervalle des réunions du Comité confédéral.
A chaque réunion du Comité confédéral, le Conseil central pré-
sente un rapport moral et financier de la gestion du trimestre.
Article 14.
Une Commission de contrôle composée de 5 membres et de 2 sup-
pléants chargée de contnMer toutes les opérations financières de la
Commission pernanente, sera nommée par le Congrès. Elle devra
faire un rapport à chaque réunion du Comité confédéral.
Article 15.
Un office technique de la Coopération chargé d'étudier toutes les
questions de législation, de droit, de statistique, d'histoire et d'infor-
mation étrangère et d'éducation coopérative, est constitué au sein
de la Fédération Nationale. Il est placé sous la direction et le con-
trôle du Comité confédéral. 11 est composé : d'actuaires, de juristes,
de parlementaires et d'hommes de science désignés par le Comités
confédéral.
L'organisation intérieure de l'Office et ses relation avec le Comité
confédéral sont réglées par ce dernier.
Article 16.
La Commission mixte prévue par le pacte d'Unité, comprendra
1)22 APPENDICE TV
3 membres élus par le Comité confédéral sur la proposition du Con-
seil central, et 3 membres élus par le M. D. G. Elle remplira son
rôle dans les conditions suivantes, acceptées d'accord avec le
M. D.G.
Emanation des deux organismes de la Coopération et des mêmes
Coopératives par la nécessité delà double adhésion, la Commission
mixte devra assurer l'unité d'action du mouvement. Chaque organi-
sation conservant l'autonomie nécessaire pour mener à bien la
tâche qui lui est confiée.
Si la Commission le décide, un de ses membres pourra être dé-
signé pour assister à une réunion de l'un ou l'autre des conseils des
deux groupements.
Sur la demande de l'une ou l'autre des deux organisations, la Com-
mission sera appelée à discuter de toutes les questions d'intérêt
général intéressant le mouvement coopératif.
De toutes façons, la Commission devra se réunir une fois au moins
tous les trois mois pour examiner la situation coopérative géné-
rale.
11 ne pourra être pris de résolutions, dans l'une ou l'autre des
deux organisations, sans entente préalable sur les points suivants :
a) revision des Status ;
h) organisation et rôle commercial des Fédérations, conformé-
ment à l'art. 7, modifications aux circonscriptions territo-
riales des Fédérations ;
c) organisation d'entrepôts régionaux ou d'entreprises de pro-
duction ;
d) ordre du jour, lieu et date des Congrès et Assemblées géné-
rales ;
e) questions internationales.
Article 17.
Le Congrès annuel auraMiou aux mêmes dates et au même lieu
que l'Assemblée du M. D. G.
A ce Congrès, les Sociétés on droit à une voix jusqu'à 100 francs
de cotisation à la Fédération Nationale. Au-dessus de ce chiffre,
elles auront droit à un suffrage pour 100 francs ou fraction de
100 francs.
APPENDICE IV !>23
Article 18.
Les Fédérations, Cercles et Groupes d'éducation et de propagande
pourront être représentées au Congrès par un délégué avec voix
consultative.
Article 19.
Les Statuts sont toujours révisables, les demandes de revision
doivent être faites au Comité confédéral six mois avant le Congrès.
Les résolutions de Congrès ne peuvent être modifiées que par un
Congrès.
Article 20.
Pour tout ce qui n'est pas prévu aux Statuts, le Comité confédé-
ral prendra les mesures nécessaires, afin d'assurer le bon fonction-
nement de la Fédération iNationale jusqu'au Congrès suivant.
Article 21.
En cas de dissolution, les fonds doivent aller au M. D. G, ou, en
cas d'impossibilité, à l'Alliance Internationale.
Il
ERRATUM
Par suite d'une erreur de correcLion, les deux derniers cha-
pitres ont été séparés en deux Livres au lieu d'être joints en un
même Livre, sous ce titre général :
Le Fédéralisme professionnel
En conséquence, ou devra supprimer, page 864, la mention :
Livre IX, ainsi que le titre qui suit, et lire : Chapitre n au lieu
de : Chapitre l^^
.1
TABLE DES MATIEHES
Préface 1
Introduction. — Le droit prolétarien 25
LIVRE PREMIER
Le Syndicat.
Chapitre premier. — Formation historique de l'obligation ouvrière
d'adhérer a un syndicat
Chapitre II. — Composition et formation du syndicat
Généralités 58
I. — L'âge 59
II. — La nationalité 69
III. — Le sexe , 75
IV. — La profession. Généralités 84
1° Les employés privés et publics ; les employés de coopé-
ratives ; 94
2» Les artisans, petits marchands, chiffonniers, éta-
meurs, ramoneurs, commissionnaires, etc 99
3" Les ouvriers petits propriétaires agricoles 100
4° Les professions libérales lOt?
5^ Les ouvriers en régie 110
6° Les ouvriers auxiliaires 110
7° Les préparateurs en pharmacie 111
8° Les ouvriers aveugles 113
î326 TABLE DliS MATIKRES
V. — L'ancienneté professionnelle 113
VI. — Les incompatibilités syndicales 117
VIL — Les incapacités syndicales 119
1° Incapacités temporaires 119
2° Incapacités absolues 119
a) Condamnations judiciaires 119
b) Condamnations syndicales 120
c) Incapacité dérivant de la situation profession-
nelle 120
1° Patrons 120
2" Contremaîtres 124
3° Marchandeurs et tâcherons 129
VIII. — La procédure d'admission , 131
a) Forme de la demande 131
b) Présentation 132
c) Admission 132
d) Noviciat 132
e) Résidence 133
/) Droit d'inscription 133
I X. — Sens de ces diverses règles 134
Chapitre III. — Orga.msation intérieure
I. — L'assemblée générale 138
10 Convocation 139
2° Constitution 141
3<> Périodicité 141
4° Bureau 1 42
5° Ordre du jour 143
6° Votation 143
;o Attributions 144
a) Syndicales 144
b) Professionnelles 144
c) Electives 145
d) Financières 145
e) Judiciaires 145
II. — Le Conseil syndical 146
1° Constitution 146
a) Eligibilité, 147
b) Membres de droit 150
2° Nombre des syndics 150
3° Quorum des présences 150
4° Bureau 151
5° Sessions 151
6° Durée du mandat 152
7° Déchéances 153
S° Attributions 1 53
TABLE DES MATIKRES 027
H I. — Le bureau syndical I54
1 " Formation 1 54
2 ' Composition 155
a) Président i5(j
b) Vice-président 158
c) Secrétaire et trésorier 158
3° Caractères des fonctions du bureau 160
IV. — Le Conseil de surveillance 166
1" Formation 166
2" Attributions 1(,7
30 Réunions 168
4» Sanctions 16S
V. — Les commissions syndicales d'atelier 168
Chapitre IV. — L'uxité syndicale. La compétence territoriale
DU SYNDICAT
Chapitre V. — La sériation professionnelle dans les syndicats
Chapitre VI. — Obligations des syndiqués
I. — Prolégomènes 190
II. — Les obligations 206
1° Obligation d'obéissance aux statuts syndicaux .... 206
2" Obligation d'assistance aux assemblées générales et
réunions 209
3" Obligation de payer la cotisation 211
40 Obligation de résider dans la circonscription syndi-
cale et d'indiquer les changements d'adresse 221
5" Obligation aux fonctions syndicales 222
6° Obligation au tarif syndical des salaires 223
7" Obligation de ne pas travailler aux pièces 231
S'^ Obligatiou de ne pas emporter de travail hors de
l'atelier 233
9° Obligation à la dijjnité syndicale 233
10" Obligation d'indiquer les emplois vacants au service
syndical de placement 23S
1 1° Obligation de confraternité d'atelier 240
12« Obligation de ne pas accepter de fonctions extra-
syndicales en contradiction avec l'intérêt collectif 242
13° Obligation de ne pas collaborer à des journaux hos-
tiles à la classe ouvrière 243
14° Obligation de faire de la propagande pour le syn-
dicat 244
15° Obligation de chômer le l^r mai 244
928 TABLE DES MATIERES
16° Obligation de dénoncer les infractions aux règles
syndicales 247
17° Obligation de n'acheter que dans les maisons possé-
dant le label commercial de la C. G. T 24S
18° Obligation dé syndicaliser toutes les réclamations
professionnelles 249
19° Obligation d'assister aux obsèques des co-syndiqués. 253
20° Obligation de porter les insignes ou de présenter le
livret syndical 253
21° Obligation d'être coopérateur 256
22° Obligation de cotiser en faveur des camarades en
grève 257
23° Obligation des syndiqués à l'égard des non-syndi-
qués 258
24° Obligation de limiter le nombre des naissances 265
25° Obligation de limiter le nombre des heures de tra-
vail : la journée de huit heures 270
III. — Sens de ces diverses obligations 291
Chapitre VII. — Obligation des syndicats
1° Obligation d'adhérer à une fédération ou à la C.G.T. 295
2° Obligation d'adhérer à l'Union des syndicats et à la
Bourse du Travail 299
3° Obligation d'adhérer aux congrès fédéraux et con-
fédéraux 309
a) Condition d'adhésion 309
b) Règles de délégation 310
c) Les mandats 311
d) Périodicité des congrès 312
4° Obligation d'obéir aux décisions des congrès fé-
déraux et confédéraux 313
5° Obligation de s'abonner au journal : La Voix du
Peuple, et aux journaux corporatifs 317
6° Obligation d'avertir la fédération avant de déclarer
une grève 318
7» Obligation syndicale à la neutralité politique 319
8° Obligation d'adhérer au sous-comité de la grève gé-
rale 361
TABLE DES MATIERES 029
LIVRE II
Les fédérations professionnelles
Chapitre premier. — Formation des fédérations professionnelles
Chapitre II. — Les syndicats nationaux
Chapitre III. — Conditions d'adhésion des syndicats
AUX fédérations
•Chapitre IV. — Organisation intérieure des fédérations
et syndicats nationaux
I. — Comité fédéral 384
a) Formation du comité 385
b) Attributions 386
c) Réunions 386
d) Durée du mandat 386
II. — Bureau ou commission administrative 386
a) Formation 386
b) Attributions 386
c) Durée du mandat 386
III. — Secrétaire et trésorier 387
IV. — Siège social des fédérations 387
V. — Nombre de syndicats nécessaires pour former une fédé-
ration 387
VI. — Fédérations régionales ' 388
VII. — Discipline fédérale 389
'Chapitre VI. — Obligations des fédérations professionnelles
1° Obligation d'adhérer à la section confédérale des
fédérations 391
2° Obligation à la neutralité politique 393
3° Obligation d'assister aux congrès fédéraux 393
-Maxime Lerov 59
H30 TABLE DES MATIERES
LIVRE m
Les Bourses du Travail et Unions de syndicats de
métiers divers
Chapitre premier. — Composition et formation des bourses de
travail, unions locales départementales ou régionales de syn-
dicats divers.
1° Eléments constitutifs 395
2° Conditions d'adhésion des syndicats 398
a) Conditions réglementaires 398
b) Conditions professionnelle's 399
c) Conditions géographiques 399
3° Unité des Bourses 408
4° Noviciat 409
5° Discipline 409
Chapitre II. — Organisation intérieure des Unions
l'J L'assemblée générale 412
2° Le Comité général 413
a) Attributions du Comité général 413
h) Nombre des membres 414
c) Réunions 414
d) Incompatibilités politiques 415
e) Durée du mandat 415
3" Commission executive 415
a) Attributions 415
b) Nomination 416
c) Nombre des membres 41i5
d) Durée du mandat 416
e) Réunions 'iiô
4° Les fonctionnaires de la Bourse 416
a) Le secrétariat -416
1° Attributions 417
2-5 Nominations 417
3° Durée des fonctions 417
b) Trésorier. Secrétaire-adjoint. Archiviste 417
c) Concierge -il^
Règles générales applicables à tous les fonction-
naires et administrateurs 41 1
TABLE DES MATIÈRES 931
5° Commissions diverses 418
1» Commission d'études 418
2" Commission des finances 419
3" Commission de contrôle 419
4" Congrès 419
Règle particulière en cas de juxtaposition d'une
Union de syndicats et d'une Bourse municipale.. 419
6° Budget des Bourses du Travail 419
7° Révision des statuts des Unions et Bourses du Travail 424
Chapitre III. — Obligations et sebvices des unions
1" Obligation d'adhérer à la section confédérale des
Bourses du Travail 425
2° Obligation d'envoyer des délégués aux congrès et
conférences 429
3» Obligation de créer un sous-comité de la grève géné-
rale 429
4" Obligation d'envoyer des secours aux orgaaisations
en grève 430
5° Obligation de provoquer la formation de syndicats
dans la région 431
6» Obligation de s'opposer à la reconnaissance d'utilité
blique 432
7» Obligation à la neutralité politique 433
8° Obligation de créer des cours professionnels et des
écoles syndicales 434
9" Le secours de route ou viaticum 437
10° L'office national ouvrier de statistique et de place-
ment , 448
LIVRE IV
La Confédération générale du Travail
Chapitre premier. — La formation historique de la c. g. t.
Chapitre II. — Organisation intérieure
1° Le comité de la section des fédérations profession-
nelles 481
a) Constitution 481
b) Attributions 489
032 TABLE DES MATIÈRES
c) Réunions 4&0'
d) Durée 490
e) Le bureau de la section 490
2° Le comité de la section des Unions départementales 492
fl) Constitution 492
h) Attributions 492
c) Réunions 493
d) Durée 49a
c) Bureau 493
3° Le Comité confédéral 493
a) Constitution 493
b) Attributions 493
c) Réunions 49&
à) Durée 497
e) Bureau du comité 497
Délégation des divers fonctionnaires confédéraux
4° La Commission de la Voix du Peuple 49S
5° La Commission de contrôle 499
6° La Commission de délimitation des Fédérations. . . . 500
7" Le service de la trésorerie 501
8° La Commission des grèves et de la grève générale . . 501
Chapitre III. — Les congrès confédéraux
a) Participation des organisations 55t
b) Périodicité des Congrès 554
c) Lieu 554
d) Organisation 554
e) Initiative des Congrès 555
/) Fonctionnement 556
g) Fixation de l'ordre du jour 557
h) Délégation et vote des Syndicats 558
C) Cumul des mandats 561
/) Mandat impératif 563^
À) Vœux 56-5
l) Vote de confiance 56(5
m) Décision des Congrès confédéraux 567
n) Règlement intérieur ^12
o) Conférences des Bourses ou unions locales 575
Chapitre IV. — Le lahel confédéral
Chapitre V. — Le livret «onfédéral
TABLE DES MATIÈRES 933
Chapitre VI. — La maison des fédérations
LIVRE V
Les moyens de lutte
Chapitre premier. — L'action directe
Chapitre IL — Boycottage, label, sabotage
Chapittre III. — La théorie syndicale de la grève
LIVRE VI
Les sociétés coopératives syndicales.
Chapitre premier. — Généralités
Chapitre II. — Formation des coopératives
a) Adhésions 697
b) Exclusions 700
c) Organisation intérieure 700
4° L'Assemblée générale 700
2° Le Conseil d'administration 702
3° La Commission de contrôle et de surveillance 707
4° Autres Commissions 707
5" Employés et ouvriers 708
6° Le gérant 715
Chapitre III. — Les obligations ,
I. — Les obligations des coopérateurs 723
a) Obligation d'achat 723
b) Obligation d'assistance aux Assemblées géné-
rales 723
c) Obligation de bien travailler 723
d) Obligation des grévistes à l'égard d'une coopé-
{)érative 723
II, — Les obligations des coopératives 726
a) Obligation d'adhérer à la Fédération régionale. . 727
b) Obligation d'adhérer à la Fédération nationale
des Sociétés de consommation 730
934 TABLE DES MATIÈRES
1° Le Comité confédéral 734
è» Le Conseil central 735
3° La Commission de contrôle 736
4° La Commission mixte 736
ô° La Commission d'arbitrage 737
6° Office technirpie de la coopération 737
Congrès 738
L'assurance ouvrière contre l'incendie 739
c) Obligation d'adhérer à l'Alliance coopérative in-
ternat ionale 741
Chapitte IV. — Les relations syndicales et socialistes
DES coopératives
I, — Rapport des Coopératives avec le Parti socialiste unifié.. 742
IL — Rapport des Coopératives avec les Syndicats et la C.G.T. 745
Ch.apitre V. — La commandite
Chapitre VI. — Mutualisme et syndicalisme
LIVRE VII
L'internationalisme ouvrier.
Chapitre I. — Historique
Chapitre 11. — Les obligations internationales
LIVRE vni
Le fédéralisme professionnel.
Chapitre I. — De la démocratie au fédéralisme professionnel
LIVRE IX
Le fédéralisme professionnel
Chapitre I. — La tradition et la révolution dans le fédéralisme
professionnel
Appendice I. — Statuts de la Confédération Générale du Travail . 883
Apiendice II. — Statuts de l'Alliance coopérative internationale . 895
Appendice III. — Statuts du Magasin de pros des Coopératives de
France 908
Appendice IV. — Statuts de la Fédération nationale des Coopéra-
tives de consommation 917
I
BIBLIOTHÈQUE SOCIALISTE INTERNATIONALE
publiée sous la direction de Alfred Bonnet
(SERIE iD-18)
DE VILLE (Gr ]. — Principes socialistes, 1898, 2^ cdilioii. . . 3 tV. 50
MARX Karl). — Misère de la philosophie. l!(''iii»iise a la IMiiloso]>hic do
lu misère lie M. l'rondli.m. 1908, nou,\ éd , 1 vd 3 tV. 50
LABRIOLA Antonio — Esssais sur la conception matérialiste de
l'histoire. 2- éd.. 1902. 1 vni 3 f,-. 50
DESTRÉE J. et VANDERVELDE E. . — Le socialisme en Bel-
gique. 2e ('d., 1903. 1 VMlume 3 tV. 50
LABRIOLA (Antonioj. — Socialism? et philosophie. iS99. 1 v^ -
luiiie 2 fr. .50
MARX fKarl). — Révolution et contre-révolution en Allemaen'-.
tiiiduit |i;ir Laiira Lakami.lk. 1900, i voluiin,' 2 fr. 50
GATTI (G.). — Le socialisme et l'agriculture. pi( l'aie de G. Smel. 190?,
1 volume 3 fr. 50
LASSALLE (F.). — Discours et pamphlets, 1903 3 fr. 50
TARBOURIECH CE. . — Essai sur la propriété. 1905 . . . . 3 tV. 50
LASSALE F.). — Capital et travail. 1904. 1 vilmne .... 3 fr. 50
LAF ARGUE (P. . — Le Déterminisme da Karl Marx, l'J09. i vo-
linne - 4 fr. »»
MARX (Karl). — Critique de l'Ecouornie politique, 1909. 1 v. 3 fr. 50
BERTHOD (A.:. — P.-J. Proudhon et la propriété, 1910. 1 v. 3 fr. »>>
(SÉRIE in-S)
'WEBB Béatrix et Sidney). — Histoire du trade-unionisms, 1897,
traduil -lar All.erl .MicTJN. 1 volume 10 fr.
KAUTSKY Karl). — La q lestioa agraire. — Etude sur les tendances
de l'agriculture moderne, traduit jiar Ed^.ird Mn.u.\i;D et Camille Polahk,
1900. 1 v..luuie - . S fr.
MARX (Karl . — Le capital, traduit à rinstilut des srieiiees soeiales de
Hruxelles. par .1. 1ioiii;iiAiii)T et H. VAM>i:i;r,vfiT :
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1901-1902. 2 V. dames 20 fr.
KAUTSKY K ). — La politique agraire du parti socialiste, trad.
t.. l'oi.ACK. 1903 4 fr.
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ture indu^lrielle du nddi de la Traiire. 1907. 1 vokuue ....... 6 fr.
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('.■Hitre Va\'j.v\\ 1)1 niiiMi. traduit et arimde par Kd. Laski.nk. 1910. . . . 10 'v.
LE DE"VENIR SOCIAL (Itcviie inlernaliouale d'économie, d'histoire et de \\\\\-
l'.^niihu',. La CoUection comiiléte (1895 à 1898). Prix 50 fr.
Ont été publiés dans cette revue des artiides de :
MM. H. LA(;Aiti)Ki.i.K. .1. David, Ed. Foistd.". Cli. Bo.nmeh, K. Kaitsky, Gahriil
I>KviLLK, .\ntonio Lauriola, G. Plekiianoff. Paul Lafakgle, L. Hekitjeh, \. Tou-
Toiu, Ad. 7,Knuoi;i.io, G. Sorel, Bencd. CrtocK, Kovalewsky, Issaieff, Artiro
Laijriola, a. Lavroff. F. Sai.violi, Conrad Sciimiut, E. Behnsteix, E. Va-ntier-
m:ij)E, Enrico Fkrri. Iîkvelin, etc.
SAINT-AMAND, CHER. — IMP.^IMERIE BUSSIÈRE.
BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉCONOMIE POLITIQUE (']
publiée sous la direction de Alfred Bonnet
Histoire Economique
ASHLEY (.W. J.).— Histoire et Doc-
trines économiques de l'Angleterre,
l'JUU. 2 vol. in-S (II ft m) . . . loir,»»
.SEE(H.), iirofcsseiu" il rUiiivcrsitc de Itcnnes.
— Les classes rurales et le régime
domanial au moyen-âge en France,
rJUl.lvul. in-S (iv) 12 tV. ».>
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tion industrielle des Etats-Unis, Il
V. Lepcllelicr. Préface tle E. Levasseur. IJ
1 vol. iii-S (v) 1 fr.
SALVIOLI (G.). — Le Capitalis
dans le Monde antique, tr. A. Bon
HI06. 1 vol. iii-S (xxxi;. . . . ■; fr.
Hisloire des Doctrines
COSSA (L). — Histoire des doctrines
économiques (i) {épuisé)
DENIS (Hector). — Histoire des Sys-
tèmes économiques et socialistes.
2 vol. (xix-xx) iii-!S n l'r. »»
ASHLEY (W. J.). — Histoire et Doc-
trines économique de l'Angleterre,
1900. 2 vol. in-S (ii-iii) ... 15 tV. ii
CANNAN (Edwin). — Histoire des
théories de la production et de la
distribution dans l'économie poli-
tique anglaise, de 1776 à 1848, 1 v
lillO. iii-8 (XL) 12 fr.
PARETO (V.). — Les systèmes soc
listes ^xii-xiii) épu
MENGER (Anton). — Le droit
produit intégral du travail, liad.
lîonnet; iiréface de C.liiii'les Aiullcr, lî
1 vol. (ser. iii-8, i) 3 fr
BÔHM-BAWERK (E.V — Histo
critique des théories de l'intérêt
capital, Irad. [uir J. lîeniard, 19U2. 2
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\^aIRNES (J. E.). — Le caractère et
la méthode logique de l'Economie
politique, trad. G. Valran, l'JU2. 1 vol.
iii-8 \\i) ij fr. »»
SGHMOLLER(G.), iirol'esseur ;i n'iiiversilo
lie lieiiiii. — Principes d'Economie
politique, l'JUo-S. iJ vol. iii-S (xxiv à
xxviu) iiO fr. »»
WAGNER (Ad.), prafes. à l'Uiiivcrsilé de
lieiiiii. — Les Fondements de l'Eco;
mie politique, i V. iii-N, l'.Mj4-13. 32 fr
MARSHALL (Alfred) — Princii
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Joiu'daii, l',i01,2v.iii-^^x\MV-xxxv) 22 fr
PARETO (V.) — Manuel d'éconor
politique. l'.'O't. 1 v. iu-8 xxxviii) 12 fr
CLARK (J.B.). — Principes d'Eco]
mique. 1 vol. in-s Util (xli) . 10 fr.
JE VONS (Stanley W.). — La théorie de
l'économie politique, avec une préf. de
Paul Paiulevé. 1909, 1 v.in-8(xxxix). 8 fr. »»
PETTY (William).— Œuvres écono-
miques, U'ad. Dussauze et Pasquier; pré-
face de A. Srhafz, lOO.j. 2 vol. iu-S
(xxix-xxx) lo tV. »»
LÀSSALLE (F.). — Théorie systéma-
Sy sternes Economiques
tique des droits acquis, avec préfact
Ch. Aiidler. 1904. 2 Vdl. iii-8 xiv-xv) 20 fr
EFFERTZ (Otto).— Les antagonisn
économiques. Avec piéf. de Cli. Ami
I90U, 1 vol. iii-N (xxxii-xxxiii) . 12 fr
LORIA (A.). — La Synthèse écoi
mique, trad. (',. Monnet, 1911, 1 vol. i
(xuii) 12 fr.
SMART (W.).— La Répartition du
revenu national, 1902. 1 vol, in-8
(VII) 1 (v. »»
CAR VER (Th.-N ). — La Répartition
des richesses, trad. Puiger Picard. 1 vol.
in-S 1913 (xLv) ...... ;; fr. ....
CORNÉLISSEN (G.). — Théorie du
salaire et du travail salarié. 1908.
i fori viil. iii-8 (xxxviij ... 1 4 fr. »>.
SCHLOSS (David). — Les modes de
Théorie de la Répartition
SCHMOLLER (Gustav
fondamentales d'économie politique
et de politique sociale. 1902. 1 vol. in-8
(i\) ~ fr. 50
PHILIPPOVICH. — La politique
agraire. 19oi. 1 vol. iu-8(xviii). G tV. ....
FONTANA-RUSSO (L. . — Traité de
politique commerciale, 1908, 1 vol.
in-S (xxxvi) 14 fr. .>.>
WEBB (S. et B.). — La Lutte préven-
tive contre la misère, 1 vol. in-8 1913.
(xLiv) S fr. 11
BASTABLE. — La théorie du com-
merce international, trad. Sauvaire-
Jourdan, 1900.1 v. (Sér. in-18, m). 3 fr. ....
PATTEN (S. N.). — Les fondements
rémunération du travail, traduit, a
introduction, noies et appendices par ('liai
P.ist. 1902. in-8 (viii) .... " fr,
RODBERTUS (C.). — Le Capital. 19
1 vol. in-S :xvi) t) fr.
LANDRY (A.).— L'Intérêt du Capit
1904. l vol. iu-8 (xvii) ... ■ fi"
FISHER (Irving). — De la Nature
Capital et du Revenu, trad. S. Hoiiv!-;
1911. 1 vol. in-8 (\Lii). ... 1-2 fr
Politique Economique et Sociale
Questions économiques de la protection, i
préface de Paul C.auwès, 1899. 1 vol.
(Sér. in.l8, II) 2 fr.,)
KOBATSCH (R.). — La politique é((:
nomique internationale, trad. G. j<
lati et A. Itellaco, 1913. 1 vol. in-8. 12 fr.lt
W^ILLOUGHBY (W.-F.). — Essai» si
la législation ouvrière aux Eta
Unis, Trad. et annotés par A. Chabose
1903 1vol. (Sér. in-18, iv) . . 3 fe
HERSCH (L.\ privat-docent à l'Univcn
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LEROY (Maxime). — La Coutuil
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(M Les
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venilenl aussi reliés avec une susmenlatiou de 1 franc pour la • f
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K^ Les volumes de cette Bibliothèque se vendent aussi reliés avec une aug-
mentation de I fr. pour la série in-S et o fr. oii pour la série in-i8
BRYCE (J.). — La république américaine. Préface de E. Chavegrin-
2® édition revue et augmentée, 5 vol. in-8 : Tome I : Le Gouverne-
ment national ; Tome II : Le Gouvernement des Etats ; Tome III .
Le système des partis : l'Opinion publique ; Tome IV et V : Les
institutions sociales. 1912-1913. 5 vol. in-8. brochés ., 60 fr. »
LABAND (P.). — Le droit public de l'empire allemand. Edition fran-
çaise. Préface de F. Larnaude. Trad. de Gandilhon, Lacuire,
Vulliod, Jadot et Bouyssy. 1900-1904. 6 vol. in-8. br. 60 fr. »
DICET (A.-V.). — Introduction à l'étude du droit constitionnel. Pré-
face de A. Ribot. Trad. A. Batut et G. Jèze. 1902. 1 vol:
in-8. broché 10 fr. »
WILSON (W.). — L'Etat, avec une préface de L. Duguit. Trad. de
J. Wilhelm. 1902. 2 vol. in-8. brochés 20 fr. »
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HAMILTON(A.), J. JAY, et J. MADISON. - Le fédéraliste, nouvelle
édition française, par G. Jèze, avec une préface de A.Esmein. 1902.
1 vol. in-8, broché 14 fr. »
EOBEOUNOV (N.-M). — Cours de théorie générale du droit. Préface
de F. Larnaude. Trad. française de J. Tchernoff. 1903. 1 vol. in-S
broché 10 fr. »
EOVALEWSET (M.). — Les institutions politigues de la Russie. Trad.
française, par M. Derocquigny. 1903. 1 vol. in-8. broché. 7 fr. 50
ANSON (Sir R.). — Loi et pratique constitutionnelle de l'Angleterre,
Trad. Gandilhon. 1903-1095. 2 vol. in-8 :
Tome I : Le Parlement. 1903. 1 vol. in-8. broché 10 fr. >
Tome II : La Couronne. 1905. 1 vol. in-8. broché 10 fr. >
MAYER (Otto). — Le droit administratif allemand, édition française
par l'auteur. 1903-1906. 4 vol. in-8 32 fr. »
KITTI (F.-S.). — Principes de science des finances, avec une préface de
A. Wahl. Trad. de J. Chamard. 1904. 1 vol. in-8, broché. 12 fr. »
CURTI (Th.). — Le référendum, histoire de la législation populaire en
Suisse. Trad. J. Ronjat, 1905, 1 vol. in-8, broché 10 fr. »
DICEY (A.-V.). — Leçons sur les rapports entre le droit et l'opinion pu-
blique en Angleterre au cours du XIX« siècle. Préface de A. Ribot.
Trad. de A. Batut et G. Jèze. 1906. 1 vol. in-8, broché. . 12 fr. »
MOREAU (F.) et DELPECH (J.). — Les règlements des Assemblées
législatives. Préface de Ch. Benoist. 1906-1907. 2 vol. in-8, bro-
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GOODNOW (F.-G.). — Les principes du droit administratif des Etats-
Unis. Trad. A. et G. Jèze. 1907. 1 vol. in-8, broché 12 fr. »
STUBBS (W.). — Histoire constitutionnelle de l'Angleterre, avec in-
troduction, notes et études de Ch. Petit-Dutaillis. 2 vol. in-8. Trad.
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Tome I. 1907. 1 vol. in-8 broché 16 fr. »
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ERRERA (P.). — Traité de droit public belge. 1909. 1 fort volume in-8,
broché 12 fr. 50
NERINCX (Alf.). — L'organisation judiciaire aux Etats-Unis. 1909.
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MAY (Erskine). — Traité des lois, privilèges, procédures, et usages
du Parlement. 2 vol. in-8, brochés 25 fr. »
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LOWELL (A.-L.). — Le gouvernement de l'Angleterre. Trad. de
A. Nerincx, 2 vol. in-8 :
Tome I. 1910. 1 vol. in-8, broché 15 fr. »
Tome II. 1910. 1 vol. in-8, broché 15 fr. »
BEDLICH (J.). — Le gouvernement local en Angleterre. Trad. Oualid,
1911. 2 vol in-8 :
Tome I : 1911. 1 vol. in-8, broché 12 fr. »
Tome II : 1911. 1 vol. in-8, broché 12 fr. »
JELLINEK (G.). — L'Etat moderne et son droit. Trad. Fardis, 1911-
1913. 2 vol. in-8 :
Tome I : Doctrine générale. 1911. 1 vol. in-S, broché. 12 fr. »
Tome II : Théorie juridique. 1913. 1 vol. in-8, broché. 12 fr. »
SÉRIE IN-18 :
TODD (A.). — Le gouvernement parlementaire en Angleterre. Traduit
sur l'édition anglaise de Spencer Walpole, avec une préface de Casi-
mir-Périer. 1900. 2 vol. in-18, brochés 12 fr. »
WILSON (W.). — Le gouvernement congressionnel, avec une préface
de Henri Wallon. 1900. 1 vol, in-18, broché 5 fr, »
JENKS (Edward). — Esquisse du gouvernement local en Angleterre.
Trad. J. .Wilhelm. Préface de H. Berthéleray. 1902. 1 vol. in-18,
broché 5 fr, »
DICKINSON (G.-L.). — Le développement du Parlement pendant le
XIX*^ siècle. Trad. et préface de M. Deslandres. 1906. 1 vol. in-18
broché 5 fr. »
SOUS PRESSE
OPPENHEIMER. — L'Etat, ses origines, 1 vol, in-18.
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COSSA (Luigi). — Histoire des doctrines économiques. Trad. Alfred
Bonnet. Préface de A. Deschamps. 1899. 1 vol. broch. (i) (Epuisé)
ASHLEY (W.-J.). — Histoire et doctrines économiques de l'Angleterre.
Trad. Bondois et Bouyssy. 1900. 2. vol. brochés (ii-iii). 15 fr. »
SÉE (H.). — Les classes rurales et le régime domanial au moyen-âge
en France. 1901. 1 vol. broché (iv) 12 fr. »
WRIGHT (C.-D.). — L'évolution industrielle des Etats-Unis. Trad.
F. Lepelletier. Préf. de E. Levasseur. 1901. 1 vol. br. (v) 7 fr. »
CAIRNES (J.-E.). — Le caractère et la méthode logique de l'économie
poiitiquç. Trad. G. Valran. 1902. 1 vol. broché (vi) ... 5 fr. »
SMART (W.). — La répartition du revenu national. Trad. G. Guéroult.
Préface de P. Leroy-Beaulieu. 1902. 1 vol. broché (vu). 7 fr. »
SCHLOSS (David). — Les modes de rémunération du travail. Trad.
Charles Rist. 1902. 1 vol. broché (viii) 7 fr, 50
SCHMOLLER (G.). — Questions fondamentales d'économie politique
et de politique sociale. 1902. 1 vol. broché (ix) 7 fr. 50
BOHM-BAWERE (E.). — Histoire critique des théories de l'intérêt dn
capital. Trad. Bernard. 1902. 2. vol. brochés (x-xi) ... 14 fr. »
PARETO (Vilfredo). — Les systèmes socialistes. 1902. 2 volumes bro-
chés (xu-xiii) Epuisé
LÂSSALLE (F.). — Théorie systématique des droits acquis. Avec pré-
face de Ch. Andler. 1904. 2 vol. brochés (xiv-xv) 20 fr. »
EODBERTUS-JAGETZOW (C). - Le capital. Trad. Châtelain. 1904.
1 vol. broché (xvi) 6 fr. »
LANDRT (A.). — L'intérêt du capital. 1904. 1. vol. br. (xvii) 7 fr.
16, RUE SOUFFLOT ET 12, RUE TOULLIER, PARIS 5
PHILIPPOVICH (E.). — La politique agraire. Traduit par
S. Bouyssy, avec préface de A. Souchon, 1904. 1 vol. bFOchô
(xviii) 6 fr. »
DENIS (Hector). — Histoire des systèmes économiques et socialistes
Tome I : Les Fondateurs. 1904. 1 vol. broché (xix) .... 7 fr. »
Tome II : Les Fondateurs (fin). 1907. 1 vol. broché (xx) 10 fr. »
WAGNER (Ad). — Les fondements de l'économie politique :
Tome I. Trad. Poiack, 1904. 1 vol. broché (xxii) 10 fr. »
Tome II. Trad. K. L. 1909. 1 vol. broché (xxiii) 12 fr. »
Tome III. Trad. K. L. 1913. 1 vol. broché (xxiv) 10 fr. ►
Tome IV. Trad. K. L. 1913. 1 vol. broché (xxv). . . 10 fr. >>
SCHMOLLEB (G.). — Principes d'économie politique. Traduit par
G. Platon et L. Poiack. 5 vol. 1905-08 (xxvi à xxx) 50 fr. »
PETTY (Sir W.). — Œuvres économiques. Trad. Dussauze et
Pasquier. 1905. 2 vol. brochés (xxxi-n) 15 fr. »
SALVIOLI. — Le capitalisme dans le monde antique. Trad. A. Bon-
net. 1906. 1 vol. br. (xxxiii) 7 fr. »
EFFEBTZ (0.). — Les antagonismes économiques. Introduction de
Ch. Andler. 1906. 1 vol. broché (xxxiv) 12 fr. »
MARSHALL (A.). — Principes d'économie politique. 2 vol. in-8 :
Tome I. Trad. par Sauvaire-Jourdan. 1907. 1 vol. broché
(xxxv) 10 fr. »
Tome II. Trad. par Sauvaire-Jourdan et Bouyssy. 1909. 1 vol.
broché (xxxvi) 12 fr. »
FONTANA-RUSSO (L.). — Traité de politique commerciale. Trad.
F. Poli. 1908. 1vol. in-8 broché (xxxvii) 14 fr. »
CORNELISSEN (C). — Théorie du salaire et du travail salarié. 1909,
1 fort vol. in-8, broché (xxxviii) 14 fr. »
JEVONS (W. Stanley). — La théorie de l'économie politique. Trad.
H.-E.BarraultetM.Alfassa. 1909. 1vol. in-8 br.(xxxix), 8 fr. »
PARETO (Vilfredo). — Manuel ! d'économie politique. Trad. de
A. Bonnet. 1909. 1 vol. broché (xl) 12 fr. 50
CAMNAN (Edwin). — Histoire des théories de la production et de la
distribution dans l'économie politique anglaise de 1776 à 1848,
Trad. par E. Barrault et M. Alfassa. 1910. 1 vol. in-8 broché
(Lxi) 12 fr. •
6 M. GIARD & É. BRIÈRE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
CLARCE (J.-B). — Principes d'économique dans leur application aux
problèmes modernes de l'industrie et de la politique économique.
Traduction. W. OuaJid et O. Leroy. 1911. 1 vol. in-8 broché
(lxii) 10 fr. »
FISHER (I.). — De la nature du capital et du revenu. Trad. S. Bouyssy,
1911. 1 vol. in-8 broché (xlii) 12 fr. »
LORIA (A.). — La synthèse économique. Etude sur les lois du revenu.
Trad. C. Monnet. 1911. 1 vol. in-8 broché (xliii) 12 fr. »
CARVER (Th. N.). — La répartition des richesses. Trad. R. Pi-
card. 1913. 1 vol. in-8 broché (xliv) 5 fr. »
WEBB (S. et B.). — La lutte préventive contre la misère. Trad. H. La
Coudraie. 1913. 1 vol. in-8 (xlv), broché 8 fr. »
HERSCH (L.). — Le Juif errant d'aujourd'hui. (40 tableaux statis-
tiques et 9 dia^rrammes). 1913. 1 vol. broché (xlvi). ... 6 fr. »
CORNELISSEN 'dh.). — Théorie de la valeur. 2^ édition entièrement
refondue. 1913 1 vol- broché (xlvii) 10 fr. »
LEROY (M). — Le: coutume ouvrière. Doctrines et institutions. 1913.
2 vol. brochés (xlvi.i-ixl) 18 fr. »
EOBATSCH (R.). — La politique économique internationale. Trad.
a. Pilati et A.Bellaco. 1913. 1 vol. in-8. broché (l^'. . 12 fr. »
TOUGAN-BARANOWSKY (M. . — Les crises industrielles en Angle-
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KAUTSKY (K.) — La politique agraire du parti socialiste. Trad.
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1912. 1 vol. in-18 relié toile, (vi) 4 fr, »
HUBAULT (P.). — Les Coulisses de la fraude. 1913. 1 vol. in-18. rel.
toile (vu) [Sous presse) .
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BRON (D' G.). — Les origines sociales de la maladie. Avec préface
If du Dr A. Marie. 1908. 1 vol. in-18 relié toile, (i) 3 fr. 50
WAHL (D^). — Le crime devant la science. 1910. 1 volume in-13
relié toile, (ii) 4 fr. »
ROECKEL (P.). — L'éducation sociale des races noires. 1911. 1 vol.
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BIBLIOTHÈQUE PACIFISTE INTERNATIONALE
PUBLIÉE SOLS LA DIRECTIOX DE Stéfaiie-Pol
Honorée de la souscription des Ministères de l'Instruction publique et du Commerce
Ont paru :
BEAUQUIER (Ch.). Ed. GIRETTI et STEFANE-POL. — France et
Italie, avec préface de M. Berthelot de l'Institut. 1904. 1 volume
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DUMAS (J.). — La colonisation (Essai de doctrine pacifiste), avec
préface de Ch. Gide. 1904. 1 vol. in-18 1 fr. 25
E8T0URNELLES DE CONSTANT (D'). - France et Angleterre.
1904. 1 vol. in-18 1 fr. »
FINOT (J.). — Français et Anglais devant l'anarchie européenne.
1904. 1 vol. in-18 Ifr. »
FOLLIN (H.). — La marche vers la paix. 1903. 1 vol. in-18. 0 fr. 75
FONT ANES (E.). — La guerre, avec préface de F. Passy. 1904. 1 vol.
in-18 0 fr. 50
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JACOBSON (J.-A.)- — Le premier grand procès international de la
Haye (notes d'un témoin). 1904. 1 vol. in-18 0 fr. 50
LAFARGUE (A.). — L'orientation humaine. 1904. 1 volume
in-18 1 fr. >
LA 6RASSERIE (R. de). — De l'ensemble des moyens de la solu-
tion pacifiste. 1905. 1 vol. in-18 1 fr. »
UESSIMT. — La paix armée. (La France peut en alléger le poids).
1903. 1 vol. in-18 0 fr. 75
UOCH (G.). — Vers la fédération d'Occident. Désarmons les Alpes.
1905. 1 vol. in-18, avec 6 graphiques 0 fr. 50
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NOVICOW (J.). — La possibilité du bonheur. 1904. 1 volume
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PRUDHOMMEAUX (J.). — Coopération et pacification. 1904. 1 vol.
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RICHET (Ch.). — Fables et récits pacifiaues, avec une préface de
Sully-Prudhomme. 1904. 1 vol. in-18 1 fr. »
RUYSSEN (Th.). — La philosophie de la paix. 1904. 1 volume
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C. Flammarion. 1904. 1 vol. in-18 0 fr. 50
STÉFANE-POL. — L'esprit militaire. (Histoire sentimentale). 1904.
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STÉFANE-POL. — Les deux évangiles. Considérations sur la peine de
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de Courcelle-Seneuil. de l'Institut. 1 voL in-18 (i), 1892 3 fr. »
La réforme des frais de justice, par E. Manuel et R. Louis,
docteurs en droit, 2^ édition, 1 vol. in-18 (ii), 1892.. 3 fr. »
Code manuel de droit industriel, par M. Dufourmantelie. 3 vol.
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1893 3 fr. »
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déloyale, etc. 1 volume in-18 (v). 1894 3 fr. »
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GRAS, avocat-puliliciste, 2s édition. 1 vol. in-18 (vi). 1898 3 fr. »
Législation générale des cultes protestants en France, en Algérie
et dans les colonies, par Penel-Beaufin. 1 vol. in-18 (vu).
1894 3 fr. >
Commentaire de la loi du 27 décembre 1892 sur la conciliation et
l'arbitrage facultatifs, par A. Lelong. 1 volume in-12 (viii).
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dans les colonies, par Penel-Beaufin. 1 volume in-18 (ix).
1894 3 fr. »
Code manuel du propriétaire-agriculteur, par Daniel Zolla, prof.
5 l'Ecole nationale d'agriculture de Grignon, 2^ édition. 1 vol.
in-18. (x) 1902 3 fr. 50
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Jeanne Chauvin, 2^ édition. 1 volume in-18 (xii), relié toile.
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taire et des aspirants au notariat, par Jean Martin, notaire. 1 vol.
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dition sociale des divers pays et avec les crises économiques, par
Léon PoiNSARD. 1 volume in-18 (xiv). 1895 3 fr. »
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BRODA (R.). — La fixation légale des salaires. Expériences de
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derne (enquête). 1913 1 vol. in-8 (m) 1 fr. 50
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— Deuxième congrès tenu en 1895. 1 vol, in-8° (ii) . . 7 fr. »
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— Troisième congrès tenu en 1897. 1 vol. in-S» (iv). . .. 10 fr. t
— Travaux de Tannée 1898. 1 vol. in-8o (v) 10 fr. »
— Travaux de Tannée 1899. 1 vol. in-8° (vi) 7 fr. »
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— Travaux des années 1900 et 1901. 1 vol. in-8o (vin) 7 fr. »
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